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9782728938568 Les pierres d'étoile

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de couverture : Brie Schmida

Direction : Guillaume Arnaud

Direction éditoriale : Sophie Cluzel

Édition : Marie Rémond, assistée de Zélie du Peyroux

Direction artistique : Thérèse Jauze

Création graphique : Laura Burnel

Direction de la fabrication : Thierry Dubus

Fabrication : Alice De Sousa

Mise en page : Nicolas Chevalier (Studiolivre)

© Mame, Paris, 2026.

57 rue Gaston Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com

ISBN : 978-2-7289-3856-8

MDS : MM38568

Tous droits réservés pour tous pays.

« Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »

« Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. »

Illustration
À Anne-Sophie, pour qui j’ai écrit cette histoire, et à Marie, sans qui elle n’aurait pas vu le jour.

Tout était calme et silencieux sur la place de la Tour. C’était une nuit en apparence paisible, une nuit chaude et lourde comme ces soirs d’été qui appellent l’orage. Le village endormi attendait avec impatience la fraîcheur de la nuit, et les habitants de la place avaient laissé fenêtres et volets mi-clos, dans l’espoir de faire entrer un peu d’air. En vain, car la chaleur emmagasinée au long du jour irradiait de la pierre blanche des façades. Même la fontaine s’était arrêtée, ne pouvant lutter contre le poids du soleil. Aussi, une fois la dernière chandelle soufflée, enveloppés d’un épais silence, les habitants de Breyne avaient sombré dans la seule échappatoire possible : un sommeil écrasant que rien ne semblait pouvoir troubler.

Sans un bruit, trois ombres se détachèrent d’une ruelle menant à la place. Couvertes de longues capes sombres, à peine visibles dans l’obscurité, elles glissèrent sur le dallage vers la fontaine tarie. Arrivée à mi-chemin, la plus grande d’entre elles s’arrêta un instant. Elle tourna son visage dissimulé par une capuche, à droite d’abord, puis à gauche, humant l’air de la nuit. Enfin, d’un lent mouvement de la tête, elle fit signe aux deux autres de la suivre et, levant un bras mince, désigna la haute tour. À son ordre, les deux silhouettes se dirigèrent lentement vers la porte en bois qui barrait l’accès à l’escalier.

Phan et le royaume des Ombres

Arrivées au seuil, elles s’arrêtèrent un instant, avisant la lourde porte aux linteaux de chêne et de fer forgé. Leur hésitation fut de courte durée. Sans même se consulter, comme reliées par une étrange connexion, elles étendirent toutes deux une main gantée vers la serrure. Au début, rien ne semblait se produire. Mais quelques secondes plus tard, une étincelle jaillit du bois et, dans le plus grand silence, une braise rougit tout près de la serrure pour se transformer rapidement en flamme. Rongeant le bois, elle se mit à grandir, grandir, jusqu’à creuser un trou béant et calciné dans la porte. Toujours sans un bruit, elles s’écartèrent respectueusement du seuil, et l’ombre qui semblait les commander approcha. À ce moment, un léger souffle chassa le seul nuage qui flottait dans le ciel et la lune vint frapper la tour, surprenant la fine silhouette qui s’apprêtait à entrer.

Elle frémit et redressa immédiatement son capuchon, mais pas assez vite pour empêcher un rayon d’éclairer son visage.

Sa peau diaphane scintilla d’une étrange lueur au contact de la lune, dévoilant des traits fins qui ne permettaient pas de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Cela n’avait duré qu’un instant. Déjà le visage glacial et fascinant disparaissait sous le tissu noir quand, avec un sourire inquiétant, la créature se détourna du spectacle de la lune pour entrer d’un pas résolu dans la tour de pierre.

Phan, Phan !

Les silhouettes se rapprochaient, elles allaient le submerger. Phan ! Réveille-toi !

En sursaut, Phan se réveilla, le front brûlant et la chemise trempée de sueur. Il entendit la voix de sa petite sœur qui l’appelait de loin.

Tu m’entends ?

Phan se redressa et se frotta les yeux. Il lui fallut un instant pour se rendre compte qu’à présent, il était parfaitement réveillé.

Tout va bien ? Tu as fait un mauvais rêve ?

Ça va, ça va, grommela-t-il en tentant vainement de se redresser dans son lit.

Il avait dû s’agiter dans son sommeil, car ses draps s’étaient enroulés autour de lui et le retenaient prisonnier. Il tenta de s’en dépêtrer tant bien que mal.

Arrête de gesticuler, je vais mettre de la lumière.

Non, pas la peine, tout va bien, je te dis.

Mais déjà, Tess farfouillait à côté de lui à la recherche d’allumettes. Le craquement se fit entendre. L’odeur familière du soufre imprégna ses narines, et la chambre fut baignée d’une lumière rassurante. Phan découvrit le visage anxieux de sa petite sœur penché sur lui.

Tout va bien, je te dis, ne me regarde pas comme ça.

Je suis désolée, mais tu te débattais comme pas possible, tu m’as fait peur.

Depuis longtemps ? lui demanda Phan.

Quelques minutes.

Quelques minutes ! Phan essaya de comprendre ce qui avait pu lui causer une telle frayeur. Il ferma les yeux. Il revit des ombres, des contours seulement. Des visages aussi, une multitude de visages blafards et suppliants. Mais tout paraissait flou.

Les images, si vives et réelles quelques secondes plus tôt, lui échappaient maintenant qu’il voulait se souvenir. Phan ferma les yeux pour mieux se concentrer. Comme si elle devinait ses pensées, Tess demanda :

Qu’as-tu vu, cette fois ?

Rien du tout.

Arrête de mentir, tu marmonnais.

J’ai marmonné ?

Oui, des choses à propos du soleil ou je ne sais quoi. Ce n’était pas très clair.

Il devait avoir un visage ahuri, car sa petite sœur ne put s’empêcher de rire.

— Tu ne te souviens vraiment pas, hein ? Tant pis, ce n’est peut-être pas plus mal. Il fait presque jour de toute façon. Je vais voir si Maman est réveillée.

Tu ne lui dis rien, hein ? Elle se fait suffisamment de souci comme ça.

Tess se tenait près de la porte, prête à sortir. Elle se tourna vers lui et le regarda un instant sans répondre.

Non, bien sûr que non.

Merci, murmura Phan.

Tu me revaudras ça une autre fois. Allez, lève-toi, paresseux, je vais chercher des œufs.

Les pas de sa sœur s’éloignaient dans le couloir, et Phan entendit peu après le grincement du vieil escalier. Il se laissa retomber sur son oreiller. « Reprends ton souffle, se dit-il. Calme-toi. Ce n’était qu’un rêve. »

Qu’un rêve. Oui, sans doute n’était-ce qu’un rêve, mais combien de temps encore allait-il pouvoir se rassurer ainsi ?

Il n’était plus un petit garçon qui faisait des cauchemars que les bras de sa maman pouvaient dissiper. Il avait toujours rêvé. Tout petit déjà, il se réveillait la nuit en criant, et sa mère avait pris l’habitude de laisser la porte de sa chambre ouverte pour venir le voir et le rassurer. Mais aujourd’hui, c’était différent. Il avait quatorze ans et s’il y avait bien quelqu’un à qui revenait la charge de rassurer la famille, c’était lui.

Phan se leva et ouvrit ses rideaux. Il se dirigea vers la bassine posée sur la table près de son lit et y plongea les mains pour se rincer le visage. Le contact avec l’eau lui fit du bien. Les battements de son cœur ralentissaient dans sa poitrine. En se relevant, Phan surprit son reflet dans la glace. Il avait l’air malade. Il ne pouvait pas descendre comme cela, sa mère allait s’inquiéter. Il entreprit donc de faire une rapide toilette, puis passa sa main dans ses cheveux et tapota ses joues pour faire monter un peu de rose. Il se regarda à nouveau. Ses yeux gris pâle avaient l’air un peu plus brillants, mais à part ça, le résultat était mince. Il n’obtiendrait guère mieux, mais tant pis, il fallait bien descendre. Il enfila sa chemise et son pantalon en toile rude puis sortit de sa chambre. La maison sentait bon le pain grillé et le café fort, et la perspective d’un solide petit déjeuner lui remonta tout à fait le moral. En arrivant dans la cuisine, Phan vit sa mère penchée au-dessus du poêle à bois sur lequel sifflait la cafetière.

Bonjour, Maman ! lança-t-il d’un ton joyeux.

Bonjour, mon chéri. Tu as bien… Phan, tu as une tête épouvantable !

Mais non, Maman, tu exagères, lui répondit Phan en l’embrassant rapidement sur la joue.

Ne me dis pas que tu as encore eu un cauchemar.

Il fait trop chaud ces jours-ci, j’ai mal dormi, c’est tout. Phan, je…

Tu te fais trop de souci, comme toujours, Mamounette, lança Tess en arrivant à son tour dans la cuisine.

Elle portait à bout de bras un panier rempli d’œufs et un pot de lait frais.

Regardez ma cueillette du jour. Les poules sont en pleine forme, et Galatée nous a rempli tout un pot ! De quoi rassasier l’estomac le plus insatiable, même celui de Phan.

— Ah ah, on verra le jour où tu feras ma taille et que tu devras bêcher toute la journée.

Pas besoin de bêcher quand on a un cerveau comme le mien, dit Tess d’une voix faussement moqueuse. Tout ce que je mange file dans ma tête !

Ça suffit, Tess. Va t’asseoir, je m’occupe des œufs.

Tess s’exécuta devant le sourire un peu las de leur maman habituée à leurs chamailleries, et alla s’asseoir en lançant un clin d’œil à Phan. Il se laissa glisser sur le banc à côté d’elle, puis se servit une tasse de café brûlant. C’était son moment préféré de la journée quand, tous les trois réunis, ils pouvaient bavarder de manière insouciante avant la longue journée de travail qui l’attendait. Phan supportait volontiers les piques de sa sœur, encore plus devant un bon café, des tartines et les œufs brouillés de sa mère. Et puis, il savait bien que les moqueries de Tess étaient sa manière à elle de lui montrer qu’elle l’aimait.

À les regarder côte à côte, on n’aurait jamais pu deviner qu’ils étaient frère et sœur. Les longs cheveux de Tess étaient tellement noirs qu’ils dégageaient des reflets bleus quand le soleil jouait sur sa chevelure. Ses grands yeux sombres paraissent trop matures pour son âge, et personne n’aurait pu deviner qu’elle n’avait que onze ans. Phan aimait beaucoup sa petite sœur, même si elle avait la désagréable habitude de se mêler de ses affaires et de vouloir régler ses problèmes à sa place. Bon, il faut dire qu’il en avait, des problèmes. À croire parfois qu’il n’existait que ça dans sa vie. Il avait dix ans quand son père était mort. Celui-ci était rentré des champs, un soir d’été, le visage creusé et les yeux cernés. Il était allé se coucher directement et ne s’était jamais réveillé. « Le cœur », avait annoncé le médecin du village. Phan se souviendrait toute sa vie de ce jour. Sa maman, le visage ruisselant de larmes, lui avait expliqué comme elle pouvait ce qui était en train de se passer. Puis, elle avait ajouté cette phrase qui était restée gravée dans son cœur : « C’est toi, l’homme de la maison, maintenant. » Ce jour-là, il s’était juré de la protéger. De les protéger toutes les deux. Tout avait été difficile au début, car la famille Deaulne n’était pas très appréciée au village. À vrai dire, il n’était pas difficile d’avoir mauvaise réputation à Breyne. Il suffisait de remplir l’une de ces deux conditions : être bizarre ou étranger. Pour son plus grand malheur, Phan cochait les deux cases. Son père n’était pas né ici, ni même à la campagne. Il venait de la ville et c’était, aux yeux des habitants de Breyne, une tare impardonnable. Il avait débarqué au village à la recherche d’un travail une quinzaine d’années plus tôt. Qu’un gars de la ville vienne voler le travail d’un moissonneur, passe encore,

mais qu’il ait le culot de séduire la plus belle fille du village et de l’épouser, alors là, on frôlait l’outrecuidance !

La voix de sa mère le rappela à la réalité.

… et j’ai dit à Ian que nous l’aiderions pour la livraison de ce mois-ci. Tu penses que c’est possible, Phan ?

Comment ?

Tu ne m’as pas écoutée ?

Pardon, Maman, j’étais…

… dans la lune ! l’interrompit Tess. Comme toujours, Phanichou.

Phanichou va te flanquer un coup sur ton royal derrière si tu ne fais pas attention.

— Oh oh, le fauve est réveillé maintenant. Eh bien, sur ces belles paroles, je m’en vais, vieux frère, l’école m’attend.

En moins d’une minute, Tess avala sa dernière gorgée de lait, saisit le petit sac de cuir que Phan lui avait fabriqué l’été dernier et dans lequel étaient fourrés pêle-mêle papier, encre et crayon, ébouriffa les cheveux de son frère, serra sa maman dans ses bras et s’éloigna d’un pas sautillant vers la porte.

Avant de s’en aller, elle se retourna pour les saluer d’un air grandiloquent :

Adieu, gente dame et damoiseau, Dame Sagesse n’attend point !

Phan avait toujours admiré la rapidité de sa sœur. Lui, au contraire, était d’un naturel lent. Lent à la décision, lent au mouvement. « Solide et stable », lui disait sa maman, qui le surnommait « mon roc ». « Pataud », songeait Phan qui ne pouvait s’empêcher d’envier la vivacité de Tess. Elle avait toujours la bonne réplique au bon moment. On pouvait

compter sur elle pour désarmer les médisants les plus coriaces du village. Avec un léger pincement, Phan songea qu’il aurait sans doute davantage ressemblé à sa sœur s’il avait pu aller à l’école. Il aurait tant aimé partir comme Tess le matin, rejoindre les autres enfants, se plonger dans les livres, apprendre à lire, écrire, compter. Comme tous les enfants du village, il y était allé pour la première fois à huit ans, mais avait dû renoncer aux études après la mort de son père pour pouvoir aider sa mère à faire vivre la famille. Phan se consola en se disant qu’après tout, il n’était pas le seul : quelques autres familles du village avaient plus besoin de bras dans leur foyer que de têtes bien pleines. C’était ainsi.

Il avala la fin de son café et promit à sa mère qu’il aiderait Ian à la métairie, même si la perspective de passer du temps avec son oncle ne l’enchantait guère. Puis, pendant que sa mère sortait son nécessaire à couture, il se rendit dans le jardin pour son inspection matinale. Depuis longtemps déjà, ils avaient tous trois pris l’habitude de se lever aux aurores pour faire tourner la minuscule ferme. Avant de partir aux champs, Phan devait sortir les bêtes de l’étable, les conduire dans leur enclos et traire la vache, Prudence. Il y avait aussi la vieille chèvre Galatée mais, chose étonnante, elle ne tolérait que Tess, c’était donc à elle que revenait la mission de la traire et d’en profiter pour récupérer les œufs que les poules voulaient bien pondre. Phan avait aussi pris l’habitude d’inspecter le potager et le verger. Grâce à ces premières heures bien chargées, ils avaient de quoi manger à leur faim et c’était le plus important.

Une fois ses tâches accomplies, Phan se rendit au petit établi où il gardait ses outils de travail. Le soleil était encore bas, et il savait qu’il serait le premier à arriver au champ.

Après quelques minutes de marche, il vit la mer de blés qui entourait une partie du village. Les épis dorés se dressaient fièrement vers le ciel. Le temps de la moisson approchait.

Une fine brume se dégageait du sol. La rosée du matin était déjà aspirée par la chaleur du jour, promettant une rude journée de labeur. Phan était dur à la tâche. Il connaissait la terre et il l’aimait. C’était sa seule fierté. Son père lui avait appris tout ce qu’il fallait savoir sur le sol, les saisons, les plantes et les cultures. Il connaissait parfaitement les cycles de la lune et du soleil. Planté sur ses deux jambes, Phan respirait cette odeur qu’il aimait par-dessus tout : le parfum de l’aube. Il chérissait ces brefs instants de solitude quand la terre se réveillait encore et que le soleil naissant révélait les couleurs d’un paysage qu’il connaissait par cœur. Devant lui, les champs s’étalaient bien au-delà de ce qu’il pouvait voir et de ce qu’il n’avait jamais découvert. Et loin, loin derrière les parcelles, commençait la forêt aux arbres verts. Phan se dit qu’il devait faire délicieusement frais sous les branches de pins.

« Ressaisis-toi, quelle idée de vouloir s’aventurer dans la forêt ! Le village crierait au scandale. Allez, au travail ! »

Il retroussa ses manches, aspira quelques bouffées de brume dorée puis, saisissant fermement sa bêche, il se mit à travailler le sol.

Le clocher du village sonna quatre coups. Aussitôt, Ronan, le contremaître, se redressa de toute sa taille et, avec deux doigts dans la bouche, siffla pour se faire entendre avant d’annoncer d’une voix forte :

C’est bon pour aujourd’hui, les gars. Rentrez chez vous ! Phan lia les dernières gerbes qu’il avait fauchées, toute la mauvaise herbe qui empêchait les épis de se déployer pleinement avant la moisson. Il jeta un regard inquiet à Ronan qui surveillait de près son travail, les yeux plissés comme s’il guettait la moindre faute.

C’est bon, Deaulne, ça ira comme ça.

Avec un soupir de soulagement, Phan fit un signe de tête au contremaître et fila chez lui reposer ses outils et se débarbouiller. Puis, le cœur joyeux, il courut vers le village. Quatre heures de l’après-midi. L’heure où commençait sa deuxième journée, où il devenait un garçon comme les autres, un adolescent qui n’avait qu’une envie : retrouver ses amis. L’été, la fin des journées aux champs coïncidait avec la sortie de l’école et, sur la place principale, se réunissaient tous les après-midi les jeunes du village. Phan savait que Val, son meilleur ami, serait là.

Arrivé sur la place de la Tour, il fut surpris par un attroupement inhabituel. Breyne était le village le plus tranquille des alentours. L’avantage, c’est qu’avec un peu de bonne volonté, on pouvait facilement y mener une vie agréable, rythmée par les saisons, les récoltes et les petites réunions villageoises.

L’inconvénient, c’est qu’il fallait s’en contenter. Tout esprit aventureux ou un tant soit peu différent n’avait pas vrai-

ment sa place au village. En un mot comme en cent, pour vivre heureux à Breyne, il fallait vivre sans histoire. Aussi, le petit attroupement à une heure qui ne correspondait pas aux rares pics d’activité était surprenant, voire suspect. Phan avait l’impression que tous les habitants s’étaient donné le mot. Qu’est-ce qui pouvait bien provoquer une telle agitation ? Les enfants se pressaient derrière les adultes en se dressant sur la pointe des pieds, cherchant comme lui à glaner quelques informations par-dessus la foule. Phan s’approcha et, dans le brouhaha des conversations, réussit à capter des bribes de phrases.

On ne sait pas qui…

— Non, pas défoncée, calcinée !

Apparemment en pleine nuit. Oui, Madame !

La Tour, voyons, c’est insensé.

Pensez-vous ! Nous dormions, sinon vous vous imaginez bien que…

Tout en cherchant une personne capable de le renseigner, Phan capta les regards en coin que lui jetèrent les villageois. Habitué, il n’y prêta aucune attention, d’autant plus qu’il venait d’aviser une tignasse de cheveux blonds et frisés reconnaissable entre toutes. Il se fraya un chemin et tapota l’épaule de Val.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Salut, Phan, tu as vu ? C’est dingue, hein !

Qu’est-ce qui est dingue ?

Il paraît qu’ils ont fait ça en pleine nuit. Personne n’a rien entendu. Même nous, alors qu’on habite sur la place, pile en face de la Tour. C’est fou !

Mais de quoi parles-tu ?

Sam, un autre garçon de la bande, le regarda avec des yeux ronds.

Tu n’es pas au courant ?

Au courant de quoi à la fin ? répliqua Phan, qui commençait sérieusement à s’impatienter.

Bien sûr qu’il n’est pas au courant. Il le serait, si Monsieur daignait venir de temps en temps à l’école. Pas vrai, Deaulne ?

Phan n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que c’était Sorel qui venait de parler. Le fils du chef avait un don hors du commun : celui d’exaspérer Phan. Des années d’inimitié avaient produit un résultat prodigieux. Un son de la voix goguenarde de Sorel suffisait pour que les poils des avantbras de Phan se hérissent. Celui-ci se retourna lentement et se retrouva presque nez à nez avec Sorel qui le regardait, un sourire moqueur aux lèvres. Le teint pâle et les cheveux roux, un peu maigre, mais plus grand que lui, Sorel passait pour un beau garçon malgré ses yeux durs et narquois.

Tu as un commentaire, Reuilly ?

Ce dernier était sur le point de répliquer quand Alicia, la fille du métayer, prit la parole.

Ça suffit, vous deux. Vous n’allez pas commencer.

Seule Alicia avait le pouvoir de faire taire Sorel, qui ravala sa réplique à contrecœur.

Très bien, mais si vous pouviez simplement me mettre au courant, reprit Phan.

La porte de la Tour a été forcée cette nuit. Apparemment, on a fouillé l’ancienne bibliothèque et des livres ont été sortis de leur étagère.

Sortis ? Tu es gentille, tout a été saccagé ! s’écria Axel. Il paraît qu’il y en a pour des heures de rangement, renchérit Sam.

Sorel ricana.

Quelle idée de rentrer dans cette vieille tour ! Ce n’est qu’une ruine à moitié abandonnée. Je suis d’ailleurs étonné que mon père ne l’ait toujours pas fait démolir. Question de patrimoine, apparemment.

C’était typique de Sorel, qui ne ratait pas une occasion de rappeler à qui voulait bien l’entendre qu’il était le fils du chef du village, une charge qui se transmettait de père en fils. Il ne fallait pas être brillant pour en déduire qu’un jour, Sorel serait à la tête du village. Phan chassa cette désagréable perspective de son esprit et reprit :

Tu dis que la bibliothèque a été fouillée ?

On s’en fiche de la bibliothèque. Ce qui est intéressant, c’est de savoir qui a fait ça ! intervint Sam, le plus jeune de la bande.

Un murmure d’excitation parcourut le groupe, et les joues de Sam rougirent de plaisir. Il avait vu juste : qui pouvait donc bien s’intéresser à la Tour ? D’ailleurs, qui pouvait bien s’intéresser au village tout court ? Endroit le plus reculé de la région des Plaines, Breyne n’était ni un lieu de passage ni un carrefour quelconque. Peu de gens se promenaient dans ce coinlà, car le village était proche de la forêt réputée hantée. Phan n’y croyait pas vraiment, et le reste du village était partagé sur la part de foi qu’il fallait apporter aux mythes anciens. Mais les légendes ont la vie dure à la campagne, et cette peur s’était muée en habitude, voire en interdit : on ne s’aventu-

rait jamais dans la forêt. Le colporteur était le seul à diffuser des nouvelles du monde extérieur. Cet homme était habitué à parcourir les deux jours de marche qui séparaient Breyne du village voisin, Seiglan, afin de vendre onguents et pommades en tout genre. À part les ragots amoureux ou autres spéculations matrimoniales, les habitants n’avaient pas beaucoup de nouvelles croustillantes à se mettre sous la dent.

Phan écoutait le débat qui enflait. Les spéculations sur l’auteur du crime allaient bon train, n’ayant d’autre limite que l’imagination de tous. Il vit Tess se faufiler entre deux larges matrones.

Salut, Phan !

— Salut, Tess. Tu as appris la nouvelle ?

Oui, on n’a parlé que de ça à l’école. C’est le père de Sam qui a découvert la porte en ouvrant la forge ce matin.

Ils furent interrompus par la voix surexcitée de Sam, qui avait l’air bien décidé à garder l’avantage de la découverte paternelle.

En tout cas, mon père a dit qu’il n’avait jamais vu une chose pareille : la porte n’a pas brûlé, elle a fondu.

Enfin, Sam, tu dis n’importe quoi : le fer, je veux bien, mais le bois ne fond pas, il brûle.

Je sais bien, andouille. C’est justement pour ça que toute cette histoire est bizarre. Et puis, mon père sait de quoi il parle, c’est son métier, non ?

Au bout d’une heure, la bande comprit qu’elle ne pourrait jamais atteindre la Tour. Le chef et le maître d’école en avaient barré l’accès. De toute façon, il y avait trop de gens devant pour pouvoir s’approcher. Il était désormais trop tard pour songer à aller jouer, et chacun se mit en route pour rentrer chez soi.

Val proposa à Phan et Tess de faire un bout de chemin avec eux. C’est étonnant…, commença Phan, avant de s’abîmer dans ses pensées.

Ça t’arrive de finir une phrase ? Hmm ?

Qu’est-ce qui est étonnant ?

Eh bien, toute cette histoire. Ce qui m’intrigue, surtout, ce sont les livres.

Tu m’expliques ?

Enfin, Val, ça ne te surprend pas que des inconnus viennent chez nous et entrent par effraction dans le seul endroit dont tout le village s’accorde à dire qu’il est sans intérêt ? Pourquoi ne pas avoir forcé… je n’en sais rien, moi : la réserve à grains ! Ou encore la bijouterie des parents d’Axel, ou même, tiens, l’armurerie, par exemple ?

Val ne répondit pas. À en croire l’expression de profonde réflexion sur son visage, il n’y avait même pas pensé.

C’est un peu risqué, reprit Phan, mais j’aimerais bien aller jeter un coup d’œil dans la Tour.

Quoi ? demanda Val en le regardant avec des yeux écarquillés. Ça va pas ? Et puis, à quoi ça servirait ?

À rien, pour voir, c’est tout. Pour comprendre. Je n’y suis jamais allé, personne n’y va jamais.

Mais tu t’attends à trouver quoi ? C’est juste une ancienne bibliothèque avec les archives du village, qu’on n’utilise plus depuis au moins…

Phan jeta un coup d’œil à Val et dut se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire. À son air douloureux et concentré, on pouvait deviner que le calcul était difficile.

Très longtemps ! acheva-t-il.

D’accord, d’accord, mais franchement, ça ne t’intrigue pas ? Même un tout petit peu ?

Non, ça me fait surtout peur.

Cette fois, ce fut au tour de Phan de le regarder avec étonnement.

Peur ? Pourquoi ?

Je te rappelle qu’on habite sur la place, nous. Ce qu’ils ont fait à la porte de la Tour… Brrr, je préfère autant ne pas penser à la porte de notre boulangerie !

Phan se mit à rire, cette fois-ci sans se cacher.

T’inquiète, mon bon Val. À part Tess, qui pourrait en vouloir à ce point à vos petits pains ?

Eh ! Je suis là et je ne suis pas sourde, répliqua Tess en lui jetant un regard furieux.

Ils continuèrent ainsi, leur conversation soudain plus légère.

C’était la force de Val. Avec lui, la vie paraissait plus simple.

Une fois arrivé devant le petit sentier qui menait à sa maison, Phan ne put s’empêcher de reprendre :

N’empêche, j’aimerais bien savoir.

Avant de faire demi-tour, Val se retourna et lança :

Je n’aimerais pas être dans ta tête, Phan.

Je suis d’accord avec lui, marmonna Tess.

Phan sourit et ne dit rien, puis il adressa un signe de la main à son ami, songeant que, pour la première fois de sa vie, il était en accord avec l’opinion du village. Oui, il se passait des choses bien étranges à Breyne.

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