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9782728938544 Promesse tenue

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promesse tenue


mame Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Clémence Delorme Direction artistique : Thérèse Jauze Création graphique : Laura Burnel Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Dubourg Composition : Nord Compo © Mame, Paris, 2026 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-3854-4 MDS : MM38544 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi no 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi no 2011-525 du 17 mai 2011. » Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la directive (UE) 2019/790.


Gipsy Book

Sophie de Mullenheim

Promesse tenue

(logo mame jeunesse)

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À Sophie, Claire, Marie et Clémence pour cette formidable aventure.


« Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour. » Genèse 1, 31


PROLOGUE Londres, novembre 1947 – Vous ne me lâchez pas la main ! ordonne Marie Shiffling à ses jumeaux. Après plus d’une heure à patienter dans le froid pour acheter leurs billets, la jeune femme et ses enfants peuvent enfin pénétrer dans l’enceinte du parc. Depuis le début du mois, le zoo de Londres est pris d’assaut chaque jour par une foule de curieux espérant apercevoir sa dernière acquisition : Guy1, un gorille d’à peine un an. Il est devenu la coqueluche des Londoniens depuis son arrivée, le 5 novembre dernier. On se presse devant sa cage immense, commentant le moindre de ses gestes. L’animal ne laisse personne indifférent. Les uns s’émeuvent de ses grands yeux expressifs, les autres admirent ses longs doigts agiles. Certains rient de ses facéties, d’autres imitent ses grimaces. Dans la bouche des gens, il est soit beau, soit laid, d’une intelligence rare ou totalement stupide. La nuance n’est pas 1. Prononcer « gaïe ». 11


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le fort des visiteurs, et Guy déchaîne les passions. Sans compter ceux qui revendiquent sa remise en liberté et s’indignent de ses conditions de captivité. Quelques-uns, pourtant, envient le primate qui est quotidiennement nourri et fait l’objet de mille soins quand eux-mêmes n’arrivent pas à prendre un repas décent par jour dans cette période d’après-guerre. – Par là ! hurle la fillette en s’arrachant à la poigne de sa mère. – Laura ! hurle Marie Shiffling. Reviens ! Elle se lance à la poursuite de sa fille, mais cette dernière a déjà disparu entre les jambes des visiteurs qui ont envahi les allées du zoo. C’est l’avantage d’avoir neuf ans : Laura use de sa petite taille et de son sourire enfantin pour se frayer un chemin entre les touristes. Marie Shiffling court, s’arrête un peu plus loin et baisse les yeux vers son fils qu’elle n’a pas lâché. – Toi, tu ne bouges pas ! lui déclare-t-elle en broyant un peu plus sa main dans la sienne. David scrute la foule et maudit intérieurement sa jumelle d’être partie sans lui. À présent qu’elle a disparu, il n’a plus aucune chance d’échapper à son tour à la vigilance de leur mère. – Laura ? appelle Marie Shiffling en regardant de tous côtés. – Laura ! tente aussi David. – Vous n’auriez pas vu ma fille ? Les gens secouent la tête : non, ils n’ont rien vu. – Une adorable petite blonde, les cheveux légèrement bouclés, les yeux bleus, précise Marie Shiffling. 12


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Une femme la toise longuement puis lève les yeux au ciel. – C’est à peine croyable ! Il faut savoir tenir vos enfants, Madame. Marie Shiffling ouvre la bouche, abasourdie, retient une remarque cinglante et se détourne, préférant consacrer son énergie à autre chose. David sent la main de sa mère se crisper sur la sienne. – Allons chercher par là, David, lui souffle-t-elle en l’entraînant de l’autre côté, là où la foule se fait moins dense. Mais David résiste. – Non, il faut suivre tout le monde. Ils vont voir le gorille, et Laura aussi. Sa mère tend la main vers un bassin un peu plus loin. – Regarde les flamants roses ! Ta sœur a toujours aimé les flamants roses. Elle est peut-être là-bas. David secoue la tête, sûr de lui. – Elle est allée voir le gorille. – Qu’est-ce que tu en sais ? réplique sa mère. David hausse les épaules. Il le sait, c’est tout. Depuis la nouvelle de l’arrivée de Guy le gorille au zoo, Laura ne lui parle plus que de cela. Elle a harcelé leur mère pour qu’ils aillent le voir jusqu’à ce qu’elle accepte enfin. Le grand jour arrivé, c’est forcément devant le gorille que s’est ruée Laura. – Laura est allée voir Guy le gorille, insiste David. Marie Shiffling dévisage son fils avec un air étrange. Depuis leur naissance, ses jumeaux ont développé une sorte de complicité extralucide qui la désarçonne à chaque fois. Laura et 13


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David se comprennent sans avoir besoin de parler, ils devinent les états d’âme ou les intentions de l’autre, ils savent anticiper leurs attentes respectives. Ils forment une sorte de couple étrange en marge du monde, des autres et de leur mère en particulier. Marie Shiffling soupire. – D’accord, allons-y. Je n’aurais jamais dû venir, grommelle-­ t‑elle. Dieu seul sait à quelle heure nous allons récupérer ta sœur. Ce n’est pas la première fois en effet que Laura échappe à sa vigilance. Vive et enthousiaste, la fillette disparaît régulièrement de longues heures durant. Tantôt, elle part sur les traces d’un chat de gouttière. Tantôt, elle se plonge dans la lecture des vieux magazines du grenier au point de ne pas entendre les appels répétés de sa mère. Chacune de ses escapades plonge Marie Shiffling dans des abîmes d’inquiétude, mais quand Laura réapparaît soudain, sans crier gare, ses reproches meurent immédiatement sur ses lèvres. Avec ses yeux brillants et son sourire ravi, la fillette ressemble tant à son cher époux que Marie Shiffling n’a pas le cœur à la gronder. – Tu manques d’autorité avec cette petite, lui reproche régulièrement sa belle-mère. Tu vas en faire une dévergondée. Marie Shiffling hausse les épaules en guise de réponse. Ce n’est pas sa faute si sa fille a hérité de l’énergie et de la curiosité de son père. David, en revanche, lui ressemble davantage. Il est plus calme et posé. Il a toujours été un petit garçon sérieux, plus encore depuis la mort de leur père, il y a deux ans, juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. John Shiffling faisait un dernier vol jusqu’aux côtes françaises lorsque son moteur s’est enrayé. Le pilote 14


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s’est abîmé en mer, laissant derrière lui une veuve et des jumeaux. Ce jour-là, du haut de ses sept ans, David s’est promis de devenir l’homme de la famille et de protéger sa sœur et sa maman. Après de longues minutes à suivre une foule de plus en plus compacte, David et sa mère aperçoivent enfin le haut de la cage immense dans laquelle est gardé le jeune gorille. Les curieux sont agglutinés devant et poussent des cris d’émerveillement ou de surprise. Marie Shiffling tente de se faufiler entre les badauds, mais les épaules se resserrent instinctivement. – Chacun son tour, ma petite dame, la rabroue un monsieur qui la foudroie du regard et la refoule. – Je cherche ma fille. – Chacun son tour, répète l’homme, inflexible. – Je peux aller voir, propose David en levant les yeux vers sa mère. Mais elle lui presse la main plus fort. – Non, tu restes près de moi. Pour le moment, le petit garçon doit se contenter d’une forêt de jambes et de derrières qui lui obstruent toute la vue. Marie Shiffling se hisse sur la pointe des pieds et tend le cou. – Laura ! appelle-t-elle par-dessus les gens. En vain. Ce n’est qu’une heure plus tard, lorsque la foule commence à se disperser un peu, que David et sa mère peuvent enfin approcher 15


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au plus près de la cage à leur tour. Aussitôt, le regard de David est happé par l’animal qui presse dans ses bras une bouillotte en métal. On croirait voir une peluche. Il le regarde, fasciné. – Laura ! s’écrie alors sa mère en l’obligeant à la suivre pour rejoindre sa sœur. Laura est là en effet, et elle n’a pas bougé. La fillette est si collée aux barreaux de la cage que l’on croirait qu’elle va passer au travers. Les yeux rivés sur le jeune gorille, absorbée dans sa contemplation, elle est absente à tout ce qui l’entoure. Elle n’a pas entendu sa mère l’appeler et l’a encore moins vue s’approcher. – Laura ! gronde alors Marie Shiffling. Elle a prévu de la réprimander sévèrement mais, cette fois encore, l’expression de ravissement de sa fille la fait renoncer. Instinctivement, elle tourne la tête vers ce qui capte toute son attention et ne peut s’empêcher de sourire elle aussi, attendrie. Le jeune gorille aux grands yeux doux contemple la foule avec une sorte d’étonnement. Lorsque le gardien siffle dans leur dos et annonce la fermeture du zoo, Laura cligne enfin des yeux et se tourne vers son frère et sa mère comme si les trouver là ne l’étonnait guère. – Quand je serai grande, déclare-t-elle alors solennellement, je m’occuperai des gorilles.


1 Rwanda, onze ans plus tard, juin 1958 Il sourit en découvrant les branches et le feuillage aplatis sur le sol qui forment comme un nid géant. L’animal doit être gros. Peut-être un dos argenté, avec un peu de chance. Il se baisse et touche la couche improvisée. Elle est encore chaude. Le gorille était là il y a quelques minutes seulement. Il ne doit donc pas être loin. Il se redresse et scrute la végétation dense autour de lui. Il a l’œil habitué. Il remarque aussitôt les cannes de bambou brisées et effeuillées qui témoignent du passage du grand primate et lui indiquent le chemin aussi clairement que s’il était fléché. Il tend l’oreille. À quelques mètres de lui seulement, il reconnaît le bruit caractéristique des feuilles que l’on arrache de leur branche. Il sourit à nouveau. En matière de discrétion, les gorilles ont des leçons à prendre. Lui, en revanche, va se faire le plus silencieux possible pour s’approcher de l’animal. D’un coup d’œil, il vérifie qu’il n’est pas dans le sens du vent, presse son fusil contre son ventre et se courbe en deux pour avancer à couvert. 17


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Il a fait moins d’une dizaine de pas lorsqu’il s’immobilise tout à coup. Le gorille est là, assis de profil à même le sol entre de hauts arbres qui empêchent la lumière du soleil de descendre jusqu’à terre. Le primate est concentré sur une liane. Avec des gestes précis, il la dépiaute de son écorce qu’il fourre dans sa bouche. Il a des mains énormes, un corps puissant et musculeux, le crâne haut et une épaisse fourrure d’un noir intense en dehors de son dos qui est couvert de poils gris. Il ne s’est pas trompé, il s’agit bien d’un dos argenté, un mâle dominant. Une aubaine. Mais il doit redoubler de discrétion : les autres membres de la famille ne doivent pas être loin. Il réfléchit vite, analyse sa position et celle de l’animal pour trouver le meilleur angle de tir. Il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur et qu’il doit faire vite. Si des gardes du parc naturel sont à proximité, le bruit du coup de fusil les alertera aussitôt. Il doit tuer l’animal du premier coup, prélever ce qu’il est venu chercher et vider aussitôt les lieux. Il dispose de cinq minutes, dix au maximum. En espérant que les autres gorilles détaleront au bruit de la détonation et ne s’en prendront pas à lui. Il avise un arbre, deux pas devant lui, qui lui permet de ­s’approcher davantage, se glisse jusqu’à lui en silence, prend appui le long du tronc, arme son fusil et ajuste sa cible. Il respire à peine, maîtrise les battements de son cœur et s’apprête à presser la détente lorsqu’un projectile tombe devant le gorille avec un bruit mat. Effrayé, l’animal laisse tomber son 18


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repas, bondit sur ses pattes et détale entre les hautes herbes et les feuillages. Le braconnier2 claque la langue, agacé. Raté. C’est fini pour aujourd’hui. Il sait qu’il ne verra pas d’autres grands singes.

2. Les braconniers chassent le gibier de façon illégale, et même les espèces protégées, comme le gorille.


2 David regarde devant lui avec un profond sentiment d’abattement. Cette piste n’en finira donc jamais ? Ballotté depuis le début du jour dans ce 4 × 4 sans suspensions, sur un siège à peine plus épais qu’une biscotte, il a mal partout. Il rêve de déplier ses jambes immenses, de détendre son dos et de se laisser aller à dormir. Mais dès qu’il relâche sa vigilance, et la poignée fixée au-dessus de la vitre de la portière, les cahots de la route le projettent violemment contre les montants de la voiture. Leurs angles saillants semblent spécialement conçus pour blesser les passagers et rendre le voyage plus dangereux encore. David se tourne vers son chauffeur, les mains crispées sur le volant et le regard rivé sur l’étroite bande de terre rouge qui s’étire jusqu’à l’horizon. L’homme n’est pas bavard, et le jeune homme n’ose plus le questionner sur leur horaire d’arrivée. De toute façon, la réponse est la même depuis leur départ de l’aéroport de Kigali : « Bientôt. » David ne pensait pas que « bientôt » serait aussi loin !

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Il y a cinq jours maintenant que le jeune homme de vingt ans a quitté Londres et la douceur de son mois de juin pour le Rwanda, sa poussière et sa chaleur. Il lui semble que cela fait déjà un siècle. – Vous arrivez à la saison idéale, lui a déclaré l’Anglais avec lequel il a voyagé en avion depuis l’Ouganda jusqu’à Kigali, ville centrale du Rwanda3. C’est la saison sèche, les chemins sont plus praticables. « Qu’est-ce que ce doit être en temps normal ? » se demande David en découvrant les trous gros comme des ballons qui donnent à la piste des allures de gruyère. Le pied rivé à la pédale d’accélérateur, le chauffeur semble ignorer l’usage du frein et slalome, imperturbable, entre les obstacles. Sans doute pense-t-il que plus la vitesse est grande et moins les écueils sur la route se feront ressentir. Il n’a pas tout à fait tort, car la voiture paraît rebondir et voler au-dessus de la route. À quelques exceptions près. Parfois, en effet, le 4 × 4 s’affaisse lourdement dans un trou plus grand que les autres, avec un bruit de tôle inquiétant, s’arrête puis repart au bruit du moteur qui rugit. Pour David, l’épreuve est double. Outre les cahots qui lui donnent l’impression de voyager dans un panier à salade, les coups de volant brusques du chauffeur et les embardées du véhicule mettent ses nerfs en pelote. Voilà presque deux mois 3. Kigali deviendra officiellement la capitale du Rwanda après l’indépendance du pays, en 1962. 21


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qu’il n’est pas remonté dans une voiture. Depuis l’accident. Cette reprise est violente, et il doit prendre sur lui pour ne pas se laisser aller à la panique et pour ne penser à rien. – Umutesi4, où est passé ton frère ? La jeune fille accroupie relève la tête et suspend son geste, heureuse de s’arrêter un peu. Piler les graines de sorgho5 dans le mortier est un exercice répétitif et fatigant. – Lequel ? Mugabo ? demande-t-elle. Akaliza, sa mère, hausse les épaules et émet un petit sifflement agacé. – Qui veux-tu que ce soit d’autre ? C’est toujours lui qui disparaît ! Umutesi sourit malgré elle. Mugabo, d’un an son aîné, est celui de ses huit frères et sœurs qui donne le plus de fil à retordre à ses parents. Mais il est aussi son préféré. Et celui de sa mère également, même si elle semble toujours s’en plaindre. Mugabo est impulsif, désobéissant et réfractaire à la moindre règle. Mais il est aussi un insatiable curieux avec un cœur sensible au malheur d’autrui et à celui des bêtes en particulier. Toujours prompt à s’enflammer et à partir à l’aventure, il ne sait pas rester en place. Cette fois encore, il a dû profiter de ce qu’il était censé surveiller les chèvres pour s’échapper et disparaître. 4. Prononcer « Oumoutéssi », le « u » correspond au son « ou » au Rwanda. 5. Le sorgho est une céréale africaine avec des épis de petits grains ronds qui peuvent être blancs, rouges ou noirs, selon les variétés. 22


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– Il devait aller à la mission accueillir la jeune fille anglaise à qui il doit servir de guide pour quelques jours, râle Akaliza. – Il y est peut-être déjà, suggère Umutesi sans conviction. Il sera parti en avance. Sa mère lève un sourcil moqueur. – Mugabo ? En avance ? La voix d’Akaliza monte dans les aigus tandis qu’elle secoue la tête, dépitée. – Non, il a encore dû oublier, soupire-t-elle. Umutesi sent poindre l’inquiétude dans le ton de sa mère. Cette jeune Anglaise qui vient et dont il faut s’occuper est une formidable occasion pour la famille de s’en sortir un peu mieux. Si le père Denis, de la mission catholique, a décidé de confier ce travail à Mugabo, c’est en raison de son instruction et de sa parfaite connaissance de la forêt et de ses animaux. Mais c’est aussi pour venir en aide à leur famille dont la situation s’est subitement dégradée depuis que le patriarche a déclaré la maladie du sommeil6. Ce dernier somnole à longueur de journée, erre comme un étrange fou la nuit près des enclos, tient des propos confus, ne reconnaît plus les siens, tremble de tous ses membres… À ce stade de la maladie, il n’y a plus grand-chose à faire pour lui. Akaliza se bat seule pour faire vivre les siens tant bien que mal. 6. La maladie du sommeil est transmise par la piqûre d’une grosse mouche, la mouche tsé-tsé. Elle se déclare longtemps après la piqûre, et son issue est souvent fatale. 23


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– Je peux y aller à sa place, propose alors Umutesi avec le plus grand sérieux. Les yeux de sa mère s’arrondissent de surprise. – Mais tu es une fille…, fait-elle remarquer. – Cette Anglaise aussi, non ? rétorque Umutesi. Nous nous entendrons certainement bien. – Tu parles à peine l’anglais. – Mugabo aussi, et cela ne semblait pas poser de problème. – Tu es trop jeune. – Maman ! J’ai dix-sept ans. Akaliza secoue la tête, contrariée, mais sa fille ne compte pas laisser passer leur chance. Le maigre salaire que propose cette jeune touriste anglaise est trop précieux pour qu’elle y renonce. – C’est juste le temps que Mugabo réapparaisse, ajoute Umutesi. Je suis sûre que Papa serait d’accord. La jeune fille se déteste pour ce dernier argument, mais elle sait que c’est le seul qui emportera l’approbation de sa mère. La lente dégradation de cet homme avec lequel ses parents avaient décidé de la marier quand elle avait quatorze ans est un véritable drame pour cette forte femme. Avec le temps, elle avait appris à l’aimer pour de bon, et leur couple était un exemple d’harmonie et d’équilibre. Jusqu’à l’irruption de la maladie qui, inexorable, détruit à petit feu celui sur lequel elle s’appuyait inconditionnellement. – Juste le temps que Mugabo réapparaisse, répète alors Akaliza, de guerre lasse. 24


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Umutesi se retient de sourire, ravie d’abandonner les femmes à la préparation de la farine de sorgho. Elle court jusqu’à la grande case ronde où toute la famille élargie s’entasse chaque soir, passe à côté de son père profondément endormi sur sa natte et attrape la pancarte que son frère Mugabo s’est appliqué à fabriquer depuis plusieurs jours. Il a récupéré pour cela un grand morceau de carton dans l’école des Pères blancs7 et y a tracé quelques mots en anglais : « WELCOME LAURA! »

7. Les Pères blancs étaient des prêtres catholiques missionnaires en Afrique, reconnaissables à leur habit blanc.


3 Les deux hommes qui se font face dans le petit bureau du quartier général du parc Albert, au pied des volcans entre le Rwanda et le Congo belge, ne pourraient être plus dissemblables l’un de l’autre. Paul Debroecke est aussi grand, trapu et blanc de peau qu’Innocent Ingabire est petit, noir et sec. Le Belge frise la soixantaine tandis que le Rwandais a à peine trente ans. Le premier est sanguin, impatient et agité. Le second est flegmatique et d’humeur toujours égale. Voilà pourtant huit ans qu’ils travaillent ensemble avec une confiance absolue et une complémentarité parfaite. Avec, surtout, un même amour de la nature et des trésors que protège le parc dont ils sont employés tous les deux. – Encore deux gorilles abattus ces neuf derniers jours et toujours aucune piste, tempête Paul Debroecke devant son grand livre de comptes. J’ai pourtant doublé les patrouilles et modifié les rondes. Assis face au conservateur du parc, Innocent Ingabire secoue la tête, impuissant. – C’est à croire que les braconniers sont un peu sorciers : ils devinent nos déplacements à l’avance, rumine-t-il. 26


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Le Belge relève la tête et observe son chef de poste avec attention. Depuis le temps qu’il travaille avec lui, il sait avec quel sérieux il fait son travail. Parfois pourtant, son attachement aux croyances ancestrales le désarçonne : comment un homme aussi pragmatique peut-il continuer à parler de sorcellerie ? Mais au fil des années, le conservateur belge a appris à respecter profondément la parole de son second. Jamais il ne se permettra de la dévaloriser. À son corps défendant, il a aussi constaté que son esprit européen et cartésien n’était pas capable de tout expliquer non plus. – Ne pouvons-nous pas plutôt envisager qu’il y ait un traître parmi les gardes ? suggère-t-il. Innocent secoue la tête. Un traître ? Certainement pas ! Il répond de la vie de ses hommes. Il connaît chacun d’eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, parfois même leurs grands-parents. Il sait surtout que malgré leur faible salaire, ils risqueraient trop gros en pactisant avec les braconniers. S’ils se faisaient prendre, en effet, ils perdraient immédiatement leur emploi stable qui est un luxe immense dans ces zones reculées du pays où la majorité de la population vit de travaux agricoles incertains. – Non, déclare Innocent. En revanche, je me demande si nous cherchons la bonne chose. – C’est-à-dire ? – Nous traquons des braconniers qui agissent à plusieurs. Depuis quelque temps, je pencherais pour un braconnier solitaire. 27


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Le conservateur du parc se penche légèrement en avant, tout ouïe. Il sait que son second ne parle jamais pour ne rien dire. – Nous ne trouvons pas de traces, poursuit alors Innocent Ingabire, certain de l’attention de son chef. Il n’y a jamais plus d’une bête tuée à la fois. Qui plus est, laissée sur place, car sans doute trop lourde à transporter8. Le chef de poste s’arrête un court instant pour s’assurer que le conservateur suit son raisonnement. – Un homme seul se déplace plus discrètement et plus facilement aussi. Il est plus difficile à repérer. Pour nous… et pour les gorilles. Mais il n’a pas le temps ni la force de s’attaquer à plus d’une bête à la fois. Paul Debroecke se projette violemment en arrière. – Bon sang ! s’écrie-t-il. Un homme seul. Mais que se passera-t-il s’ils s’y mettent tous ? Innocent Ingabire hausse les épaules, toujours très calme. – C’est à nous de le retrouver, d’en faire un exemple et de faire passer aux autres l’envie de l’imiter9, dit-il alors avec flegme. – Qu’attendons-nous pour lui mettre la main dessus ? s’écrie Debroecke avec impatience. Mobilisons tous les hommes !

8. Les braconniers qui tuaient les gorilles ne prélevaient parfois que leur tête et leurs mains pour les vendre comme des trophées. 9. À l’époque, les braconniers surpris en train de tuer un gorille ne risquaient pas grand-chose dans les faits. La loi existait, mais n’était que très peu appliquée. 28


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Ils ne patrouilleront plus par groupes de quatre, mais deux par deux. Nous aussi, nous allons nous faire plus petits ! Innocent Ingabire sourit, satisfait. Il n’en attendait pas moins de son supérieur dont il admire la réactivité et le sens du terrain. – J’irai également, ajoute le conservateur avec fougue. Je veux mettre la main sur ce vaurien !


Rwanda, 1958. Au pied des monts Virunga, les conservateurs du parc national ont fort à faire pour contrer la menace des braconniers avides et sans pitié qui déciment la population de gorilles des montagnes. Cependant, David est à mille lieues de ces préoccupations lorsqu’il arrive au Rwanda. Tout l’oppresse : la chaleur, l’humidité, la forêt tropicale, les bêtes… Il a pourtant une promesse à tenir, faite à sa sœur jumelle Laura avant son décès : celle de réaliser à sa place le voyage dont elle rêvait. Mais alors que Laura préparait cette expédition depuis des mois, David, lui, a tout à découvrir ! En dépit de l’enthousiasme d’Umutesi et du petit Jimmy, ses guides improvisés, le jeune homme se montre d’abord peu sensible aux merveilles de la nature sauvage. Seuls les mots du Gipsy Book, un vieux livre oublié par un précédent voyageur, parviennent peu à peu à percer la carapace de son chagrin. En acceptant de regarder autour de lui avec un œil neuf, David comprendra-t-il le formidable cadeau laissé par sa sœur ? Et comment réagira-t-il en apprenant le danger qui pèse sur les majestueux gorilles, si chers à Laura ? Son voyage le mènera bien plus loin qu’il n’aurait pu l’imaginer…

Lorsque la peine est aussi lourde, comment rouvrir les yeux à la beauté de la vie ?

16,90€ France TTC www.mameeditions.com

MDS : MM38544

Le Gipsy Book est un livre de sagesse écrit par un vieux gitan, Nanosh Balatta. Il est passé de main en main, a voyagé dans le temps, changeant chaque fois la vie de ceux et celles qui le lisaient.


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