Chapitre premier Le quai
Boston, Long Wharf, numéro 3 B.8.34
La mer, lourde et agitée, se perdait dans une brume glacée et une nuit d’encre. Le mois d’octobre 1746 était particulièrement froid, l’hiver était en avance. Une bise ouest-nord-ouest se faufilait jusqu’à la Furie, saisissant les doigts des marins comme dans une mâchoire de fer et rendant difficile les manœuvres. Vergues, ponts et cordages étaient glissants et, pour ne rien arranger, il commençait à neiger. Vaille que vaille, comme une ombre, la Furie remontait au vent. À bord, on s’activait en silence, les ordres se passaient en chuchotant, les consignes filaient d’une vergue à l’autre, le murmure des manœuvres montait du pont jusqu’au sommet des mâts, faisant à peine plus de bruit que le souffle d’une mouette et presque moins que les flocons blancs qui se posaient sur les joues des hommes. De la proue montait le clapotis d’une houle grasse et hostile, le murmure sourd d’une morsure marine, seul bruit toléré par le capitaine.
La Furie était restée toute la journée au large, au nord de la baie de Boston, loin des routes commerciales et d’éventuelles rencontres. Elle y avait attendu la nuit pour fondre sur la ville. Vers six heures de l’après-midi, quand le soleil avait touché la terre avant de disparaître, Le Faucheux, capitaine de la Furie, avait donné l’ordre de se mettre en route et ils étaient entrés dans la baie. Au même moment, la neige commençait à tomber.
La frégate s’était faufilée dans la passe de Pulling, avait glissé entre l’île Snake et celle du Gouverneur, puis avait continué plein ouest, jusqu’à se cacher dans une baie de l’île Voddle. Là, deux canots avaient été mis à l’eau et ils filaient maintenant, sans bruit, vers le port et vers le quai convoité, dévorés par la brume qui n’en finissait pas de les digérer.
Habillés de noir, le visage et les mains passés au charbon, les pirates se confondaient avec la nuit. Mâchoires serrées, assis au raz de l’eau, fouettés par les embruns et par les flocons qui attaquaient comme des abeilles, têtes rentrées dans les épaules pour résister au froid et à la peur, les hommes grelottaient en silence. Concentrés, les rameurs veillaient à ne pas faire de bruit et, à l’avant de la barque de tête, debout, le capitaine guettait le moindre mouvement, la plus petite lumière sur le port qui commençait à apparaître dans la brume. Il y avait forcément des patrouilles dans le port, et plus ils s’approchaient, plus le risque augmentait d’être vus. Des soldats anglais circulaient toute la nuit sur les quais, ils empêchaient les clandestins d’embarquer, calmaient les marins échauffés par le rhum et ôtaient à certains la tentation d’aller visiter les entrepôts pour y dérober des marchandises.
Encore quelques coups de rames et ils y seraient. La ligne noire de la ville se découpait mollement dans un brouillard sillonné de flocons emportés par le vent. Derrière quelques
fenêtres closes, des bougies allumées parsemaient le décor de taches colorées et dansantes. Un cheval hennit, un chien lui répondit, le silence revint, la neige dévorait tout.
Boston ! Boston la fière, Boston la riche Anglaise, Boston la bien élevée où jamais un pirate n’avait mis les pieds, Boston s’offrait au Faucheux. Le capitaine y avait un rendez-vous donné par un mort.
Le capitaine leva la main. Aussitôt les rameurs immobilisèrent les avirons quelques centimètres au-dessus des flots. L’embarcation finit sa course sans bruit, glissant jusqu’aux poteaux de bois d’un interminable quai : le très fameux Long Wharf. C’était la fierté de la ville, il s’avançait de près de 410 toises dans la mer et pouvait accueillir une cinquantaine de bateaux.
Le jour il était le cœur battant de la ville. Sur ses planches se croisaient marchandises anglaises et rhum, mélasse et poissons, fourrures et les mille autres trésors que le Nouveau Monde offrait à l’Ancien.
La nuit venue, il était désert.
Le Faucheux sauta de la barque et atterrit dans l’enchevêtrement de madriers qui soutenait le quai. Il attacha solidement l’embarcation et fit signe à ses hommes de le suivre.
– Sans bruit ! ordonna-t-il d’un simple regard.
Alors, sombres fouines aux yeux brillants, les pirates grimpèrent entre les poutres de bois humide pour arriver sur le quai blanc de neige. Puis ils se faufilèrent entre les caisses et les ballots entassés, progressèrent entre tas de bois et barils, entre amas d’amarres et voiles neuves ou déchirées, ils filaient vers le bâtiment numéro 3.
Bonnes camarades, rendant presque invisible la progression des pirates aux yeux de quiconque, la brume et la neige redoublaient.
Sabre dans la main droite et couteau dans la gauche, Le Faucheux ouvrait la marche. Il était suivi de La Nuit, des Fers et de L’Échappé, trois esclaves enfuis qui avaient trouvé refuge et liberté sur la Furie. Puis venaient Quatre-Doigts, Le Marquis, L’Espagnol et Long-Fût. En ajoutant Le Long, Le Sombre et Le Rond, les trois pirates qui avaient escorté l’oncle Eugène jusqu’à Granville, ils étaient une douzaine en tout.
Coincé au milieu de cette équipée sauvage, fluet, presque chétif, plus petit que les autres, Samuel détonnait.
– T’as pas intérêt à t’être trompé mon gaillard, avait dit Le Faucheux la veille au soir. Si nous ne trouvons rien au numéro 3, je laisserai les autres s’occuper de toi. Et tu le sais, quand ils sont contrariés, ces garçons ne manquent pas d’imagination pour calmer leurs nerfs. Ils savent découper du lard ou éplucher une viande encore vivante. Crois-moi, j’espère pour toi que tu n’as pas fait d’erreur.
Samuel avait passé une mauvaise journée en attendant le moment de sauter dans la barque et de filer vers le Long Wharf.
– Et si je m’étais trompé ? murmurait-il en boucle.
– Alors j’aimerais pas être à ta place, avait répondu Le Rond qui l’avait entendu.
Samuel avait vérifié mille fois le message décodé et, mille fois, il avait trouvé le même résultat. Pourtant un doute subsistait : et si l’oncle Eugène avait, une fois de plus, voulu faire une mauvaise blague ?
Alors que Samuel courait sur le quai, sous la lune et sous le regard cruel des hommes de la Furie, sautait d’un abri à l’autre, se cachait là avant de repartir se tapir ici, la sueur qui coulait dans son dos n’était pas due à la chaleur ou à la course : seule la peur faisait transpirer le garçon. Une fois sur le quai, il avait bien essayé de se défiler, de fausser compagnie à ses « amis » pirates, mais c’était impossible. Dès qu’il s’écartait du groupe, ne serait-ce que d’un mètre, une main ferme et cruelle le rappelait à l’ordre et le remettait dans le droit chemin.
– C’est là ! dit Le Faucheux qui avait levé la main.
La petite troupe fit halte. Tapis derrière un tas de ballots de toiles qui sentaient le castor mal tanné, les pirates attendaient, impatients. Ils avaient parcouru le quai sur presque toute sa longueur, ils savaient qu’il faudrait refaire le trajet dans l’autre sens, alors il n’y avait pas de temps à perdre.
– Allez, chacun sait ce qu’il a à faire, fit Le Faucheux. Et toi, tu n’as pas intérêt à me décevoir, ajouta-t-il en regardant Sam et en se passant le pouce sous la gorge comme on le fait avec un couteau et de mauvaises intentions.
– Je reste avec lui ! déclara La Nuit en fichant ses yeux noirs dans ceux de l’enfant. Tout se passera bien.
– Moi aussi, ajouta Le Rond, je veille !
Le numéro 3 du Long Wharf était un bâtiment qui ressemblait à tous les autres sur cette jetée. Sa haute façade, de briques et de bois, protégeait un hangar immense et quelques bureaux où les marchands négociaient les cargaisons qui arrivaient ou partaient.
Caché derrière des tonneaux de mélasse, Sam se repassait en boucle dans sa tête le message décodé : « Trouver Long Wharf numéro 3 B.8.34. »
– Alors ? s’impatienta Le Rond. Il est où ce trésor ?
Sam ne répondit rien. Tout à sa réflexion, perdu dans ses pensées, il examinait la porte et, à la faible lueur d’une lanterne, cherchait une indication, une inscription ou un indice. Oubliant le lieu, l’endroit, l’heure et le danger, il se leva et s’approcha du bâtiment.
–
Trouver Long Wharf numéro 3 B.8.34, murmurait-il…
Trouver Long Wharf, facile, numéro 3, c’est fait, on y est. Reste B.8.34… C’est un code… Que veut dire « B » et que désignent ces chiffres ?
Le nez presque collé à la porte et au mur, Sam allait et venait, laissant ses doigts se promener sur le bois et les briques, à la recherche d’un mécanisme, d’un déclic, d’une anfractuosité, d’une marque, de n’importe quoi, de quelque chose.
Mais rien… il ne trouvait rien. Tout à sa quête, il ignorait que l’on commençait à l’agitation qui régnait désormais autour de lui. Il recula pour mieux voir ce fameux numéro 3 et une idée lui traversa l’esprit. Et si, pour une fois, l’oncle avait été simple ? Et si « B » voulait dire « brique » ?
Alors il compta. Partant du coin gauche du bâtiment, il identifia la trente-quatrième horizontale et huitième verticale. Il essaya de la bouger, de la tirer, de la pousser – rien à faire, elle tint bon et ne semblait cacher aucun secret. Il fit la même chose en partant du coin droit, mais cela n’eut pas plus d’effet.
– Grouille petit ! grogna soudain Le Rond en l’attrapant par un bras. Grouille, ça se complique.
Mais Sam n’écoutait pas, il fit signe à La Nuit de venir. La Nuit était le plus grand de tous les hommes de l’équipage, c’était d’ailleurs l’homme le plus grand que Sam eût jamais croisé, plus encore qu’Attila, le géant de l’Amélie. Ancien esclave
échappé, il avait le mot rare, la phrase courte, les pieds sur terre et la tête dans les nuages. Il refusait de dire ce que ses yeux, souvent perdus dans des brumes lointaines, avaient vu d’horreur et de haine. Il gardait le plus souvent un silence et un sourire tristes. Un lien fort et quasi silencieux était né entre lui et Sam, entre celui qui avait été prisonnier et celui qui l’était devenu. Le jeune garçon lui expliqua, en quelques mots simples, ce qu’il attendait de lui pour atteindre une brique trop haute. Alors La Nuit attrapa Sam sous les aisselles et, avec une douceur étonnante, aussi simplement que s’il eût été une plume, il le souleva.
Sam avait compté : huit en partant du côté, trente-quatre en partant du bas. Cette brique-là, il en était sûr, serait la bonne. Il le fallait : sinon, il était mort. Il appuya dessus et entendit un déclic. La brique bougea et ressortit de sa cavité de quelques centimètres, Sam la tira et dégagea un espace vide dans lequel il s’empressa de glisser la main.
Du bout des doigts, il sentit quelque chose : du cuir, un lacet. Il l’attrapa, le tira, et finit par faire sortir du mur une grosse bourse, presque un petit sac.
Une vague de joie submergea Samuel. Il eut envie de crier, mais il se retint. Il eût été dommage d’alerter des soldats anglais, de finir la nuit dans une geôle sinistre pour commencer la journée au bout de la corde d’un gibet. Ravi, il se retourna pour montrer sa découverte au Faucheux et aux autres.
Et là, il comprit ce que Le Rond lui avait dit quelques minutes auparavant : les choses s’étaient compliquées.
Chapitre 2
410 toises et quelques miles
Tassés derrière des ballots, recroquevillés contre des tonneaux ou contre des malles, les pirates s’étaient tous mis à l’abri du plomb et des injures dont les uniformes rouges les arrosaient copieusement. Des morceaux de brique ou de bois volaient un peu partout autour de Sam, une fumée âcre enveloppait le quai : la position serait bientôt intenable.
Sans lâcher Samuel, La Nuit vint à côté du Faucheux.
– Alors, tu l’as, gamin ?
Samuel montra le sac de cuir et le capitaine sourit.
– Maintenant, faut pas traîner. Ça sent déjà le rosbif indigeste, mais si on reste plus longtemps, ça pourrait bien empuantir la charogne de pirate. Préparez-vous les gars, on met les voiles !
Glissant deux doigts douteux dans une bouche pas très nette, Le Faucheux siffla un coup long et deux coups brefs.
– Planquez-vous, ça va secouer, dit-il en se couvrant le visage avec un bras.
Une explosion souleva la moitié du quai, envoyant dans les airs peaux de castors puantes, mélasse en tonneau et Anglais grillés.
– C’est Long-Fût, précisa le capitaine à Samuel encore tout secoué. Cet homme est extraordinairement explosif ! Resté en arrière, il a parsemé le chemin de quelques sacs de poudre. Allez, en route gamin, ça serait trop bête de mourir ici, et surtout quand on vient de trouver ça ! ajouta-t-il en attrapant le sac de cuir avant de le glisser dans une poche intérieure de sa veste.
Alors, un pistolet dans chaque main, tel un diable sortant de sa boîte, Le Faucheux se leva et s’élança vers le bout du quai. Il avait rangé couteau et sabre, le silence n’était plus de mise, la fureur et le bruit avaient conquis la place. Après avoir vidé ses deux armes et fait mouche deux fois, mi-buffle fou mi-yéti furieux, glissant sur la neige, il bouscula tout ce qui se mettait entre lui et la liberté. Il renversa, cogna, culbuta et, surtout, il dégagea le chemin.
La bande de brigands le suivait. Ils sautaient et s’éparpillaient partout, attirant l’attention ici et là pour disperser les tirs ennemis. Un cigare aux lèvres, Long-Fût allumait en courant les mèches de petits sacs de poudre dont il avait garni une musette. Il lançait derrière lui ces cadeaux empoisonnés qui explosaient sans faire de grands dégâts, mais semaient le désordre avec force neige soulevée, fumée et fracas. Le Marquis avait sorti une rapière hors d’âge, une arme qu’il prétendait tenir de feu son père. Avec elle il semblait danser le menuet et donner un cours d’escrime au beau milieu de la mêlée. Il touchait sans cesse, ici une épaule, là un bras, un mollet, un flanc. Agitant ses manches de dentelles, il laissait derrière lui trous et boutonnières.
– Du style, Messieurs, du style ! Que vous ne puissiez faire autre chose que mourir il s’entend, mais par pitié, avec style, Messieurs ! Être anglais n’excuse pas tout !
L’Espagnol s’interrompait régulièrement dans sa fuite. Il se retournait en faisant tournoyer une rame qu’il avait ramassée. Alors craquaient bras et jambes, côtes et mâchoire : les Rouges tombaient par dizaines. Puis, fier et un peu fou aussi, L’Espagnol repartait en courant.
Une fois la surprise passée, les Anglais s’organisèrent. Un officier, blessé à un bras et à la tête, hurlait des ordres et désignait de sa main valide le bout du quai. Il avait compris la manœuvre : si ces maudits Frogs atteignaient l’extrémité du Long Wharf, ils pourraient s’échapper.
La Nuit tenait toujours Sam, il courait en le portant sous un bras, comme on revient du marché avec une botte de radis. Le Rond et Le Long les suivaient de près, pour rien au monde ils n’auraient laissé le gamin aux Anglais : il était la promesse de leur richesse future.
– Laisse-moi descendre, je peux marcher ! Laisse-moi ! hurlait le jeune garçon dont les ordres étaient aussi efficaces que ceux d’une mouche qui aurait tenté de se faire obéir d’un éléphant.
Le quai se réveillait en sursaut. Autour d’eux, sur les ponts des bateaux amarrés, surgissaient des têtes ébouriffées et incrédules. Sur les navires de guerre de Sa Très Gracieuse Majesté, l’étonnement ne dura pas et il ne fallut que quelques secondes aux soldats disciplinés pour revenir armés jusqu’aux dents de fusils, de pistolets et de sabres. Sur les navires
marchands, on se mettait à l’abri, on profitait du spectacle ou on se joignait à la poursuite, selon que l’on était courageux, curieux ou peureux.
Il fallut moins de cinq minutes aux pirates pour atteindre le bout du quai, là où étaient amarrées leurs embarcations.
– À bord ! ordonna Le Faucheux, je reste en arrière avec Long-Fût. Tenez-vous prêts, il faudra souquer ferme.
Laissant ses hommes regagner les chaloupes, le capitaine fit face aux Anglais. Oubliant ses pistolets depuis longtemps déchargés, faisant preuve du plus parfait mépris pour le danger, il brandit sabre et épée. Alors, narguant la mort et ses ennemis, il fonça dans le tas. Les lames sifflaient dans les airs, on grognait et on criait autour de lui, mais semblant ne rien entendre et ne rien voir, il découpait et entaillait comme un forcené. Le diable lui-même, s’il était descendu sur le quai à ce moment-là, le diable lui-même aurait eu peur.
– Faut y aller, Capitaine, j’ai allumé, dit Long-Fût qui tirait son chef par la manche. Vous êtes prêt ?
– Toujours !
Alors, sous les yeux étonnés des Anglais qui les avaient déjà mis en joue, les pirates se retournèrent et sautèrent dans le vide. Ils atterrirent dans les barques et les rameurs s’activèrent immédiatement.
Avant que les Anglais n’atteignent le bout du quai, la dernière surprise des pirates éclata. La charge de poudre que Long-Fût et L’Espagnol avaient installée juste après avoir débarqué venait d’exploser, emportant quai, neige, marchandises et soldats.
– Ce n’est pas gagné compagnons, il faut encore rejoindre la Furie, puis il faudra quitter la baie et s’échapper de la région. Ne criez pas victoire trop vite !
– Capitaine, vous êtes blessé ! fit remarquer L’Espagnol en montrant une large estafilade qui teintait de pourpre le noir de la chemise du pirate.
– Rien de grave, l’Ancêtre fera merveille avec ses aiguilles. Enfin, si nous arrivons vivants jusqu’à lui, ajouta-t-il en souriant. Souquez moussaillons, souquez sans bruit, nous sommes des lapins dans la tanière d’un renard. Il fera gros temps si nous sommes attrapés.
Au mot « lapin » certains pirates se signèrent et firent une prière, il fallait être Le Faucheux pour ne point craindre les malédictions qui pèsent sur les flots et oser prononcer ce mot interdit.
Les rameurs s’acharnaient en silence, la brume et la neige étaient avec eux, les deux barques disparurent dans la nuit.
Le port grouillait désormais de cris et d’ordres. Du quai se détachaient des embarcations de toutes tailles qui partaient à la chasse. L’Anglais avait eu mal dans sa chair mais, plus grave encore, sa fierté avait été touchée, et ça, il ne le pardonnerait jamais.
Les deux barques avançaient plein est, il leur faudrait presque une heure pour rejoindre la Furie, une heure pendant laquelle, à tout moment, un navire anglais pouvait surgir et les envoyer par le fond. À bord, le silence était de plomb.
Debout à la proue de la première embarcation, Le Faucheux serrait contre lui le sac de cuir. Il lui tardait de l’ouvrir et de savoir si, enfin, il avait une route à suivre, une croix à trouver sur une carte, un endroit où fouiller et creuser – si enfin le trésor des trésors lui tendait les bras.
Juste derrière, assis entre deux pirates, immobile, épuisé et tremblant de froid, Samuel se demandait ce qu’il pouvait bien y
avoir dans ce sac qu’il avait tenu quelques minutes en ses mains. Il espérait que son contenu serait une bonne surprise, que grâce à lui il pourrait continuer à vivre. Mais que se passerait-il quand ils auraient trouvé le trésor ? Il n’oubliait pas que ces mêmes hommes n’avaient pas hésité à l’abandonner au fond d’une grotte la dernière fois qu’ils avaient cru ne plus avoir besoin de lui.
Quand vais-je trouver une nouvelle occasion de fuir ? se demandait-il, inquiet.
La chance et le vent ne cessaient de pousser sur le port cet épais brouillard qui protégeait la fuite des barques. Seules les flammes qui dévoraient les marchandises sur le quai réussissaient à percer la purée de pois. Les lanternes des bateaux qui partaient à leur poursuite peinaient quant à elles à éclairer plus de quelques coudées alentour.
– Silence ! plus un geste ! ordonna Le Faucheux.
Les rames se levèrent, chacun retint sa respiration. Immobilisées les barques dansaient sur la courte houle et la situation allait vite devenir inconfortable. Un bruit arrivait sur la proue, par bâbord. Le glissement, léger, d’une coque qui avance à douce allure. Cela se rapprochait.
– Aux armes, chuchota le capitaine.
Il y eut quelques cliquetis, les chiens des pistolets se relevèrent, des billes de plomb glissèrent dans des canons, une poire à poudre passa de main en main, un sabre sortit de son fourreau en chuintant et puis plus rien, seulement des respirations rapides et l’odeur de la peur.
Une ombre apparut dans la nuit. Un bateau venait sur eux, de taille moyenne. Encore quelques instants et ils seraient au contact.
– Soyez prêts, si nous sommes vus nous n’aurons d’autre solution que de monter à l’abordage.
La masse noire les dominait presque complètement, une énorme tête de mort apparut au-dessus des flots…
– Capitaine, c’est vous ?
Une voix connue tomba du navire. Alors on soupira dans les barques et chacun rangea son arme. On était sauvés.