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9782728937615 Le chevalier Ours

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Titre original : Lightraider Academy #2 – Bear Knight originellement publié par Enclave Publishing, un label de Oasis Family Media. © 2023 by James R. Hannibal

Couverture : Emilie Haney

Illustrations des cartes : James R. Brown & Melissa Nash

Direction : Guillaume Arnaud

Direction éditoriale : Sophie Cluzel

Édition : Marie Rémond, assistée de Zélie du Peyroux

Direction artistique : Thérèse Jauze

Direction de la fabrication : Thierry Dubus

Fabrication : Manon Sagot

Mise en page : Nicolas Chevalier (Studiolivre)

© Mame, Paris, 2026, pour l’édition française. 57 rue Gaston Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com

ISBN : 978-2-7289-3761-5

MDS : MM37615

« Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »

« Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. »

JAMES

R. HANNIBAL

LA LUX ACADÉMIE TOME 2

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS)

PAR BLANCHE HINTERLANG

Pour les vrais Connor et Aaron. Vous êtes mes inspirations.

Les Dents du Lion

Les îles Gelées

Les Hauts du Souffre Emen Yan

Le Berceau des rois

Rocher de l’Araignée

Les Falaises de Cuivre

Le désert de Malvan Maquis lugubre

Désert du Pêché

Le rempart d’Ander Les Crêtes Bleues

L’étang de Tovat

La Vipère de Glace

BAIE DU NORD

Baie d’hiver

LES PLAINES DE FULCAN

Terres Sauvages du Nord

Tanelethar

Les Hauts de Tempête

Berge de Fantasia

Sil Shadath

Collines de Bezik

Les landes Fantômes

Bois Sombre

LES PLAINES DE TARLAN

LeS a ph i rLesLarmes de Kezia

le prisonnier tanelethar

La forêt. La brume. Les ténèbres. Impossible de me rappeler où je suis. Je ne connais pas cet endroit, celui où les créatures m’ont emmené, la première fois que je suis mort.

Je ne me souviens ni de ma maison ni de mon ancien nom.

Je garde peu de souvenirs des bonnes choses. Je me rappelle seulement son visage. Son rire. C’est ce qui me hante le plus dans ce lieu envahi par les goules. Je voulais tant la protéger. C’était mon seul but : la protéger. Et pourtant, me voilà ici, dans le noir. J’ai donc échoué. À cette pensée, je sens mon poing se resserrer sur l’épée que j’ai volée dans la réserve. Ce n’est qu’une arme d’entraînement à la lame émoussée. Elle ne me sera pas très utile contre les orcs.

Elle pourra difficilement transpercer leur peau de fer. En revanche, elle peut facilement trancher la chair poreuse d’un gobelin.

Mon corps est affaibli après des jours et des jours à ne manger que du pain pourri et boire de l’eau croupie, et après des nuits de délire, mais je peux encore taillader leurs tendons et briser leurs os fragiles avec ce bout de ferraille.

Une silhouette passe devant les fenêtres des casernements. Elle tient une lanterne au bout de son bras. Une cape la recouvre. Je me penche. J’ose un regard. La lumière orangée qui englobe la créature est faible, étouffée. Il m’arrive de penser que ces lanternes ne servent qu’à éclairer leurs visages émaciés sous leurs capuches et leurs orbites creuses et vides. Quoi qu’il en soit, je ne bouge pas. Je n’ai pas envie de me faire repérer.

Dès que la goule s’éloigne, j’escalade le rebord de la fenêtre et j’atterris sans bruit. Sans doute une habitude que mon corps a conservée de son ancienne vie, bien que mon esprit soit incapable de s’en souvenir. Étais-je un chasseur ? Un voleur ? J’espère trouver la réponse, un jour, s’il me reste assez de vies.

Un, deux, trois, quatre. Accroupi, rapide, je compte mes pas. Quand la nuit descend, le brouillard plonge tout dans l’obscurité et le silence. Les pins noirs qui s’étalent à perte de vue restent des ombres irréelles, du moins jusqu’à ce que je sois suffisamment proche pour me faire piquer par leurs aiguilles. Il m’a fallu calculer les pas, trouver les chemins qui conduisent hors du camp. Mais cela m’a coûté très cher : plus d’une dizaine de vies. Chaque tentative m’a rapproché de la fuite, mais chaque mort me rapproche également de l’étape finale. Si je la franchis, je ne me réveillerai pas.

J’entends un hurlement.

Il me faut l’ignorer.

Déjà, j’aperçois mon premier point de repère. La clôture qui entoure le camp est haute, mais j’ai réussi à en détacher une planche la deuxième fois que j’ai tenté de m’échapper. Les cache-écorces et leurs maîtres ne l’ont pas repérée. Ou alors, ils s’en moquent.

La clôture n’est rien comparée aux nombreux obstacles qui nous retiennent prisonniers ici.

Une goule se tourne vers moi alors que je n’ai pas encore franchi la clôture. M’a-t-elle remarqué, malgré ses yeux vides ? Ou ne fait-elle que se déplacer en fonction d’un chemin tracé pour elle par le sorcier qui l’a fait apparaître ?

La peur me saisit. Je voudrais me dépêcher pour encore agrandir l’ouverture et pouvoir m’y glisser – je ne veux vraiment pas voir son visage –, mais j’ai appris de mes erreurs. C’est à cause de cela que j’ai raté ma fuite, il y a huit vies. De nombreuses goules patrouillent à

travers les arbres, au-delà de la clôture. Au cours de cette fameuse nuit, en essayant d’échapper à la première créature, je me suis précipité vers une deuxième goule qui m’a saisi de sa main osseuse. Il me faut toute ma volonté pour me concentrer sur la clôture.

Je vois une lueur orangée à travers les fentes. Comme prévu, une deuxième goule marche de l’autre côté. Elle est encore plus proche que la première. Je chronomètre chacun de mes gestes. À peine la goule éloignée, je décale la planche avant que la deuxième n’arrive à ma hauteur. Ça y est, je suis de l’autre côté. La planche grince quand je la remets en place. Je me fige et retiens ma respiration.

Silence.

La goule me dépasse.

Je glisse l’épée dans ma ceinture, je repère ma route grâce à la ligne de la clôture et j’avance.

Un chemin de pierres me conduit jusqu’à la rivière. Je suis déjà mort deux fois sur ce chemin. Mais il n’y en a pas d’autres. La végétation de la forêt est trop importante. Ça aussi je le sais, j’ai tenté par là, mais j’y ai également perdu une vie, à cause des lianes. Elles ont jailli du sol et m’ont étranglé. Seules les araignées m’ont tenu compagnie le temps que les orcs me retrouvent. Avec leurs chélicères rouges, leurs pattes visqueuses et leurs abdomens gonflés. J’ai horreur des araignées. Mais pas autant que les plantes grouillantes.

J’en vois une devant moi. Elle agite ses feuilles et chante de manière lancinante. Depuis les arbres, ses congénères lui répondent. Leurs voix sourdes résonnent dans ma tête. Elles me menacent, elles sont prêtes à rentrer dans ma gorge, à lancer leurs épines dans mes entrailles. Mais je l’écrase, je l’enfonce dans la pierre et accélère le pas.

Dès que je vois le pont de pierres, mon deuxième repère, je ralentis. C’est le seul moyen de traverser la rivière. Là, j’ai déjà été

happé par des crocs ou des tentacules qui m’ont attiré dans les eaux glacées. Depuis, à chaque traversée, je suis tenté de le franchir en courant. Ce serait tellement plus rapide ! Mais ici, dans le noir, la vitesse signifie la mort.

Je tourne avant le pont et me fraie un chemin à travers la broussaille qui descend jusqu’à la rive.

Il y a trois vies, j’ai découvert des poteaux en bois pourris. Les vestiges d’un pont plus petit. Ils vacillent sous mon poids tandis que je saute de l’un à l’autre. Je n’alerte pas les sentinelles de la rivière, les Valpazas, selon mon codétenu, Shan. J’atterris silencieusement de l’autre côté.

Encore un parcours, encore quelques pas comptés, et j’arrive à l’endroit que j’ai nommé « terre d’asile ». Ici, il n’y a ni araignée ni plante, juste un antique cercle de pierres. Le brouillard est moins dense, et je peux voir briller les lunes à travers la brume verte. Je sens que je pourrais rester là et dormir en sécurité.

Devrais-je y passer la nuit ?

Non. Dans cette terre, le jour n’apporte ni réconfort ni échappatoire.

Au centre du cercle se trouve une statue pétrie dans l’argile : des mains enflammées qui portent une silhouette. Pour moi, il s’agit d’un homme. Shan est d’accord avec moi. Il me l’a dit hier, quand je me suis réveillé de ma dernière mort et que je lui ai décrit l’endroit. Il m’a aussi dit que les mains enflammées représentent la création, du moins pour ceux qui croient au Créateur. Une foi qui fut détruite il y a très longtemps par les dragons.

Détruite ? Je n’en suis pas si sûr.

Des graffitis de gobelins recouvrent le socle de la statue. Un véritable feu a noirci la partie qui représente les flammes. Mais à part ça, la statue est intacte. Les doigts ne sont pas même craquelés. Si les

dragons ont le pouvoir d’anéantir cette foi, alors ils auraient dû être capables de détruire cette statue, non ?

Shan en connaît bien plus que la plupart d’entre nous. Il se souvient de plus de choses. Malgré la peur dans laquelle nous vivons constamment, il n’a pas oublié son nom.

J’aimerais être aussi fort que lui.

L’une des mains enflammées contient de l’eau dans sa paume. De l’air humide condensé. Je prends un risque et je grimpe sur le socle de la statue pour y boire une gorgée. L’eau est fraîche et douce. Si je meurs ce soir et que je me réveille encore une fois, je reviendrai pour y boire à nouveau. Mais pour l’instant, je dois avancer.

Je quitte le cercle. Immédiatement, le brouillard m’engloutit.

J’avance lentement, prudemment. C’est la deuxième fois seulement que je m’éloigne autant. Mais jusqu’où vais-je pouvoir aller avant que la mort me réclame ?

Il y a un long mur de pierres un peu plus loin, je le sais, j’ai essayé par là hier. J’avais trouvé un chemin accessible à travers les broussailles, puis une porte. Bêtement, j’ai cru qu’il me suffisait de la franchir et de courir pour atteindre le mur. Comme si je n’avais rien appris avec le pont.

Les chemins trop faciles sont gardés par des créatures. Elles n’ont plus qu’à nous cueillir. Je sens encore la douleur de la hallebarde de l’orc, la cicatrice à mon épaule.

D’ailleurs, qui sait, le mur est peut-être une illusion, une tentation pour accroître ma souffrance.

Ou alors la liberté m’attend de l’autre côté. La liberté et mes souvenirs.

Je choisis un autre chemin. J’utilise mon épée pour m’attaquer aux broussailles et aux lianes. Je grince des dents à chaque coup. Le bruit pourrait bien attirer les goules et les gobelins.

« Prends-moi avec toi. »

Oh non.

« Tu t’en vas, je le vois bien. Prends-moi avec toi. »

L’air devient froid. Je tremble, mais je n’ose pas regarder. Je sens quelque chose flotter derrière moi et se matérialiser dans cette brume gris et vert. C’est ce genre d’apparition qui m’a coûté ma cinquième vie. Une petite fille tout à fait charmante, si on ignorait l’angle étrange de son cou. Du moins, jusqu’à ce que je prenne sa main. C’est alors que le cauchemar a commencé. Des crocs, des cris atroces qui ont brisé mon cœur.

Mais pas cette fois-ci.

« Mon corps n’est pas très loin, gémit la créature, avec une voix d’homme. Il est enterré dans la terre, pas très profondément. Je vais te conduire à la tombe. Moi aussi, j’étais un jeune homme, comme toi. Fort, doué. Puis il y a eu les orcs.

– Tais-toi. Va-t’en. Je ne peux pas t’aider.

– Si, tu peux m’aider. Tu peux transporter mes os, que je sois en paix.

– J’ai dit : “Va-t’en !” »

Je redouble mes efforts, tailladant les broussailles de plus en plus vite. Si ce fantôme est là, c’est que les orcs et les goules ne vont pas tarder. Je dois atteindre le mur. Les pins ont poussé contre lui. Je n’aurai plus qu’à les escalader, puis sauter.

Le fantôme se déplace pour me faire face. Il n’est pas entravé par les broussailles. Je grimace : l’homme n’a pas menti, il doit avoir mon âge. Nous nous ressemblons. Peut-être sommes-nous la même personne ? Suis-je une apparition ? Suis-je condamné à flotter ici pour l’éternité ?

« S’il vous plaît, Monsieur. Prenez mes os, et moi, je vous servirai de guide. Mon cœur flétri connaît ce mur. Les pierres se sont écroulées à un endroit. Là, vous pourrez l’enjamber. »

Le fantôme se rapproche et pousse un gémissement désespéré, presque un cri.

« S’il vous plaît, aidez-moi ! »

J’évite sa main diaphane et donne un vain coup d’épée. Ma lame émoussée le traverse, mais rebondit contre quelque chose de solide. J’entends le bruit du fer qui heurte la pierre. Le mur.

« Écarte-toi de mon chemin, fantôme ! »

À ma grande surprise, l’apparition disparaît. M’a-t-elle obéi ?

A-t-elle obéi à quelqu’un d’autre ?

La réussite est toute proche. Il ne me reste plus qu’à escalader le pin qui pousse contre le mur. Je crois pouvoir repousser les araignées et les lianes dont l’arbre est infesté. Je m’apprête à sauter pour saisir la branche la plus basse quand une liane s’enroule autour de ma jambe.

« Oh, non, pas encore ! »

Je m’énerve à voix haute. De toute façon, cela ne sert plus à rien de rester silencieux maintenant. Je crie et tranche la liane d’un coup sec. Je réussis à la repousser, mais ce retard me coûte tous mes efforts. Une créature enveloppée dans une cape en lambeaux, un capuchon sur le visage, apparaît devant moi. Elle flotte entre les arbres et le mur.

Elle ne fait pas partie des goules. Non, elle est bien pire, bien plus terrifiante.

Des flammes vertes brûlent dans les orbites creuses enfoncées dans son crâne. Ses longs crocs noirs laissent passer un sifflement.

La mort m’a rattrapé. Quoique, cette fois, je devrais me sentir honoré. Depuis que je suis arrivé au camp, je n’ai vu qu’un seul

spectre. Une créature d’un passé très ancien. Shan dit qu’elle vient du temps des rois traîtres.

J’entends son râle métallique : « Où vas-tu comme ça ? »

Je ne réponds pas. Le spectre sort des griffes noires de sous sa cape et les plonge dans mon épaule. Je ne peux plus respirer.

« Je t’ai posé une question. »

J’avale ma salive, luttant contre la douleur.

« Je n’arrive pas à dormir. Il y a trop de bruits ici. Alors je me suis dit : pourquoi ne pas faire une petite balade ? »

De nouveau, le spectre siffle. Je perçois une sorte de satisfaction dans sa voix : « Tu as de la repartie. Bien. Très bien. J’éprouverai un immense plaisir à l’arracher de ta chair. »

L’apparition réapparaît à côté du spectre. Puis une autre. Leurs visages humains se déforment, telles des distorsions monstrueuses.

Elles se mettent à pousser des cris glaçants. Les griffes noires du spectre s’enfoncent plus profondément dans ma chair. Une nouvelle vie quitte mon corps. Je ferme les yeux et je ne vois que son visage.

Elle rit et, à ce moment précis, une étincelle de mémoire me revient. Je comprends pourquoi je l’aime tant. Elle me rappelle notre mère.

PREMIÈRE PARTIE

« Considérez comme une joie extrême, mes frères, de buter sur toute sorte d’épreuves. Vous le savez, une telle vérification de votre foi produit l’endurance, et l’endurance doit s’accompagner d’une action parfaite, pour que vous soyez parfaits et intègres, sans que rien ne vous manque. »

(Jc 1, 2-4)

aaron ilmari keledev l’avant-poste des mille chutes

Aaron recula de quelques pas, observant le maître des gardes frapper de son marteau les poutres vieilles de plusieurs siècles.

La plateforme entière trembla.

« Cohorte ! Qui êtes-vous ? »

La troupe d’Aaron répondit d’une seule voix : « Nous sommes les veilleurs ! »

Boum. Le marteau de guerre frappa à nouveau. Le bois craqua.

« Qui êtes-vous ?

– Nous sommes le mur ! »

C’était à croire que le maître des gardes ne voyait ni le vide ni la mer qui s’étendait sous les pieds de ses recrues. Apparemment, l’idée qu’il pourrait bien précipiter sa toute nouvelle cohorte au fond du précipice ne semblait même pas lui effleurer l’esprit.

« C’est vrai », répondit l’homme en posant son marteau sur ses épaules. Il se mit à patrouiller devant eux. « Vous êtes les veilleurs. Vous êtes le mur. La compagnie de l’avant-poste. Des Mille Chutes à l’Eole, de Hautcorbeaux au Vœu d’Orvyn. Vous êtes les dernières

lignes de défense si l’ennemi venait à envahir Keledev. Vous défendrez notre terre à tout prix. »

Il leva son marteau.

Aaron grimaça. Allons bon.

Boum.

« Qui êtes-vous ?

– Nous sommes les veilleurs ! »

Boum.

« Qui êtes-vous ?

– Nous sommes le mur !

– Ne l’oubliez jamais. »

Fort heureusement, la plateforme tint bon. Son discours terminé, le maître des gardes posa son marteau et fit rompre les rangs. Il distribua les tâches matinales, et Aaron fut désigné avec cinq autres pour couper les arbres qui allaient servir à la construction de la nouvelle barricade. On leur indiqua le sergent qui devait leur remettre les outils nécessaires.

« Quand allons-nous manger ? » demanda Aaron au sergent.

Celui-ci empaqueta les haches et les chaînes dans un linge et fourra l’attirail dans les bras d’Aaron.

« Quand vous m’aurez apporté un arbre écorcé et prêt à être scié. Suivant ! » lança-t-il en faisant signe d’un mouvement de tête à Aaron de bouger.

Les six hommes se mirent en route, progressant silencieusement à travers de nombreuses souches rases. Comme le tehpa d’Aaron le répétait souvent, les réveils matinaux et les estomacs vides ne favorisent pas les conversations. Arrivés à la lisière de la forêt, ils se mirent en équipes de deux, prêts à affronter les pins robustes et immenses. Même les branches les plus basses étaient largement hors de leur portée.

Le plus vieux de l’équipe pointa sa hache vers Aaron. « Toi, Brins d’or, viens avec moi. Tu as déjà abattu un arbre ? »

Aaron se gratta la tête, passant la main dans ses cheveux courts. C’était bien la première fois qu’on lui disait que ses cheveux étaient dorés.

« Heu, oui. Tout le temps, à vrai dire. C’est qu’il y en a, des arbres, à Baie d’Argent.

– Baie d’Argent ? Ce sont des roseaux, mon garçon. Pas des arbres. Tu viens sûrement de la côte.

– Ma famille habite tout près du cap de Rosland.

– Si loin au sud ?

– Si les dragons franchissent la Barrière, le sud ne sera pas plus épargné que le nord. »

L’homme eut un rire sombre. « C’est vrai, déclara-t-il en jetant ses outils sur son épaule, comme s’ils ne pesaient rien, avant de pointer sa hache devant lui. Je pense que cet arbre fera l’affaire. Espérons qu’il se montre coopératif. Mettons-nous au travail vite fait, bien fait, et tu l’auras, ton petit déjeuner. Comment t’appelles-tu ?

– Aaron Ilmari.

– Sireth, dit l’homme en se dirigeant vers leur arbre. Sireth Yar. »

Aaron le suivit. Sans tenir compte de son silence, il reprit :

« Que penses-tu du maître des gardes ? Sacré discours, hein ? dit-il sans s’arrêter. La façon dont il tapait sur les poutres… »

Aaron jeta un regard en arrière, s’attardant sur son nouveau lieu de vie. Maintenant qu’il s’était porté volontaire pour être veilleur, il habiterait ici, dans ces maisons de bois et ce labyrinthe de plateformes et de chemins de ronde accrochés aux falaises. Ici, l’eau qui coulait des monts Célestes se jetait en cascades dans le golfe des Étoiles.

« J’ai bien cru qu’il allait tous nous envoyer dans la mer. À croire qu’il n’a aucun respect pour ce lieu antique. (Sireth garda le silence pendant quelques enjambées, puis continua.) Ou qu’il ne se rend pas compte que cet avant-poste a été trop longtemps négligé.

Comme tous les avant-postes de Keledev. »

Aaron constata vite que Sireth était bon bûcheron. La nouvelle cohorte était arrivée la veille, comptant les toutes nouvelles recrues de la compagnie des Mille Chutes. Pour l’heure, aucune d’entre elles n’avait encore pris part aux travaux de consolidation des défenses. Cela ne semblait pas gêner Sireth : il guida Aaron, lui indiquant où planter les crochets et poser les chaînes, lui désignant l’endroit où l’arbre était le plus susceptible de tomber. Ils se placèrent de part et d’autre du tronc, prêts à frapper. Sireth lui indiqua même le bon rythme pour qu’ils travaillent à deux sans se gêner. Rapidement, les coups retentirent. Ils frappaient en alternance, l’un après l’autre, et Sireth semblait se contenter de cette tâche répétitive et de leur respiration.

Mais Aaron avait besoin de parler, ne serait-ce que pour couvrir le grondement de son estomac vide.

« Alors comme ça, tu es plus âgé que nous. Bien plus âgé, même. »

Sireth bougonna. Sa réponse ressemblait surtout à un long grognement.

Aaron toussota. « Enfin, je voulais dire que je m’attendais à ce que les recrues aient toutes mon âge. Tu n’as pas une famille qui compte sur toi ?

– J’ai deux enfants, Teran et Teegan. Tous deux ont rejoint l’Ordre. Leur mehma nous a quittés il y a longtemps, elle a rejoint Elamhavar. Rien ne me retient dans notre maison de Sil Tymest, alors quand ils ont recruté des volontaires, j’ai répondu à l’appel. »

Il leva une main. Aaron s’interrompit, et Sireth inspecta leur travail.

« Viens, changeons de côté. Les entailles doivent être de la même largeur des deux côtés et les tiennes sont moins profondes. »

Aaron ne répliqua pas et laissa Sireth le prendre par les épaules pour le positionner au bon endroit.

« Moins profondes » était une manière plutôt douce de formuler les choses. Mais cela n’empêcha pas Aaron de poser sa deuxième question. Après tout, abattre un arbre était une chose. Se battre en était une autre.

« Ça ne te fait pas peur de t’entraîner au combat avec des gardes plus jeunes ?

– Vieux. Jeune. Mon âge et le tien ne sont pas si différents, quand on considère l’éternité. Aux yeux du Sauveur et de son ancien peuple, nous sommes tous deux des enfants. Quant au combat… Je suis déjà entraîné, dit Sireth en agrippant la hache de ses deux mains, prêt à reprendre son travail. Tu l’as sans doute oublié, mais ceux de mon âge n’avaient pas encore atteint la majorité quand l’Assemblée ferma l’Ordre. Nous étions nombreux à vouloir les rejoindre. Nous avons appris à manier l’épée depuis que nous sommes capables de nous tenir sur nos deux jambes. Et nous avons passé notre jeunesse épée au poing, dans l’espoir que l’Ordre soit restauré.

– Mais ce ne fut pas le cas. Enfin, il a bien été restauré, mais entre-temps tu as eu des enfants. Des enfants adultes aujourd’hui.

– Je suis au courant. »

Ah, oui, en parlant de ses enfants… « Quand est-ce que ton sehna et ta behlna ont rejoint les initiés ?

– Ils font partie de la première classe. »

Aaron s’arrêta net. Sireth Yar. Teegan et Teran. Il aurait dû s’en souvenir tout de suite !

« Ils font partie du groupe qui a refermé le portail du dragon. Ils ont stoppé l’invasion.

– Pour l’instant.

– Tu es donc d’accord avec l’Ordre. Si les dragons ont pu ouvrir un portail une fois, ils peuvent recommencer. »

Sireth jeta un coup d’œil à Aaron, qui tenait sa hache le long du corps. Il ne répondit pas. Aaron sursauta et se remit à frapper. « C’est bien pour cela que nous sommes ici, non ? L’an dernier, un dragon a réussi à envoyer des orcs et des gobelins de ce côté-ci de la Barrière.

Plusieurs dragons pourraient envoyer une armée. En tout cas, l’ordre des Éclaireurs pense que c’est leur plan. Mes propres enfants ont vu ce à quoi nous devions nous attendre. »

Une armée. Un plan. Aaron remua les mots dans sa tête.

Il était arrivé ici en quête d’aventure. Il avait entendu les vieux hommes de son village parler d’honneur et de combat. Mais avait-il réellement mesuré le coût de sa décision ?

Il leva les yeux vers les montagnes et imagina des orcs, des trolls et toutes sortes de corruptions de dragons en dévaler les pentes.

Son cœur se glaça. Si cela se produisait un jour, il n’y aurait rien pour les protéger des envahisseurs, ici, si ce n’est les fortifications qu’ils étaient en train de construire.

« Tout va bien ? lui demanda Sireth, les yeux fixés sur sa hache immobile.

– Hmm ? Oh, oui, répondit Aaron en se remettant au travail. J’étais perdu dans mes pensées. Tu t’inquiètes, parfois ? Pour ton sehna et ta behlna, je veux dire. »

Il jeta un coup d’œil vers le nord-est, vers les flancs abrupts des Monts où se dressait la forteresse de l’Ordre, Ras Telesar.

« Je suis leur tehpa. Bien sûr que je m’inquiète. Mais je sais aussi qu’ils sont entre les mains du Créateur, dit Sireth en levant deux

doigts, intimant l’ordre à Aaron de retenir sa hache. Ras Telesar est peut-être au sommet des Monts, elle n’en reste pas moins à Keledev, sous la protection du Sauveur. »

Il y eut un craquement sonore et l’arbre céda. D’un geste vif, Sireth attrapa Aaron, et l’arbre s’abattit là où il se tenait une seconde plus tôt.

Sireth le relâcha et lui donna une tape. « J’ai l’impression que mes enfants ne sont pas plus en danger que toi. »

connor enarian

tanelethar

emen kisma

« Non, mais tu as déjà vu un géant de cette taille ? demanda Teegan en regardant la créature de pierres et de racines qui les poursuivait, elle, Connor et leur nouvel ami Elisai. Il a rasé l’auberge d’un coup de poing. »

Le géant fit un pas, qui valait bien six de leurs foulées, et la terre trembla sous son poids. Connor tourna de nouveau la tête et pointa son bâton en direction des arbres. Le souffle court, il répondit : « Ne nous attardons pas. Les cadets sentinelles ne sont pas censés combattre les géants.

– C’est ce que tu dis, rétorqua Teegan qui, ayant toujours été meilleure coureuse, avait l’air moins essoufflée que lui. Invisible et silencieux. C’est le cœur de notre mission. Mais nous ne pouvions pas laisser Elisai derrière nous. »

Non, ils ne le pouvaient pas. Elle fit un pas de côté, évitant une pierre de la taille de sa tête, qui alla se fracasser sur un arbre. Elisai avait ouvert son cœur au Sauveur et s’était démené pour les protéger. Connor ne lui aurait pas demandé de passer une journée supplémentaire à Tanelethar.

Après des semaines d’observation, cachés derrière des buissons ou dans de sombres allées, lui et Teegan avaient été témoins de nombreuses horreurs. Connor avait vu un gobelin blesser une enfant uniquement pour l’entendre pleurer. Dans un accès de rage, un orc de fer avait écrasé un marchand. Sans compter les innombrables exactions, bien plus subtiles, commises par les granogs. Malgré tout cela, les hommes et les femmes continuaient de vendre leur âme, rejoignant les cache-écorces, les milices ou les ligues de sorciers, quitte à trahir les leurs et à mutiler leur corps pour rejoindre le camp des dragons et leur armée.

Serrant les dents, Connor esquiva un nouveau morceau de roche qui siffla à son oreille. Le géant les arrachait de sa propre poitrine en terre cuite. « Impossible d’atteindre l’arbre creux. Nous devons trouver un abri, maintenant. »

Ils entendirent le cri perçant d’un faucon. Teegan leva les yeux. « Aethia nous en a trouvé un.

– Ou elle a repéré un lapin, répondit Elisai avec un coup d’œil en arrière.

– Elle sait faire la différence entre la chasse et une bataille.

(Scrutant une ouverture entre les arbres, Teegan plissa les yeux.) C’est bien ça. Je vois quelque chose, une grotte, peut-être.

– Oh, non, répondit Connor, pas une grotte. »

Connor et ses amis avaient achevé le cycle des cinq quêtes, une épreuve terrible après laquelle les plus vaillants étaient nommés cadets sentinelles. Et pourtant, ces quêtes semblaient être un jeu d’enfant en comparaison de leurs missions à Tanelethar, un pays qui regorgeait de dangers. Les orcs et les granogs sévissaient dans les villes. Les gobelins sillonnaient les forêts. Quant aux grottes… Connor avait appris à les éviter à tout prix. La plupart étaient habitées par de redoutables créatures. Lors de leur première expédition au-delà de la

Barrière, lui et son ami Lee Trang, ainsi que leur guide Kara Orso, avaient emprunté un passage dans une grotte et avaient atterri à des lieues de leur point de rendez-vous. Ils s’étaient retrouvés dans un endroit atroce, peuplé de créatures flottantes, tenant des lanternes à bout de bras comme si elles cherchaient des âmes à dévorer dans l’obscurité.

Connor entendit un craquement et risqua un coup d’œil en arrière. « Il vient d’arracher un arbre, probablement pour s’en servir de massue. On a le choix entre la grotte ou la confrontation.

– La confrontation ? demanda Elisai.

– Peu de chance de s’en sortir vivant. »

La nouvelle recrue se mit à courir avec une énergie décuplée. « Va pour la grotte ! »

Ils s’engouffrèrent dans l’ouverture, Connor en dernier, au moment précis où l’arbre vint se fracasser contre la roche. Connor fut propulsé à terre. Il se releva et épousseta d’un geste la poussière et les aiguilles de pin qui salissaient sa cape. « Tu veux bien nous mettre de la lumière, Teegan ? »

Celle-ci ferma les yeux et leva la tête. Sa capuche tomba en arrière, dévoilant son visage et ses tresses rousses. Elle se mit à prier. «  Mo pednesh Logosovu pyrlas, po mo vynesh kelas. »

Mot. Lampe. Chemin. Lumière.

La caverne fut illuminée par une lumière que seuls les Keledans pouvaient voir. Découvrant un étroit passage dans le fond de la grotte, Teegan s’approcha, les yeux levés. « Onoriov, Rumosh. »

Toujours armé de son arbre, le géant frappa une nouvelle fois l’entrée de la grotte, projetant des branches autour d’eux. De la poussière tomba du plafond. « Qu’est-ce que tu vois ? demanda Connor à son amie, sans quitter l’entrée des yeux. On peut sortir par là ? »

Teegan revint vers eux. Baissant la voix, elle répondit : « Probablement pas. Le chemin descend en pente raide, un peu plus loin. Mais ce n’est pas tout : j’ai vu des toiles.

– Magnifique. » Connor aurait dû s’en douter. Ils avaient appris que géants et araignées gigantesques partageaient souvent le même territoire, en raison du lien que les deux espèces avaient noué avec les dragons.

Les genoux fléchis, la respiration difficile, Elisai les regarda. « La vie des Keledans est toujours aussi trépidante ?

– Pas pour ces raisons, répondit Teegan. Quand nous aurons atteint l’arbre creux, plus personne ne pourra te forcer à remettre les pieds ici.

– Encore faut-il qu’on puisse sortir d’ici. »

Connor rampa jusqu’à l’entrée de la grotte et regarda dehors.

Le géant tenait l’arbre dans sa main levée au-dessus de sa tête, sans doute prêt à l’abattre une nouvelle fois sur eux. « Le Sauveur va venir à notre aide. Il le fait toujours.

– Il est parti ? demanda Teegan.

– Non. »

Elisai lui lança un regard. « Tu n’entends pas sa voix dans ta tête ?

C’est un bourdonnement que j’entends depuis trois ans. Depuis qu’il a pris le contrôle de notre ville. Reste, mon ami. Sors, mon ami. »

Il se mit à se balancer, suivant le rythme des paroles. Connor l’entendait également. Une sorcellerie, la pierre et le bois creux qui résonnaient ensemble dans la créature. Puis, il y avait la voix, plus douce que celle du moquarbre qu’il avait rencontré l’an dernier. Mais ce géant ne l’appelait pas « ami ». Dans la tête de Connor, la chanson résonnait ainsi : Mon roi. Restez, mon roi. Sortez. Commandez-moi. Vous serez mon seigneur et moi votre disciple . Nous trouverons notre joie dans la destruction.

Pouvait-il contrôler un géant ? S’il était capable d’un tel prodige, il pourrait les mettre hors de danger. De plus, ce serait un avantage énorme lors de leurs prochaines missions !

Aussitôt arrivée, cette pensée disparut, chassée de son esprit par un vers sacré. Connor s’empressa de le prononcer à voix haute : « Bidagro umirana koth piqodothovu po sornah koth vy serev. »

Je suis tes préceptes. Je hais les faux chemins.

Interrompant sa chanson, le géant poussa un cri furieux.

« En arrière ! » Teegan poussa Connor loin de l’entrée. Un poing de pierre gravé de runes s’abattit sur la grotte, faisant trembler la colline entière.

Dans le silence qui suivit le tremblement, Connor entendit un grouillement provenant du fond de la grotte. « Ça sent le roussi. Les copines du géant ont dû entendre la chanson : on ne va pas pouvoir rester cachés ici indéfiniment. Comment allons-nous affronter une créature qu’on ne peut pas transpercer ? »

Teegan défit une boucle sur l’épaule de sa veste et prit une corde qu’elle tendit vers eux. « Avec ceci ?

– Oui, acquiesça Elisai. Je crois comprendre ton plan et ça pourrait marcher. Il y a un large ravin qui traverse la forêt d’Emen Kisma. Il n’est pas très loin de nous, un peu à l’ouest. Seulement, il faudra courir plus vite que le géant.

– Et choisir notre moment avec soin », termina Connor.

Un œil vert globuleux luisant dans une orbite faite de racines et de lierre apparut à l’entrée de la grotte.

Sortez, mon roi. Commandez-moi.

Teegan lança sa dague et perça l’œil. « Maintenant ! »

Les trois compagnons jaillirent de la grotte sous les hurlements de la créature qui s’était redressée d’un bond. Elisai prit la tête du groupe. « Suivez-moi ! »

Le géant retira la dague et se rua à leur poursuite. « Ici ! dit Elisai en désignant un espace entre deux immenses pins. Il y a une falaise un peu plus loin, on entend le fleuve. »

Connor fit volte-face. « Continuez, je vais le retenir aussi longtemps que possible, avant de l’attirer vers vous. »

Si je survis.

La chanson de la créature lui avait donné une idée. Il allait sûrement le suivre, lui, plutôt que les autres. Son intuition fut avérée. Le géant lui emboîta le pas, lançant une pierre dans sa direction, qui s’écrasa contre un rocher. Les débris lui coupèrent la joue. Sans s’arrêter, Connor glissa l’un des galets de la rivière de Ras Telesar dans sa fronde. « Sauveur, aide-nous à achever notre mission. Que nous puissions ramener Elisai à la maison. »

Il entendit un cri perçant : Aethia lui venait en aide. Le faucon fondit sur le géant, gênant sa course. Le colosse agita lentement ses poings, mais il n’avait aucune chance de l’atteindre.

« Merci, Rumosh », murmura Connor.

Les géants, qui se déplaçaient avec des foulées gigantesques, étaient incapables de courir en rond. Encore une information apprise à l’Académie, rapportée par d’anciennes expéditions d’Éclaireurs. Entre ça et la diversion d’Aethia, Connor réussit à retenir le géant, le temps que ses amis préparent le piège.

Une fois son cercle terminé, il redressa sa trajectoire et fonça en direction des deux grands pins qu’Elisai leur avait montrés. Il ne vit ni Elisai ni Teegan, mais Connor savait qu’ils étaient tapis quelque part, prêts à agir. Haletant, il murmura une nouvelle prière : « Men adveranesh liberaheni. Alerov anamesh recrethanah. »

Sauve-moi. Je trouve en toi mon refuge.

Il s’agenouilla, se dissimula entièrement sous sa cape et posa son bâton dans l’herbe.

Le géant le dépassa sans le voir. Un moment plus tard, Connor releva la tête et cria : « Maintenant ! »

Une corde, cachée dans l’herbe, fut soudain tendue. Teegan et Elisai tirèrent de toute leur force à chaque extrémité et la nouèrent à des troncs d’arbres. Le géant se prit les pieds dans la corde. Ils n’eurent pas la force de la maintenir, mais le piège eut au moins l’avantage de le faire trébucher. Le géant, toujours gêné par Aethia qui ne cessait de piquer vers sa tête, tituba. Il tenta de se retourner et, pour la première fois depuis le début de la poursuite, Connor eut l’occasion d’observer le monstre. De larges morceaux d’écorce recouvraient ses jambes et ses avant-bras, semblables à une armure. Des éclats de roche formaient comme une cotte de mailles. Son visage, un amas de racines et de feuillages recouvert d’une barbe de mousse, avait l’air misérable, presque pitoyable.

« Ami », dit-il à voix haute.

Mais Connor entendit résonner dans sa tête : Mon roi.

Connor avait toujours sa fronde. Il visa et le galet vola, passa près d’Aethia qui battait toujours des ailes, pour s’enfoncer profondément dans le front d’argile et de racines du géant. La créature tomba en arrière et bascula dans le ravin.

Sans perdre de temps, les trois amis se remirent à courir et ne s’arrêtèrent qu’une fois arrivés devant une colline que Connor et Teegan connaissaient bien. Tandis qu’ils la gravissaient, ils virent un jeune pin qui poussait au sommet se transformer en un immense épicéa. Une porte était visible dans le tronc, et une lanterne brillait dans l’embrasure en signe de bienvenue.

Elisai poussa un cri de joie : « Incroyable ! On a réussi ! »

Aethia fut la première à atteindre l’arbre creux et s’engouffra dans le portail. Teegan fut la suivante. Elle s’arrêta et adressa un sourire à

Elisai. Elle ouvrit la bouche, mais les mots n’eurent pas le temps de franchir ses lèvres.

Mon roi. Le cri puissant retentit dans la tête de Connor. Le géant apparut derrière la colline et attrapa le haut de l’arbre. À ses pieds, Connor vit les racines de l’épicéa sortir de la terre. Il poussa Teegan à travers le seuil puis tendit son bâton à Elisai, qui l’attrapa. Il tira de toutes ses forces pour le dégager des racines et l’attirer jusqu’au seuil. « À l’intérieur, vite ! »

Elisai disparut dans le halo de lumière dorée. Tandis que Connor s’engouffrait derrière lui, il se retourna et vit le géant ouvrir grand la bouche. Qu’allait-il se passer s’il avalait l’arbre alors qu’ils étaient encore dans le portail ?

kara orso keledev forêt de la foi

Un petit lézard orange et dépourvu de queue, un animal appelé par certains « paradragon », sortit du tronc d’un chêne et rampa le long d’une branche face à Kara. En voyant ses petites pattes trembler, celle-ci sentit son inquiétude.

« Ne t’inquiète pas, Galette, murmura-t-elle si doucement que sa voix se confondait avec le bruissement des feuilles. La tâche que je m’apprête à accomplir est de loin la plus facile des cinq quêtes. Observe-moi et, qui sait, tu apprendras peut-être quelque chose. »

Son ami Connor lui avait montré la petite créature peu après son arrivée à Keledev, la Terre Libre. Depuis, ils n’avaient cessé de la croiser au cours de leurs promenades dans cette improbable forêt, perchée si haut dans la montagne. Ils l’avaient nommée Galette, car le faucon de Teegan avait bien failli en faire son repas. Ce qui expliquait d’ailleurs son absence de queue.

Mais ce jour-là, Connor n’était pas là. Ni lui, ni Dagram Kaivos, ni Lee Trang, ou encore Teegan. Et si le jumeau de cette dernière, Teran, avait fait une seule excursion hors des murs de l’Académie

pour observer la première quête de Kara, il n’avait pas le droit de l’aider.

Mais pour cette quête-là, Kara n’avait pas besoin d’aide.

Une corne sonna. Galette grimpa précipitamment en haut du chêne, sans doute pour mieux l’observer, et Kara s’éloigna à pas de velours.

Un coup d’horloge. La corne donnait le départ et, à ce signal, elle devait traverser la forêt d’un bout à l’autre et dénicher trois objets précieux, tout cela avant que l’un des douze réservoirs de l’horloge à eau ne soit entièrement rempli. Trois objets, mais lesquels ? Cette partie de la consigne était demeurée secrète.

Un cercle en bois suspendu à un épicéa indiquait le premier repère. Les gardiens avaient placé sa réplique exacte à l’autre bout du parcours.

Il est un lieu bien connu de cette forêt,

Un endroit où l’eau chaude demeure.

Subtilisez l’outil que l’inventeur préfère,

Mais invisible à ses yeux.

Kara se mit à penser à voix haute : « “Où l’eau chaude demeure”. “Demeure”, et non “coule”. » La forêt était traversée par un fleuve, le Confluence, formé par des sources chaudes qui jaillissaient de l’Académie elle-même. Des ruisseaux souterrains y prenaient également leur source et alimentaient sept bassins. Elle savait que les biches aimaient particulièrement le plus vaste d’entre eux.

Kara s’y rendit donc et repéra sa première cible. Maître Belen, le responsable de la sphère des Inventeurs, marchait devant elle sur un sentier.

Subtilisez l’outil que l’inventeur préfère, mais invisible à ses yeux.

Quel outil ? Belen portait sa multiveste, et Kara vit qu’il y avait accroché des compas, des clefs à molette et toute une multitude

d’outils qu’elle était bien incapable de nommer. Lequel devait-elle subtiliser ?

Invisible à ses yeux.

Elle devait donc voler l’outil sans se faire repérer. La première quête pour devenir cadet éclaireur était justement centrée sur la discrétion. On l’avait prévenue. D’ailleurs, les gardiens eux-mêmes y avaient veillé. Pourquoi donc avoir ajouté le mot « invisible » dans l’énigme ?

Peut-être que l’indice était justement là : c’était l’outil lui-même qui était invisible. Invisible aux yeux de l’inventeur. Se déplaçant d’arbre en arbre, Kara ne lâchait pas Belen des yeux. Invisible. L’outil était-il accroché dans son dos ?

Elle dirigea son regard sur le dos de la veste et y vit une loupe, un instrument dont la lentille ébréchée était fixée sur un manche de bois. Elle pendait le long d’un anneau accroché à son épaule. Elle l’avait vu utiliser cette loupe de nombreuses fois. D’ailleurs, à chaque fois qu’il s’en servait, il ne pouvait s’empêcher de rappeler aux cadets : « Nous devons d’abord identifier la source du problème avant de le résoudre. Vous autres, jeunes gens, sautez trop souvent cette étape. »

L’outil que l’inventeur préfère.

Belen se déplaçait rapidement, ce qui ne lui facilitait pas la tâche.

Mais elle avait un avantage sur lui, à vrai dire. Après une vie entière passée à broyer et marteler toutes sortes d’objets dans son atelier, le vieux gardien était pratiquement sourd. Elle le suivit pas à pas et, alors qu’il s’apprêtait à quitter le sentier, elle accéléra et vint se placer juste derrière lui. Elle posa ses doigts sur l’anneau qui retenait la loupe, un mouvement imperceptible. Le temps d’un battement de cils, elle était de nouveau dissimulée derrière un arbre. Elle fourra la loupe dans une des poches de sa propre multiveste.

Une bonne chose de faite. Les gardiens, qui savaient encourager leurs recrues, avaient commencé cette quête par une tâche qui mettait en avant ses talents de voleuse. Certes, ce n’était pas le plus noble des passe-temps, mais subtiliser les clefs d’un orc ou les parchemins de mort d’un granog était une compétence nécessaire pour tous les Éclaireurs. Ces talents étaient d’ailleurs précieux pour ceux qui voulaient intégrer la sphère des Rangers.

Elle songea qu’il serait probablement plus difficile de subtiliser les deux prochains objets.

Elle vit trois jeunes cadets patrouiller entre les arbres. Ils se dirigeaient vers elle. Instinctivement, Kara voulut s’éloigner. Mais son cerveau lui ordonna de rester immobile. C’était justement le mouvement qui avait trahi leur présence. Si elle bougeait, elle serait repérée à son tour. Kara, le visage dissimulé par une capuche, se pressa contre le tronc de l’arbre. C’était précisément pour ce genre de moment qu’elle avait choisi cette cape dans la chambre du confectionneur. Sa laine teintée était identique aux tons de la forêt. Kara attendit que les cadets la dépassent, puis elle se remit en route et découvrit, quelques arbres plus loin, l’indice suivant.

Il dévale l’Enclume depuis ses hauteurs, Gardant la serrure et la clef.

Laquelle choisiras-tu ? Une seule est nécessaire

Pour libérer le prisonnier.

La crête de l’Enclume. Kara ne connaissait que deux chemins qui descendaient le versant ouest de la crête, et l’un d’eux était loin derrière elle. Elle choisit donc le deuxième. Elle entendit un grincement familier. Les pins étaient maintenant suffisamment espacés pour qu’elle distingue Quinton, le maître d’armes, toujours aussi massif, en train de conduire un chariot rempli de pommes.

Le mulet Amos, que les cadets connaissaient bien pour son caractère buté, tirait son chargement à la vitesse d’une tortue.

Kara se rapprocha et vit alors un cadenas en fer accroché à la barre qui maintenait la porte de la carriole. Le cadenas n’était pas fermé. Quant à la clef, elle lui sembla presque hors d’atteinte : elle était posée sur le banc, à côté de l’impressionnant maître d’armes, nouée à un long foulard vert dont les pans tombaient dans le vide.

Laquelle choisiras-tu ?

Le cadenas, accroché à l’arrière du chariot, semblait être la solution évidente. Un enfant aurait pu le subtiliser sans alerter Quinton, ni même Amos, malgré ses longues oreilles. Et puis, à quoi lui servirait la clef, puisque le cadenas n’était pas verrouillé ?

Kara fit un pas en avant, mais se figea. Elle s’accroupit et murmura : « Attends. Réfléchis. »

Elle avait bien vu un cadenas et une clef sur le chariot. Pourtant, rien ne lui indiquait que les deux allaient ensemble. L’indice parlait d’un prisonnier à libérer. Récupérer un cadenas ne l’aiderait pas à accomplir cette tâche. Elle observa plus attentivement et se rendit compte que, bien que non verrouillé, le cadenas fermait l’arrière du chariot. Sans lui, les portes s’ouvriraient, libérant une avalanche de pommes et trahissant, à coup sûr, sa présence.

« Il nous reste donc la clef. Mais comment ? »

Kara respira lentement et ferma les yeux. Elle voulait que la forêt s’imprègne en elle, comme le lui avait appris dame Silvana. Elle perçut le crissement des roues de la carriole contre le sentier, la bise de la montagne sur ses joues, une volée d’oiseaux qui piaillaient sur les branches d’un chêne.

Un plan émergea dans sa conscience. Elle apprêta son arc et s’élança pour dépasser le chariot. Elle trouva l’angle idéal et planta une flèche dans la terre, avant d’en encocher une deuxième. Elle tira

sur la corde, attentive à la tension qui grandissait dans le bois recourbé de son arc. Il y eut un souffle, le vent souleva un pan de l’étoffe. Kara décocha la flèche en direction des oiseaux qui s’envolèrent dans un bruissement d’ailes et de cris. En un éclair, elle pivota, saisit la première flèche et tira. La flèche emporta le foulard vert et, avec un bruit mat, vint se ficher dans un arbre de l’autre côté de la route.

Les oiseaux s’étaient éloignés, Quinton et Amos continuèrent leur route, insouciants de ce qui venait de se passer.

À moins que le maître d’armes ne se soit montré clément. Kara avait cru le voir sourire.

Quand ils furent hors de vue, elle courut récupérer la clef. Deux objets sur trois. Il n’en restait plus qu’un. Mais avant cela, elle devait trouver le dernier indice.

Kara regagna les broussailles et se mit à fouiller la forêt en décrivant des cercles de plus en plus larges. La méthode des Rangers. Mais il n’y avait aucune trace d’un cercle de bois. L’avait-elle manqué ? Une deuxième patrouille de cadets s’approcha. Elle s’accroupit dans un bosquet et réfléchit. Sans y penser, elle se mit à tourner la clef de bronze entre ses doigts et en effleura le métal rugueux. Des inscriptions, peut-être ?

Une clef. Une clef pour ouvrir une serrure. Ou pour le succès de sa quête ? Elle la regarda. De minuscules tracés recouvraient toute sa surface. Elle comprit qu’elle tenait son dernier indice. Mais la forêt était trop sombre pour qu’elle puisse déchiffrer les écritures. Elle mit la main dans sa poche et récupéra la loupe qu’elle avait subtilisée à Belen. Elle scruta la clef et ne put s’empêcher de rire – presque trop bruyamment. Des mots se formèrent derrière la lentille. Howda’anu koth kolama vadsepah mi kerator ma aneth avah’od.

Tout concourt au bien de son peuple. Les objets fonctionnaient ensemble. Grâce au premier, elle put déchiffrer le second.

Je suis emprisonné, en haut du chemin,

Où j’attends la main de mon sauveur.

Mais échappe aux yeux de mon gardien,

Elle t’attrapera si tu montres la moindre peur.

Elle t’attrapera. Elle. Dame Silvana. Les gardiens lui avaient réservé la tâche la plus délicate pour la fin.

Kara se prépara à affronter l’ultime étape de sa quête puis se dirigea vers le nord. Le « haut du chemin » ne pouvait désigner qu’une seule chose : le carrefour où se rejoignaient les sentiers de la forêt de la Foi pour former la route qui montait jusqu’à la clairière bordant les portes de Ras Telesar.

Kara choisit son itinéraire avec soin. Il serait idiot de se faire surprendre par une patrouille de cadets plus jeunes et moins expérimentés qu’elle. Elle ne se le pardonnerait jamais. Pourtant, elle maintint une vive allure. Le soleil lui indiquait que le temps imparti était presque achevé. Il n’y avait pas un instant à perdre.

Au bord du carrefour se trouvait un large chêne. Une cage de fer se balançait tout en haut de ses branches, doucement bercée par la bise. Elle vit une hirondelle sautiller à l’intérieur. Appuyée sur son épée, dame Silvana montait la garde sur le sentier, juste en dessous de la cage.

Plus que les autres gardiens, c’était elle que Kara voulait impressionner. Elle était l’une des chevaliers du Chemin, maître de la sphère des Rangers. Elle représentait tout ce que Kara voulait devenir un jour. Un peu plus grande en taille, peut-être, mais à part ça, elle voulait lui ressembler en tout point.

Silvana était vraiment petite : impossible de se faufiler sous ses yeux sans qu’elle s’en aperçoive. Pour couronner le tout, elle avait

un jour coincé des cadets qui s’étaient aventurés sur les remparts après le couvre-feu, les repérant malgré les cinq étages qui la séparaient d’eux. Il serait donc tout aussi risqué de faire un large détour.

Kara entendit un bruissement dans les branches d’un arbre proche. Elle leva les yeux et vit Galette, qui avait dû suivre sa progression, prêt à bondir. Il s’élança et flotta dans les airs grâce au vent qui gonflait les membranes tendues entre ses pattes, volant de cime en cime, avant de vaciller en plein vol, sûrement une conséquence de son absence de queue. Il atterrit dans un craquement de feuilles et de brindilles.

Silvana jeta un regard rapide en direction du bruit, mais n’y prêta pas une grande attention. Très vite, elle reprit son observation de la forêt.

Galette lui avait donné la solution : elle passerait par les airs. Il faudrait simplement qu’elle soit plus silencieuse.

Le chêne gardé par dame Silvana était isolé de la forêt. Son long feuillage, en revanche, se mêlait à celui des arbres les plus proches. Kara en repéra un au tronc robuste et se fraya un chemin jusqu’à lui. Elle ressentait chaque mouvement de son corps, chaque brin d’herbe ou particule de terre sous ses pieds, comme si le moindre de ces éléments était un tambour susceptible d’attirer l’attention de Silvana. Pourtant, les yeux de la gardienne continuaient de scanner les alentours, sans jamais se poser sur elle.

Elle se rappela alors la phrase de dame Silvana durant un cours consacré au travail du bois : « Escalader un arbre, en particulier un chêne, est un jeu d’enfant. Mais escalader le même arbre sans faire le moindre bruit, seul un Ranger en est capable. »

Kara n’entendait rien, hormis le souffle de sa propre respiration.

La petite stature de Silvana se transformait en avantage. Les branches suffisamment larges pour soutenir son poids n’étaient pas très hautes. Un gardien comme Quinton l’aurait facilement repérée. Ne regardez pas en haut. Surtout, ne levez pas la tête.

Elle passa ainsi de branche en branche et dépassa bientôt l’endroit où dame Silvana montait la garde. À mi-hauteur, Kara serra le tronc de l’arbre et leva les yeux, en direction de la cage où l’hirondelle était enfermée.

L’oiseau tourna sa tête vers elle, scrutant chacun de ses mouvements. Quand Kara fut toute proche, elle enfonça la clef dans la serrure et ouvrit la cage. À peine eut-elle ouvert la porte que l’hirondelle s’envola.

Bon, c’est un peu décevant.

Elle s’attendait presque à ce que l’oiseau lui glisse un code secret dans le creux de l’oreille, ou la récompense, d’une manière ou d’une autre.

Après tout, peut-être l’avait-il fait. Dans la cage, là où l’oiseau se tenait un instant plus tôt, Kara vit briller une bague sertie d’une agate verte.

Sans perdre une seconde, elle la saisit et se laissa tomber un peu plus bas sur une large branche. Les bras tendus pour maintenir son équilibre, elle courut jusqu’au bout de la branche et sauta sur un rocher, à l’intersection des sentiers. « Victoire, cria-t-elle en brandissant l’anneau, ma première tâche est achevée !

– En es-tu bien sûre ? »

Kara sentit la pointe d’une épée dans son dos. Elle fit volte-face et se trouva devant dame Silvana, qui se tenait sur le rocher juste derrière elle. Elle l’avait pourtant laissée sous l’arbre.

« Comment avez-vous…

– C’est à moi de décider quand ta quête prend fin, ma fille. Ne suis-je pas maître de la sphère des Rangers ? »

Dame Silvana eut un vif mouvement d’épée et récupéra la bague que Kara tenait encore entre ses doigts. L’anneau portait le symbole des Rangers.

« Dites-moi, très chère, si vous étiez à Tanelethar, encerclée par vos ennemis, et que vos talents de camouflage ne vous étaient d’aucune utilité, que feriez-vous ? »

La quête n’était pas finie, Kara avait un ultime test à passer. Mais elle connaissait la réponse. « Je m’en remettrais au Sauveur. Je réciterais un vers sacré.

– Oui, bien sûr, dit la gardienne en rangeant son épée avant de poser ses mains sur les épaules de Kara. Quel vers ? »

Les autres gardiens apparurent en bas du carrefour. Les vers sacrés n’étaient pas la matière de prédilection de Kara, tout le monde savait ça.

« Dites-le, ma fille. Sans réfléchir. Et dans la langue ancienne, évidemment. »

Aide-moi, Rumosh.

La phrase franchit ses lèvres : «  Men kesoqadoth bi kepachor recrethni, men kemafat ba drachelor. »

Protège-moi des embûches des méchants, de l’assaut des malfaiteurs.

Avait-elle fait le bon choix ?

Dame Silvana acquiesça, répondant ainsi à sa question silencieuse.

« Puis-je garder la bague ?

– Pourquoi pas ? Après tout, elle est déjà dans votre poche. »

Kara suivit le regard de la gardienne et mit la main dans la poche avant de sa veste. L’anneau serti d’une agate y était.

Silvana lui adressa un clin d’œil. « Vous n’êtes pas la seule experte, ma chère. »

Maître Jairun applaudit en contrebas, son long bâton appuyé contre son épaule. « Bravo, ma fille. Oui, bravo. Vous avez réussi

la quête des Rangers. Cette première bague est à vous. Il vous en reste encore quatre à obtenir. Êtes-vous prête à affronter les prochaines quêtes ?

– Je vais tout faire pour, monsieur le Directeur. Je vous le promets. »

Son ventre était noué. Et si elle était incapable d’honorer sa promesse ? Kara se sentait prête pour deux des quatre quêtes qui pouvaient être déclenchées à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, et sans ordre particulier. Toutefois, la quête des Gardes lui faisait peur. Quant à celle des Inventeurs, avec l’épreuve de la forge de maître Baldomar, elle la terrifiait. Elle voyait bien le regard que maître Baldomar lui adressait à chaque fois qu’elle lui montrait un pauvre bout de métal informe censé être une lame forgée par ses soins. Un regard rempli de pitié. Mais elle ne pourrait compter sur aucune pitié pour réussir la quête des Inventeurs. Et il lui suffisait de rater une quête, une seule, pour tout gâcher. Absolument tout.

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