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9782728937486 Le courage des chefs

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MAME Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Thérèse Jauze Édition : Vincent Morch, assisté de Victoire de Certaines Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sonia Romeo Mise en pages : Text’Oh (Dole) © Mame, Paris, 2025 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-3748-6 MDS : MM37486 Tous droits réservés pour tous pays


À mes parents, Alban et Marguerite, pour m’avoir transmis la confiance en moi et l’amour de la vie. À mon épouse, Marianne, ma compagne d'éternité, dont l’amour fidèle et la présence engagée à mes côtés ont nourri mes élans d’audace et encouragé mes prises de risque entrepreneuriales. À ces hommes partis trop tôt, qui furent pour moi des exemples, des mentors, et souvent même des frères aînés dans mon parcours professionnel. Chacun, à sa manière, a forgé en moi l’aspiration à un leadership courageux : – Jean Fayet, grand dirigeant, dont les conseils et les expériences ont éveillé très tôt en moi le goût de diriger ; – Domingo Santa María, ancien ministre du Chili de l’Économie et président du Banco del Desarrollo, qui a cru en mon appel à partir pour le Chili ; – Denis Gallet, dont le soutien fut déterminant pour lancer la banque de microcrédits Contigo ; – Gilles Barbier, président de Rhodia Japon, qui m’a montré la force d’un management fondé sur la confiance ; – François de Laage de Meux, ancien directeur général d’AlcatelAlstom, dont la quête d’unité entre foi, amour et compétences m’a profondément inspiré ; – Antoine Rufenacht, ancien maire du Havre et président d’Armor Group, qui m’a choisi pour en diriger les activités et m’a toujours soutenu dans mes initiatives stratégiques ; – Henri-Pierre de Rohan-Chabot, animateur et coach d’exception, qui a su nous guider en équipe pour construire un comité exécutif solide et pérenne au sein d’Armor Group ; – Philippe Louis-Dreyfus, président de Louis-Dreyfus Armateurs, ardent défenseur du patriotisme industriel, d’un capitalisme social et de la primauté de l’intérêt général, qui m’a invité à rejoindre le Comité Gouvernance national du Mouvement des entreprises de France (Medef ). Tous, par leurs actes et leur manière de diriger, m’ont révélé ce que signifie, en profondeur, le courage des chefs.


INTRODUCTION Dans l’imaginaire collectif, le courage des chefs évoque souvent une élite : des figures de guerre ou de pouvoir incarnant la force, l’autorité, le panache. Un monde à part, réservé à ceux qui portent l’armure ou le costume trois-pièces, ceux que l’on admire… ou redoute. Et donc peut-être pensezvous que vous n’êtes pas concernés. Et pourtant ! Ce livre, je l’espère, viendra bousculer cette croyance : il s’adresse à toutes celles et tous ceux qui souhaitent vivre et diriger autrement, à toutes celles et tous ceux qui veulent donner du sens à leur action, quelle que soit leur place, qu’ils dirigent des équipes ou non. Certes, les dirigeants d’entreprises, entrepreneurs, leaders d’organisation et responsables de projets y puiseront des éléments de réflexion pour leur manière de diriger. Mais agir en chef concerne d’abord toutes les personnes qui désirent mener leur vie « de leur propre chef » plutôt que de la subir. Il s’adresse aussi à celles et à ceux qui pressentent qu’il ne suffit pas d’être compétent pour être juste, d’être visionnaire pour être vrai, d’être le chef d’une organisation importante pour tenir le cap. Pour conduire sa vie, il faut une autre qualité, plus rare, plus exigeante : il faut du courage. Aujourd’hui, il y a urgence. À l’heure où tant de dirigeants s’épuisent dans l’isolement, où la perte de sens mine l’élan collectif, où le monde appelle des changements profonds, une question s’impose : et si le véritable enjeu du leader­ship n’était pas seulement de transformer les autres,

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mais d’oser se laisser transformer soi-même ? C’est ce défi que ce livre veut relever. Le choix du mot chef dans le titre de ce livre n’est pas anodin. Il s’enracine dans une tradition et dans une vision de la responsabilité qui engage tout l’être. Ce mot vient en effet du latin caput, « la tête » : il désigne celui ou celle qui est à la tête d’un ensemble, qui décide, qui assume et qui guide. Un chef, au sens plein du terme, ne se contente pas de motiver ou d’influencer : il engage sa parole, il ne cherche pas toujours à plaire, il prend des décisions qui peuvent lui coûter, il se rend comptable devant les siens et devant les faits. Face à cela, le mot leader, largement valorisé dans les univers managériaux ou associatifs, évoque d’autres qualités : la vision, la capacité d’inspiration, le sens de l’entraînement collectif. Le leader mobilise, il incarne un élan, il fédère autour d’une intuition porteuse d’avenir. Il séduit parfois, il rallie souvent, il fait naître l’adhésion. Il permet qu’advienne ce qui n’existe pas encore. Par lui, une transformation devient possible. Ces deux figures ne s’opposent pas : elles se complètent. Le point commun entre le chef et le leader, c’est le fait qu’ils s’engagent pour ouvrir un chemin collectif dans l’incertitude. Mais un chef sans leadership imposera sans entraîner. Et un leader qui n’est pas un chef pourra inspirer sans pour autant assumer. L’un appelle l’autre. Ce livre s’adresse donc aussi à tous ceux qui cherchent à unir ces deux dimensions, à des chefs visibles ou discrets qui traversent la solitude de la décision autant que la joie de mobiliser, à des leaders en devenir qui pressentent qu’il leur faudra un jour tenir, arbitrer, assumer. Le courage du chef s’enrichit des qualités du leader : sa capacité à écouter, à faire

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émerger le meilleur de chacun, à incarner une espérance. Par conséquent, dans la suite de ce livre, les termes chef et leader seront utilisés de manière complémentaire et inter­ changeable. Il s’agit moins d’opposer deux figures que de faire émerger une posture unifiée : celle de femmes et d’hommes qui osent tenir la barre, et qui, ce faisant, donnent à d’autres l’élan de vivre, de grandir et d’agir. Ainsi, le courage dont il est ici question n’est pas celui du héros invincible ou du meneur sans faille, mais celui de la personne vraie. C’est le choix de la fidélité plutôt que de l’opportunisme, de l’authenticité plutôt que du confort, de l’engagement plutôt que de la facilité. Il ne consiste pas à ignorer la peur, mais à l’habiter sans s’y soumettre. Il s’exprime dans les moments où l’on doit dire non là où tout pousse à céder. Dans les jours de doute, dans les choix solitaires, dans les combats intérieurs. C’est oser parler quand il serait plus facile de se taire, résister à ce qui déshumanise, tenir bon sans se durcir. Le courage, au fond, c’est la capacité de faire ce qui est juste, bon ou nécessaire, même quand cela fait peur, coûte ou dérange. Ce livre est une invitation à explorer cette tension féconde, à travers des visages, des récits, des expériences vécues. Un chemin exigeant, mais vital, pour celles et ceux qui veulent bâtir autrement : avec justesse, avec humanité. Il ne propose pas une théorie du leadership idéale, mais une traversée intérieure et concrète avec l’audace du cœur : celle du courage des chefs. Les parcours de certaines femmes et de certains hommes m’ont révélé ce qu’est le courage. Ces témoins, proches parents ou figures plus connues, ont marqué mon destin par leur manière singulière de conjuguer autorité et humilité,

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force morale et don d’eux-mêmes. Je souhaite leur rendre hommage dans la première partie de ce livre. Ces figures, en effet, ont bouleversé mes croyances sur les manières traditionnelles de mener sa vie et de diriger. Elles m’ont inspiré à travers les risques qu’elles ont pris pour conquérir un plus grand bien collectif. Elles m’ont montré que l’on peut diriger sans dominer, entraîner sans écraser, décider sans trahir l’essentiel. Elles m’ont ainsi indiqué une voie différente pour transformer le monde. Ensuite, dans la continuité de mes deux premiers livres, L’Esprit souffle, suis-le. Itinéraire d’un dirigeant engagé 1, et Déserter ou s’engager ? Lettre aux jeunes qui veulent changer le monde2, je puiserai dans ma propre expérience de dirigeant pour partager quelques situations qui ont réveillé en moi ce courage de vivre et de diriger autrement. Enfin, parce que je crois que ce courage des chefs, tel que je le conçois, n’est pas une disposition réservée à quelques figures d’autorité, mais un art de vivre, de décider et de diriger avec audace et force d’âme, je partagerai une méthode pour le cultiver. Elle part du constat qu’il est difficile de demeurer fidèle à ses convictions sans le soutien d’un autre. Car c’est aussi cela, le courage des chefs : accepter de ne pas avancer seul. Dans cette dernière partie, j’évoquerai aussi la figure du Christ, qui est pour moi le témoin radical d’un leadership sans domination, incroyablement libre et entièrement donné. Je suis convaincu que Jésus demeure en effet, que l’on soit croyant ou non, une figure incontournable pour quiconque cherche à diriger sa vie et son entreprise avec cohérence. 1. Paris, Mame, 2021. 2. Paris, Mame, 2023.

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Si j’ai décidé de me livrer dans ce livre, c’est parce que j’ose croire que cela pourra éveiller des prises de conscience et animer votre propre cheminement intérieur. Puissent ces pages faire grandir en vous le courage d’être fidèle à vousmême, dans un vrai échange réciproque avec les compagnons de confiance qui seront donnés sur votre route !


PREMIÈRE PARTIE

LE GOÛT DU COURAGE


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LE COURAGE, UN CADEAU QUI SE TRANSMET Je considère que chacun est doté de la capacité à être courageux. Certains pourront argumenter que des personnes font naturellement preuve d’une aptitude à l’audace ou témoignent d’une force d’âme spontanée, mais il me semble que toute personne, quelle qu’elle soit et quelle que soit sa situation, a la faculté de choisir d’être soi, de dire « oui » à l’élan de la vie. Nelson Mandela nous encourage à mener un travail personnel pour développer ces vertus. Dans une lettre du 1er février 19751 écrite de prison à son épouse Winnie – détenue elle-même –, il écrit ces phrases magnifiques : Tu t’apercevras sans doute que la cellule est un lieu parfait pour apprendre à se connaître et pour étudier en permanence et dans le détail le fonctionnement de son esprit et de ses émotions. Les individus que nous sommes ont tendance à juger leur réussite à l’aune de critères extérieurs, tels que la position sociale, l’influence, la popularité, la richesse ou le niveau d’éducation. Ce sont bien sûr des notions importantes pour juger le niveau de sa réussite. Mais d’autres critères intérieurs sont peut-être plus importants pour juger de l’accomplissement d’un homme ou d’une femme. L’honnêteté, la sincérité, la simplicité, l’humilité, la générosité, l’absence de vanité, la capacité à servir les autres – qualités à la portée de toutes les âmes – sont les véritables fondations de notre vie spirituelle. Mais cette 1. Cette lettre est citée dans Conversations avec moi-même, Paris, La Martinière, 2010, p. ix.

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réussite-là n’est pas accessible sans un travail d’introspection véritable et une connaissance de ses forces et de ses faiblesses.

Cette force d’âme, qui est une caractéristique du courage, a besoin d’être éveillée par l’éducation et l’exemple de personnes, proches de soi ou plus lointaines, qui ont marqué l’histoire ou l’actualité. Si je crois qu’on ne naît pas courageux, je crois qu’on le devient par un travail sur soi effectué en résonance avec des témoins qui nous aident à développer une éthique de l’engagement et qui nous poussent en avant. Personnellement, c’est par des figures familiales que s’est éveillé mon goût du courage. On ne choisit pas ses parents, ses frères, ses sœurs, ses aïeux, ni le pays où l’on naît, mais j’avoue que j’ai été très tôt admiratif de mes grands-parents paternels et maternels. Je pourrais m’arrêter sur la générosité de mes aïeux paternels qui, tout en ayant eu huit enfants, ont accueilli chez eux un couple de pieds-noirs1 qui avaient fui l’Algérie après les accords d’Évian de 1962 ayant ouvert la voie à l’indépendance de leur pays. J’étais aussi impressionné de voir mon grand-père paternel, Richard d’Assier de Boisredon, engagé comme chevalier de l’Ordre de Malte2, se lever aux aurores par grand froid pour quêter pour les lépreux. J’ai compris par eux ce que signifiait la noblesse du cœur. Il n’est point de grandeur d’âme sans attention aux plus petits, aux pauvres et aux personnes fragiles. 1. Les pieds-noirs sont les Français d’ascendance européenne installés ou nés en Algérie. Beaucoup ont quitté l’Algérie après la guerre et la fin de l’Algérie française car ils craignaient d’être tués ou discriminés. 2. L’Ordre de Malte est une association catholique hospitalière qui place la charité au cœur de son engagement. Environ 13 000 bénévoles sont engagés dans l’Ordre de Malte en France.

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Du côté de mes grands-parents maternels, j’avais une admiration sans borne pour mon grand-père général au point que, enfant, je dessinais des bataillons de soldats sur des triples pages et que je jouais à être chef militaire, jusqu’à exaspérer mes frères. Car, pour être chef, il me fallait des subalternes ! J’étais donc l’officier supérieur et ils devaient être les lieutenants ou les caporaux… Les années passant, j’ai compris combien s’était éveillé, par la relation avec mes ascendants maternels, beaucoup plus que l’attirance pour l’uniforme. Mon grand-père, Charles de Cossé-Brissac, avait été membre du 2e Bureau de l’armée française1 pendant la Seconde Guerre mondiale. Arrêté par la Gestapo de Lyon en 1942, dirigée par Klaus Barbie, il fut torturé, les nazis considérant que, étant proche du général de Gaulle, il détenait des secrets militaires d’importance. Il fut ensuite déporté au camp d’Eisenberg, en Tchécoslovaquie, dont il ne reviendrait qu’en 1945. L’épreuve qu’il avait subie l’avait transformé. Marqué par l’horreur déshumanisante des camps, il ne parlait pratiquement jamais des violences qui s’étaient exercées sur lui. Il ne transmettait par ses actes que générosité et bonté. Son épouse, ma grand-mère maternelle, m’a profondément marqué, comme tous ses petits-enfants. Si son nom de naissance, Herminie de Rohan-Chabot, porte la marque d’une famille prestigieuse, elle n’était pas prisonnière de son milieu social. Son père voulait qu’elle soit diplômée en droit, mais sa passion l’orientait vers la médecine. Cette discipline étant considérée comme inappropriée pour une femme de la haute société à l’époque, elle suivit des cours de droit pour 1. Le 2e Bureau de l’état-major de l’armée française est chargé du renseignement militaire, avec la mission de prévoir les plans d’attaque ou de défense de l’ennemi.

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satisfaire l’autorité paternelle tout en étudiant la médecine en cachette. Avec le soutien de son mari, elle devint en 1929 l’une des premières femmes docteur en médecine de France1. Durant l’offensive allemande de 1940, les hommes étant partis au front, elle soignait jour et nuit, sans relâche, les malades du Lude, dans la Sarthe. Son frère Henry, lieutenant d’aviation, fut tué en mai 1940 dans un combat inégal, seul contre plusieurs avions ennemis, après sa quatrième victoire. De son pauvre corps déchiqueté et brûlé n’ont été retrouvés que d’informes débris rongés par le feu. Frappée par ce deuil terrible en pleine débâcle française alors que son mari était reparti se battre, elle se rendit compte qu’elle attendait un nouvel enfant. En juillet, apprenant que son beau-frère Hugo était gravement blessé à la jambe avec la rotule emportée, elle fit valoir sa qualité de médecin pour conduire sa sœur Marguerite jusqu’à Béthune afin de négocier une opération en urgence et de lui permettre de revoir son mari. Il mourra quelques jours après. Quel courage a-til fallu à cette femme enceinte jusqu’au cou pour traverser la zone occupée, dans le but de tenter de sauver son beau-frère et de soulager sa sœur ! Mais son courage ne s’arrêta pas là. La naissance du 19 novembre 1940 apporta en effet une surprise inattendue ! Ma fluette grand-mère Herminie, avec ses 45 kilos, accoucha non pas d’un bébé, mais de triplettes, dont ma mère ! Cette nouvelle fit la une des journaux à l’époque. Pesant toutes à peine 1,5 kilo, elles furent placées dans des boîtes à chaussures remplies de coton. Elles ne survécurent que grâce à la détermination et la compétence de

1. En 1929, les femmes représentaient moins de 5 % des médecins en France, soit moins de 1 000 femmes médecins sur l’ensemble du territoire.

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ma grand-mère doctoresse1. Plus tard, en 1942, quand mon grand-père fut embarqué par la Gestapo, Herminie se fit fabriquer des faux papiers pour traverser la France et rencontrer mon grand-père en prison avant sa déportation en Tchécoslovaquie. Ma grand-mère Herminie, faite chevalier de la Légion d’honneur à la demande des habitants du Lude pour son action comme médecin pendant la guerre, a sans aucun doute nourri mon aspiration à développer un leadership courageux. Sa capacité à nouer d’égales relations, aussi bien avec les personnes de la haute société qu’avec les personnes les plus simples, m’a aussi souvent impressionné. Elle ne faisait pas de différence entre elles. Elle était la pédiatre des familles aristocratiques parisiennes et en même temps médecin du travail des cheminots de la SNCF et du personnel de l’ancienne Banque de l’union européenne industrielle et financière. Sa liberté intérieure illustre une caractéristique essentielle du vrai chef selon moi : il juge les personnes non pas en fonction de leur apparence ou de critères extérieurs, mais pour ce qu’elles sont vraiment. J’aurais beaucoup à dire, également, sur l’admiration que j’éprouve pour mes parents, Alban et Marguerite. Ma mère, artiste, professeure de peinture, a été conseillère municipale de Saint-Germain-en-Laye. Juste après ses 60 ans, ayant des vertiges et des pertes d’équilibre, elle découvrit que son cerveau était comprimé par un méningiome2. Nous avons tous été – et sommes toujours – impressionnés 1. Les « trois triplettes », ma mère Marguerite et ses deux sœurs, Nancy et Catherine, fêteront ensemble leurs 85 ans le 19 novembre 2025 ! 2. Le méningiome est une tumeur du cerveau, souvent bénigne, qui provoque de profonds bouleversements, en particulier des troubles de l’équilibre. Pour le retirer, le chirurgien doit ouvrir la boîte crânienne.

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par son dynamisme, en dépit d’une souffrance toujours présente et d’une opération qui l’a rendue partiellement paralysée. Quant à mon père, je n’oublierai jamais ce soir-là, alors que j’avais seize ans. Après un écart de conduite à table, il m’avait renvoyé durement dans ma chambre. Recroquevillé sous mes draps, j’entendais ses pas gravir l’escalier, puis franchir la porte de ma chambre. Terrifié à l’idée de la punition qui m’attendait, je n’osais plus bouger. Le silence s’installa. Au bout de quelques minutes, n’entendant plus aucun bruit, je risquai un coup d’œil hors de ma couverture. C’est alors que je vis mon père, à genoux au pied de mon lit, en prière, la tête enfouie dans ses mains. Lorsqu’il se redressa, il me dit simplement : « Hubert, je te demande pardon d’avoir réagi avec une telle dureté. Quand je te vois t’exprimer avec autant de spontanéité, cela fait remonter en moi la liberté que je n’ai pas eue à ton âge. Et c’est insupportable. » Le courage qu’il a eu, ce soir-là, de s’agenouiller devant moi, son fils, pour me demander pardon avec humilité, est gravé à jamais dans mon cœur. Je pourrais aussi écrire tout un chapitre sur Marianne, mon épouse, qui ne cesse de m’émerveiller par la femme qu’elle est. Son existence est imprégnée du courage avec lequel elle s’est remise de son accident qui a failli lui coûter la vie en 1991, un an avant notre mariage1. Mère de nos quatre enfants, elle a accepté que nous puissions aussi accueillir dans notre famille deux neveux orphelins d’une de mes cousines, que leur père-géniteur n’avait pas reconnus. Enseignante en sciences économiques et sociales, son soutien a été déterminant pour moi dans la reprise de la 1. Ce récit est détaillé dans le livre L’Esprit souffle.

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majorité du capital d’Armor Group1 que je dirige aujourd’hui. Enfin, elle a donné son énergie sans compter pendant cinq ans comme présidente de Fondacio France2. Ces dernières années, après une vie active intense, elle a décidé de se lancer dans une série de trois pèlerinages vers Saint-Jacques-deCompostelle, puis sur l’île de Shikoku, au Japon, parsemée de 88 temples bouddhistes, et enfin vers Assise. Elle aura parcouru au total plus de 4 000 kilomètres à pied, avec le désir d’entrer dans un autre rapport au temps. À 60 ans, elle m’invite à faire sienne cette ligne de vie : « Sois sans temps » et « Soi s’entend », c’est-à-dire habiter chaque instant, le goûter, et écouter intérieurement comment donner le meilleur de soi-même. En ouvrant cette voie, elle m’entraîne à distinguer l’accessoire de l’essentiel dans ma responsabilité de dirigeant d’entreprise et dans ma vie en général. Marianne s’apprête à publier un livre sur cette trilogie de pèlerinages qui parlera à beaucoup, j’en suis certain ! Clairement, je ne serais pas le bâtisseur que je suis sans l’influence lumineuse de mon épouse ! Parfois, le leadership est visible. Parfois, il est souterrain, comme les nappes phréatiques sans lesquelles le puits ne pourrait pas donner d’eau. Le courage de ces proches me parle à travers leur force de vie plus forte que les épreuves. Ils auraient pu se plaindre de 1. Armor Group, que je dirige depuis 2004, est une ETI (entreprise de taille intermédiaire), spécialisée en formulation d’encres, enduction de couches minces sur films minces et économie circulaire. Notre groupe industriel (chiffre d’affaires 450 millions d’euros, 2 500 employés) met son expertise au service de l’innovation et de la production de composants essentiels, afin de générer une contribution sociale, environnementale et économique positive. Pour plus de détails : www.armor-group.com. 2. Fondacio est un mouvement international de laïcs chrétiens œuvrant notamment pour la jeunesse et l’écologie intégrale. Sa pédagogie humaine et spirituelle permet de réveiller le meilleur de soi-même pour être acteur d’un monde plus humain et plus juste.

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leur situation liée à la guerre, à la maladie, à leur accident, mais ils sont allés à chaque fois de l’avant. En ce sens, ils montrent qu’il est possible de s’engager pleinement dans l’« ici et maintenant » plutôt que de choisir la facilité. Ces exemples pourraient laisser penser que tous les membres de ma famille sont des êtres d’exception, au risque de décourager plus d’un lecteur qui pourrait se dire : « Tout cela est trop beau, mais je n’ai pas cette chance d’avoir dans mon cercle familial des références qui me tirent vers le haut. » Il me paraît important de préciser ici qu’il existe en chacun des ombres et des lumières. Mes grands-parents, comme chacun d’entre nous, avaient aussi leurs failles : ma grand-mère maternelle, par exemple, n’était pas seulement médecin, mais aussi femme d’affaires, avec un sacré caractère, pas toujours facile. Elle fumait vingt cigarillos par jour, ce qui a déclenché un cancer de l’œsophage dont elle ne s’est pas remise. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser telle ou telle personne de son entourage, mais plutôt de repérer si tel ou tel de ses actes révèle quelque chose d’un courage qui peut nous inspirer. Parfois, ce sont au contraire la déception ou le rejet qui nous assaillent. N’en prenons pas ombrage. Ces exemples négatifs peuvent aussi, par contraste, nous enseigner sur ce qui a du sens pour nous et sur ce pour quoi nous sommes prêts à nous engager.


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LE COURAGE DE DIRE NON Au-delà des membres de ma famille, je suis saisi d’admiration par le courage de certaines figures contemporaines qui ont résisté, jusqu’à la détention et parfois jusqu’à la mort, au terrorisme ou à des régimes totalitaires. Même si j’ai découvert par la suite que l’héroïsme pouvait aussi se vivre dans des choix simples et quotidiens de fidélité, d’humilité et de don de soi, je tiens à honorer les diverses formes de courage de certains de ces résistants à qui nous devons notre liberté d’aujourd’hui et celle de demain. NOS RÉSISTANTS DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Je garde la mémoire de nos héros de la Seconde Guerre mondiale dont la hardiesse a permis de repousser l’occupant nazi, tels Jean Moulin, Raymond et Lucie Aubrac, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, et tant d’autres. J’ai une pensée particulière pour Maïti Girtanner1, qui a créé un réseau de résistance de jeunes filles et garçons avant d’être dénoncée, arrêtée et torturée. Elle survécut, mais en garda des séquelles. En 1984, près de quarante années après les faits, Léo, un de ses bourreaux, l’appela pour la rencontrer. N’ayant plus que quelques semaines à vivre à cause d’un cancer, il s’était 1. Le livre de Maïti Girtanner et Guillaume Tabard, Même les bourreaux ont une âme, Paris, La Loupe, 2008, détaille cette étape de sa vie. Je sais que certains ont des doutes sur l’entière véracité de son récit. Je n’ai pas pu vérifier chacun de ses actes de résistance, mais, ayant côtoyé Maïti de près, j’ai été témoin de son courage au quotidien. Elle a ancré en moi un désir de m’engager pour mon pays et pour les autres.

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rappelé les paroles d’espérance que Maïti prodiguait aux résistants torturés qui allaient mourir et éprouvait le besoin de réentendre ces paroles de consolation pour lui-même. Alors qu’elle le recevait dans son appartement, affaiblie et alitée, elle eut le courage de lui dire : « Regardez dans quel état vous m’avez laissée ! » puis, se rendant compte de son soudain regret de l’avoir torturée parmi tant d’autres, elle se sentit comme poussée à lui pardonner. Elle avait prié pour cela durant des années, sans imaginer que cela lui serait donné de pouvoir l’accomplir un jour1. Maïti, par son engagement de jeunesse, invite à croire que nous pouvons tous jouer un rôle pour relever notre pays. Sa confiance en elle et son courage de pardonner nous ont touchés, Marianne et moi, au point de donner à notre première fille son prénom. LES ÉTUDIANTS DE LA ROSE BLANCHE

Je ne peux pas m’empêcher non plus de penser à de jeunes héros allemands qui ont dit non au nazisme. J’ai en effet été profondément touché par les mots de la préface du livre racontant leur engagement radical : « Hans et Sophie Scholl (et les autres) étaient croyants. Ils n’ont pas pris les armes. Ils n’ont tué personne. La seule vie qu’ils ont sacrifiée, c’est la leur. “Je ne crois, dit Pascal, que les histoires dont les témoins se feraient égorger.” Face à Hitler, ces cinq universitaires allemands ont donné au monde l’une des leçons les plus crédibles de ce temps2. » Dès l’été 1942, un groupe clandestin d’étudiants de l’université de Munich, sous le nom de « Rose blanche », dénonça 1. Si vous le pouvez, regardez la vidéo faite par l’émission Le Jour du Seigneur : « Maïti Girtanner, du désir de pouvoir pardonner ». 2. Inge Scholl, La Rose blanche, Paris, Minuit, traduit de l’allemand par Jacques Delpeyrou, 2008.

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le régime hitlérien en diffusant des tracts aux universitaires, puis à la population de leur ville et de ses environs. Ces cinq jeunes amis, Christoph Probst, Alexander Schmorell, Hans et Sophie Scholl et Willi Graf, échangeaient autour de la littérature, de la philosophie et de la théologie. Ils partageaient une foi chrétienne profonde bien qu’étant de confessions différentes (catholiques pour certains, protestants ou orthodoxe pour d’autres). Hans et Sophie Scholl avaient d’abord rejoint les Jeunesses hitlériennes, séduits par les valeurs de camaraderie et de solidarité qu’elles affichaient. Toutefois, leur désillusion fut rapide. Hans, notamment, fut incarcéré brièvement en 1938 pour avoir fréquenté un mouvement scout interdit et avait été visé par des accusations de relation homosexuelle. Inspirés par les Confessions de saint Augustin, ils se firent un devoir d’ouvrir les yeux de leurs contemporains afin qu’ils se réapproprient « ce que l’homme possède de plus haut : le libre arbitre et la liberté ». Les tracts de la Rose blanche sont des appels vibrants à la conscience allemande. Le premier tract donne le ton : « Rien n’est plus indigne, pour un peuple civilisé, que de se laisser, sans résistance, régir par l’obscur bon plaisir d’une clique de despotes. Est-ce que chaque Allemand honnête n’a pas honte aujourd’hui de son gouvernement ? Qui d’entre nous pressent quelle somme d’ignominies pèsera sur nous et nos enfants quand le bandeau, qui maintenant nous aveugle, sera tombé et qu’on découvrira l’atrocité extrême de ces crimes ? » Le troisième dénonce la perte progressive des droits fondamentaux sous le régime nazi : « Pourquoi ­permettez-vous à ces hommes de vous dépouiller pas à pas de vos droits jusqu’à ce qu’il ne vous reste plus rien ? »

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Le quatrième proclame : « Nous ne nous tairons pas. Nous sommes votre mauvaise conscience. » Le 18 février 1943, après la défaite allemande de Stalingrad, Hans et Sophie apportèrent des liasses de leur sixième tract à l’université de Munich dans lequel ils invitaient chacun à résister : « Nous nous dressons contre l’asservissement de l’Europe par le national-socialisme, dans une affirmation nouvelle de liberté et d’honneur. » Alors que les feuilles tournoyaient dans l’atrium, Sophie est repérée par un concierge, fervent nationaliste, qui alerta la Gestapo. En quelques heures, frère et sœur furent arrêtés. Christoph Probst fut arrêté peu après, trahi par un brouillon retrouvé sur Hans. Le 22 février, après un procès expéditif, ils furent condamnés à mort pour haute trahison. Lors de son interrogatoire, Sophie tint tête à la cour de justice populaire de Munich : « Je continue à penser que j’ai fait la meilleure chose pour mon peuple. Ce que nous avons dit et écrit, beaucoup le pensent, mais ils n’osent pas l’exprimer ! Je ne regrette pas mes actes. » Ses derniers mots avant l’exécution résonnent encore : « Que ma mort importe peu, si, par notre action, des milliers de personnes sont réveillées. » Elle sera guillotinée en premier, pour l’exemple, le jour même de leur condamnation. Hans, quant à lui, crie « Vive la liberté ! » avant que la guillotine ne tombe. Christoph Probst, puis les autres, furent guillotinés à leur tour. Après leur exécution, ce sixième tract traversa les frontières. Les forces aériennes britanniques en parachutèrent plus de cinq millions de copies au-dessus de l’Allemagne, sous le titre Un tract allemand – manifeste des étudiants munichois. Leur mobilisation courageuse a représenté, en ces

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temps de guerre, l’une des rares tentatives de la jeunesse de triompher par l’esprit sur la violence des armes. Plusieurs points de leur histoire illustrent des caractéristiques de courage : le courage de dire non sans violence de leur part, mais avec une liberté et une force de conviction totales. Ensuite, ces jeunes furent acteurs d’un leadership collectif : c’est ensemble qu’ils ont résisté, jusqu’au don de leur vie. VOLODYMYR ZELENSKY, UN LEADER FORGÉ DANS L’ÉPREUVE DU RÉEL

L’objet de ce livre n’est pas d’entrer dans un débat géopolitique ni d’analyser les raisons qui ont conduit à cette guerre terrible qui oppose la Russie et l’Ukraine. Mais j’admire Volodymyr Zelensky pour le courage et l’esprit de résistance qu’il incarne. Comme vous-mêmes, je l’imagine, je ne connais pas tout de cet homme, mais ce que je sais, c’est que lorsque les diplomates américains lui proposèrent de l’évacuer de Kiev peu après le déclenchement des hostilités il y a trois ans, il répondit : « J’ai besoin de munitions antichars, pas d’un taxi ! » Au-delà de l’anecdote, je me suis souvent demandé si, placé dans la même situation, j’aurais eu la même détermination. Il est légitime de se demander ce qu’il serait advenu si le président ukrainien avait choisi de fuir son pays. Par son acte de courage – celui du plus faible face au plus fort, tel David contre Goliath –, il a montré à son peuple le chemin de la résistance et de la défense de la patrie. Le comédien qu’il était alors s’est révélé un leader d’envergure qui rappelle, à certains égards, la détermination du général de Gaulle dans sa lutte contre l’agression allemande. Ensuite,

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tout comme de Gaulle s’était opposé en 1944 à l’AMGOT1, Volodymyr Zelensky a refusé que le sort de son pays soit décidé par d’autres au-dessus de sa tête. Il a notamment montré sa fermeté dans le bureau ovale de la MaisonBlanche le 28 février 2025 en ne cédant pas aux injonctions de Donald Trump d’accepter la paix aux conditions de Poutine (amputation du territoire ukrainien, renonciation aux garanties de sécurité futures, désarmement du pays, interdiction à l’Ukraine, État souverain, de nouer des alliances, et en particulier avec l’Otan et l’Union européenne). Je suis impressionné par ce courage d’exister dans la conscience de sa dignité, jusqu’à oser tenir tête aux plus grands de ce monde, sans arrogance, mais avec détermination. Je suis par ailleurs touché par sa manière d’aller rechercher des alliés en se montrant vulnérable, en disant sans cesse : « J’ai besoin de vous ! » J’ai admiré également la manière dont il a su prendre du recul après l’humiliation subie dans le Bureau ovale, en reconnaissant sa part de responsabilité et en créant les conditions d’une nouvelle rencontre avec Donald Trump. J’espère vivement que son leader­ship courageux mêlé de talent diplomatique permettra de préserver l’indépendance et l’unité de l’Ukraine.

1. Le gouvernement militaire de l’armée des États-Unis en France (en anglais : Allied Military Government of Occupied Territories, d’où AMGOT) était un organisme créé conjointement par les États-Unis et le Royaume-Uni dans le but d’administrer la France après la Libération. Ce projet, que le président américain Roosevelt voulait imposer, a été empêché par l’action du cabinet de Charles de Gaulle.

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ALEXEÏ NAVALNY, MILITANT ANTICORRUPTION ET PRINCIPAL OPPOSANT AU KREMLIN

L’ennemi numéro un de Vladimir Poutine n’a pas toujours été une icône de la liberté. Par le passé, il a tenu des propos controversés sur la minorité tchétchène et l’immigration illégale. Mais sa rencontre avec la foi chrétienne l’a profondément transformé. Il a eu le courage de vouloir changer le destin de la Russie – et il l’a payé de sa vie. Après avoir dénoncé la corruption des dirigeants pro­ soviétiques, Alexeï Navalny survécut en 2020 à une tentative d’empoisonnement au Novitchok et fut exfiltré à Berlin pour recevoir des soins. Ayant approché la mort de près, il aurait pu en rester là et se protéger en demeurant à l’étranger. Mais il choisit de retourner dans son pays où il fut aussitôt arrêté et emprisonné, puis condamné à dix-neuf ans de prison pour « extrémisme » dans une colonie pénitentiaire de l’Arctique. La question qui se pose est celle-ci : pourquoi est-il rentré en Russie ? Voici ce qu’il répondit : « Je ne veux pas abandonner mon pays ni le trahir. Si vos convictions ont un sens, vous devez être prêt à les défendre et à faire des sacrifices si nécessaire. » Dans une interview accordée au Figaro le 20 octobre 2024, sa femme, Ioulia Navalnaïa, est revenue plus longuement sur ce choix du retour : « Ce n’était pas une intrépidité irréfléchie, mais son choix conscient… Mon mari voulait être en Russie. Il voulait changer la Russie. Et il pensait qu’il ne pouvait le faire qu’à côté de son peuple. Que ce soit en liberté ou en prison. » Je suis bouleversé par l’acte d’abnégation de cet homme. Son épouse l’a soutenu inconditionnellement, ce qui a été déterminant. L’écrivain contestataire russe Boris Akounine 31


pense qu’après avoir survécu « miraculeusement » à la tentative d’empoisonnement dont il avait été victime, c’était comme si « sa vie ne lui appartenait plus1 ». Yves Hamant, ancien attaché culturel à l’ambassade de France en URSS (1974-1979), explique qu’Alexeï Navalny « s’est engagé pour authentifier son engagement politique. Il avait compris que son action ne pouvait pas être crédible si elle était menée de l’extérieur. C’est pour cela qu’il a décidé de rentrer en Russie, mettant en jeu sa liberté et sa vie2 ». Alexeï Navalny est mort le 16 février 2024 dans sa prison de l’Arctique, à l’âge de 47 ans, dans des circonstances troubles. À l’heure où j’écris ces lignes, j’apprends que des journalistes russes ayant travaillé sur ou avec Alexeï Navalny ont été condamnés à cinq ans et demi de prison. La diplomatie française a appelé à leur libération. Comme les résistants d’hier, ce leader militant russe n’est pas parfait ; il a ses zones d’ombre, mais il m’enseigne le courage de l’engagement « jusqu’au bout ». Suivre ses convictions en milieu hostile a toujours un coût. Jusqu’où suis-je prêt, jusqu’où sommes-nous prêts à défendre notre idéal, nos convictions, notre foi, lorsque nous sommes critiqués et attaqués ? FROZAN SAFI, UNE FIGURE AFGHANE DU COURAGE ET DE LA RÉSISTANCE

Frozan Safi restera dans les mémoires comme un symbole poignant de courage et d’engagement. Militante des droits des femmes et professeure d’économie, elle est considérée comme la première femme ayant été assassinée par les 1. La Croix, 15 juillet 2024. 2. Ibid.

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talibans d’Afghanistan, le 15 août 2021, après leur reprise du pouvoir. Son destin tragique témoigne de la force inébranlable d’une femme qui a choisi de se battre alors que tant d’autres s’enfuyaient1. Le 14 août 2021, à Mazar-e Charif, ville célèbre pour sa mosquée aux dômes bleus, Frozan et sa sœur Rita assistèrent, impuissantes, à l’effondrement de leur monde. La peur était partout. Le souvenir du régime taliban de 1996 à 2001 – où les femmes étaient réduites au silence, interdites d’éducation et de travail – planait comme une ombre sur les consciences. Les talibans encerclèrent leur maison. Mais Frozan ne fuit pas, ni même ne se cacha. « Elle n’avait pas peur », dit simplement sa sœur. Dans un tel contexte de terreur, son choix de rester était déjà un acte de bravoure. Déterminée à défendre les droits fondamentaux de ses compatriotes, elle crut un moment en la possibilité d’un changement pacifique, d’un dialogue. « Si nous luttons, les choses peuvent changer », répétait-elle avec foi. Le 6 septembre, elle mena une manifestation pacifique devant la mosquée bleue, aux côtés d’une quarantaine de militantes et militants, réclamant l’éducation, la liberté et le droit au travail pour les femmes. C’était elle qui guidait le cortège, en première ligne. Ce jour-là, les talibans arrêtèrent plusieurs participants. Frozan comprit qu’elle était désormais une cible. Son nom figurait sur une liste de personnes à éliminer. Frozan avait peur désormais. Malgré la peur encore plus grande que lui inspiraient les risques d’une fuite, elle chercha à s’échapper. Mais personne ne répondit à ses appels à 1. Son histoire a été notamment relatée par La Croix dans son édition du 17 juillet 2024.

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l’aide. Jusqu’à ce mystérieux coup de fil d’une personne se présentant comme membre d’une organisation d’évacuation. Frozan sortit à sa rencontre. Elle ne reviendrait jamais. Neuf jours plus tard, son corps criblé de balles fut retrouvé à la morgue de Mazar-e Charif. Méconnaissable. Frozan Safi n’est pas seulement une victime : elle est une héroïne. À l’instar d’Alexeï Navalny, elle incarne ce courage rare de celles et ceux qui, au péril de leur vie, choisissent de tenir bon face à l’oppression. Elle connaissait les risques, mais a refusé de se taire. Pour cela, sa mémoire vivra. « Nous sommes si fiers de sa lutte contre les talibans et pour les droits des femmes », confie sa sœur Rita. Frozan est tombée debout. Elle est devenue un visage du courage, une martyre de la dignité et de la liberté des femmes. CLAUDIA SHEINBAUM, PRÉSIDENTE DU MEXIQUE

Armor Group étant fortement affecté par les droits de douane imposés par Donald Trump1, le courage de la première cheffe d’État de l’histoire du Mexique, qui a osé tenir tête au président américain, m’a impressionné. La force tranquille avec laquelle Claudia Sheinbaum incarne ce courage me touche profondément. Pas un courage spectaculaire ou bruyant, mais un courage enraciné, lucide, constant. Un courage d’une femme scientifique, leader, servante du bien commun. Elle a d’abord eu le courage de quitter la stabilité de sa carrière universitaire – alors qu’elle contribuait à des travaux d’envergure internationale sur le climat comme experte du 1. Le chiffre d’affaires d’Armor Group aux États-Unis est d’environ 150 millions d’euros sur un total de 450 millions. Même si nous produisons aux États-Unis, nous subissons des droits de douane très importants sur nos matières premières dont la majorité est importée de Chine et d’Europe.

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Giec1 – pour s’engager là où l’action est le plus risquée : dans l’arène politique. Elle aurait pu rester dans les laboratoires, à distance du tumulte, mais elle a choisi d’affronter le réel pour défendre l’environnement sur le terrain, en devenant maire de Mexico, alors asphyxiée par la pollution. Et puis, il y a ce moment incroyable face à Donald Trump. Quand le président américain décide brutalement d’imposer des droits de douane à 25 %, Claudia Sheinbaum ne réagit pas avec colère ni soumission. Elle garde la tête froide. Elle répond avec humour, avec dignité, avec stratégie. Elle obtient un report des sanctions, elle remet les États-Unis devant leurs responsabilités sur le trafic d’armes qui alimente les cartels mexicains. Elle inverse le rapport de force sans jamais perdre la face, ni faire perdre à l’autre la sienne. Elle démontre qu’on peut faire de la politique autrement. Qu’on peut être à la fois forte et mesurée, déterminée et respectueuse. Elle n’a pas besoin de grands discours pour faire entendre sa voix : ses actes parlent d’eux-mêmes. Claudia Sheinbaum m’inspire parce qu’elle montre que le courage n’est pas l’agitation ou la soif de domination. Le vrai courage, c’est de rester fidèle à ses convictions dans la durée, de ne pas céder à la peur ni à la haine, de se battre avec intelligence et intégrité. C’est un modèle de leadership qui me donne de l’élan, qui me rappelle qu’il est possible de construire, de résister, d’influencer – sans bruit, mais avec une force immense.

1. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, chargé d’évaluer l’ampleur, les causes et les conséquences du changement climatique en cours.

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TOUS DES HÉROS ?

En présentant de tels héros, je suis bien conscient du piège : que le lecteur se dise que ce sont des personnalités hors du commun, inatteignables, et que donc ce type de courage, poussé à l’extrême, n’est pas pour lui ou pour elle. Si être courageux présume une mort certaine, quelle perspective lui offre-t-il ? Pour moi, ces hommes et ces femmes sont des lanternes dans la nuit qui montrent qu’il est possible de tenir debout et de continuer de croire en son idéal dans l’adversité, même la plus extrême. Nous ne sommes pas tous appelés à le vivre, et c’est tant mieux ! Mais que certains aient été capables du don suprême ne m’encourage-t-il pas à être fidèle à ce que je crois et à œuvrer pour la construction d’un monde plus humain, plus libre, plus juste, plus en paix, plus spirituel, plus écologique ? Nous ne pouvons pas nous engager à donner notre vie. Ce sont les circonstances qui en décident. En revanche, nous pouvons choisir de cheminer chaque jour vers davantage de courage, qui se manifestera par plus de droiture, de cohérence, d’unité de vie, de générosité et d’engagement. Le courage, c’est aussi accepter ses faiblesses et décider de les dépasser. Pour certains, comme le rappelle avec humour William McRaven – aujourd’hui l’un des militaires les plus décorés des États-Unis –, cela commence par avoir le courage de faire son lit le matin1 !

1. Dans Si tu veux changer ta vie... commence par faire ton lit (Paris, Dunod, 2018), il dévoile, à travers des situations qu’il a rencontrées, les dix règles de vie qui vont vous aider à surmonter les difficultés, à réussir là où vous êtes persuadé d’échouer, à changer votre vie… et peut-être le monde.


TABLE DES MATIÈRES

Introduction.........................................................

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PREMIÈRE PARTIE. LE GOÛT DU COURAGE.........

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1. Le courage, un cadeau qui se transmet.................

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2. Le courage de dire non....................................... Nos résistants de la Seconde Guerre mondiale........ Les étudiants de la Rose blanche............................. Volodymyr Zelensky, un leader forgé dans l’épreuve du réel.................................................................... Alexeï Navalny, militant anticorruption et principal opposant au Kremlin........................... Frozan Safi, une figure afghane du courage et de la résistance................................................... Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique........... Tous des héros ?.......................................................

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3. Quelques dirigeants au service de l’essentiel........ Muhammad Yunus, le banquier des pauvres............ Ces dirigeants qui m’ont accompagné sur mon chemin professionnel............................... Aimer ses collaborateurs..........................................

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4. Les témoins de la foi.......................................... 47 Arnaud Beltrame, un gendarme qui a donné sa vie...................................................................... 48 Charles Péguy, le courage de la fidélité à soi............ 49 François d’Assise, le courage d’un chevalier de la paix : un homme désarmé au cœur du monde................. 51 Et nous maintenant ?............................................... 54 DEUXIÈME PARTIE. LE COURAGE EN ACTION......

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5. Le premier pas...................................................

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6. Être authentique rend libre................................

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7. Le courage d’être vulnérable............................... Oser dire : « Je ne sais pas »..................................... Accepter la critique..................................................

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8. Être prêt à perdre............................................... Un rachat impossible ?............................................. L’acquisition d’Iimak aux États-Unis....................... ASCA, la fécondité inattendue d’un échec..............

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9. Assumer et dépasser son histoire......................... 89 L’expérience chilienne.............................................. 90 Le poids inconscient de l’histoire familiale.............. 94 Le courage de choisir le bonheur............................. 99 Ouvrir un chemin pour les autres............................ 102

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TROISIÈME PARTIE. LE COURAGE DE L’ALTÉRITÉ.....................................................

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10. Discerner pour décider..................................... 107 11. Le leadership n’est pas d’écraser les autres !......... 113 12. Ma découverte du compagnonnage................... 117 13. La méthode d’alignement Eotekum : le Jardin, l’Arène, l’Oasis....................................... 127 Le Jardin.................................................................. 128 L’Arène.................................................................... 133 L’Oasis..................................................................... 135 14. La ligne de crête............................................... 141 Le défi du choix de premier job d’Alexandra, étudiante d’HEC................................................... 142 La démarche courageuse de Thomas, dirigeant engagé, avec l’un de ses clients............................... 145 15. Les précieuses ressources du compagnonnage.... 149 Nous avons besoin d’un autre pour rester fidèles à nous-mêmes........................................................ 149 Petit détour par le cinéma........................................ 150 Le compagnonnage selon Eotekum......................... 153 Concrètement, comment faire ?............................... 154 Quelques écueils à éviter.......................................... 155 16. Petite méthode pour développer son courage au quotidien.......................................................... 157 Quatre étapes pour se mettre en mouvement........... 157 189


Les intentions de progrès......................................... 159 L’instant du leadership : la sortie d’Oasis................. 161 Vers le meilleur des modèles.................................... 163 17. Le courage du Christ........................................ 165 Un Dieu qui s’abaisse............................................... 165 Un Dieu qui nous apprend à exprimer nos émotions.......................................................... 167 Un Dieu qui vient à notre rencontre........................ 168 Le leadership de l’amour.......................................... 168 18. Une lecture spirituelle de la méthode d’alignement Eotekum.......................................... 173 Conclusion........................................................... 179 Remerciements..................................................... 185


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9782728937486 Le courage des chefs by Fleurus Editions - Issuu