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au coeur du maquis
Illustrations de
Laura Catalán
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« Nous sommes faits pour une vie héroïque. » Lieutenant Tom Morel
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ROYAUMEUNI
PAYS-BAS
BELGIQUE Pays occupé par l ’Allemagne
Manche
ALLEMAGNE
Paris zone nord
SUISSE Pays neutre
Vichy
Océan Atlantique
Annecy
ITALIE zone sud
ESPAGNE Pays neutre
0
100
Mer Méditerranée
200 km
N
Zone occupée, puis zone Nord à partir de novembre 1942
Région annexée au Reich
Zone non occupée (dite « libre »), puis zone Sud à partir de novembre 1942
Zone d’occupation italienne du 11 novembre 1942 au 8 septembre 1943
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Les lieux de l’histoire 1
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Philippe Bouvettaz Il a presque quinze ans. Élève les jours d’école, berger le reste du temps, il n’a pas les pieds dans le même sabot, ni la langue dans sa poche. Et quand on le provoque, ses poings ne restent pas inertes derrière son dos ! Heureusement pour lui qu’il est aussi astucieux qu’impulsif : quand on part à l’aventure, mieux vaut avoir des ressources pour se tirer d’affaire…
Marie Bouvettaz À douze ans bien sonnés, elle est réfléchie et déterminée. Elle forme un bon binôme avec son frère Philippe et passe le plus clair de son temps en sa compagnie, sauf à l’école, non-mixité oblige. Elle partage sa curiosité, sa franchise, un sens aigu de la justice et un certain appétit pour le risque. Avec ce cocktail bouillonnant dans le cœur, comment rester les bras croisés quand la France subit tant de problèmes ? 10
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Jean Bouvettaz Frère aîné de Philippe et Marie, il a servi dans une section d’éclaireursskieurs, élite des bataillons de chasseurs alpins qui ont défendu la frontière des Alpes en juin 1940. Il est ensuite devenu menuisier. En cet automne 1943, son passé militaire lui est plus que jamais utile : réfractaire au STO, il est entré en résistance et commande un petit maquis dans les environs d’Annecy, sous le pseudonyme de « Saint-Saëns ».
Paul Moreau C’est le cousin germain de Jean, Philippe et Marie. Il a dix-sept ans. Élève dans un pensionnat situé à la frontière suisse, il passe ses vacances à La Balme. Son âge lui permet à présent d’envisager un peu plus d’activités résistantes, mais le lui permettra-t-on ?
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M. Verly, maire de La Balme Si le chant « Maréchal, nous voilà » n’avait pas été composé par quelqu’un d’autre, M. Verly l’aurait sûrement inventé ! Le maire de La Balme, qui en est à son quatrième mandat, professe pour le maréchal Pétain une admiration sans bornes. Ce n’est pas devant lui qu’il faudrait prononcer le mot « Résistance ».
Le père Parnoud C’est le curé de La Balme. Discret, posé, bienveillant envers tous, il ne fait pas officiellement étalage de ses convictions autres que religieuses. Mais il est lié à la Résistance, qui se consolide en Haute-Savoie au cours de cette année 1944.
M. Sernet C’est l’instituteur des garçons de La Balme. Blessé de la Grande Guerre, il se passionne pour son métier et aime instruire les fils de paysans. Après l’armistice, comme l’immense majorité des Français, il a placé toute sa confiance dans le maréchal Pétain et son gouvernement… du moins jusqu’à l’été 1942, où son neveu Gustave a été écarté d’un concours à cause de sa cécité. 12
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Georges et Solange Bouvettaz Les parents de Jean, Philippe et Marie sont éleveurs à La Balme. Ils tiennent leur ferme avec un soin méticuleux, travaillent sans compter leurs heures et ignorent le sens du mot « vacances ». En cette année 1944, les conditions de vie sont rudes, et il devient difficile de vivre correctement des produits de l’exploitation.
Mourguet Camarade de garnison de Jean Bouvettaz pendant la drôle de guerre, cet homme bâti comme une armoire à glace est surnommé « Le Troll » par Philippe. Mais, désormais, il s’est choisi un nom de résistant qui est l’exact contraire de sa carrure physique : « Le Nain ».
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Léon Martin Ami des Bouvettaz, Léon est arrivé à La Balme avec ses parents Manuel et Estela, réfugiés espagnols chassés de leur pays par la guerre civile. Arrêté par la police française parce que communiste, Manuel Martin est mort dans un camp d’internement. Léon est revenu vivre à La Balme pour guérir de la tuberculose tandis que sa mère travaille à Annecy.
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Préambule Cette histoire est un roman. Le village de La Balme-SaintFrançois n’existe pas et ses habitants sont imaginaires, même s’ils présentent plus d’une ressemblance avec des personnages réels des années 1939-1945. Au fil de leurs aventures, mes héros fictifs vont cependant croiser la route de personnages historiques, célèbres ou méconnus. Par exemple, le père Louis Favre a bel et bien existé. Il figure sur la liste des « Justes parmi les nations », honorés pour avoir sauvé des juifs au péril de leur propre vie. Quant aux faits historiques servant de cadre au récit (opérations militaires, chronologie de la guerre, événements politiques, discours radiodiffusés, parution d’articles de presse, etc.), ils sont rigoureusement exacts. Pour en savoir plus sur ces personnages et événements réels, les lecteurs sont invités à lire les « Zooms sur… » en fin d’ouvrage.
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Chapitre 1
ArrestAtion à lA frontière
Paul est tétanisé par les camionnettes grises qui convergent vers lui. Leurs antennes chercheuses tournent pour capter les ondes radio. Il faut monter prévenir l’émetteur clandestin, vite ! Mais l’adolescent a les pieds vissés au sol. Au prix d’un effort surhumain, il parvient à entrer dans le vestibule de l’immeuble. Derrière lui, le ronronnement des moteurs s’amplifie. Les fourgonnettes de radiogoniométrie se garent devant la porte. Il lui reste trois étages à monter… Trop tard. Un cri lui déchire les tympans. Paul se réveille, ahuri. Le paysage défile derrière la vitre, et il prend conscience qu’il se trouve à bord d’un train. La locomotive l’a réveillé en sifflant ! Il revient de Morez, où il a passé quelques jours au chevet de sa mère, atteinte d’une pneumonie. L’état de Colette Chémely était critique ; Paul s’est absenté du Juvénat pour aller la voir. Heureusement, la malade s’est rétablie et, en ce 21 octobre 1943, son fils retourne au pensionnat. Mais sa semaine
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Les enfants de La Balme
à Morez a ravivé de vieux souvenirs et suscité ce cauchemar… Les voyageurs qui partagent le compartiment du jeune homme se lèvent pour rassembler leurs bagages. Paul se frotte les yeux. Il est temps de se secouer : on arrive à Annemasse. Quelques minutes plus tard, le voici sur le quai. Un soldat aboie aux voyageurs l’ordre de préparer leurs papiers pour franchir le cordon de surveillance. Depuis que les Allemands occupent la Haute-Savoie à la place des Italiens, il faut savoir plus que jamais refouler sa contrariété : le visage de Paul n’exprime rien, celui de ses compagnons de voyage non plus. Une double file patiente devant le cordon de soldats, muette et résignée comme des automates à la queue leu leu. La procédure est interminable. Annemasse jouxte la frontière suisse ; aussi les Allemands cherchent-ils à repérer des juifs ou des résistants qui tenteraient le passage. Ils interrogent longuement chaque voyageur. Soudain, un visage dans la file d’à côté capte l’attention de Paul. Il est certain d’avoir déjà vu quelque part cette jolie jeune femme brune accompagnée de trois enfants ! Il se creuse la tête pour essayer de se rappeler où il l’a rencontrée. Quelque chose lui dit que c’était dans les mêmes circonstances, un barrage de vérification de papiers. Oui, ça doit être cela car, dans sa mémoire, elle avait la même expression grave et digne… 18
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Arrestation à la frontière
Au moment où elle tend ses papiers au soldat allemand, Paul se souvient. « Marie-Anne Racine, ce nom vous paraît juif ? » C’était à la gare du Fayet, en dessous de Saint-Gervais. Un milicien l’interrogeait. Elle était restée calme, imperturbable même. Aujourd’hui, elle paraît plus tendue. Mais c’est normal… Qui ne le serait pas face aux Allemands ? – Ces enfants. Leurs papiers ? demande le soldat à la jeune femme après avoir inspecté sa carte d’identité. Tandis que Marie-Anne Racine tend les documents, Paul voit son propre tour arriver. Il doit justifier son identité, son adresse, la raison de son voyage, et n’entend plus ce qui se dit à côté. L’Allemand à qui il a affaire est soupçonneux. Après un interrogatoire désagréable, mais plus bref que celui de sa voisine, Paul doit quitter les lieux. Bonne chance, pense-t-il en jetant un dernier regard à Marie-Anne Racine, qui parlemente toujours, les enfants serrés contre elle. À la sortie de la gare, il a la surprise de reconnaître le père Parnoud attablé au café d’en face, en compagnie d’un confrère. Il se fige, indécis. Peut-il s’approcher, ou le curé de La Balme est-il ici incognito ? Depuis longtemps, Paul et ses cousins Bouvettaz savent que le père Parnoud se mêle de Résistance. Il faut le protéger. Mais le curé de La Balme a aperçu Paul et, d’un geste chaleureux de la main, il l’invite à traverser la place. Paul obéit, content.
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Les enfants de La Balme
– Bonjour, mon petit Paul ! Enfin, petit : façon de parler ! Tu me dépasses d’une tête maintenant. C’est pourquoi je ne vais surtout pas me lever, pour que tu ne le voies pas. Je te présente mon confrère l’abbé Eugène Marquet, qui est curé ici, à Annemasse. Paul rit et serre la main des deux prêtres. – Tu reviens de chez ta mère ? demande le père Parnoud. Georges et Solange m’ont appris qu’elle était malade. Comment va-t-elle ? – Beaucoup mieux, merci. – Deo gratias. Tu as dû être content de la voir. Paul hoche la tête. Entre mère et fils, ce n’est toujours pas la grande tendresse, mais il a craint pour la vie de sa maman et s’est rendu compte qu’il tenait à elle. – Je ne t’offre pas de café, dit le curé de La Balme, faussement navré, en désignant les verres d’eau posés sur la table. Ce liquide transparent est le seul qui ne soit pas rationné. – Il ne manquerait plus que ça, commente le père Marquet en levant les yeux vers la pluie fine qui s’est mise à tomber. Cet automne, on est bien servis ici. – Paul, reprend le père Parnoud, à quelle heure t’attendent les pères du Juvénat ? – Le jeudi après-midi est libre. Il faut seulement que j’arrive pour six heures. – C’est ce que j’espérais. Ça te ferait peur de pédaler un peu sous la pluie ? Enfin, un peu… disons, une heure aller, même chose au retour ? 20
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Arrestation à la frontière
– Au contraire. J’ai besoin de prendre l’air après le voyage en train. – Parfait. J’aimerais te demander un service. L’abbé Fournier, curé de Vers, attend depuis longtemps un missel que je lui avais emprunté. Le pauvre, j’ai abusé de sa patience, mais je cherche toujours le temps d’aller lui rendre visite dans son village perdu… Est-ce que je peux te le confier ? – Évidemment ! – Tu es sûr ? Ça ne t’embête pas ? – Pas du tout. Le curé de La Balme attrape une sacoche posée à ses pieds et en tire un vieux missel à tranche dorée. Une voix s’élève alors sur le seuil du bistrot : – Montrez-moi ce livre. L’accent est allemand, et l’homme surgi de la pénombre de la salle porte un imperméable gris typique des membres de la Gestapo. Sans un mot, le curé de La Balme tend le missel à la main inquisitrice, qui feuillette longuement ses pages jaunies. Le gestapiste fourre même le nez sur la reliure. Il s’attarde sur le nom tracé au crayon sur la page de garde : Claudius Fournier. Puis il rend le livre au père Parnoud et quitte les lieux. Paul et les prêtres regardent s’éloigner la silhouette grise coiffée d’un feutre mou. Comme elle s’accorde bien avec ce temps maussade !
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Quelques minutes plus tard, Paul pédale sur la route de Vers. Le trajet est long, la bicyclette prêtée par le père Marquet est antique, et Paul ne roule pas vite pour ménager sa carcasse rouillée. Il pense au missel emballé dans un chandail au fond de son sac à dos. Ce livre doit avoir de l’importance, et pas seulement pour célébrer la messe. Pourtant, l’homme de la Gestapo n’y a rien vu. Du coup, Paul n’a même pas cherché à le feuilleter par curiosité. Il se contente de le transporter, et la simple idée que cette mission puisse être utile à la France lui donne des ailes. La pluie s’est arrêtée, mais les pneus du vélo aspergent copieusement les mollets de Paul. Lorsqu’il parvient enfin à destination et qu’il descend de sa selle, son pantalon est couvert d’une gangue de boue. Andrabel va être heureux, au Juvé ! Ce mois-ci, c’est lui qui est de corvée de lessive. Il devra frotter comme un diable pour ravoir ce vêtement ! Paul sourit rien que d’y penser. Il n’a pas fait exprès de se mettre dans cet état ; mais il faut savoir savourer les petits plaisirs de l’existence. Il sonne au presbytère, au bord d’un trottoir jonché de feuilles mortes. Presque aussitôt, un prêtre lui ouvre la porte. – Bonjour, jeune homme ! – Bonjour, mon Père. Le père Parnoud, curé de mon village, m’a chargé de vous rendre un missel. Paul adosse sa bicyclette contre le mur et ôte de son épaule les sangles du sac à dos. – Entre ! Entre un instant. 22
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Arrestation à la frontière
– C’est gentil, mais je dois retourner rapidement à Annemasse. Je suis pensionnaire au Juvénat, on m’attend là-bas. – Regarde ton pneu, il est dégonflé. Je vais lui remettre un coup de pompe, tu pédaleras plus vite. Paul proteste encore, mais le curé de Vers est obstiné ! – C’est l’affaire d’une minute. Fais entrer ta bécane dans la remise. Paul pousse le vélo jusqu’à la porte désignée. L’abbé Fournier y pénètre aussi, attrape une pompe à vélo sur l’établi. – Je vais le faire, dit Paul. – Non, va plutôt déposer ce missel dans mon bureau. Le couloir du presbytère est noyé dans la pénombre, mais une porte entrebâillée donne sur une pièce éclairée par un feu. Paul y découvre une table de travail, deux chaises, un crucifix au mur et, pour égayer la sobriété du lieu, une cheminée où crépite une bonne flambée. La chaleur des flammes est douce pour un voyageur aux jambes trempées… Mais l’adolescent se refuse le droit de s’attarder. Il extirpe le missel de son sac, le dépose sur le bureau et ressort aussitôt. – J’ai quasiment fini ! dit le père Claudius Fournier lorsque son visiteur le rejoint. Encore quelques coups de pompe, et le prêtre revisse le bouchon de la valve avant d’observer son travail d’un air satisfait. Paul le remercie et prend congé. Au moment d’empoigner le guidon, il remarque un détail qui l’intrigue, 23
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côté gauche. La poignée a changé de forme sous sa paume. Ce n’est qu’après avoir parcouru cent mètres qu’il soulève la main pour voir. La gaine de caoutchouc a tourné d’un centimètre ou deux, comme si on l’avait dévissée et revissée. L’adolescent sourit. Ainsi, le message n’était peut-être pas dans le missel… Il poursuit sa route en pédalant de plus belle. Un moteur ronronne derrière lui : nul besoin de se retourner pour savoir qu’il s’agit d’un camion. Un camion allemand, puisqu’il a de l’essence. Paul serre à droite. Le véhicule bâché le dépasse en le douchant de fange. Paul s’en amuse : Mon pauvre Andrabel ! se dit-il. Les boches sont durs avec toi. Drôle de manière de te remercier alors que ton père collabore si fidèlement avec eux. Quelques instants plus tard, voici Saint-Julien-enGenevois. Le camion qui a doublé Paul est garé sur un bas-côté de la route, à l’entrée du bourg. Cela met le cycliste sur le qui-vive. Un aussi gros camion, dans une aussi petite ville, à proximité de la frontière, ce n’est pas anodin. – Halt ! L’appel brutal fait sursauter Paul ; il freine fort et lève les mains sous la pluie. Un soldat casqué s’approche, enveloppé dans un ciré luisant. Son arme brille malgré le mauvais temps. – Papiere. 24
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Arrestation à la frontière
Le cœur battant, Paul fouille la poche de son manteau, tend sa carte d’identité. Un second soldat rejoint le premier. – Absteigen. Descends. Paul s’exécute. Tandis que le premier Allemand le tient en joue, le deuxième dévisse la selle du vélo, passe la main sous le garde-boue, ôte les poignées du guidon pour palper l’intérieur des tubes. Paul déglutit. Derrière son masque impénétrable, un soulagement sans bornes l’envahit. – Qu’est-ce que tu fais sur cette route ? – Je rentre d’une commission pour mon curé. Il explique le transfert du missel. Les deux visages glabres n’expriment rien. – File. Ne traîne pas. La recommandation est superflue. Comme s’il avait envie de s’attarder à proximité de ces hommes en vert-de-gris ! Parvenu à l’autre extrémité du village, il entend un coup de feu claquer au-delà d’un champ englouti par le brouillard. Des aboiements se déchaînent, puis des cris d’enfants. C’est cela qui glace le sang de Paul ; malgré lui, il s’arrête pour scruter le pré brumeux. La frontière est toute proche. Une patrouille boche a dû surprendre des candidats au passage ! Ce serait du suicide d’aller voir, car les Allemands tirent sans sommation à proximité de la frontière. Paul poursuit sa route à coups de pédales rageurs. Vivement le jour où la France sera libérée ; où la frontière 25
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suisse ne sera plus qu’une ligne sur les cartes de géographie, et non pas un lieu où l’on meurt pour avoir tenté d’échapper à la barbarie. La route décrit un coude. Paul emprunte le tournant, paupières clignant comme des essuie-glaces pour chasser la pluie qui s’est mise à tomber dru. Une bergerie lui apparaît au-delà du virage. Il y a devant elle une vingtaine d’enfants, blottis contre plusieurs adultes. Tous ces malheureux sont encadrés par des Allemands, des chiens, deux motos. Un peu plus loin, une silhouette féminine gît dans l’herbe. Paul ralentit malgré lui. Cela lui donne le temps de distinguer parmi les prisonniers une jeune femme digne et droite qu’il redoute de reconnaître. – Marie-Anne Racine, pense-t-il, effondré. Derrière lui, un vrombissement l’avertit que le camion allemand attaque la courbe à son tour. Paul repart, car s’il se fait surprendre à « traîner », son compte est bon. Trois quarts d’heure plus tard, lorsqu’il sonne au presbytère d’Annemasse, le père Parnoud, qui est resté l’attendre chez son confrère, remarque aussitôt sa mine défaite. – Entre, Paul. Viens te mettre au chaud. Passe-moi la bicyclette. Paul secoue la tête. – Il faut que je reparte au Juvénat. Le père Marquet lui reprend d’autorité le vélo, qu’il installe dans le vestibule, et ferme à clé derrière eux. 26
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Arrestation à la frontière
– Que s’est-il passé ? demande le père Parnoud. Les deux prêtres observent le vélo à la dérobée. Paul secoue la tête. – Pour moi, je n’ai pas eu de problème. Mais à SaintJulien… Il raconte la scène, précise qu’il a cru reconnaître une jeune fille déjà croisée à Saint-Gervais, avance le chiffre de vingt enfants arrêtés. – Peut-être même trente, rectifie-t-il d’un ton las. Ils étaient si nombreux. – Cette jeune fille, puisque tu l’as déjà vue, connais-tu son nom ? demande gravement le père Parnoud. – Si je ne me trompe pas de personne, elle s’appelle… Un silence. Paul a si bien appris à ne jamais citer l’identité des gens ! Son curé lui dit doucement : – À nous, tu peux le dire. – Marie-Anne Racine. Les prêtres échangent un regard consterné. – Je file prévenir, dit le père Marquet. Ils vont forcément être amenés au Pax. – Qu’est-ce que c’est, le Pax ? demande Paul. – Un hôtel que la Gestapo a réquisitionné, répond le père Parnoud. Le curé d’Annemasse ressort avec la bicyclette. – Je te raccompagne au Juvénat, dit le père Parnoud à Paul. – Oh, ce n’est pas…
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Les enfants de La Balme
– Eh si. Il y a des circonstances où il n’est pas bon de rester seul à broyer du noir. – Vous la connaissez ? – Qui ? – Marie-Anne. Il s’attend à ce que le prêtre élude, mais il acquiesce d’un signe de tête. – Vous pensez que… Une main sur la poignée, le prêtre dit : – Oublie, Paul. Tu n’as rien vu. D’accord ? Motus et bouche cousue. Seul le silence pourra les sauver, elle et eux tous. – Je sais, mon Père. Parfois, vous me vexez. Vous me parlez comme à un enfant, alors que j’ai dix-sept ans.
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