Cécile Quiniou
e ll i n a M t n e m e u q r a b em immédiat
Illustration de la couverture : Oriol Vidal Direction : Guillaume Arnaud Direction Êditoriale : Sophie Cluzel Édition : Pauline TrÊmolet Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Axelle Hosten Š Mame, Paris, 2020 57, rue Gaston Tessier, CS 50061, 75 166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2836-1 MDS : 531304 N1 Tous droits rÊservÊs pour tous pays.  Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinÊes à la jeunesse, MODIl�E PAR LA LOI N“ DU MAI w
À ma chère Pollak, pour cette belle aventure ! À Enfants du Mékong, pour leur action extraordinaire auprès des petits d’Asie. À « Father Dan », en remerciement de sa bonté, de sa douceur et de sa bienveillance constante dans les bidonvilles de Manille… À mon amour d’Antoy, en lui souhaitant le vrai bonheur. À ma famille, à mes amis et à mon « petit Bobby », pour la vie !
Partir c'est mourir ? 22 août, dans l’avion
– Puis-je vous servir quelque chose à boire, mademoiselle ? – Un Coca light, s’il vous plaît. Je réponds à l’hôtesse de l’air sans détourner mon regard du hublot. Elle me sort d’un demi-sommeil et je réalise avec désespoir que le cauchemar est toujours bien réel. Je la remercie et engloutis ma cannette d’une traite. – Ne pleure pas, ma Jade chérie, tu verras, nous allons être heureux là-bas. Maman tente de me réconforter avec cette voix compatissante qui a le don de m’exaspérer. – Je ne pleure pas ! C’est le Coca qui me pique les yeux ! Je remets rageusement les écouteurs de mon iPod dans les oreilles. Je ne vois pas comment je pourrais être heureuse loin de ce que j’aime ! J’avais pourtant prié Dieu pour ne plus jamais partir, pour ne plus souffrir… Mais pour la énième fois je pars. Et ça fait mal. « Mesdames et messieurs, nous allons bientôt amorcer notre descente vers Abu Dhabi. Veuillez attacher votre ceinture et relever le dossier de votre fauteuil… » La douce voix du haut-parleur m’arrache à mes pensées mélancoliques. Elle se décline en français, en anglais, puis dans une langue qui doit être de l’arabe puisque c’est dans 9
les Émirats arabes que nous atterrissons maintenant. Cela fait plus de six heures que nous sommes en plein ciel, enfermés dans cet oiseau de malheur aux ailes de fer, et je ne suis pas mécontente de faire enfin escale. Sur l’écran en face de moi, une carte permet de suivre l’avancée du trajet : nous avons déjà survolé l’Europe et le Moyen-Orient. C’est incroyable tout ce chemin parcouru en aussi peu de temps… Je ne suis jamais allée aussi loin, ce n’est pas faute d’avoir déménagé pourtant… Je suis née en Pologne, j’ai appris à marcher en Espagne, puis j’ai fait ma première rentrée à l’école au Maroc… Par chance, je n’ai plus quitté la France depuis mon entrée au collège. Avec maman et Thomas, mon frère cadet âgé de 12 ans, nous allons nous poser pour quelques heures à Abu Dhabi, puis nous embarquerons à bord d’un autre avion vers notre ultime destination : l’Asie du Sud-Est, dans l’archipel des Philippines, à Manille. Je me suis vraiment angoissée en imaginant cette nouvelle vie : nous partons bel et bien à l’autre bout du monde, où nous allons retrouver papa qui y habite déjà depuis deux mois. A priori, nous partons au minimum pour une année : autant dire une éternité ! Papa est un hônôraaaable médecin, internationalement reconnu. C’est pourquoi les pays se l’arrachent. Il vient d’être nommé à Manille pour y prendre la tête de la mission permanente de l’ONU et continuer son œuvre auprès de l’organisation Médecins du monde. Comme d’habitude, nous suivons, sans pouvoir dire quoi que ce soit. Aujourd’hui, c’est le 22 août, et la rentrée scolaire est prévue pour le 15 octobre au lycée français de Manille : ce délai ne sera pas de trop pour m’habituer à ma nouvelle vie dans ce pays inconnu. 10
L’enjeu est de taille car, à la fin de l’année, je passe le bac et, pour ne rien arranger, je suis inscrite en double cursus, français-anglais ! La moitié des matières seront en anglais : littérature, histoire, sans parler de mon option, mathématiques… Ayant déjà redoublé, je ne peux pas me permettre un nouvel échec : la pression est importante. Je vais devoir travailler dur, sans courage ni motivation et avec des cours tout en anglais, ça va être chaud ! Je suis plutôt douée pour les langues, mais de là à faire de la chimie dans la langue de Shakespeare… Il va me falloir une bonne remise à niveau et des cours de soutien ! Si seulement je n’avais pas raté ma seconde, j’aurais pu rester à Paris cette année… J’aurais logé dans une chambre de bonne sous les toits de Paris, celle qui est juste au-dessus de chez ma tante. J’aurais fait du baby-sitting et d’autres petits boulots pour payer mes sorties, ma nourriture et mes habits : j’aurais été libre, plus autonome. J’ai hâte d’être à l’an prochain, mon bac en poche, pour pouvoir étudier l’histoire de l’art à la fac, ou à l’école du Louvre comme en rêve maman… Mais il ne faut pas trop rêver, je n’aurai probablement jamais le concours… Comment mes parents peuvent-ils m’infliger de partir si loin et si longtemps ? Si j’échoue au bac, ce sera quand même un peu de leur faute, ils ne pourront pas me le reprocher ! Il faudrait pourtant que je l’obtienne ce diplôme, ne serait-ce que pour profiter un peu de ma majorité, de mon indépendance, et rentrer en France au plus tôt ! Welcome to the Hotel California Such a lovely place, such a lovely place Such a lovely face…
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Hotel California retentit dans mes oreilles : j’adore ! Mentalement, je suis presque de retour à la maison… J’affiche toujours un sourire satisfait quand j’entends ce tube intersidéral, je me sens indestructible ! Je fouille dans mon sac à la recherche d’un chewinggum. Ma main s’arrête sur une petite enveloppe froissée. Je me souviens que Mouna, ma grand-mère chérie, m’a donné un mot à lire dans l’avion quand nous nous sommes quittées il y a deux semaines. C’est peut-être le moment de le lire. Un peu hésitante, le cœur battant, je déchire l’enveloppe. L’émotion me pique déjà les yeux. Saint-Roman-les-Melles, ce 10 août Ma Jade chérie, mon petit ange, Je t’écris ce petit mot avant le grand départ. Si tu le lis, tu dois déjà être en train de survoler le monde vers un inconnu qui te fait peur. Certainement regrettes-tu déjà ton amie Amélie et peut-être même cet « obligeant » Henri, dont le nom t’a échappé à plus d’une reprise cet été… Je voudrais que tu saches que nous sommes, Bon Pap’ et moi, toujours à tes côtés malgré la distance qui va bientôt nous séparer. Je sais que tu es très malheureuse de nous quitter, nous et tes amis, ainsi que ton pays. Tu es très en colère contre ton papa et tu te sens seule, peut-être même un peu trahie par ceux qui précisément t’aiment plus que tout au monde, tes parents, simplement parce qu’ils ne font pas ce que toi tu juges le mieux pour toi. Je le comprends. Mais je t’en supplie, ne te morfonds pas et ne doute jamais que « c’est toujours le meilleur qui se fait ». C’est une grande chance pour toi de pouvoir découvrir un nouveau pays en famille. 12
Bon Pap’ et moi nous te portons dans notre cœur et jamais, au grand jamais, nos pensées et prières ne t’abandonneront ! Nous t’aimons tendrement et sommes vraiment fiers de la belle jeune fille que tu es. Notre seul désir maintenant est que tu sois heureuse ! Nous savons que tu auras la force de toujours espérer et d’avancer. Nous avons confiance. Tu ne seras jamais seule ! Prends soin de toi, de ton frère, et aime tes parents car ils t’aiment énormément… Envole-toi sereinement, mon trésor, et à très bientôt en France, aux Philippines ou ailleurs ! Je t’aime de tout mon cœur et Bon Pap’ aussi ! Nous prions pour toi, quotidiennement et avec toute la ferveur possible. Ta Mouna Je ne peux m’empêcher de laisser couler une larme, et cette fois-ci le Coca n’y est pour rien. Ma Mouna… Elle me connaît si bien ! Elle a même repéré mon affection pour Henri… Lui et moi sommes… un peu… in love, comme dirait maman ! Sans nous l’être jamais vraiment avoué, nous sommes très attachés l’un à l’autre… Je regrette de n’avoir pas eu le courage de lui parler de mes sentiments avant de partir : maintenant, séparés par onze mille kilomètres, ça va être plus compliqué de communiquer… Conseillère bienveillante, Mouna s’est toujours évertuée à me convaincre d’être une personne saine et droite : « Quitte à être différente, ma belle, sois-le dans le bon sens et surtout, ne désespère jamais ! » Elle dit aussi qu’en amour les choses bien faites sont forcément belles. Il faut 13
que je m’en souvienne toujours, que je m’en fasse tatouer le cœur. Cette femme extraordinaire, c’est la mère de maman. Avec la même attention maternelle, maman s’adresse toujours à moi avec le ton de celle qui aime et qui sait : « Ma chérie, il faut apprendre à savoir tout quitter tout le temps. La vie réserve souvent des surprises aux hommes : il faut les recevoir comme un cadeau même si cela n’y ressemble pas, car c’est alors le meilleur qui se prépare. Avant tout, mon trésor, il faut avoir confiance. » Maman m’avait glissé ce mot sous la porte de ma chambre alors que nous déménagions encore une fois, cet été-là, depuis le chaud Pays basque jusqu’à ce Versailles royal et rigide… « Docteur papa » était alors muté à Paris pour diriger le pôle des maladies tropicales à l’Hôpital américain de Paris, et ce pour quatre ans. « Merci bonsoir ! » À 12 ans, je n’avais pas vraiment saisi le message. Il m’avait été impossible, à l’époque, de comprendre ce que maman voulait dire. « Apprendre à tout quitter » signifiait pour moi perdre, soit plus simplement mourir. Alors merci, mais non ! Et à bien y réfléchir, je ne suis toujours pas d’accord. J’ai l’impression de mourir un peu loin de mes amis, de mon école, de toute cette vie qui va continuer sans moi. Trop jeune, j’avais refusé ce conseil avec colère : non, je ne voulais pas apprendre à « tout quitter » sans me révolter, je ne voulais rien « perdre », ni « mourir » ! « Mais maman ! Il n’y a que des coincés à Versailles ! » Je les connaissais bien, les Versaillais ! De 8 à 12 ans, j’avais passé mes étés dans les Deux-Sèvres à fréquenter les voisins de Mouna et Bon Pap’ : les « Garinattes de Montalis-Chafford »… de Versailles évidemment, cette 14
dernière particule placée comme la prolongation naturelle d’un nom de famille qui en dit déjà long ! Amélie, ma meilleure amie, venait souvent passer les vacances chez mes grands-parents. Nous nous sommes rencontrées à ma première rentrée au collège en France. J’étais angoissée à l’idée de changer de nouveau d’école et de ne connaître personne, mais j’ai rencontré Amélie. Elle m’a tout de suite prise sous son aile et, depuis, nous ne nous sommes plus quittées. Même lorsque j’ai dû suivre papa aux quatre coins du pays, nous sommes restées en contact et avons passé tous nos étés ensemble, en compagnie de Mouna et de Bon Pap’ – et de leurs voisins versaillais. Pour nous moquer gentiment d’eux, nous les appelions les « Verchââillais », en exagérant l’accent emprunté et chuintant de Marie-Catherine Garinattes de Montalis-Chafford, mère de famille remarquable mais avec des goûts vestimentaires qui nous faisaient souvent pouffer de rire : avec Amélie, nous étions persuadées qu’elle achetait ses jupes-culottes chez Mondial Moquette… Et pourtant, nos deux familles, bien différentes en apparence, étaient assez proches sur l’essentiel. Nous étions tous animés par une foi profonde, et partagions les valeurs qui en découlent. Nous nous donnions sincèrement et religieusement « la paix du Christ », chaque dimanche de vacances à la messe. Le reste, finalement, n’appartenait qu’à chacun d’entre nous. Pourtant, il avait beau y en avoir de tous les âges, je ne me suis jamais vraiment bien entendue avec les huit enfants de Marie-Catherine. À l’exception de Gaspard, le troisième de la famille. C’était un garçon mystérieux, drôle, très créatif et courageux, avec qui j’ai passé de très bons moments. D’ailleurs, je ne l’ai jamais considéré comme un Garinattes tant il était différent d’eux et libre. Malgré ses 15
trois années de plus que moi, Gaspard me traitait toujours comme son égale. Grand, la peau claire, des cheveux épais et bruns qui contrastaient avec ses yeux verts qui regardaient toujours bien en face, il était vraiment sympathique quand j’y repense. Je le reverrais avec plaisir. Je me souviens du jour où nous avions cueilli en cachette toutes les poires du jardin de Bon Pap’, celles qu’il cultivait avec tant de soin. Nous avions tout saccagé et Gaspard s’était dénoncé tout seul pour que je ne me fasse pas trop gronder… J’avoue que s’il n’avait pas été de cette famille-là, j’en aurais certainement rêvé comme d’un prince très charmant. Et puis un jour, les Garinattes de Montalis-Chafford de Versailles ont déménagé à Chicago, aux États-Unis, et nous ne nous sommes jamais revus. That’s life, right ? Je ne sais pas ce qu’est devenu Gaspard. Quel métier et quel chemin a-t-il bien pu choisir ? Mince ! Mon iPod, plus de batterie ! Je sors de mes rêveries, agacée, retire mes écouteurs et me joins, maussade, à la conversation voisine : – Il y a combien d’îles aux Philippines, maman ? questionne Thomas. – Plus de sept mille, mon trésor, c’est le plus grand archipel du monde. Sur ces îles, il y a des montagnes verdoyantes, des rizières où l’on cultive le riz, des volcans encore actifs, des lagons secrets, des criques paradisiaques et des plages somptueuses où nous irons passer vos vacances scolaires. – C’est vrai ? Mais c’est trop bien ça ! Thomas est surexcité à l’idée – que je trouve puérile – de parader sur les plages ensoleillées dans son nouveau 16
bermuda de surfeur, et avec, bien sûr, ses lunettes d’aviateur rapportées par papa lors de son dernier voyage en Chine. Il est inconscient de ce qui nous attend vraiment. Thomas a 12 ans, « bientôt 13 », comme il dit. Je ne peux m’empêcher de le trouver niais. Comment peut-il dire que ce voyage est merveilleux alors que nous quittons tout ce que nous aimons ? Il m’énerve ! Je le trouve hypocrite et idiot. Ce n’est pas mon frère, c’est impossible ! – Et c’est aussi « trop bien » de tout quitter pour se retrouver dans une ville misérable, polluée, sale et dangereuse, dans une ville du bout du monde où la moitié de la population habite dans des bidonvilles ? Je me suis un peu renseignée sur la ville de Manille avant de partir. Cette ville, c’est l’enfer. Tentaculaire et grouillante, Manille is big ! Elle fait presque dix fois la taille de Paris ! Elle se compose de dix-sept villes différentes, avec quinze à vingt millions d’habitants ! Quand j’imagine qu’à Paris il n’y en a même pas trois millions… Sur Internet, des articles disent que « 40 % de ces millions d’habitants vivent dans l’un des cinq cents bidonvilles de la ville ». Ça fait peur ! Sur certains blogs, des voyageurs décrivent un bidonville comme « un amas plus ou moins vaste d’habitats précaires et sales où la misère est concentrée et où les rats et les cafards fourmillent ». En fait, le mot « bidonville » désigne littéralement des « maisons en bidons », constituées de matériaux de récupération (cartons, plastiques, bâches et tôles, ou je ne sais quoi d’autre), où les gens pauvres vivent entassés comme des bêtes, au milieu de poubelles. C’est gore, tout simplement. Et nous allons habiter près de tout cela ? 17
Thomas se défend et me scande : « T’es super-naze, Jazz ! » « Naze » est le mot actuel préféré de mon poète de frère. Il apprécie la finesse de la rime. Un talent pareil, c’est affligeant. Il me nargue bassement ce chihuahua ! Quand il fait cela, il me rappelle étrangement cette race de chien « inutile, couineur, rachitique, bête et agressif ». Je manque de sauter à la gorge de Thom pour le faire taire. Je vais l’é-cra-bou… – Stop ! Ça suffit, les enfants ! Calmez-vous tout de suite et attachez vos ceintures, nous allons atterrir ! s’interpose maman. L’hôtesse de l’air la remercie d’un sourire soulagé, elle n’avait visiblement pas osé intervenir au milieu du pugilat qui se préparait. J’obéis, rageuse, et ne dis plus un mot jusqu’à ce que les roues de l’avion raclent le sol brûlant du tarmac d’Abu Dhabi. Il est 11 heures du matin heure locale et il fait cinquante-deux degrés à l’extérieur. Le dépaysement promet d’être brutal. – C’est quoi des bidonvilles, m’man ? demande discrètement Thomas, un brin inquiété par mon exposé. Gagné ! Il est inquiet ! Maman lui répond furtivement qu’ils en reparleront plus tard. Pour l’heure, nous devons nous préparer à sortir de l’avion. Nous récupérons nos affaires, sortons du Boeing et nous précipitons dans les toilettes de l’aéroport pour nous rafraîchir. Nous n’avons emporté ni collants, ni chaussettes, ni chauds manteaux pour l’hiver : il n’y a pas d’hiver aux Philippines. À présent, nous n’avons besoin que de teeshirts, de shorts et de tongs pour éviter de succomber aux fortes et continuelles chaleurs de ce pays de l’hémisphère Sud.
Une rencontre providentielle 23 août, Abu Dhabi
Avec Thomas et maman, nous restons deux heures à Abu Dhabi avant de repartir. Le temps de déjeuner local, de flâner dans les boutiques et de nous dégourdir les jambes, avant la petite dizaine d’heures de vol qui nous attend. C’est aussi l’occasion pour moi de m’isoler un peu. Je suis déprimée, j’ai tellement envie de pleurer… – Maman, je vais m’asseoir dans le hall central près des portes en vous attendant, on s’y retrouve plus tard ? Maman acquiesce, nous nous retrouverons à 15 heures pour l’embarquement. Je m’installe sur l’un des tabourets qui font face à la baie vitrée donnant sur les pistes. J’observe, perdue dans mes pensées maussades, le bal des avions qui atterrissent, se déplacent au sol ou décollent. Il y en a un au loin qui arbore sans vergogne le logo d’Air France. Il doit certainement repartir pour Paris. Je le prendrais bien, discrètement, sans prévenir… Autour de moi, l’ambiance est particulière : tout est différent. Les femmes d’ici sont toutes voilées, habillées de noir des pieds à la tête. Rien n’est visible de leur visage excepté leurs yeux, dont le regard est d’autant plus perçant et expressif. Leurs pas feutrés, lents et fluides contrastent avec ceux des touristes stressés qui courent de gauche à 19
droite à la recherche de leur porte d’embarquement ou de leurs enfants égarés. Les hommes arabes portent de longues tuniques blanches, d’imposantes barbes, et leurs cheveux sont recouverts d’épais turbans. Je ne comprends pas un mot de la langue qu’ils parlent mais je l’écoute comme une nouvelle musique. J’ai l’impression étrange d’être dans un conte des Mille et Une Nuits. Avec un peu de chance, je pourrai peut-être croiser Ali Baba aux toilettes ? – Bonjour, est-ce que la place est libre ? La jeune fille qui désigne le fauteuil voisin du mien est à bout de souffle et a les yeux humides. Elle parle français avec un accent. – Oui, oui, bien sûr ! Je me décale un peu en rassemblant mes affaires éparpillées. Elle est extrêmement belle, avec de longs cheveux bruns ondulés et des yeux noirs brillants. Elle ressemble à Jasmine dans Aladin. Elle a le même air doux et agréable. En l’observant à la dérobée, j’ai cru voir couler une larme. J’aimerais bien l’aider, mais je n’ose pas. Allez, réfléchis, Jade, de quoi aurais-tu besoin si tu pleurais comme ça ? Je lui tends un mouchoir avec un sourire gêné qui se veut réconfortant. – Merci… Merci beaucoup. La sonnerie de son téléphone l’arrache à ses larmes. Elle se lève et récupère son sac, murmure de nouveau un vague merci et s’en va téléphoner plus loin. « Les passagers du vol GA335 à destination de Manille sont attendus pour l’embarquement, porte F. » Déjà ?! Je n’ai pas vu le temps passer : je saute de mon siège et retrouve maman et Thomas dans le hall. Nous 20
embarquons à bord d’un Boeing rutilant, visiblement neuf. Les hôtesses, coiffées d’un petit chapeau à voilette, nous montrent nos places. Thomas et maman sont placés de l’autre côté de l’allée. Je vais être seule, tant mieux. J’avance dans la cabine et, au moment de m’asseoir, je reconnais la personne à côté de moi : la jeune fille qui pleurait. Nous nous regardons, un peu étonnées. Elle semble gênée de me retrouver ici. – Tu vas à Manille, toi aussi ? – Oui ! Je m’installe et me présente carrément : – Je m’appelle Jade, je suis française et j’ai presque 18 ans. Et toi ? – Moi, c’est Debjani. Je suis indienne mais j’ai vécu en France avec ma mère. J’ai 21 ans. Je comprends pourquoi Debjani parle avec un accent si charmant. Le contact passe bien et nous entamons une longue discussion. Debjani voyage seule. Ce sont des amis de ses parents qui l’ont hébergée ces trois derniers mois de l’année scolaire et qui l’ont amenée à l’aéroport. Sa maman viendra la chercher à l’arrivée. Debjani va à Manille pour faire une école de stylisme. La classe ! Je suis épatée, et même un peu envieuse de sa liberté et de son indépendance… Son histoire est plus compliquée que la mienne. Elle n’a plus son père, qui est mort dans un accident d’avion alors qu’elle n’avait que 10 ans. C’était un grand reporter photographe, il avait choisi le risque et l’aventure. Elle a quitté l’Inde à 16 ans et a vécu en Allemagne durant deux ans. Par la suite, sa mère et elle sont venues vivre en France. Après avoir travaillé pour les plus grandes enseignes de vêtements 21
de la place de Paris, sa mère, créatrice de mode, vient de lancer sa propre marque de prêt-à-porter aux Philippines : « Girls Are Glams ». La mère de Debjani est surtout la dessinatrice de la dernière ligne printemps-été et des jeans Zawa, qui m’ont fait tant lutter pour fermer ma valise ! Debjani est passionnante, intelligente et cultivée. Elle a les yeux qui brillent quand elle parle de son pays natal, elle y semble aussi attachée qu’à la France. En Inde, elle a connu les fameux bidonvilles. Il paraît qu’il y en a beaucoup là-bas et que les contrastes sociaux sont terribles. La vie y est très dure pour certains. Maman m’avait prêté La Cité de la joie l’été dernier et, d’après Debjani, la description de l’auteur est très fidèle. Elle m’explique que l’odeur de la misère est omniprésente, que les enfants sont maigres et sales, souvent malades, qu’ils sont partout et qu’ils demandent de l’argent tout le temps. Ce que cette fille me raconte me terrifie. Et si c’était pire à Manille ? – Mais tu sais, il ne faut pas noircir le tableau. C’est très dur mais il y a aussi beaucoup de joie, de vie et de merveilles dans les quartiers pauvres, même si cela paraît difficile à croire. Quand j’habitais à Calcutta 1, notre école nous emmenait faire du bénévolat un après-midi par semaine aux côtés des Missionnaires de la Charité, les sœurs de Mère Teresa. J’ai beaucoup appris au contact des pauvres. Il ne faut pas avoir peur, il y a de la beauté partout où l’on veut bien la voir. – Vraiment ? Et tu faisais quoi ? – Différentes activités : jouer avec les enfants, rendre visite aux familles, animer des prières, faire des pansements… je donnais quelques petits cours, j’encadrais des 1. Ville indienne.
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missions de nettoyage de rues… Il y a plein de choses simples à faire, tu vois… Pour l’heure, j’ai du mal à imaginer. Je lui raconte à mon tour les nombreux déplacements de papa en France et à l’étranger, avec ou sans nous, nos déménagements à répétition et la difficulté de ne jamais pouvoir nous installer durablement quelque part. Elle m’écoute avec beaucoup d’attention, ça me fait du bien. Nous nous taisons un moment. Debjani décide de dormir un peu, mais moi je n’y arrive pas. Pourtant je suis hyperfatiguée. Maman et Thomas, eux, dorment depuis un bon moment, j’aperçois leurs têtes qui se balancent au gré de leur sommeil. Par le hublot je ne vois plus rien car il fait nuit, mais dans l’avion quelque chose m’interpelle soudain : l’ambiance. Elle est très différente de celle de notre précédent vol jusqu’à Abu Dhabi. Le contraste est saisissant. J’étais tellement absorbée par ma discussion avec Debjani que je n’avais pas observé, pas écouté… Les gens parlent une langue aux sonorités nouvelles qui me donnent envie de rire ! Ils rient eux-mêmes beaucoup d’ailleurs. Il y en a aussi qui chantonnent et qui gesticulent drôlement au rythme silencieux de leur lecteur de musique. La joie des passagers est communicative. Il y a beaucoup d’enfants qui jouent, ou qui dorment les uns sur les autres. Ils ont des têtes de petits poussins, ils sont trop mignons ! Il y a de la nourriture qui passe et qui s’échange. Les gens semblent se connaître, c’est étonnant… Quel bruit, on dirait une grande réunion de famille ! Ce sont donc eux, les Philippins, ils rentrent dans leur pays ? Physiquement, ils sont assez bronzés, ont les yeux un peu bridés et d’épais cheveux raides et très noirs, mais ce qui me frappe le plus c’est leur sourire « à mille dents » et la luminosité de leur regard, 23
rieur et coquin, présents sur la plupart des visages. Quelle gaieté ! Ils retournent pourtant dans un pays où il y a tant de misère… Je reste pensive un bon moment mais réussis finalement à m’assoupir. Je fais même un rêve : je suis dans un champ, il ressemble à celui qui jouxte le jardin de mes grands-parents. Je suis assise dans l’herbe et je fixe une silhouette qui approche au loin, masculine et imposante… Je ne discerne pas de qui il s’agit. J’ai beau me concentrer, plisser les yeux, je ne distingue rien. L’allure de la personne qui s’approche m’est pourtant familière ! Elle s’approche encore… Une secousse me réveille, suivie d’une voix grésillant d’un haut-parleur : « Ladies and gentlemen… » Une hôtesse annonce au micro, en anglais puis dans une langue inconnue qui doit être la langue philippine, que l’avion va traverser une zone imprévue de turbulences. Un léger tremblement de l’appareil m’arrache définitivement à mon songe, je regarde autour de moi et me pétrifie peu à peu à la vue du nombre incroyable de voyageurs qui font leur signe de croix, comme si le malheur frappait d’un coup. Perturbée, je me signe n’importe comment… Au nom du Fils, de l’Esprit, du Père et de la Vierge Marie, amen… Je veux me protéger, mais de quoi ?! Debjani, Thomas et maman se réveillent à leur tour. Maman se retourne au-dessus de son fauteuil, le regard tout aussi inquiet. – Que se passe-t-il ? me demande-t-elle encore tout ensommeillée. Une vague d’angoisse et de stress traverse les voyageurs. L’ambiance est soudainement plombée, les gens sont figés. Serait-ce les prémices d’un crash aérien ?! 24
Les hôtesses tentent de nous calmer avec des messages au micro, qui ne parviennent pas à nous rassurer. L’avion recommence à trembler de toute part dans un bruit de tôle froissée, et les estomacs se retournent comme dans un train de montagnes russes quand il amorce sa plus grande descente… – Non, non… Maman ! Accrochée à ma ceinture, rivée à mon fauteuil, je n’arrive pas à voir comment réagissent Thomas et maman, mais leur silence en dit long… Debjani se tient sereinement, les bras sur les accoudoirs de son fauteuil, les yeux fermés, raide mais étonnamment calme… Je lui saisis la main pour me réconforter et essaie de prier avec autant de foi que je le peux. « La foi vous sauvera », m’avait-on appris… Je vous salue, notre Père, qui êtes aux cieux… le Seigneur plein de grâces est avec nous… Des voyants rouges clignotent ainsi que les néons de la cabine, une alarme stridente résonne sur fond de gémissements terrifiés de quelques passagers. L’avion tremble de plus belle, je suis ballottée comme une feuille dans une tornade. Le bruit métallique et grinçant couvre les cris et les pleurs, et je sens mon sang se glacer. Tout se bouscule dans ma tête, il y a tellement de choses que je veux vivre encore, tellement de gens que je veux revoir… Je ne veux pas mourir ! Que votre volonté soit faite… À ces mots, j’arrête net ma prière. Et si sa volonté était que nous ne survivions pas ? Je perds confiance, je cède à la panique… L’avion semble soudain chuter dans le vide, puis il arrête sa course dans un choc qui me fait décoller de mon siège quelques secondes malgré ma ceinture. La lumière a sauté. Sonnée, je n’y vois plus rien… Un silence de mort a succédé aux vibrations. 25
Sommes-nous encore en vie ? Je rouvre les yeux, complètement crispée. Il n’y a plus un bruit, plus un mouvement. Sommes-nous… ? Je regarde autour de moi : c’est le noir total. Je me pince. Aïe ! Si je ressens la douleur c’est que je vis… La lumière clignote faiblement, puis se rallume. Je regarde ma montre : quatre minutes seulement se sont écoulées… Quatre minutes où nous avons tous imaginé que le pire arrivait. « Ladies and gentlemen… » Une hôtesse, la voix tremblotante dans laquelle pointe le soulagement, reprend la parole pour nous signifier que la zone à risque est dépassée et que notre avion continue sa traversée vers Manille en toute sécurité. Un soupir général de soulagement s’élève dans la cabine. Nous applaudissons, rions nerveusement, certains chantent ce qui ressemble à des louanges. Beaucoup s’embrassent et se serrent en se rassurant. Les jambes en coton, je quitte mon fauteuil et titube pour rejoindre Thomas et maman. – Ça va, mon ange, ma Jade ? demande maman. Thomas a la tête encore cachée derrière son épaule. – Oui, maman, ça va, mais j’ai eu tellement peur… Je… je t’aime ! Fébrile, je me penche pour l’embrasser ainsi que Thomas. Je ne peux m’empêcher de les serrer très fort. Si on avait dû tous mourir… Sans que je puisse leur dire cela une dernière fois… Le calme se réinstalle peu à peu au sein de la cabine et les hôtesses nous distribuent des collations pour nous requinquer. Je regagne ma place, Debjani a toujours un air aussi serein. 26
– Comment as-tu fait pour garder ton calme ? Moi, j’ai vraiment paniqué ! Elle ne me répond pas franchement mais me sourit mystérieusement. Le voyage reprend son cours et nous nous détendons. C’est étrange, je suis presque heureuse d’arriver à Manille. Après ce que nous venons de traverser, je me dis qu’au fond tout est relatif… Moi qui croyais que partir c’était presque mourir, j’avais peut-être exagéré. Je décide, à l’occasion de cette réflexion, de terminer mon Notre Père confus et lâchement abandonné tout à l’heure. Oui, j’ai eu peur de mourir et j’ai laissé l’angoisse m’envahir… Je remercie le ciel d’avoir toujours les pieds sur terre, même si pour l’instant ils sont encore dans l’avion. J’aurais dû garder confiance, c’est stupide. Il reste une bonne heure de vol avant d’atterrir à Manille : je reste religieusement silencieuse et médite. Je repense au rêve que j’ai fait tout à l’heure : qui pouvait bien être cette personne au bout du champ ?