Voulons-nous (sĂŠrieusement)
changer le monde ?
BERTRAND BADRÉ avec la collaboration de Vincent de Féligonde
Voulons-nous (sérieusement)
changer le monde ? Préface d’Erik Orsenna de l’Académie française
Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Vincent Morch Direction artistique : Armelle Riva Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Dubourg Mise en pages : Text’Oh (Dole) © Mame, Paris, 2020 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2810-1 MDS : MM28101 Tous droits réservés pour tous pays.
PRÉFACE
Confinement covidien aidant, beaucoup de gens ont passé leur printemps 2020 à écrire et à réfléchir, les deux activités n’étant pas forcément liées. Voilà pourquoi la « vague » la plus certaine de l’automne est celle des livres. Des livres de deux catégories. La première explore l’intime : « Je vais vous raconter comment j’ai vécu ces semaines d’angoisses. » Si le talent n’est pas là, qui seul permet de faire du singulier un universel, ces chroniques n’ont pas d’intérêt. Notre temps étant compté, passons outre. La deuxième catégorie d’ouvrages post-Covid, la seule qui pour moi importe, est celle qui répond à l’injonction attribuée à Churchill : « Ne gâchons pas une bonne crise. » Il se trouve qu’ambassadeur de l’Institut Pasteur, passionné par les recherches menées dans 26 pays, je travaille depuis 5 ans sur les relations entre les animaux et les humains. Ayant publié une Géopolitique des moustiques, notre pandémie ne m’a guère surpris. Je pensais seulement qu’elle viendrait de ce tigre minuscule, l’albopictus porteur de la dengue. Ce sera pour la prochaine fois.
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Vous comprendrez donc mon besoin urgent de relier cette crise sanitaire majeure avec les autres maladies qui menacent, ou déjà frappent, notre planète. La santé est une. One Health. Comment pourrions-nous aller bien si l’environnement se dégrade ainsi que l’état de nos cousins animaux ? C’est Arnaud Fontanet qui mène ces travaux sur l’unité du vivant et la solidarité, obligée, qui s’en suit. Voilà pourquoi j’ai lu avec passion, et réconfort, le beau texte de Bertrand Badré. Passion, car je comprenais, enfin, les liens entre tous les déséquilibres. Dans le tapis, comme disait Henry James, je voyais paraître la figure entière, le système et sa faille première. Il ne servirait pas de rafistoler, une fois de plus. Il arrive un jour où il faut changer de costume, de système. Et c’est un spécialiste de ce système qui vous l’affirme, celui qui fut l’un de ses responsables, au plus haut niveau : directeur financier du Crédit agricole et de la Société générale, puis directeur général de la Banque mondiale, confrère ou ami, ou les deux, des maîtres du monde. Formidables pages où il passe en revue les « terribles T ». Trump et son imprévisibilité. Twitter et la vie en 140 caractères. T comme Traités commerciaux et leurs effets inégalitaires. T comme technologie et les dominations qui s’ensuivent. T comme trust, la confiance qui s’est partout perdue : confiance envers l’économie, bien sûr, mais aussi envers les politiques et, peut-être pire, les hommes et les femmes de savoir, tous réunis et rejetés car appartenant à... l’élite.
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Préface
Mais à quoi sert de comprendre, si la conclusion de l’intelligence est l’impuissance, le constat qu’il ne nous reste plus qu’à regarder avancer le désastre ? Nous en connaissons tant qui ne savent écrire que des Chronique d’une mort annoncée. Bertrand Badré n’est pas de cette espèce malfaisante. Il décide de quitter les grandes instituions et, en liaison étroite avec tous ceux qui, dans le monde entier, partagent son sentiment d’urgence, il lance en 2017 un fonds d’investissement dont le nom est bien à l’image de son créateur : Blue like an Orange Sustainable Capital. Référence, bien sûr, au poème d’Eluard. « Les mots ne mentent pas. Ils ne vous donnent plus à chanter. » Pour Bertrand Badré, il s’agit de prouver la possibilité et la nécessité annoncées dans son ouvrage précédent : Money honnie. Et si la finance sauvait le monde ? La feuille de route est claire, exposée en douze points. Centrés sur la plus évidente mais la plus exigeante des convictions : il faut remettre au plus vite l’humain, la fraternité au cœur. Dans la ligne d’êtres aussi divers que le pape François et ce formidable P.-D.G. d’une multinationale, Danone, Emmanuel Faber (oh, le joli nom), qui avait un jour interpellé les étudiants d’HEC : « Posez-vous la seule question : qui est mon prochain ? » J’ai deux Bertrand dans ma vie. Et que j’admire autant. Et qui se ressemblent. Et qui sont des alliés – les deux travaillant ensemble. Mon autre Bertrand s’appelle Piccard. Psychiatre, explorateur. J’allais préciser : psychiatre donc explorateur.
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Vous savez qu’il tourna deux fois autour de la Terre, la première en ballon, la deuxième sur Solar Impulse, un avion qui, comme son nom l’indique, n’est alimenté que par l’énergie solaire. Il a créé une fondation pour développer les énergies propres. Car c’est lui aussi un chevalier du possible. Tout cela pour vous dire trois choses : 1) il y a le feu ; 2) tout est encore possible ; 3) pour vous en convaincre (si besoin) et pour vous donner des idées (concrètes), lisez ce livre ! Erik Orsenna, de l’Académie française.
INTRODUCTION
J’ai commencé les réflexions qui font la matière de ce livre depuis longtemps, bien avant le Covid-19. Une grande partie d’entre elles sont en germe depuis la précédente grande crise, en 2008-2009. Avec la certitude de plus en plus forte que nous n’avions pas traité en profondeur et pour de vrai les lignes de fracture de nos modèles économique, financier et social, les failles de ce contrat qui nous unit implicitement avec notre planète et tous ses habitants. À vrai dire, ces réflexions étaient presque achevées en février de cette année alors que l’on commençait juste à parler de confinement et que nous regardions avec surprise et commisération les premières décisions italiennes. Bien entendu, comme la plupart d’entre nous, je n’avais pas vu venir cette crise qui allait frapper le monde aussi rapidement et aussi brutalement. Je ne prévoyais pas la sidération planétaire. Ce choc est sans précédent par sa rapidité et son ampleur. Les ordres de grandeur auxquels nous étions habitués ne sont plus suffisants. Le millier de milliards (trillion en anglais) de dollars ou d’euros est devenu en quelques semaines une unité de mesure banale pour remettre le monde à flot. Le sort de dizaines de millions de personnes
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privées d’emploi du jour au lendemain aux États-Unis a réactualisé les images véhiculées par John Steinbeck dans Les Raisins de la colère. Plus de la moitié de la planète a connu le confinement, près d’un salarié du privé sur deux en France a été placé en chômage partiel et près de 90 % de nos enfants ne se sont plus rendus en classe. Jamais la communauté de destin des habitants de Chennai, de Lagos, Rio, Canberra ou Charleville-Mézières n’avait été aussi palpable. Des milliards d’êtres humains embarqués sur le même bateau, même si ce dernier comprend toujours plusieurs classes. Nous avons vécu et vivons encore une expérience inouïe que quelques jours avant nul n’envisageait, que nul ne pouvait même concevoir. Notre planète à l’arrêt, à la recherche de son souffle. Au sens propre du terme. Entre 2013 et 2016, comme directeur général de la Banque mondiale, j’avais eu à affronter, avec d’autres, l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. J’avais entendu alors Bill Gates alerter sur un risque planétaire et j’avais échangé avec lui sur ce qu’une assurance sur le risque pandémique pouvait signifier. Dans mes interventions en faveur d’une meilleure coordination mondiale, je mentionnais régulièrement le « risque pandémique », comme le « risque climatique » ou le « risque cyber ». Mais j’avoue que j’étais persuadé que la matérialisation de ce risque n’était pas pour tout de suite… En revanche, je n’ai cessé depuis 2008 de penser à « la crise » qui viendrait nous tester et tester nos faiblesses restées non traitées depuis cette date. L’idée de notre incapacité à y faire face m’a hanté chaque jour et chaque nuit pendant
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ces douze ans. Combien de fois ai-je raconté le miracle de 2008-2009 – celui qui vit les dirigeants de la planète, dos au mur, s’unir et faire face ensemble à la crise qui menaçait de tout emporter – et celui de son improbable répétition si cela devait recommencer ? Combien de fois ai-je essayé d’anticiper le film, pour voir si son scénario pouvait être amélioré ? Je refusais même de penser que je le verrais aussi rapidement rejoué. Je me souviens ainsi d’une table ronde organisée en petit comité, le 11 février 2020, autour de mon amie Kristalina Georgieva, qui a succédé à Christine Lagarde à la tête du Fonds monétaire international (FMI), pour voir comment cette institution multilatérale pouvait s’engager davantage dans la lutte contre le changement climatique. J’ai commencé mon intervention en insistant sur l’urgence absolue d’agir, en soulignant que les actions entreprises pouvaient à tout moment être balayées par une autre crise, dont l’urgence pourrait réduire à néant les engagements pris en 2015 à la COP21, à Paris. Kristalina a repris cette remarque en conclusion de la matinée, avec une voix qui trahissait sa propre inquiétude. Pour l’anecdote, le déjeuner Climat prévu début mars avec les équipes du FMI a été reporté. Puis annulé. Une crise renverse naturellement l’ordre des priorités. Au fil des années, je n’ai cessé de dire que nous n’avions pas « fini le travail » après la crise financière. Et plaidé, notamment dans mon dernier livre, pour que nous adaptions notre modèle au développement durable et à la lutte contre les inégalités. Et je n’ai cessé de m’interroger sur la
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méthode à suivre en temps de paix pour changer les règles, puisque nous n’avions pas « profité » de la dernière crise pour faire ce travail de fond difficile – et, à bien des égards, désagréable. Je n’imaginais pas que, de manière aussi tragique, nous aurions une seconde chance. Dans le titre originel de cet ouvrage, je m’interrogeais : « Sommes-nous sérieux ? » La substance des pages qui suivent n’a pas changé, mais le titre a évolué. Il est devenu : Voulons-nous (sérieusement) changer le monde ? Le message devient plus simple : ne gâchons pas l’occasion donnée par cette crise comme nous l’avons fait avec la précédente. C’est maintenant que nous pouvons remettre le « système » au service de la planète et de ses habitants. C’était vrai avant, ça l’est encore plus après, alors que chacun a pu ressentir au plus profond de lui-même notre commune destinée et notre immense fragilité. Ne payons pas deux fois un prix immense : celui de la guerre, puis celui d’une paix ratée. Mais parler de paix, est-ce bien aussi parler de changer le monde ? Un armistice, quand le bruit des combats cesse et quand la vie reprend, est après tout une perspective attirante. Redonner des moyens accrus à la santé, procéder à quelques ajustements de politiques publiques et, surtout, relancer très vite la machine… voilà un programme réaliste. Reconnaissons que ce scénario a une forte probabilité de devenir notre réalité. Mais ce serait s’exposer au risque de nous diriger en somnambules vers une autre crise : pandémique, climatique, cyber ou sociale. Après les trillions, peut-
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être faudra-t-il alors nous familiariser avec les quadrillions. Je ne trouve cette p erspective ni sage ni souhaitable. Et c’est pourquoi je souhaite avec vous m’interroger aujourd’hui sur la révolution nécessaire. Un « travers français », me suis-je souvent entendu dire par mes interlocuteurs à travers le monde : « Vous, Français, avez le culte de la révolution et de la table rase… mais le monde ne vous attend pas pour évoluer. » Nous voyons pourtant bien que nous sommes à un moment un peu particulier de notre histoire collective. Peu avant la crise du coronavirus, nous étions revenus à une situation où nous aurions été heureux d’être en 2008-2009. Si alors, au milieu de la crise financière, quelqu’un nous avait dit : « Dans dix ans, vous en serez là », nous aurions tous signé. Quelques jours avant le confinement dû au coronavirus, le chômage était au plus bas dans de nombreux pays, y compris en France, la croissance, même ralentie, paraissait assurée, et les marchés étaient au plus haut. Et pourtant, il y a quelques mois, nous étions déjà anxieux, incertains, confrontés certains jours à une forme de vertige. Alors même que tout paraissait possible sur le plan technologique et que le monde de la finance semblait revenu sur de bons rails, nous nous demandions déjà : « Tout va-t-il aussi bien que cela ? » Car ce moment était aussi celui qui voyait les inégalités se creuser, le moment où les jeunes, et pas seulement Greta Thunberg, venaient nous rappeler jour après jour que nous n’avions pas pris soin de « leur » planète. Et qu’il était temps
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de changer de modèle. Le moment où nous découvrions un mot comme « collapsologie ». Le moment où, finalement, nous flottions dans une espèce d’hésitation permanente face à cette interrogation : « Notre verre est-il finalement à moitié plein ou à moitié vide ? » La crise du Covid-19 a été un rappel à l’ordre. Le verre était plutôt à moitié vide ! Elle a mis le doigt sur notre difficulté à agir, quand bien même nous savons ce qu’il faut faire : même si nous connaissons les bénéfices futurs, nous nous focalisons plus naturellement sur les coûts immédiats. C’est le cas par exemple avec la crise climatique. Nous avons souvent l’idée que, finalement, les choses ne dépendent pas de nous. Ou qu’elles nous dépassent. Je fais partie de ces générations à qui l’on disait : « Il faut fermer le robinet quand on se brosse les dents ; il faut éteindre la lumière quand on quitte une pièce. » C’est juste : si plusieurs milliards de personnes – tout au moins celles qui ont accès à l’eau et à l’électricité – prennent l’habitude de fermer le robinet ou d’éteindre la lumière, c’est une bonne chose. Et, en même temps, nous sentons confusément que la lutte contre le changement climatique ne se résume pas à appuyer sur un interrupteur. Cela nécessite des changements beaucoup plus profonds. Ce qui fait que nous pouvons avoir la tentation de dire : « Mais pourquoi dois-je m’astreindre à le faire, puisque je ne pèse rien ? » Sans doute est-ce une des explications au fait que le mouvement des Gilets jaunes a mobilisé les foules comme une traînée de poudre à l’automne 2018 : le sentiment d’être puni
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par la hausse de la fiscalité écologique. Habitant souvent en zone périurbaine ou dans des petites villes sans transports en commun, beaucoup d’employés, d’ouvriers ou d’indépendants n’ont souvent pas d’autre solution que leur voiture individuelle pour se déplacer. Et c’est vrai : ce n’est pas en augmentant le prix de l’essence ou du gasoil pour les pousser à moins circuler qu’on va réellement permettre à la planète de dévier de sa trajectoire de réchauffement. La solution est plutôt à trouver en Chine ou en Inde, qui continuent de mettre en chantier des centrales à charbon. Alors même que nous pressentons l’importance de ces questions et l’urgence de leur apporter une réponse, cette anxiété et cette incertitude se développent dans un contexte de bouleversement de notre rapport à l’information, mais aussi à la vérité : nous ne savons plus très bien que croire et à qui faire confiance. Et la crise du Covid-19 n’a pas forcément réhabilité notre relation à la science, quand on regarde les débats parfois extravagants qui se sont développés, par exemple en France, autour de l’utilisation, par le professeur Didier Raoult, de l’Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille (IHU), de l’hydroxychloroquine pour soigner les malades. Cette combinaison de sentiment d’urgence, de nécessité d’agir et de paralysie – parce qu’on ne sait plus comment faire – est improductive. Les gouvernements sont perplexes quant à la manière d’emmener leur population. L’« illibéralisme », comme les différentes formes d’autoritarisme,
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sont considérés comme des alternatives sérieuses aux vieux modèles de nos sociétés démocratiques. La crise a permis à certains de renforcer leur emprise au moment même où étaient pourtant relancés les débats sur la vie privée, avec le développement des applications de traçages du Covid-19 ou les interrogations sur la qualité de l’information, voire avec la tentative avortée du gouvernement français de sélectionner la « bonne » presse. Sans compter les polémiques incessantes lancées par Donald Trump contre l’« État profond » et les journalistes. Nous nous retrouvons dans une situation proche de celle qu’avait décrite Charles Dickens, à l’époque de la Révolution française, dans son Conte des deux cités : « C’était la meilleure des époques, c’était la pire des époques, c’était l’âge de la sagesse, c’était l’âge de la folie, c’était l’époque de la foi, c’était l’époque de l’incrédulité. » Ces profondes résistances qui nous traversent, et transpercent de part en part nos sociétés, sur toute la planète, nous font dire certains matins : « Ça ne va pas si mal », ou : « Ça pourrait être pire. Ne changeons pas trop les choses. » Et d’autres, au contraire : « Mon Dieu, où va-t-on ? » Au-delà, nous avons pris avec la crise une conscience plus aiguë encore des tensions sociales accumulées depuis des années dans nombre de pays. Nous l’avons peut-être oublié avec le confinement, mais quelques mois avant celui-ci, le monde était secoué par des manifestations sans précédents en France, au Chili, en Inde ou au Liban. Au point que nous
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pourrions évoquer les ruptures qui se sont manifestées dans cet autre grand moment de bouleversement que fut la fin de l’Empire romain. La chute d’un ordre installé, qui paraissait éternel et refusait l’idée, comme ses prédécesseurs et ses successeurs, que les civilisations puissent être mortelles. La chute d’un ordre fondé sur les esclaves dominés à l’intérieur et les Barbares repoussés à l’extérieur. Marguerite Yourcenar, dans son livre Les Mémoires d’Hadrien, fait ainsi s’interroger le vieil empereur : « Je sais que la chute de Rome va arriver. Comment puis-je la retarder ? Comment puis-je retarder ce moment où les Barbares au-dehors et les esclaves au-dedans se rueront sur un monde qu’on demande de respecter de loin ou de servir d’en bas ? » Son interrogation fait écho à l’une des questions fondamentales du xxie siècle : celle des inégalités au sein des pays et entre eux, redevenue plus visible encore avec la crise sanitaire. La montée régulière et rapide du nombre des réfugiés et déplacés à l’intérieur de leur pays, probablement exacerbée demain avec les victimes du changement climatique, est un signal clair en matière d’inégalités internationales. Ils étaient près de 80 millions à la mi-2020, selon le HautCommissariat aux réfugiés des Nations unies – plus d’un humain sur cent : nous sommes à un niveau record. Leur nombre a augmenté de 9 millions en un an et a doublé depuis 2010. Selon le Programme alimentaire mondial, une autre agence de l’ONU, l’impact économique du Covid-19 pourrait conduire à un doublement du nombre de personnes
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c onfrontées à l’insécurité alimentaire aiguë, qui atteindrait près de 300 millions dès 2020. Ce qui pourrait remettre des dizaines de millions de personnes sur les routes de l’exil. Est-il concevable de vouloir les bloquer en déployant notre marine en Méditerranée ou en élevant un mur comme Donald Trump au sud des États-Unis ? Pourrons-nous contenir en dehors de nos frontières ceux que Yourcenar, à la suite des Grecs et des Romains, appelaient les « Barbares » ? La question se pose aussi en matière d’accroissement des inégalités à l’intérieur de nos sociétés développées. Aux ÉtatsUnis, 35 000 à 40 000 milliards de dollars de valeur boursière ont été créés entre le point bas atteint par la crise de 2008 et le record à la veille de la crise sanitaire de 2020. Ils sont allés pour l’essentiel abonder la fortune des plus riches, tandis que les 30 % les moins favorisés ont vu leurs revenus réels stagner ou diminuer. Et ce sont ces derniers qui, par dizaines de millions, sont allés grossir les cohortes des chômeurs créées par l’arrêt de l’économie en raison du Covid-19. Ils seront aussi ceux qui auront le plus de mal à rebondir. Et, singulièrement, ils appartiennent, aux États-Unis notamment, de manière disproportionnée, aux minorités. La crise, que j’ai vécue confiné dans ce pays ce printemps et cet été, reflète les tensions accumulées depuis des décennies et exacerbées ces dernières années et de nouveau ces derniers mois. Quelle sera leur colère, leur rage, si nous ne faisons pas face à cette situation ? Allons-nous être capables d’apporter une certaine
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sérénité sociale à ceux qui constatent que le système ne leur bénéficie pas autant que durant les années de croissance ? Nous sommes à une époque de transition, une de celles où le monde se réorganise et peut basculer. Il ne faut pas nous cacher la tête dans le sable, mais au contraire regarder et affronter les défis qui se posent à nous. Ce n’est pas un mouvement spontané : quand nous sommes du bon côté du système, nous n’avons guère d’intérêt à agir. Mais la question sociale est au cœur de l’après-crise. Elle ne peut plus être dissimulée ou ignorée, même si elle s’est complexifiée. Les inégalités sont à l’origine d’une exaspération chaque jour plus difficile à gérer dans nos démocraties, où chaque voix pèse le même poids. Si nombre d’entre nous ont le sentiment de ne pas être écoutés et pris en compte, nous allons au-devant de graves conflits. La question environnementale demeure par ailleurs intacte malgré le léger mieux temporaire permis par le confinement de la planète. À quel prix ! À la question du réchauffement climatique se sont ajoutées celles de l’effondrement de la biodiversité, de l’utilisation des terres, des océans… Ces questions doivent être traitées au fond. Nous n’y arriverons pas en faisant l’impasse sur un enjeu fondamental : celui de la « confiance ». Nous vivons en démocratie et en économie de marché. L’une et l’autre fonctionnent correctement quand les citoyens, salariés, consommateurs, épargnants et investisseurs – qui sont les mêmes personnes – font confiance au système. Si nous commençons aujourd’hui
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à remettre en cause la parole des scientifiques et des élus, et, demain, la parole de tout un chacun, dans un rapport confus à la vérité et aux faits, alors nos sociétés, notre vie publique, notre économie vont au-devant de difficultés extrêmement sévères. Il est encore temps de faire face à ces questions, sans dramatiser mais en reconnaissant la nécessité de le faire. Ces défis sont réels à l’échelle de notre pays et, dans la plupart des cas, à l’échelle européenne ou à l’échelle de notre planète. Il ne faut pas avoir peur de commencer, en reconnaissant que le travail sera de longue haleine, et requerra efforts et sacrifices. L’ambition de cet ouvrage est de pouvoir dire : ce que nous avons à surmonter est difficile et demande un changement profond, y compris de chacun de nous. Nous ne pouvons plus nous contenter de cosmétique. C’est à notre portée sans mettre le monde à feu et à sang. Mais il nous faut être sérieux. Ni complaisance ni procrastination, mais audace et détermination. Nous avons beaucoup parlé ces derniers mois de changement, de monde d’après, de renouveau. Ce n’est pas la première fois. Je crois pourtant que parler ne suffit plus. Que nous ne pouvons plus nous cacher derrière de beaux exemples et le volontarisme de certains. L’esprit des pionniers ouvre la voie. Il ne suffit plus. Si nous ne faisons pas l’effort de commencer à regarder ce qui ne fonctionne pas dans notre système et à procéder à des ajustements systématiques et généralisés, nous nous illusionnons et nous racontons des histoires. Si, en revanche, nous faisons l’effort
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de prendre nos outils, clés et tournevis, et procédons pour de vrai aux réglages de notre moteur, une perspective nouvelle s’ouvre. Si nous abandonnons l’approche cosmétique – voire le maquillage – pour un travail en profondeur, sur notre système et sur nous-mêmes, alors – et peut-être alors seulement – notre siècle pourra être équitable et durable. Humain. Il n’est plus temps de faire semblant ou à moitié. Si nous voulons changer – et c’est un énorme « si » –, c’est maintenant. Il est encore temps.
C H A PI T R E 1
UN NOUVEAU RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE
L’année 2020 s’annonçait en pente douce. Les inquiétudes sur la croissance étaient certes plus fortes qu’auparavant, mais les économistes s’accordaient à dire que l’administration Trump et la Réserve fédérale sauraient repousser après novembre la récession qui menaçait les États-Unis, pour ne pas mettre en péril la réélection du président républicain face à un camp démocrate encore divisé. Les préoccupations climatique et sociale devenaient un peu plus fortes. Au Forum de Davos, où je me suis rendu une fois de plus à la mi-janvier, la question climatique était sur toutes les lèvres. Mais si, un an plus tôt, les inquiétudes étaient palpables, concentrées sur la guerre commerciale, un certain optimisme était de retour, malgré l’échec patent de la COP25 à Madrid. Le coronavirus, encore comparé sur place à une « mauvaise grippe » par Donald Trump, n’était qu’à peine évoqué. On commençait à redécouvrir les mots « quarantaine » et « confinement », et certains ouvraient leur atlas pour localiser la ville de Wuhan, au cœur de la Chine…
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Je peux l’avouer aujourd’hui : malgré les professions de foi vibrantes de nombreux acteurs politiques et économiques en faveur d’une économie moins inégalitaire et plus respectueuse de la planète, je n’étais pas alors convaincu de leur sincérité. Mais je commençais à reconnaître que peut-être quelque chose se passait et qu’il ne fallait pas exclure un élan collectif. Peut-être assistions-nous, malgré mes doutes, au début de quelque chose de plus grand ? Mon scepticisme était peut-être mal placé ? C’est de ce doute, qui m’a taraudé toutes ces dernières années, qu’est vraiment né ce livre. Étions-nous sérieux, cette fois ? Ce début de bonne volonté suffirait-il ? Allions nous assister à une remise en cause volontaire et pacifique de notre modèle, à une reconnaissance de ses faiblesses, à une intégration des préoccupations sociales et environnementales au cœur de nos approches ? Et puis, en quelques jours, tout a basculé. Choc sanitaire. Choc économique. Choc financier. Choc social. Choc sociétal. Choc humain. Tous sans précédents. Nous mettrons des années à comprendre, à analyser et à décrire ce qui s’est passé. Ces moments où, les pieds dans un présent sombre, nous avons – chaque jour plus nombreux – parlé du « monde d’après ». Très vite s’est élevée une petite musique déjà entendue dans bien des crises, notamment en 2008-2009 : « Rien ne sera plus comme avant. Il y aura un après, et il sera différent ! » Mais c’était il y a douze ans et les années suivantes, ces belles promesses ont été vite oubliées. Certes, nous avons travaillé et engagé des réformes. Mais elles ont été avant tout
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techniques et plus modestes que ce que certains avaient alors annoncé. Il s’agissait d’abord et avant tout de ne pas couler. Mission accomplie : nous ne nous sommes pas noyés. Mais si nous avons colmaté les brèches, nous avons refusé le grand carénage, comme le changement de bateau. Nous avons survécu, mais nous avons gâché l’occasion d’une profonde réforme. Et depuis ce mois de mars 2020 qui a vu la planète, notre planète, basculer, une question m’obsède : saurons-nous cette fois ne pas gâcher l’occasion que nous offrent la grave crise du Covid-19 et ses conséquences ? Durant le confinement, j’ai consigné chaque jour mes pensées. Comme chacun d’entre nous, j’avais peu de recul, mais beaucoup d’émotion. J’en ai repris certaines en annexe de ce livre1. J’ai eu le privilège de vivre la crise chez moi, dans une maison de la banlieue de Washington. Sur le même Titanic que sept milliards d’êtres humains, mais en première classe, bien conscient que tous les habitants du monde n’avaient pas de l’espace, un jardin et de quoi se nourrir sans diffi cultés. J’étais pénétré de l’idée que nous ne pourrions en sortir qu’ensemble. Très vite mon obsession de ne pas gâcher cette occasion a pris une nouvelle forme : après avoir gagné la guerre contre le virus, il fallait gagner la paix. Faire face au défi sanitaire, relancer l’économie puis définir un monde meilleur, le monde de demain : voilà le triple défi à relever au moment où j’écris ces lignes.
1. Voir l’Annexe, p. 185.
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Il y a plusieurs manières de gagner la paix. Le xxe siècle nous donne deux exemples, pour le moins contrastés, après chacun des deux conflits mondiaux. En négatif : le traité de Versailles, après la guerre de 1914-1918, où il fut avant tout question de culpabilité et de réparations. En positif : les accords de Bretton Woods, la création des Nations unies, le plan Marshall et la reconstruction après la guerre de 19391945. Bien sûr, le monde s’est alors retrouvé coupé en deux et la reconstruction n’avait pas du tout la même saveur de part et d’autre du Mur. La tentation est grande de filer la comparaison à laquelle nous appelle cet effort de mémoire : les ÉtatsUnis ne sont-ils pas à la veille d’une nouvelle guerre froide avec la Chine ? Vue de Washington, cette perspective était déjà une réalité dès avant la crise du coronavirus. Je me souviens d’avoir entendu, en novembre 2018, l’ancien secrétaire au Trésor américain, Hank Paulson, déclarer devant un parterre sino-occidental à Singapour qu’un « rideau de fer [était] tombé sur le Pacifique », en référence à la célèbre déclaration de Winston Churchill à propos de l’Europe, en mars 1946. Avec la crise, le ton a encore monté. Les événements ont été instrumentalisés, au point de devenir un aspect central de la redoutable propagande chinoise d’un côté et de la campagne électorale américaine de l’autre. Ce n’est pourtant pas d’une « guerre froide 2.0 » que le monde a besoin, mais d’une nouvelle coopération. Me vient en mémoire l’un des tournants de la « guerre froide 1.0 », longtemps resté secret, mais rendu public en
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2009 : en 1985, peu après son arrivée au secrétariat g énéral du Parti communiste de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev a rencontré à Genève le président des États-Unis, Ronald Reagan. Les discussions sur le militaire et la sécurité patinant un peu, l’ancien acteur hollywoodien, très amateur de science-fiction, a pris l’apparatchik à part et fait quelques pas avec lui. Il a demandé à son homologue soviétique : « Si les États-Unis étaient attaqués par des extraterrestres (Aliens), viendriez-vous à notre secours ? – Oui, bien sûr, a répondu Gorbatchev, qui lui a demandé à son tour : – Et s’ils attaquaient l’Union soviétique ? – Oui, évidemment », a conclu Reagan. Ainsi, au milieu des années 1980, les chefs des deux superpuissances qui dominaient alors le monde pouvaient se dire entre eux : « It’s the humanity, stupid1 » (« C’est de l’humanité qu’il s’agit, imbécile »). L’évidence de leur (et de notre !) destin commun marquait le début de la fin de la guerre froide… Sans aller jusqu’à faire du coronavirus un extraterrestre – il y a déjà eu bien trop de théories sur le sujet –, je rêve que cette menace extérieure et commune fasse revivre cette évidence de notre humanité partagée. Fasse que notre planète puisse s’unir à chacune des étapes : le combat sanitaire, la relance économique et sociale, et la définition d’un monde meilleur. Au moment où ces lignes sont rédigées, ce n’est pas 1. Référence à Bill Clinton, qui a concentré sur l’économie sa campagne victorieuse à la présidentielle américaine de 1992 face à George Bush senior, à partir du slogan : « It’s the economy, stupid. »
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encore clair. Contrairement au souhait célèbre de Newton, nous avons continué à construire plus de murs que de ponts. Les G20 et G7 successifs de l’année 2020 ont fait l’addition mécanique d’efforts nationaux sans aboutir à un vrai début d’effort international, malgré quelques essais limités, notamment la collecte lancée début mai à l’initiative de l’Union européenne qui a permis de récolter 7,4 milliards d’euros de promesses de dons pour financer la recherche et le développement d’un vaccin contre le Covid-19. Mais ces additions, pour utiles qu’elles aient été, n’ont guère fait de multiplications. L’Europe a cependant trouvé cet été les termes d’un accord historique qui nous amène heureusement à nuancer ce constat. Cette crise a été vécue par beaucoup comme un cauchemar dont il était urgent de sortir. Ils aspirent toujours à revenir « à la normale ». Un « normal » souvent pensé comme un retour à la situation d’avant. Légitimement. Mais alors que nous continuons à mettre en jeu et à dépenser des sommes si gigantesques que nous ne saisissons plus très bien ce qu’elles représentent, autant le faire dans la bonne direction, en mettant notre économie sur les rails d’un développement équitable et durable. Sachons aujourd’hui et demain résister aux sirènes du quick and dirty (« à la va-vite », mais littéralement « vite et sale »), qui pourraient nous pousser à abandonner ou à amender le projet de « verdissement » de l’économie européenne (Green Deal) lancé par la nouvelle Commission européenne dirigée par Ursula von der Leyen ; à repousser
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la transition énergétique au motif que les énergies fossiles sont redevenues bon marché et sont faciles à déployer ; à ne pas regarder en face nos pratiques financières et leurs travers (levier, spéculation, profit de court terme, etc.) ; à ignorer les divisions sociales mises au jour au sein des pays et entre les pays et qui risquent d’être renforcées par la crise et ses déchirures ; et, bien sûr, à nous replier plus encore sur nousmêmes, y compris en Europe. Nous reviendrons sur ces défis au fil des pages qui suivent. Nous sommes, comme après la crise de 2008, à un carrefour. Presque le même malheureusement : saurons-nous choisir la voie de la coopération et de la modernisation de notre modèle ou préférerons-nous celle de la division, du conflit et de la rustine sur un modèle à bout de souffle ? Les ponts ou les murs ? Ou, pour reprendre une image que j’ai beaucoup utilisée aux États-Unis : allons-nous nous immatriculer dans l’OHIO (Own House In Order : « mettre de l’ordre dans notre maison »), ou en CAlifornie (Collective Action : « réponse collective ») ? Flash-back. Permettez-moi de revenir en arrière pour mieux comprendre comment nous sommes de nouveau placés face à des choix qui étaient déjà les nôtres il y a dix ans. Choix que nous avons esquivés pendant la décennie qui s’achève. Pour mieux comprendre aussi pourquoi nous n’avons pas vraiment progressé pendant cette période de reprise. Les différentes étapes de cette crise qui se sont succédé ont été étudiées, évaluées, disséquées, plus ou moins
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comprises : la crise des subprimes, ces prêts risqués concédés à une population non solvable aux États-Unis ; les crises bancaires proprement dites, avec notamment la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008 ; la quasi-faillite de la Grèce et la crise de l’euro, après 2009 ; les difficultés des pays émergents : Chine, Russie, Brésil… Nous n’avons commencé à évoquer « l’après-crise » que lorsque Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, a lancé, à l’été 2012 : « Dans le cadre de son mandat, la BCE est prête à faire whatever it takes, tout ce qui sera nécessaire, pour maintenir l’euro. » Et d’ajouter : « Croyez-moi, ce sera suffisant. » Et cela a été suffisant : personne ne veut jouer au poker avec un joueur aux poches sans fond. À partir de là, les tensions se sont dégonflées et nous sommes entrés dans une autre phase qui s’est traduite notamment par une hausse régulière des marchés financiers un peu partout sur la planète, en particulier aux États-Unis, mais pas seulement. Et, petit à petit, les prévisions de croissance mondiale ont été révisées à la hausse. Nous étions sortis du fossé et nous commencions à nouveau à pouvoir parler d’avenir. Je me souviens de cet été 2012 comme de celui où l’horizon s’éclaircissait enfin. Cette période a duré pratiquement jusqu’à 2015-2016, moment où, nous y reviendrons, la planète s’est réunie autour du climat et du développement durable. Quelques années d’assez grande sérénité retrouvée, avec évidemment des hauts et des bas. Par exemple, les épisodes successifs
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des Printemps arabes et leurs suites, la crise en l’Ukraine en 2014 et celle sur les marchés boursiers en Chine en 2015. La géopolitique a rythmé l’actualité, mais l’économie a retrouvé un certain élan, avec le sentiment d’avoir dompté cette crise, comme les précédentes. En essayant d’être lucides, nous entendions bien pourtant un petit bémol : nous nous rendions bien compte que la croissance, qui est un peu l’agrégat que nous associons consciemment ou inconsciemment à notre bien-être, voire à notre bonheur – probablement à tort –, restait sensiblement inférieure à ce qu’elle était avant la crise : 3 à 4 % de croissance annuelle mondiale, contre environ 6 % auparavant. Pire encore, dans les pays européens en particulier, la croissance, liée à la très faible augmentation de la productivité, qui décide de tout à long terme, reculait à un niveau inconnu depuis des décennies, à peine au-dessus de 1 % par an, laissant craindre une « stagnation séculaire ». Quelque chose s’était cassé. Mais avec la croissance, nous retrouvions tout de même des marges de manœuvre, nous imaginions une suite. En général, une note de bas de page expliquait quand même avec prudence que « les risques à la baisse demeuraient ». Mais la synchronicité de l’économie mondiale comme la bonne entente de nos dirigeants et notre intelligence collective devaient nous permettre de faire face… En 2017-2018, le discours a changé. La note de bas de page est remontée dans le corps du texte. Les risques, avec en particulier le commerce international, les tensions géo-
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politiques et la sortie des politiques monétaires expansives, nous renvoyaient à des inquiétudes depuis longtemps enfouies. Nous sommes passés de l’espoir à une nouvelle inquiétude, amalgame de différents éléments. Malgré des indicateurs qui allaient dans le bon sens, malgré une économie en croissance, malgré un chômage qui baissait partout, malgré des marchés qui atteignaient même des records, une inquiétude latente nous tenait éveillés, avant même l’apparition soudaine du virus.
TABLE DES MATIÈRES
Préface d’Erik Orsenna.................................................... 7 Introduction ..................................................................... 11 Chapitre 1. Un nouveau rendez-vous avec l’Histoire ..... 25 Chapitre 2. La recrudescence des périls .......................... 35 Chapitre 3. D’où venons-nous ? ....................................... 55 Chapitre 4. Feuille de route pour le xxie siècle ............... 75 Chapitre 5. Après l’euphorie, au travail ! ......................... 83 Chapitre 6. Les colonnes du temple ébranlées ............... 101 Chapitre 7. Ouvrir le cœur du modèle............................. 119 Chapitre 8. Passer à une nouvelle version de notre « OS »............................................................... 129 Chapitre 9. Gagner la paix ............................................... 147 Chapitre 10. À nous de jouer… avec eux !........................ 165 Conclusion ....................................................................... 181 Annexe ............................................................................. 185
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