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L’amour
selon Jean-Paul II Les plus belles pages de la théologie du corps
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Textes choisis et présentés par Yves Semen
Sous la direction d’Yves Semen
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En couverture : Jean-Joseph Thorelle, Adam et Ève au Paradis terrestre, huile sur bois, 1886. Musée Charles de Bruyères, Remiremont. Inv. 78.1.5
MAME Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Armelle Riva Édition : Vincent Morch Compositeur : Text’oh (Dole) Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Audrey Bord, Julia Mirenda Pour l’édition italienne originale © Libreria editrice vaticana Pour la traduction française © Les Éditions du Cerf, 2014 Pour la présente édition © Mame, Paris, 2019 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2515-5 MDS : 531767 Tous droits réservés pour tous pays.
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Introduction À la mort de Jean-Paul II, en 2005, personne, ou presque, n’avait entendu parler de sa théologie du corps qu’il avait enseignée au tout début de son pontificat à travers cent vingt-neuf catéchèses données lors des audiences générales du mercredi, de 1979 à 1984. Seule une minorité de chrétiens, la plupart religieux ou prêtres, en connaissaient les lignes de force. Aujourd’hui, ce qui s’avère être le plus vaste enseignement pontifical sur un même sujet de toute l’histoire de l’Église – près de 800 pages de texte – est enfin parvenu à la connaissance du grand public grâce à des ouvrages de bonne vulgarisation et à d’heureuses initiatives de communication soutenues par un nombre croissant d’évêques1. C’est réjouissant et annonciateur d’une prise en compte nouvelle du trésor dont l’Église est dépositaire sur le sens du corps et sur la vocation de la sexualité comme signe du don de la personne. C’est aussi un gage d’espérance au milieu des vicissitudes que traverse l’Église et qui pourraient donner à penser qu’elle n’est pas à la hauteur de sa mission en ce domaine. De plus en plus de chrétiens découvrent ainsi avec stupeur et émerveillement cette dimension du patrimoine de l’enseignement de l’Église dont ils ignoraient tout et qui déverse un flot de lumière libérateur sur l’énigme du corps et de la sexualité. Mais qui parmi eux a vraiment lu les catéchèses du saint pape sur la théologie du corps ? Le seul 1. Nous pensons surtout aux forums Wahou qui visent à donner le temps d’un week-end une première approche très accessible de la théologie du corps. Depuis leur création, fin 2014, une cinquantaine de ces forums ont déjà eu lieu et ont rassemblé près de 8 000 personnes.
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fait d’annoncer 800 pages suffit à en détourner un grand nombre. Et lorsque certains se risquent à en entreprendre la lecture, ils ne tardent pas à être découragés par un texte dont la difficulté a été comparée par certains à celle de la Critique de la raison pure de Kant2 ! On se trouve donc devant ce paradoxe : si on parle de plus en plus de cette théologie du corps qui est restée sous le boisseau pendant près de trente ans, on ne la connaît le plus souvent que de manière indirecte et parfois approximative. C’est à ce paradoxe que cet ouvrage veut répondre, en donnant au lecteur les moyens de « goûter » cette théologie du corps à travers ses passages les plus forts, les plus beaux, les plus originaux, les plus émouvants, les plus poétiques, les plus spirituels et même les plus mystiques. Et ainsi la faire aimer en vérité. Cette anthologie ne vise pas à donner un résumé ou un condensé technique et systématique des catéchèses sur la théologie du corps. Cela a déjà été fait dans une approche scientifique, mais de nature peut-être à déconcerter le lecteur non spécialiste, à partir des passages théologiques fondamentaux que Jean-Paul II avait lui-même mis en exergue3. Dans le présent ouvrage, on a donc débarrassé le texte des catéchèses de la plupart de ses éléments techniques et de ses références qui peuvent freiner le lecteur non averti dans son appréciation de l’originalité et surtout de la saveur
2. Michael Waldstein, interview à Zenit.org, 1er juin 2006. 3. Jean-Paul II, Abrégé de la théologie du corps, Yves Semen (éd.), Paris, Éd. du Cerf, 2016. On pourra cependant se reporter utilement au lexique d’une centaine de termes techniques ou propres à Jean-Paul II qui figure à la fin de cet ouvrage.
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Introduction
de l’enseignement du saint pape4. L’ensemble ainsi présenté ne prétend pas restituer les catéchèses sur la théologie du corps dans leurs strictes proportions à la manière d’une synthèse de texte. On a privilégié, en leur ménageant plus de place, les passages les plus caractéristiques de l’originalité de la pensée du Saint-Père et les plus susceptibles de frapper et d’émouvoir le lecteur. On a veillé cependant à respecter la structure générale du plan original de la théologie du corps5 et à restituer au moins brièvement les propos de Jean-Paul II dans chacune de ses parties. En ce sens, on peut dire que rien d’essentiel n’a été passé sous silence. Le texte ainsi présenté ne représente donc pas une version édulcorée de la pensée du pape au simple profit de ses parties les plus esthétiques ou les plus spirituelles6. Il respecte le mouvement général de la pensée du Saint-Père – qui est moins linéaire que circulaire – et obéit à une sorte de principe de mise en scène où se révèle sa première formation, avant tout littéraire et théâtrale7. Ce mouvement général se présente dans un premier temps comme un triptyque fondé sur des « paroles clés » du Christ, qui se dévoile tout au long des trois chapitres de la première partie : – la réponse du Christ aux pharisiens sur la répudiation des femmes (Mt 19, 3-9) : elle renvoie au texte de la Genèse, 4. Les seules et rares notes infraginales sont de nous. 5. Ce plan est celui du manuscrit polonais original rédigé avant l’élection de Jean-Paul II et qui lui a servi, une fois élu pape, pour constituer le texte de ses catéchèses sur la théologie du corps. 6. Afin de permettre au lecteur de se reporter facilement au texte intégral des catéchèses, nous avons mentionné pour chacune des divisions principales du plan les catéchèses auxquelles elles se rapportent. On trouvera le texte original et complet des catéchèses sur la théologie du corps dans notre édition critique : Jean-Paul II, La Théologie du corps, Paris, Éd. du Cerf, 2014. 7. Voir l’Avant-propos d’Yves Semen à Karol Wojtyla, Rayonnement de la paternité, Paris, Éd. du Cerf, 2014.
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ce « témoin des origines » de l’homme et de la femme, qui révèle la splendeur du plan de Dieu sur la sexualité, ordonnée à la communion des personnes par le don mutuel des corps ; – la parole du Christ dans le Sermon sur la montagne à propos de « l’adultère dans le cœur » (Mt 5, 27-28) : elle met en évidence la falsification du don qui résulte du péché par lequel, dès l’origine, l’homme s’est détourné du plan divin ; – la réponse du Christ aux sadducéens sur la résurrection (Mt 22, 23-32) : elle nous introduit à la condition eschatologique de l’homme et de la femme dans le « Royaume » où la signification sponsale du corps humain – sa vocation au don – sera pleinement réalisée. Ce triptyque trouve son « couronnement » dans la grande analogie sponsale de l’épître aux Éphésiens (Ep 5, 22-33) qui aboutit à l’affirmation du « grand mystère » des noces du Christ et de l’Église que le mariage sacramentel a pour vocation d’actualiser et qui annonce les noces éternelles avec le Dieu de l’Alliance. Alors, et alors seulement, sont abordées les perspectives éthiques qui découlent de l’exigence de lire le langage du corps dans toute la vérité qu’a voulue le Créateur et que renouvelle la Rédemption. C’est à ce couronnement et à ses conséquences éthiques que sont dédiés les trois chapitres de la deuxième partie des catéchèses. De la théologie du corps, on a souvent dit que c’était un enseignement difficile, obscur, voire inaccessible. Même si ce jugement est excessif, il comporte une part de vérité lorsque l’on s’en tient uniquement à la considération de son appareil conceptuel. Pourtant, cet e nseignement 10
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Introduction
est avant tout bouleversant et nous atteint au cœur en faisant émerger de nous une vérité qui est inscrite au plus profond de nous-mêmes : la conscience intime que nous sommes appelés en tant que personnes au don de nousmêmes et que c’est par ce don que nous pouvons réaliser les aspirations les plus fondamentales et les plus secrètes de ce que nous sommes. Cet enseignement témoigne en même temps du génie multiforme d’un homme qui n’était pas seulement un grand intellectuel. Derrière le théologien formé à l’enseignement de saint Thomas pointe le philosophe qui a travaillé Scheler et la plupart des philosophes modernes, le poète fasciné par les grands poètes polonais – Mickiewicz, Slowacki et surtout Norwid –, et aussi le mystique qui s’est pris de passion pour saint Jean de la Croix au point de songer à un moment de sa vie à entrer chez les Carmes8. C’est tout cet héritage qui se révèle à travers les passages de feu de la théologie du corps retenus ici et notamment toute l’approche que Jean-Paul II fait de l’amour sponsal ou « amour don de soi » qui provient directement de sa lecture de saint Jean de la Croix et aboutit à une vision de l’amour humain que l’on peut qualifier de « mystique ». L’invitation faite au lecteur de cette anthologie est de se laisser porter par le texte sans chercher une compréhension purement intellectuelle des perspectives évoquées, de le « savourer » comme un support de méditation et même de 8. Avant de décider d’entrer au séminaire clandestin de Cracovie, Karol Wojtyla avait entrepris des études de philologie polonaise à l’université Jagellon et était un des principaux représentants du théâtre Rhapsodique fondé par Mieczylaw Kotlarczyk. Sa thèse de doctorat de théologie soutenue en 1948 à l’université Angelicum à Rome portait sur « La Foi chez saint Jean de la Croix ».
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prière contemplative. C’est ainsi qu’il entrera peu à peu dans toute la richesse de la réalité de « l’amour humain dans le plan divin9 » dont on peut dire qu’aucun souverain pontife avant Jean-Paul II ne l’aura exploré jusqu’à une telle profondeur. Il se laissera ainsi progressivement convaincre qu’il s’agit là de l’authentique « chef-d’œuvre10 » que le saint pape a légué au monde pour lui apporter la lumière dont il manque et dont il a soif sur le sens profond du corps et de la sexualité. Ce chef-d’œuvre se révèle ainsi comme une œuvre de miséricorde pour le monde d’aujourd’hui. En faisant ce travail, nous avons eu l’impression d’être un orfèvre qui taillait un diamant brut pour en faire ressortir tous les feux. Dégager peu à peu, par étapes successives, le texte de tous ses éléments accessoires ou trop complexes dans leur formulation finissait par faire apparaître dans toute sa splendeur le joyau de la création divine qu’est le corps humain dans la pensée éternelle d’amour du Père, un joyau terni par le péché de l’homme mais que l’œuvre de la Rédemption nous promet de nous restituer en plénitude dans l’éternité de la résurrection et que nous sommes appelés dès ici-bas à admirer, vénérer et préserver. C’est à la découverte et à la contemplation de ce joyau que nous convions le lecteur. Yves Semen
9. C’est là le premier titre sous lequel Jean-Paul II proposait de ranger toutes ses catéchèses sur la théologie du corps. Voir TDC 133- 1. 10. Voir Michael Waldstein, Introduction à John Paul II : Man and Woman, He Created Them. A Theology of the Body, Boston, Pauline Books & Media, 2006, p. 4.
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Première partie
Les paroles du Christ
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Chapitre I Le Christ en appelle à l’« origine »
L’origine11 Par deux fois, dans son entretien avec les pharisiens qui l’interrogeaient sur l’indissolubilité du mariage, JésusChrist s’est référé à l’« origine ». La discussion s’est déroulée de la manière suivante : « Des pharisiens s’approchèrent de lui et lui dirent, pour le mettre à l’épreuve : “Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ?” Il répondit : “N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les créa homme et femme12 et qu’il a dit : 11. TDC 1 à 4. Nous indiquons pour chacune des divisions du plan les catéchèses auxquelles elles se rapportent. On pourra en retrouver le texte intégral dans l’édition critique que nous avons publiée sous le titre La Théologie du corps, introduction, traduction, index, tables et notes d’Yves Semen, Paris, Éd. du Cerf, 2014. La façon de noter les catéchèses est reprise de cette édition : chaque catéchèse est désignée par les lettres TDC (pour « Théologie du corps ») suivies de son numéro chronologique et le cas échéant du numéro de division interne à la catéchèse considérée. 12. Dans tout le texte des catéchèses sur la théologie du corps, y compris dans les citations de l’Écriture, les passages en italiques sont de Jean-Paul II qui a demandé qu’on les respecte comme expression de sa volonté de souligner de la sorte les passages les plus importants de son texte. Pour plus de détails, voir notre introduction à Jean-Paul II, Abrégé de la théologie du corps, Paris, Éd. du Cerf, 2016, p. 8-9.
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‘Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, et les deux seront une seule chair ?’ Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer.” Ils objectèrent : “Pourquoi alors Moïse a-t-il prescrit de donner un acte de divorce quand on répudie ?” Jésus leur répondit : “C’est en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes, mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi.” » Le Christ n’accepte pas la discussion au niveau auquel ses interlocuteurs tentent de la situer. Dans un certain sens, il n’approuve pas la dimension qu’ils ont cherché à donner au problème. Il évite de se laisser prendre dans une controverse juridique et casuistique ; au contraire, par deux fois il se réclame de l’« origine ». Par là, il fait clairement référence aux paroles du livre de la Genèse. Cette expression significative, « dès l’origine », deux fois répétée, invite clairement les interlocuteurs à réfléchir sur la façon dont l’homme a été formé dans le mystère de la Création précisément comme « mâle et femelle » afin de bien comprendre le sens normatif des paroles de la Genèse. Et cela vaut tout autant pour les interlocuteurs d’aujourd’hui que pour ceux d’alors. Ce premier récit de la création de l’homme se situe à un niveau qui est surtout de caractère théologique. Cela nous est indiqué surtout dans la définition de l’homme fondée sur sa relation avec Dieu (« à l’image de Dieu il le créa »), qui contient en même temps l’affirmation qu’il est absolument impossible de réduire l’homme au « monde ». Déjà à la lumière des premières phrases de la Bible, l’homme ne peut ni se comprendre ni s’expliquer pleinement avec les 16
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catégories empruntées au « monde », c’est-à-dire à partir de l’ensemble visible des corps. Cependant, l’homme lui aussi est un corps. Cette vérité essentielle sur l’homme se réfère tant à l’homme qu’à la femme : « Dieu créa l’homme à son image… Homme et femme [“mâle” et “femelle”], il les créa. » Il faut reconnaître que le premier récit est concis, dépourvu de la moindre trace de subjectivisme : il contient seulement le fait objectif et il définit la réalité objective, aussi bien lorsqu’il parle de la création de l’homme – mâle et femelle – à l’image de Dieu que lorsque, peu après, il ajoute les paroles de la première bénédiction : « Dieu les bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la. » Le second récit de la création de l’homme a, de par sa nature, un caractère différent. Tout le texte, dans sa formulation de la vérité sur l’homme, nous frappe par sa profondeur caractéristique, différente de celle du premier chapitre de la Genèse. On peut dire que cette profondeur est de nature avant tout subjective et donc, en un certain sens, psychologique. Le chapitre 2 de la Genèse constitue, d’une certaine manière, la description et la trace les plus anciennes de l’auto-compréhension de l’homme et, avec le chapitre 3, il constitue le premier témoignage de la conscience humaine. Une réflexion approfondie sur ce texte – à travers toute la forme archaïque du récit qui manifeste son caractère mythique primitif – nous y fait trouver « en germe » presque tous les éléments de l’analyse de l’homme auxquels est sensible l’anthropologie philosophique moderne et surtout contemporaine. On pourrait dire que Genèse 2 présente la création de l’homme spécialement sous l’aspect de sa subjectivité. Quand nous comparons les deux récits, 17
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nous arrivons à la conviction que cette subjectivité correspond à la réalité objective de l’homme créé « à l’image de Dieu ». Lorsque le Christ, en se référant à l’« origine », attire l’attention de ses interlocuteurs sur les paroles écrites dans la Genèse, il leur ordonne en un certain sens de dépasser la frontière qui, dans le texte yahviste de la Genèse, sépare la première et la seconde situation de l’homme. Il n’approuve pas ce que Moïse a permis « à cause de la dureté du cœur », et se réclame des paroles du premier commandement divin qui, dans ce texte, est expressément lié à l’état d’innocence originelle de l’homme. Cela signifie que ce commandement n’a rien perdu de sa force, bien que l’homme ait perdu son innocence primitive. La réponse du Christ est décisive et sans équivoque. C’est pourquoi nous devons en tirer les conclusions normatives, qui ont une signification essentielle non seulement pour l’éthique, mais surtout pour la théologie de l’homme et la théologie du corps. On peut lier symboliquement cette frontière à l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui, dans le texte yahviste, délimite deux situations diamétralement opposées : la situation de l’innocence originelle et celle du péché originel. Ces situations ont leur propre dimension dans l’homme, au plus intime de lui-même, dans sa connaissance, sa conscience, ses choix et ses décisions, et tout cela en relation avec le Dieu créateur qui dans le texte yahviste est en même temps le Dieu de l’Alliance, de la plus Ancienne Alliance du Créateur avec sa créature, c’est-à-dire avec l’homme. L’arbre de la connaissance du bien et du mal, comme expression et symbole de l’Alliance avec Dieu, rompue dans le cœur de l’homme, délimite et oppose deux situations 18
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et deux états diamétralement opposés. Toutefois, les paroles du Christ qui se réclament de l’« origine » nous permettent de trouver dans l’homme une continuité essentielle et un lien entre ces deux dimensions ou états différents de l’être humain. L’état de péché fait partie de « l’homme historique », tant de celui dont parle Matthieu au chapitre 19, c’est-à-dire l’interlocuteur du Christ, que de tout autre interlocuteur potentiel ou actuel de toutes les époques de l’histoire et, naturellement donc, aussi de l’homme d’aujourd’hui. Cependant, en tout homme, sans aucune exception, cet état – l’état « historique » – plonge profondément ses racines dans sa « préhistoire » théologique qui est l’état d’innocence originelle. Quand le Christ se réfère à « l’origine », il ne veut pas, par cette expression, présenter seulement l’état d’innocence originelle comme horizon perdu de l’existence humaine dans l’histoire. Aux paroles qu’il a prononcées de sa propre bouche, nous avons le droit d’attribuer en même temps toute l’éloquence du mystère de la Rédemption. En effet, déjà dans le contexte même du texte yahviste, nous sommes les témoins du moment où l’homme – homme et femme –, après avoir rompu l’Alliance originelle avec son Créateur, reçoit la première promesse de rédemption avec les paroles de ce que l’on appelle le proto-évangile et commence à vivre dans la perspective théologique de la rédemption. Ainsi donc, l’homme « historique » – tant l’interlocuteur du Christ que l’homme d’aujourd’hui – participe à cette perspective. Il participe non seulement à l’histoire de la peccabilité humaine, en tant qu’héritier et, en même temps, comme sujet personnel et unique de cette histoire, mais aussi à l’histoire du salut, là aussi comme sujet et comme 19
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co-créateur. Il n’est donc pas purement et simplement fermé à l’innocence originelle à cause de sa peccabilité, mais il est aussi et en même temps ouvert au mystère de la Rédemption accompli dans le Christ et par le Christ. Paul, l’auteur de la lettre aux Romains, exprime cette perspective de la rédemption dans laquelle vit l’homme « historique » lorsqu’il écrit : « Nous-mêmes, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement en attendant la rédemption de notre corps. » Nous ne pouvons pas perdre de vue cette perspective lorsque nous suivons les paroles du Christ qui, dans son dialogue sur l’indissolubilité du mariage, en appelle à l’« origine ». Si cette « origine » indiquait seulement la création de l’homme comme « mâle et femelle », et si le Christ ne faisait que conduire des interlocuteurs à travers la frontière entre l’état de péché de l’homme et de l’innocence originelle sans ouvrir en même temps la perspective d’une « rédemption du corps », sa réponse ne serait pas comprise de manière adéquate. C’est précisément cette perspective de la rédemption du corps qui garantit la continuité et l’unité entre l’état héréditaire de péché de l’homme et son innocence originelle, bien que cette innocence, il l’ait, historiquement, perdue de manière irrémédiable.
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La solitude originelle13 « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je veux lui faire une aide qui soit semblable à lui. » Il est significatif que, dans le texte yahviste, le récit de la création de l’homme (de sexe masculin) constitue un passage en soi qui précède le récit de la création de la première femme. Il est en outre significatif que le premier homme (‘adam), créé à partir de « la poussière du sol », ne soit défini comme mâle (‘is) qu’après la création de la première femme. Ainsi donc, lorsque Dieu-Yahvé parle de la solitude, il réfère à la solitude de l’« homme » en tant que tel, et pas seulement à celle de l’homme de sexe masculin. Certes, il est difficile, en se basant seulement sur ce fait, d’aller trop loin dans les conclusions. Néanmoins, le contexte complet de cette solitude dont parle la Genèse peut nous convaincre qu’il s’agit ici de la solitude de l’« homme » (masculin et féminin), et pas seulement de la solitude de l’homme-mâle en raison du manque de la femme. Si on se base sur le contexte tout entier, il semble donc que cette solitude ait deux significations : l’une qui découle de la nature même de l’homme, c’est-à-dire de son humanité ; l’autre qui découle de la relation hommefemme, et cela est d’une certaine manière évident sur la base de la première signification. Le second récit concentre notre attention sur le fait que « l’homme est seul », et cela apparaît comme un problème anthropologique fondamental, antérieur, en un certain sens, à celui posé par le fait que cet homme soit mâle et 13. TDC 5 à 7.
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femelle. Ce problème est antérieur non pas tant dans le sens chronologique que dans le sens existentiel : il est antérieur « par sa nature même ». Cet homme, dont le récit du premier chapitre dit qu’il a été créé « à l’image de Dieu », apparaît dans le second récit comme sujet de l’Alliance, c’est-à-dire sujet constitué comme personne, constitué en qualité de « partenaire de l’Absolu » en tant qu’il doit consciemment discerner et choisir entre le bien et le mal, entre la vie et la mort. L’homme est « seul » : cela veut dire que, par sa propre humanité, par ce qu’il est, il est en même temps intégré dans une relation unique, exclusive et absolument singulière avec Dieu lui-même. L’homme ainsi formé appartient au monde visible, il est un corps parmi les corps. Le corps, grâce auquel l’homme prend part au monde créé visible, le rend en même temps conscient d’être « seul ». Si son corps ne l’avait pas aidé à le comprendre, en lui rendant la chose évidente, il n’aurait pas été capable de parvenir à cette conviction que de fait il a acquise. En se basant sur l’expérience de son propre corps, l’homme aurait pu arriver à cette conclusion qu’il était substantiellement semblable aux autres êtres vivants. Au contraire, comme nous le lisons, il n’est pas arrivé à cette conclusion, mais a acquis en fait la conviction qu’il était « seul ». L’analyse du texte yahviste nous permet en outre de relier la solitude originelle de l’homme à la conscience du corps par lequel l’homme se distingue de tous les animaux et « se sépare » d’eux, et par lequel il est une personne. On peut affirmer avec certitude que l’homme ainsi formé a en même temps la connaissance et la conscience du sens de son propre corps. 22
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Il est certain que nous touchons ici le problème central de l’anthropologie. La conscience du corps semble s’identifier dans ce cas avec la découverte de la complexité de sa propre structure qui, sur la base d’une anthropologie philosophique, consiste en définitive dans le rapport entre l’âme et le corps. Le récit yahviste exprime cette complexité avec son propre langage en disant : « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » Et de fait, cet homme précisément, un « être vivant », se distingue continuellement de tous les autres êtres vivants du monde visible. La prémisse de cette auto-distinction de la part de l’homme est proprement le fait que lui seul est capable de « cultiver la terre » et de « la soumettre ». On peut dire que, depuis les tout débuts, la conscience de la « supériorité » inscrite dans la définition de l’humanité provient d’une praxis ou d’un comportement typiquement humain. Cette conscience comporte une perception particulière de la signification de son propre corps qui émerge précisément du fait que c’est à l’homme qu’il revient de « cultiver la terre », de la « soumettre ». Tout cela serait impossible sans une intuition typiquement humaine de la signification de son propre corps. Il semble donc qu’il faille parler avant tout de cet aspect plutôt que du problème de la complexité anthropologique au sens métaphysique. Si la description originelle de la conscience humaine rapportée par le texte yahviste inclut aussi le corps dans l’ensemble du récit, si elle contient, pour ainsi dire, le premier témoignage de la découverte de sa propre corporéité (et même la perception de la signification de son propre corps), tout cela se révèle, non pas sur la 23
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base de quelque analyse métaphysique primordiale, mais sur la base d’une subjectivité de l’homme suffisamment claire et concrète. L’homme est un sujet non seulement parce qu’il a conscience de lui-même et qu’il s’autodétermine, mais aussi sur la base de son propre corps. La structure de ce corps est telle qu’elle lui permet d’être l’auteur d’une activité authentiquement humaine. Dans cette activité, le corps exprime la personne. Il est donc, dans toute sa matérialité, pénétrable et transparent, pour ainsi dire, de telle sorte que devienne clair qui est l’homme (et qui il devrait être) grâce à la structure de sa conscience et de son autodétermination.
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TABLE DES MATIèRES Introduction d’Yves Semen..............................................7 1re PARTIE : Les paroles du Christ Chapitre I. Le Christ en appelle à l’« origine » L’origine..................................................................... 15 La solitude originelle................................................. 21 L’unité originelle........................................................ 25 La nudité originelle.................................................... 32 L’homme dans la dimension du don.......................... 37 La signification sponsale du corps......................... 37 Le mystère de l’innocence originelle...................... 44 « Connaissance » et procréation................................ 51 Une vision intégrale................................................... 56 Chapitre II. Le Christ en appelle au cœur humain Dans la lumière du Sermon sur la montagne............. 59 L’homme de la concupiscence.................................... 62 La signification de la honte originelle.................... 62 L’insatiabilité de l’union........................................ 66 La corruption de la signification sponsale du corps................................................................ 69 Commandement et ethos........................................... 72 Il vous a été dit : « Tu ne commettras pas l’adultère. »........................................................... 72 « Quiconque regarde pour désirer… ».................. 75 « … a commis l’adultère dans son cœur »............. 81 Le « cœur » – Accusé ou appelé ?.............................. 85 211
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L’A m o u r s e l o n J e a n - Pau l I I
Condamnation du corps ?..................................... 86 Le « cœur » mis en suspicion ?.............................. 89 Éros et ethos......................................................... 90 L’ethos de la rédemption du corps............................. 94 La pureté comme « vie selon l’Esprit »...................... 97 L’Évangile de la pureté du cœur – Hier et aujourd’hui............................................... 106 L’ethos du corps dans l’art et les médias.................. 109 Chapitre III. Le Christ en appelle à la résurrection La résurrection du corps comme réalité du « monde futur »................................................. 113 Les synoptiques : « Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ».............................. 113 Interprétation paulinienne de la Résurrection..... 123 Continence pour le Royaume des Cieux.................. 126 Les paroles du Christ dans Matthieu 19, 11-12..... 126 La compréhension de Paul des relations entre virginité et mariage..................................... 138 La rédemption du corps........................................... 143 2e partie : LE SACREMENT Chapitre I. La dimension de l’Alliance et de la grâce Éphésiens 5, 21-33................................................... 147 Introduction........................................................ 147 Analyse détaillée.................................................. 149 Sacrement et mystère............................................... 159 Sacrement et « rédemption du corps »..................... 168 L’Évangile........................................................... 168 L’épître aux Éphésiens......................................... 169 212
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ta b l e d e s m at i è r e s
Chapitre II. La dimension du signe « Langage du corps » et réalité du signe.................. 173 Le Cantique des Cantiques...................................... 178 Quand le « langage du corps » devient le langage de la liturgie............................................................. 190 Chapitre III. Il leur a donné la loi de la vie comme leur héritage Le problème éthique................................................ 197 Esquisse de spiritualité conjugale............................. 202 Conclusion............................................................. 210
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