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Amour sexualité mariage

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AMOUR, SEXUALITÉ... MARIAGE ?

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INÈS PÉLISSIÉ DU RAUSAS

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AMOUR_3.indd Toutes les pages

Couverture : © Shutterstock.

12 € France TTC www.mameeditions.com

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Inès Pélissié du Rausas est mère de cinq enfants, docteur en philosophie, spécialiste de la première éducation affective et sexuelle. Parmi ses dernières publications : De la pudeur à l’amour, Paris, Éd. du Cerf, 2016, et Les Parents, l’École et la Sexualité. Qui dit quoi ?, Paris, Éd. du Cerf, 2017.

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Au plus profond de notre cœur demeure un grand désir d’aimer et d’être aimé(e), pour toujours. Mais ce grand rêve d’amour, comment le rendre réel lorsque l’on est un jeune homme, une jeune fille d’aujourd’hui ? Loin de tout moralisme, Inès Pélissié du Rausas montre dans ce livre limpide et touchant que le véritable mariage d’amour est la réponse à ce désir d’absolu. Appuyant sa réflexion sur les plus beaux passages de la Théologie du corps de Jean-Paul II, elle nous éclaire tant sur le « dessein bienveillant » de Dieu à notre égard que sur la puissance effective de sa grâce, qui vient au secours de notre faiblesse et qui nous donne d’aimer.

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INÈS PÉLISSIÉ DU RAUSAS

AMOUR SEXUALITÉ... MARIAGE ? Lumièredsaurmour le mariage MAME

24/07/2018 18:47


AU LECTEUR

Ce petit livre sur le mariage est le fruit d’une rencontre ­mémorable avec des étudiants, lors d’un week-end sur « L’amour humain, du cœur de Dieu au corps de l’homme ». Il a conservé de ce fait un style simple et parfois direct.

MAME Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Armelle Riva Édition : Vincent Morch Compositeur : Pixellence Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Audrey Bord © Mame, Paris, 2018 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2447-9 MDS : 531699 Tous droits réservés pour tous pays.


En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. » Mt 11, 25-26.

Il importe que, précisément dans son « cœur », [...] [l’homme] se sente appelé avec énergie. Appelé précisément à cette valeur suprême qu’est l’amour. Appelé comme une personne dans la vérité de son humanité et donc aussi dans la vérité de sa masculinité et féminité, dans la vérité de son corps. Appelé dans cette vérité qui est un héritage « de l’origine », un héritage de son cœur plus profond que l’état de péché dont il a hérité, plus profond que la triple concupiscence. Les paroles du Christ, insérées dans l’entière réalité de la création et de la rédemption, réactivent cet héritage plus profond et lui donnent une puissance réelle dans la vie de l’homme. Jean-Paul II, Catéchèse sur la théologie du corps, TDC 46- 6.


INTRODUCTION

La théologie du corps est comme un grand tableau, une fresque en trois parties surmontées d’une quatrième qui les « couronne ». Regardons ce tableau : il révèle l’éternel plan d’amour de Dieu pour l’homme, le sens du corps, de la sexualité et du mariage, du bonheur qu’il veut pour nous. Le « thème » central, que l’on retrouve dans chacune des parties du tableau, est la définition de l’homme. « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut se trouver pleinement que par le don sincère [c’est-à-dire désintéressé] de lui-même1. » C’est le mystère de l’homme aimé d’un amour éternel dans le Christ, et appelé à s’accomplir et à trouver son bonheur en se donnant ; à entrer, ultimement, dans une communion d’amour totale avec la Sainte Trinité. Chaque partie contient une parole clé du Christ, et la quatrième partie nous montre le Christ lui-même à partir d’un texte de saint Paul. Regardons rapidement les différents volets de ce grand tableau pour en avoir une vision d’ensemble. 1. Concile Vatican II, Gaudium et spes, 24, 3. Les incises entre crochets sont de l’auteur.

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Les volets du « triptyque » de la théologie du corps et leur couronnement Le premier volet du tableau nous montre l’homme au paradis, à partir de l’appel du Christ qui demande aux pharisiens de regarder cette « origine » pour comprendre le sens du mariage (Mt 19, 3-9). Créés « homme et femme » à l’image de Dieu, tous deux se savent dons gratuits de son amour et jouissent du bonheur d’être « dons » : de venir de l’Amour et d’être faits pour l’Amour. Dans cette lumière, ils comprennent le sens de leur masculinité-féminité et portent sur leur sexualité un regard pur et limpide. En conséquence, ils la vivent sans aucune ombre ni trouble. C’est « l’état d’innocence originelle », l’état d’amitié avec Dieu, dans lequel le corps est reconnu pour ce qu’il est : signe du don qui permet la communion des personnes dans l’amour, à l’image de Dieu. Le deuxième volet du triptyque, celui du centre, nous montre les conséquences de la rupture du péché. En mettant en doute l’amour de Dieu et ses « dons », l’homme et la femme perdent l’état d’innocence originelle, l’état de bonheur et de sainteté qui venait de l’amitié avec Dieu. La première conséquence du péché indiquée au livre de la Genèse est pour chacun d’eux la perte de la vision de la signification « de don » du corps. Alors surgit la honte devant les signes d’une sexualité qui apparaît désormais comme une menace. Le regard sur le corps se fait trouble, et la communion des personnes est dénaturée en rapports de domination. Mais la pudeur qui apparaît indique le refus de cette dénaturation, et témoigne chez ceux qui l’éprouvent de la conscience d’«  être une personne  », et non pas une chose ou un animal. Elle témoigne de

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INTRODUCTION

la conscience d’être un « don », conscience qui vient de ­l’origine, et qui reste présente dans le cœur de l’homme et de la femme comme un « écho » de cette origine. C’est pourquoi, dans ce deuxième tableau, le Christ vient appeler notre cœur (Mt 5, 27-28). Le troisième volet du tableau, celui de droite, nous montre notre destinée finale. Grâce à la rédemption, nous entrerons, à la résurrection des corps, dans une communion d’amour avec la Sainte Trinité qui comblera toute notre personne, enfin « réunifiée » et totalement spiritualisée par sa participation à la vie divine. Nous vivrons pleinement le don pour lequel nous sommes faits, et ce sera la source d’un bonheur éternellement présent dont nous n’avons pas idée. Cela éclaire le sens du don auquel nous sommes appelés sur cette terre, chacun selon son état, dans le mariage ou dans le célibat pour le royaume (Mt 22, 24-30 ; Mc 12, 18-27 ; Lc 20, 27-40). La quatrième partie du tableau est au-dessus, comme son couronnement : elle nous fait « lever les yeux vers celui que nous avons transpercé » (Jn19, 37) ; en contemplant le don du Christ sur la croix, nous découvrons la manière dont Dieu est venu sauver l’humanité, refaire alliance avec elle dans la personne du Christ. La rédemption1 est en même temps l’accomplissement parfait de la signification de don du corps, car le don du Christ à l’Église est un don total, absolu, irrévocable : « Il s’est livré pour elle afin de la sanctifier » (Ep 5, 28). C’est un don nuptial qui nous

1. Le mot « rédemption » vient du latin redimere, « racheter ». « “En ceci consiste la rédemption du Christ : il est venu donner sa vie en rançon pour la multitude” (Mt 20, 28) [...] pour qu’ils soient affranchis de la vaine conduite héritée de leurs pères », Catéchisme de l’Église catholique (désormais CEC), § 622.

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révèle l’essence du don et devient source du sacrement de mariage (Ep 5, 22-33) – nous y reviendrons. Pour comprendre le sens du mariage chrétien, il faut regarder notre origine, notre destinée finale, mais aussi le Christ : le mariage est vraiment « chrétien » si la relation des époux est « à l’image de la relation entre le Christ et l’Église » (TDC 89- 7 et 8). Vous avez maintenant un aperçu du grand triptyque de la théologie du corps1. La toute dernière partie en montre les conséquences dans le mariage et dans l’éthique sexuelle ; dans le mariage, à partir duquel les nouveaux époux « deviennent l’un pour l’autre un don réciproque [...] dans leur masculinité et féminité, en découvrant la signification [de don] du corps et en la référant réciproquement à eux-mêmes, de manière irréversible » (TDC 103- 5) ; dans l’éthique conjugale, par le respect de la vérité du langage du corps, qui n’est autre que le respect de cette signification.

La signification « sponsale » (« de don ») du corps La signification « sponsale » ou « de don » du corps est la signification clé de la théologie du corps. Elle est contenue dans la définition de l’homme. À l’image de Dieu, l’homme est don, et l’amour est communion des personnes ; parce qu’il est image de Dieu, l’homme « ne peut se trouver pleinement » (c’est-à-dire s’accomplir, se réaliser, atteindre sa plénitude) « que dans le don sincère de lui-même ». C’est son corps qui le lui révèle : le corps porte, dans sa structure de corps sexué, masculin 1. On pourra trouver à la fin du présent ouvrage les paroles clés de ce triptyque.

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INTRODUCTION

ou féminin, une signification « de don » appelée encore « signification sponsale du corps ». Cette expression est essentielle et même centrale pour toute la théologie du corps. Elle est mise en évidence dans le premier volet du triptyque1, mais on la retrouve, ensuite, dans chacune des autres parties. Le mot « sponsal » vient du latin sponsus, dérivé du verbe spondeo qui signifie « promettre », « fiancer », et a donné les mots « époux », « épouse », « épouser ». Épouser, étymologiquement, c’est à la fois « s’ajuster » et « s’engager ». Qu’est ce qui fait que nous pouvons épouser ? C’est le fait que nous avons un corps, et un corps sexué. Le mot « sexe » vient de sexus, du verbe latin secare qui signifie « séparer, couper ». Être sexué, c’est être littéralement séparé. Le corps est fait pour « épouser », c’est-à-dire pour accomplir la promesse de l’amour par le « don ». Quelle est la promesse de l’amour ? C’est de s’unir, pour ne faire plus qu’un, une seule chair. Seul le corps permet d’accomplir cette promesse. Nous sommes faits pour aimer, c’està-dire nous donner, et c’est notre corps qui le « dit ». Le corps, qui exprime la féminité « pour » la masculinité, et vice versa, la masculinité « pour » la féminité, manifeste la réciprocité et la communion des personnes. Il l’exprime dans le don comme caractéristique fondamentale de l’existence personnelle2.

1. À partir de la catéchèse 13. Sur la signification sponsale du corps comme signification clé de la théologie du corps, voir l’introduction d’Yves Semen à La Théologie du corps, p. 96-101. 2. TDC 14- 4.

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Le don éclaire le sens de la différence sexuelle, et au-delà, le sens de toute notre vie. Dieu a créé l’homme « masculin » et la femme « féminine » pour qu’ils puissent entrer, par leur don réciproque, dans une communion d’amour à l’image de la communion des personnes divines au sein de la Trinité : « Communion des personnes signifie exister dans un “pour” réciproque, dans une relation de don réciproque » (TDC 14- 2). Ainsi, le don « sincère » n’est pas seulement le don « cohérent », « ressenti », au sens de « fais comme tu le sens ». C’est le don « authentique », c’est-à-dire vrai, total, sans retour, sans mensonge, désintéressé ; c’est pourquoi ce don est don « de soi-même » : c’est bien le don le plus grand que l’on puisse faire. S’accomplir par le don de soi est la vocation de toute personne humaine ; elle se vit, selon l’appel de Dieu, dans le mariage, par le don à une autre personne, ou dans le célibat pour le Royaume, par le don à Dieu. Personne ne doit se croire « laissé pour compte1 ». Une source toute particulière [de la connaissance de la dignité personnelle du corps humain et du sexe] est la parole même de Dieu qui contient la révélation du corps, la révélation qui remonte à l’origine2.

1. Ici se pose notamment la question du célibat subi, souvent dans une grande souffrance et incertitude du cœur. Mais ce célibat, qu’il soit temporaire ou paraisse appelé à durer, peut lui aussi devenir un chemin de dépassement de soi et d’ouverture du cœur, par un abandon de soi entre les mains de Dieu qui permet de donner progressivement du sens à sa vie, et prépare à aimer. Ce célibat au lieu d’être seulement subi devient alors choisi. 2. TDC 23- 5.

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INTRODUCTION

Pour découvrir ce qu’est le mariage, nous allons commencer par regarder deux histoires d’amour. Elles sont racontées dans le Cantique des cantiques et le livre de Tobie et Sarra, deux textes bibliques ajoutés à ceux qui constituent la toile de fond de la théologie du corps. Puis nous avancerons progressivement vers le sommet de la révélation sur le mariage, vers le couronnement du triptyque, le chapitre 5 de la lettre de saint Paul aux Éphésiens (22 à 30). Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage1 !

1. Ps 4, 7-8.


CHAPITRE 1

LE CANTIQUE DES CANTIQUES : L’AMOUR EST UN LANGAGE

Le Cantique des cantiques célèbre l’amour mutuel d’un bien-aimé et de sa bien-aimée, un amour qui n’est ni puritain, ni libertin, mais libre et fidèle, spirituel et charnel, tendre et ardent tout à la fois. C’est le chant d’amour par excellence. Le Cantique est commenté dans la théologie du corps pour nous faire découvrir la vérité de l’amour.

Le Cantique, un poème sexuel et sacré Quelle « lecture » ? Le Cantique chante l’amour divin. L’amour y est l’image de l’alliance nuptiale entre Dieu et son peuple Israël. Une lecture chrétienne, christologique, nous permet d’y voir aussi le thème de l’alliance entre le Christ et l’Église. Le Christ est le bien-aimé dont la bien-aimée, l’épouse, est l’Église. La Vierge Marie en est le modèle

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dans la foi, l’espérance et la charité1. C’est pourquoi toute l’Église, avec la Vierge, cherche son bien-aimé, le vendredi saint, dans les stations du chemin de croix : « Où est passé ton bien-aimé, Ô la plus belle des femmes, où est passé ton bien-aimé, que nous le cherchions avec toi2 ? » Le point culminant de l’alliance entre le bien-aimé et la bienaimée, ce seront les noces du Christ et de l’Église scellées sur la croix, modèle biblique définitif du « don » et du mariage révélé dans la lettre de saint Paul aux Éphésiens (5, 21-33). Le Cantique se présente comme l’œuvre de Salomon. Il a sans doute été écrit par un juif lettré pieux du iiie siècle avant Jésus Christ3. Jean-Paul II s’inscrit dans la tradition qui voit dans le Cantique la célébration d’un amour mutuel et fidèle. « L’amour de l’époux et de l’épouse […] [y] est un thème en soi » (TDC 108- 1). C’est son sens le plus évident et manifeste. Pour comprendre pleinement ce texte inspiré et éviter les interprétations hasardeuses, il faut tenir le contenu du poème comme « à la fois sexuel et sacré4 ». Le considérer comme un texte tellement allégorique et sacré que l’amour y serait désincarné – comme s’il fallait demander pardon pour l’existence du corps – serait donc une erreur5. Mais le réduire à sa seule forme littéraire 1. Jean-Paul II, Redemptoris mater, 3. 2. Ct 6, 1. 3. L’auteur mettrait en scène le nouveau Salomon, roi d’Israël et figure d’un messie pacifique, et la fille de Pharaon, d’origine païenne, symbole de l’humanité et de l’universalité de l’alliance que Dieu veut sceller avec elle. De nombreux auteurs spirituels ont commenté le Cantique, notamment saint Bernard de Clairvaux, ou encore saint Jean de la Croix, y voyant l’allégorie de l’union de l’âme avec Dieu. 4. Sur l’histoire de l’exégèse du Cantique, voir La Théologie du corps, n. 95-98, p. 510-512. 5. TDC 108- 1, n. 96.

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LE CANTIQUE DES CANTIQUES

de poème érotique moyen-oriental, proche de la poésie égyptienne, en serait une autre – de même qu’en serait encore une son interprétation psychanalytique, qui réduirait le désir à la libido au sens freudien du terme1, c’està-dire à l’éros limité à un impératif de l’instinct. Cette dernière lecture ferait passer à côté de ce que le Cantique nous révèle de fabuleux sur l’amour humain, comme nous le verrons. La théologie du corps propose une lecture à la lumière des origines d’une tout autre amplitude ; elle nous éclaire sur le sens du mariage comme sacrement.

Le Cantique des cantiques, un témoin de l’amour « à l’origine » Le Cantique a ceci d’unique qu’il se présente comme une parenthèse dans un monde soumis à la loi du péché. Dans ce poème inspiré, on ne voit pas de trace de la concupiscence, pas d’utilisation ni de captation de l’autre, pas d’épreuve de l’amour ; l’amour se vit comme Dieu l’avait voulu au paradis terrestre. La limpidité, la tendresse et la force d’un amour vécu dans toutes ses dimensions, jusques aux plus charnelles et érotiques, font la splendeur du chant. Le Cantique des cantiques révèle la beauté de la sexualité humaine aux origines, dans le plan de Dieu. Il est un hymne à la beauté, beauté de l’époux

1. Selon Freud, le noyau de notre être est cet obscur Ego dans lequel deux forces élémentaires, Éros et Destruction, sont liées à des organes ou systèmes d’organes. Pour lui, « la seule tendance de ces instincts est leur satisfaction qui provient de changements déterminés dans les organes, à l’aide d’objets du monde extérieur ». Cette vision réduit le désir à la seule convoitise du corps, sa force à un instinct tyrannique, et passe à côté de la dimension du « cœur » de la personne. Voir TDC 46- 4, n. 55.

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et de l’épouse, et une célébration de l’amour. Toutefois « ce n’est pas seulement une beauté du langage, mais une beauté de la vérité exprimée par ce langage » (TDC 1106) qu’il faut y admirer.

Un écho de l’origine Le Cantique des cantiques donne des images là où le récit de la Genèse est plus synthétique et concis (« Vraiment, celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci1 ! »). L’apparente pauvreté du récit de la Genèse peut du coup être interprétée grâce à la richesse d’expression du Cantique. Et le texte du Cantique peut s’interpréter dans la lumière de l’« origine2 ».

L’amour comme langage du corps Le Cantique révèle l’amour comme un langage du corps parlé en vérité par « lui » et « elle » ; il nous aide à bien distinguer l’amour de ses contrefaçons, ou plutôt de ses « falsifications ». Ainsi, un homme qui irait voir une prostituée achèterait des « services sexuels » ; il ne parlerait pas avec elle le langage de l’amour. Un homme qui demanderait à sa femme de lui rendre des services sexuels ne parlerait pas non plus avec elle le langage du corps, il lui demanderait seulement des « services non tarifés ». On retrouve ici la question de l’adultère dans le cœur : on peut être adultère dans son cœur avec sa propre fiancée, avec sa propre femme si, dans le secret de son cœur, on la regarde d’un

1. Gn 2, 23. 2. TDC 111- 4, partie de texte non prononcée.

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LE CANTIQUE DES CANTIQUES

regard intérieur de convoitise1, si on veut l’utiliser pour soi, pour en tirer une jouissance2. Le langage du corps est autre chose. C’est un langage qui exprime l’amour, et l’amour s’oppose à un rapport utilitaire à l’autre. C’est un langage particulier du corps qui exprime l’amour du cœur. C’est en tant que tel un signe du sacrement. Le Cantique des cantiques permet de comprendre « le signe sacramentel du mariage manifesté par le langage du corps [comme] langage particulier d’amour engendré par le cœur » (TDC 109- 1). Le rapport entre ce langage particulier du corps engendré par le cœur et le sacrement de mariage sera établi par la signification de tout le chant.

Un langage d’amour qui révèle la personne Devant la personne : un amour qui s’émerveille « Qu’il m’embrasse des baisers de sa bouche ! Oui, ton amour est meilleur que le vin […] Entraîne-moi derrière toi, courons ! […] Nous exulterons et nous nous réjouirons pour toi, nous nous rappellerons tes tendres caresses3. »

Le Cantique révèle l’attrait, la fascination pour la personne qui suscite un amour émerveillé. Dès les premiers versets, le Cantique nous introduit immédiatement dans le climat de tout le « poème », où l’époux et l’épouse semblent se mouvoir dans le cercle tracé par le rayonnement de l’amour. Les paroles des époux, leurs mouvements, 1. TDC 43- 3. 2. Sur l’adultère dans le cœur, voir infra, p. 41. 3. Ct 1, 1-2, 4.

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leurs gestes correspondent à la démarche intérieure des cœurs. C’est uniquement à travers le prisme de ce mouvement qu’il est possible de comprendre le « langage du corps »1.

Quel est ce cercle tracé par le rayonnement de l’amour ? Quelle est la démarche intérieure des cœurs ? La suite du poème le révèle ; –  Lui : […] Ah ! Que tu es belle, mon amie ! Ah ! Que tu es belle : tes yeux sont des colombes ! – Elle : Que tu es beau mon bien-aimé ! Tu es la grâce même ! La verdure est notre lit ; – Lui : Ma colombe, dans les fentes du rocher, dans les retraites escarpées, que je voie ton visage, que j’entende ta voix… ta voix est douce et ton visage charmant. –  Elle : Mon bien-aimé est à moi, et moi, je suis à lui qui mène paître ses brebis parmi les lys2.

On voit là un émerveillement devant la personne de l’autre à partir de son corps. « Mon corps, c’est moi », pourrait-on dire en raison de l’unité de la personne. Une unité bien réelle et si profonde que seule la mort peut séparer l’âme (anima) et le corps, désormais in-animé. Cette séparation, si violente et contre nature, n’est d’ailleurs que provisoire, puisque notre corps ressuscitera. Voilà pourquoi le corps peut révéler la personne. Les époux du Cantique, séduits l’un par l’autre, en témoignent ; leur expérience du corps est en même temps une expérience de la personne, du « bien-aimé » et de l’« amie ». La simplicité émerveillée de leurs paroles et de leurs gestes

1. TDC 108- 4. 2. Ct 1, 15-16 ; 2, 13-16.

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LE CANTIQUE DES CANTIQUES

nous donne à voir celle de l’origine : comme à l’état d’innocence originelle, elle est celle du regard limpide posé sur l’autre, de l’expérience de la nudité sans honte, d’une claire vision intérieure de la signification « de don » du corps. Telle est l’expérience de la personne et de son corps (de la personne à travers son corps) dans le rayonnement de l’amour qui part du cœur. C’est ainsi que le Cantique des cantiques révèle ce que le livre de la Genèse disait de façon plus elliptique : un émerveillement qui est une fascination réciproque, faite à la fois de stupeur et d’admiration. Cette fascination « devant la féminité de l’épouse et la masculinité de l’époux dans l’expérience directe de leur visibilité » participe du « langage du corps » (TDC 108- 6). L’émerveillement des époux est en même temps un enchantement de leur cœur devant l’amour grâce auquel la « révélation » de l’autre, dans sa masculinité ou féminité, se réalise1. L’amour ouvre le cœur à l’expérience de la beauté de l’aimé, une beauté dont la célébration traverse avec jubilation tout le poème. On ne voit aucune trace d’utilitarisme dans un tel langage.

« Ma sœur, mon épouse » : un amour réciproque « Tu as pris mon cœur, ma sœur, mon épouse, tu as pris mon cœur d’un seul de tes regards, d’un seul anneau de ton collier. Qu’elles sont douces tes caresses, ma sœur, mon épouse2 ! »

La bien-aimée est une sœur pour le bien-aimé. Qu’estce que ce mot « sœur » indique ? Quelque chose de très 1. TDC 109-1. 2. Ct 4, 9-10.

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important, de très nécessaire dans l’amour : l’égalité en humanité. « Frère » et « sœur », on est de la même humanité. C’est une condition de l’amour, le contraire d’une captation utilitaire qui pousse à s’approprier l’autre. La femme est une sœur pour l’homme : cela veut dire qu’elle n’est pas une chose, ni un corps. Elle est un autre « je », un second « ego ». Elle peut donc être pour lui une aide assortie (Gn 2, 20). En un certain sens, la « sœur » aide l’homme à se définir et à se comprendre [comme frère], constituant pour lui, dirais-je, une sorte de défi dans ce sens1.

Voilà ce que révèle ici le Cantique des cantiques, qui permet à chacun d’interroger son cœur : pour être épousée, la femme doit être perçue et reçue par l’homme comme sœur, dans cette égalité en humanité qui permet la réciprocité époux/épouse, mais aussi dans sa différence et sa singularité personnelles. On aperçoit ici les limites d’une lecture psychanalytique qui se focaliserait, dans ce passage, sur la douceur des caresses, pour les interpréter comme seule recherche du plaisir et de soi. Une telle lecture réductrice passerait à côté de la dimension essentielle de la sœur-épouse, comme de celle de la liberté du don ! Entre frère et sœur, on se comprend. Les époux du Cantique se sentent frère et sœur : leur proximité est source de sécurité et de paix, « la paix de la rencontre dans l’humanité en tant qu’image de Dieu – et la rencontre au moyen d’un don réciproque et désintéressé (“Aussi suis-je 1. TDC 109- 4.

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à ses yeux comme celle qui a trouvé la paix”, Ct 8, 10) » (TDC 110- 2).

Devant l’inviolabilité de l’épouse : respect et vénération « Tu es un jardin clos, ma sœur, mon épouse, un jardin clos, une fontaine scellée1. »

Voyez avec quels égards l’époux s’approche de l’épouse ! Comme il respecte son mystère profond, son intimité ! Il éprouve un tel respect qu’il n’aurait pas idée de se l’approprier, si peu que ce soit. L’intimité d’une personne, pour être connue au sens biblique, ne peut qu’être donnée. Elle ne peut pas être prise. Car la personne est inaliénable, inviolable : son don ne peut jamais lui être extorqué, son mystère ne peut être ni violé ni profané. C’est pourquoi l’époux du Cantique reste comme en attente et contemplation devant le mystère de l’épouse, attendant son appel et son don. Les époux ne peuvent s’appartenir mutuellement que s’ils se donnent l’un à l’autre, et en conséquence se reçoivent l’un l’autre. L’appartenance mutuelle n’est pas le fruit d’une conquête mais du don. Par ces mots, «  jardin clos  », «  fontaine scellée  », l’époux reconnaît la dignité de l’épouse contemplée dans sa vérité intérieure. D’où la confiance exprimée en retour par celle qui se voit ainsi aimée et « reconnue » par son époux, confiance qui lui permet de répondre en vérité par son propre don.

1. Ct 4, 12.

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Quand l’épouse dit « mon bien-aimé est à moi », elle veut dire en même temps : il est celui à qui je me confie. Et par conséquent elle dit : « Et moi, je suis à lui1. »

Ce mystère de la personne inviolable car maîtresse de son propre don est le troisième aspect du langage du corps exprimé dans le Cantique. À la lumière de l’origine, il se découvre comme étant le plus important de par son lien avec la signification sponsale du corps. Reconnaître ce mystère permet de lire et même de relire le langage du corps dans la vérité de la dignité personnelle2.

Tendresse et paix de la relation –  Lui : Nous avons une petite sœur qui n’a pas encore de seins. Que ferons-nous pour notre sœur le jour où l’on parlera d’elle ? Sera-t-elle un rempart, nous lui bâtirons un créneau d’argent ; sera-t-elle une porte, nous la munirons d’une barre de cèdre. –  Elle : Je suis un rempart, mes seins sont des tours ; et je suis devenue à ses yeux celle qui a trouvé la paix3.

« Lui » s’interroge sur son passé à « Elle », avec beaucoup de sollicitude. Et elle, comme enveloppée dans cette tendresse, est en paix. Car la sollicitude de l’époux exprime l’amour de son cœur ; ses regards, ses attitudes, ses gestes empreints de tendresse révèlent un amour désintéressé. C’est l’amour que l’épouse reçoit – celui que toute personne attend ! Nulle menace dans les attitudes de

1. TDC 110- 9. 2. Ibid. 3. Ct 8, 8.

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l’époux qui parlent pour son cœur. La paix est le fruit du don de l’époux qui engendre celui de l’épouse en retour. Un authentique langage du corps et du cœur produit cette paix profonde de la relation, pendant et après – avant aussi, alors même qu’augmente la tension du désir dont le Cantique se fait l’écho. Car cette tension n’est pas simplement celle d’un désir sexuel, encore moins celle d’une pulsion de la libido : c’est la tension d’un désir qui se tourne à la fois vers la personne de l’autre, en raison de la puissance de son attractivité, et vers la communion avec lui.

Un langage qui exprime la vérité de l’amour La vérité de la dignité personnelle Cette vérité est aussi celle de la proximité croissante des époux, « initiation au mystère de la personne », et jamais, en aucun cas, « violation de ce mystère » (TDC 111- 1). Dans un crescendo, les époux du Cantique s’approchent du moment du don à travers l’union dans la chair. « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras ; car l’amour est fort comme la mort, la jalousie tenace comme les enfers1. »

Quel est ce sceau ? C’est le don mutuel, qui « imprime le sceau sur tout leur vie » (TDC 111- 5). Un don qui est la clôture et le couronnement de ce crescendo d’amour. Un don par lequel se forme et s’accomplit, dans la lumière 1. Ct 8, 6-7.

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de l’origine, le signe visible du sacrement primordial – nous y reviendrons. Au moment où l’épouse du Cantique des cantiques, l’épouse-sœur, inviolée dans la plus profonde expérience de l’homme-époux, maîtresse du mystère intime de sa propre féminité, demande : « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur » (Ct 8, 6), toute la délicate structure de l’amour sponsal se referme, pour ainsi dire, dans sa propre boucle intérieure interpersonnelle1.

Cette boucle est celle de l’union dans la chair, de la communion des personnes dans l’amour.

Une recherche de l’absolu du « don » Chercher la vérité de l’amour, l’absolu du don, fait partie de la tension du désir, mais l’union dans la chair n’épuise pas la recherche empressée, tour à tour joyeuse ou nostalgique, qui parcourt le Cantique. Cette inquiétude indique un appel au dépassement de soi, l’aspiration à toujours vivre l’amour et à le trouver comme don de soi, à être sûr qu’il se vit bien dans la réciprocité et la sécurité qui garantissent sa paix. La vérité de l’amour intérieur et la vérité du don réciproque appellent […] continuellement l’époux et l’épouse – à travers les moyens de l’appartenance réciproque et même en se détachant de ces moyens – à parvenir à ce qui constitue le noyau même du don de personne à personne2.

1. TDC 111- 6. 2. TDC 113- 3.

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C’est en ce sens que le Cantique révèle le visage de l’amour qui est toujours en recherche1. La quête des époux est celle d’un absolu qui appartient à la vérité de l’amour.

Une recherche de beauté et de perfection « Je dors, mais mon cœur veille ! Un bruit ! C’est mon bien-aimé qui frappe : Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite2 ! »

La « veille » du cœur indique la dimension intérieure de la recherche de l’amour, de l’appel à un dépassement de soi. Le bien-aimé cherche la perfection de sa bien-aimée qu’il veut « parfaite », « toute pure » disent encore d’autres traductions, belle dans son âme et dans son corps. C’est une recherche de la ressemblance à l’image de Dieu, ce noyau du don de personne à personne. C’est pourquoi le Cantique, dans ce passage, évoque l’origine à travers les thèmes de la vigilance du cœur et de la « sœur ». Il annonce aussi l’union du Christ à l’Église, union dans laquelle nous trouvons ce noyau du don et le souci de la beauté intégrale de l’Église-épouse. Si les paroles de l’époux que nous venons de citer semblent contenir l’écho lointain de l’« origine », [...] elles résonnent beaucoup plus proches dans l’épître aux Éphésiens, dans laquelle le Christ, en tant qu’Époux de l’Église, désire voir son

1. TDC 112- 4. 2. Ct 5, 2.

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Épouse « sans tache », désire la voir « sainte et immaculée » (Ep. 5, 27)1.

L’amour du Christ pour l’Église contient le sens le plus absolu du langage du corps sur lequel les époux sont appelés à se modeler pour vivre le « style chrétien » du mariage2. Nous y reviendrons plus loin.

Déchiffrer la partition de l’amour La partition du don est inscrite dans votre cœur À la lumière du Cantique, on pourrait dire la chose suivante : Dieu nous a donné un corps merveilleusement beau, dans sa masculinité-féminité, bien fait, bien pensé, pour aimer, pour épouser. Mais avoir un corps pour aimer ne suffit pas. C’est exactement comme si vous pensiez qu’avoir une belle voix pour chanter, cela suffit… Il vous faut aussi apprendre à chanter ! Votre corps pourra chanter et bien chanter les notes de l’amour si vous lisez « la partition » inscrite dans votre cœur. Si vous suivez attentivement, fidèlement, cette partition intérieure, qui n’est autre que la partition du don, vous pourrez parler vraiment le langage de l’amour. C’est ce que vivent le bien-aimé et la bien-aimée du Cantique des cantiques, et ce qu’ils nous montrent. Ils savent lire les notes de cette partition du don et de la communion écrite dans leur cœur, comme nos premiers parents le faisaient : les notes de la fascination devant l’autre (stupeur et admiration devant la beauté de son être 1. TDC 112- 3. 2. TDC 117- 6.

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de don, à travers sa différence et sa singularité personnelles), les notes de la gratitude pour le don de l’amour, de la reconnaissance de la sœur en humanité, de la tendresse désintéressée, de la sollicitude gratuite, de la vénération de son mystère d’inviolabilité – jardin clos et fontaine scellée sur la liberté et l’intimité du don –, les notes de la confiance mutuelle et de l’amour exclusif plus fort que la mort. Les époux du Cantique, comme ceux de l’« origine », lisaient dans la vérité le langage du corps. Ils connaissaient la partition du don. Nous, nous sommes séparés de l’« origine » par la barrière infranchissable du péché (TDC 18- 3), mais nous en gardons dans notre cœur un « écho ». En nous mettant à l’écoute de cet écho, nous pouvons « relire » ce langage dans la vérité.

« Relire » le langage du corps dans la vérité Cette relecture dans la vérité du « langage du corps », qui est aussi un langage du cœur, est appelée à constituer le signe visible du sacrement du mariage. Un signe tellement beau et grand qu’il devient un langage liturgique, après les paroles du consentement ! Au point que si les époux ne le parlaient pas en vérité (lorsqu’ils deviennent une seule chair), ou s’ils ne constituaient pas ce signe en devenant une seule chair (parce que le mariage n’est pas consommé), le mariage contracté lors de l’échange des consentements serait certes valide, mais il manquerait un signe essentiel à la liturgie : le parachèvement,

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l’accomplissement du don des corps qui le constitue dans sa pleine réalité1, qui demande la consommation. Depuis le péché, nous croyons bien à tort que nous pouvons nous passer de la partition de l’amour, être heureux et nous accomplir sans plus nous préoccuper de ce qui fait l’harmonie de l’amour. Certains ont prétendu qu’elle n’existait pas, cette partition du don, ou encore qu’elle nous aliène. Que l’amour serait seulement éros, ou même libido : un diktat de la convoitise à satisfaire en protégeant sa santé. Mais c’est alors la personne qui souffre : nous n’arrivons plus à aimer, et les dissonances et la cacophonie qui marquent nos relations font saigner notre cœur. La véritable aliénation est celle du péché, qui depuis la chute nous fait douter, encore et toujours, de la bonté de Dieu et de ses dons, et du plus grand d’entre eux : avoir été créés « à son image », pour nous accomplir en nous donnant, et être signes au milieu du monde de son amour et de sa sainteté. De cette aliénation, nous avons été libérés par le Christ. Grâce à la rédemption, nous pouvons apprendre (réapprendre) à aimer. Nous pouvons mûrir pour aimer. Nous le pouvons déjà en lisant et relisant toujours, avec les yeux de notre cœur, le langage du corps dans la vérité, dans cette vérité du don qui est le thème de la mélodie, de l’harmonie de l’amour. Comme les époux du Cantique, qui nous montrent le chemin de l’amour préservé de la routine et sans cesse rajeuni :

1. Voir, sur ce point, la catéchèse 103- 2.

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L’amour exige des deux qu’ils gravissent, dirais-je, continuellement les échelons de cette appartenance [réciproque] en en recherchant toujours une forme nouvelle et plus mature1.

Vous voyez que « s’aimer », « faire l’amour », ce n’est pas n’importe quoi. Parce qu’il y a une vérité de l’amour, en dehors de laquelle nos gestes et attitudes comporteraient un mensonge, et deviendraient une illusion d’« amour », un prétexte ou un masque sur notre convoitise.

Le sentiment et le don Gravir les échelons de l’appartenance réciproque, c’est apprendre à aimer « vraiment » : d’un amour qui n’est pas seulement sentimental ou affectif (« J’aime sentir que je t’aime et que tu m’aimes »), mais qui est sincère au sens d’« authentique » (« Je veux t’épouser pour t’aimer, me donner à toi, faire ton bonheur, te choisir tous les jours, c’est-à-dire te chercher pour t’aimer tous les jours ; me réveiller chaque matin en me disant qu’aujourd’hui, je commence à t’aimer »). Cet amour-là n’est pas sentimental : c’est l’amour qui vient du cœur, le centre le plus profond de la personne et de ses décisions. Cet amour du cœur est l’amour de don fidèle qui demeure et résiste aux passages à vide et aux éclipses du sentiment qui, sur cette base, peut renaître.

Un bon critère : le choix Le critère pour reconnaître cet amour est qu’il nous décentre de nous-mêmes et nous recentre sur l’autre, en

1. TDC 113- 2.

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nous rendant capables de gratuité, d’oubli de soi et de « don désintéressé ». Ce recentrage sur l’autre se manifeste par le choix, le don de soi dans l’engagement nuptial : « Je me donne à toi. » Là, c’est « pour de vrai », comme disent les enfants. Le vrai critère d’évaluation de l’amour, de sa « sincérité », n’est pas la force du sentiment, toujours fluctuant au cours de la vie, mais le choix qui rend le don authentique, parce qu’il le rend exclusif : c’est le choix digne de la personne humaine, qui rend l’amour fort comme la mort. C’est lui, le thème de la mélodie, de l’harmonie de l’amour, qui lui donne sa densité, son intensité, sa profondeur : sa beauté connue de l’intérieur seulement par ceux qui s’aiment. Une beauté qui éclate aux yeux de tous lors du mariage, et qui en fait la joie si particulière. Ce thème, ensuite, peut être enrichi de nombreuses variations, et de toute la palette colorée des manifestations de l’amour. C’est ce que permet l’affectivité.

Une question d’authenticité On peut sincèrement croire se donner à l’autre sans le capter mais ne pas le faire vraiment, parce qu’on ne s’est pas engagé de façon claire envers lui. Le langage du don se parle… quand on s’est vraiment donné : pour toujours. C’est le sens de l’attente et de la réserve des fiancés, et de toute personne célibataire : je me réserve pour me donner ! Je ne peux pas me brader. On comprend alors que la question n’est pas : « Jusqu’où peut-on aller trop loin ? » Ce n’est pas une question de permis/défendu. L’enjeu est beaucoup plus grand : c’est une question d’authenticité, de vérité ou de mensonge.

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Le Cantique des cantiques nous montre la beauté de la partition de l’amour. Il nous donne envie de la lire ! Car nous portons au fond de notre cœur cette soif d’aimer en vérité inscrite en tout homme depuis l’« origine », nous cherchons ce visage aimable de l’amour – sa vérité – sans trop y croire. Avec les lunettes de la confiance en Dieu, nous pouvons y croire. Car Dieu n’a pas renoncé à son plan d’amour pour nous ! Le mariage chrétien, le mariage comme sacrement, demande cette vérité de l’amour. Mais comment vivre cela ? Nous nous savons faibles et capables d’adultère dans le cœur. Il nous faut regarder cet autre signe du sacrement révélé dans le livre de Tobie, qui est une parole de force. Je cours dans la voie de tes volontés, car tu mets au large mon cœur ; Déchiffrer ta parole illumine, et les simples comprennent1.

1. Ps 118, 32 et 130.

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•  Si j’aime quelqu’un, si je suis attiré(e) vers lui, quel est mon regard ? Est-il un regard qui admire, ou un regard qui évalue, qui s’arrête sur le corps ? Est-ce que je me sens désabusé, et comme désenchanté ? Pourquoi ? Estce que je vois la beauté de la personne, est-ce qu’elle m’enchante ? •  L’autre est-il pour moi frère ou sœur en humanité ? •  Ai-je souffert de l’amitié ou de l’amour trahis ? Ai-je déjà fait l’expérience de l’amour désintéressé (reçu, et donné) en famille, avec mes amis et relations ? •  Est-ce que je cherche le visage aimable de l’amour, qui est sa vérité ? Est-ce que j’éprouve une inquiétude, dans mon cœur, à ce sujet ? Est-ce que j’aimerais le trouver et le vivre comme don de soi ? •  Quel regard cela me donne-t-il sur ma situation ­actuelle ? Qu’est-ce que je voudrais que vive, en ce moment, la personne que j’épouserai, avec laquelle je ferai ma vie ?


TABLE DES MATIÈRES Présentation ............................................................ 7 Préambule................................................................ 11 Introduction............................................................. 15 Chapitre 1. Le Cantique des cantiques : l’amour est un langage.......................................... 23 Chapitre 2. Le livre de Tobie : l’amour triomphe des épreuves......................................................... 43 Chapitre 3. « Ce mystère est grand » (Ep 5, 22-33) Appelés à aimer « comme » le Christ et l’Église..... 51 Chapitre 4. Le sacrement de mariage, force qui provient du grand mystère et parole qui l’« actualise » dans l’homme............................ 63 Chapitre 5. La « soumission réciproque » des époux. 73 Chapitre 6. Le mariage comme « sacrement primordial »....................................... 91 Conclusion. Comment se préparer à aimer ?............. 99 Remerciements......................................................... 105 Les paroles clés de la théologie du corps................... 107 Brève bibliographie des documents d’Église cités ..... 111

Achevé d’imprimer en août 2018 par SEPEC Z. A. des Bruyères, 01960 Peronnas, France Dépôt légal : septembre 2018 - N° d’édition : 18158


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INÈS PÉLISSIÉ DU RAUSAS

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Inès Pélissié du Rausas est mère de cinq enfants, docteur en philosophie, spécialiste de la première éducation affective et sexuelle. Parmi ses dernières publications : De la pudeur à l’amour, Paris, Éd. du Cerf, 2016, et Les Parents, l’École et la Sexualité. Qui dit quoi ?, Paris, Éd. du Cerf, 2017.

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Au plus profond de notre cœur demeure un grand désir d’aimer et d’être aimé(e), pour toujours. Mais ce grand rêve d’amour, comment le rendre réel lorsque l’on est un jeune homme, une jeune fille d’aujourd’hui ? Loin de tout moralisme, Inès Pélissié du Rausas montre dans ce livre limpide et touchant que le véritable mariage d’amour est la réponse à ce désir d’absolu. Appuyant sa réflexion sur les plus beaux passages de la Théologie du corps de Jean-Paul II, elle nous éclaire tant sur le « dessein bienveillant » de Dieu à notre égard que sur la puissance effective de sa grâce, qui vient au secours de notre faiblesse et qui nous donne d’aimer.

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INÈS PÉLISSIÉ DU RAUSAS

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24/07/2018 18:47


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