Card. Jorge Mario Bergoglio
PaPe François
Le Témoignage
PRÉFACE DE STAN ROUGIER

Cardinal Jorge Mario Bergoglio
PaPe François
Le Témoignage
Préface de Stan Rougier
Textes réunis par Federico Wals et traduits de l’espagnol par Antoinette de Jorna
Lætitia Iturralde
Marie-Ange PalaCios
Hortense de ParsCau

© Mame, Paris, 2013 pour la présente édition
© Editorial Santa María, Buenos Aires, Argentina, 2013 pour l’édition originale www.fleuruseditions.com
ISBN : 978-2-7289-1917-8
MDS : 531334
Tous droits réservés pour tous pays.
«
PréFace
La révoLution de L a tendresse »
Dans la préface de La Miséricorde 1, je relatais ma rencontre avec Mgr Bergoglio. Je n’y reviendrai pas ici.
Lors de ses cours à des responsables laïcs, Mgr Jorge Mario Bergoglio évoque la noblesse de la politique et l’attention particulière que doivent y porter les chrétiens. Il s’appuie sur de nombreux textes de Jean-Paul II : « La politique est l’utilisation du pouvoir légitime en vue d’atteindre le bien commun de la société, bien commun qui comprend l’ensemble des conditions de vie sociale qui permettent aux hommes, aux familles et aux groupes d’atteindre plus pleinement et plus facilement leur propre accomplissement2. »
L’archevêque de Buenos Aires ajoute : « Un homme ou une femme politique qui ne soulève aucun problème est comme un père et une mère qui veulent que leur enfant ne leur pose aucun
1. Mgr Bergoglio, La Miséricorde, Paris, Fleurus-Mame, 2013.
2. Jean-Paul ii, Discours du Jubilé des responsables de gouvernements, des parlementaires et des hommes politiques, Rome, 4 novembre 2000.
souci… Ils le maintiennent toute sa vie en enfance, ils ne le laissent pas grandir… »
En 1986, le cardinal Sin, de Manille, me confia en riant cette anecdote : « Un jour où Jean-Paul II me sermonnait : “N’avez-vous pas l’impression d’en faire un peu trop sur le terrain politique ?!...”, je lui ai aimablement répondu : “J’en fais sans doute moins aux Philippines que vous n’en avez fait dans votre patrie !…” » *
Mgr Bergoglio puise volontiers dans un document de la Conférence épiscopale française, Réhabiliter la politique 3. Il a constamment le souci de proposer aux chrétiens une véritable culture politique pour qu’ils aient à cœur de prendre des responsabilités.
Avec une sagesse et un réalisme qui caractérisent souvent les « compagnons de Jésus » (jésuites), il développe comment la politique est « l’art du possible ». Il invite sans relâche à trouver un chemin d’équilibre, une ligne de crête entre deux précipices également dangereux : « foncer tête baissée sans cap précis », et « l’enfermement sur soi-même dans la nostalgie du passé ». Il prend ses exemples avant tout dans la Bible, mais aussi dans la vie courante, les propos entendus, ses lectures… J’aime le voir comparer l’homme voué à la politique à un poète : « 10 % d’inspiration, 90 % de transpiration. »
3. ConférenCe des évêques de franCe, Réhabiliter la politique, Paris, Centurion, 1999.
Certains mots ressemblent à des billets de banque qui n’ont plus cours. Les mots de Mgr Bergoglio sont habités. Sa parole est en lien vivant avec le réel. C’est ce qui la rend si touchante.
L’archevêque de Buenos Aires a ses ennemis favoris : il se bat contre le moralisme qui conduit, il en est convaincu, à des projets théoriques, abstraits, désincarnés. Un jour où il s’adressait à des chefs d’entreprise, il s’aperçut qu’aucun d’entre eux n’était propriétaire d’une firme. Ils n’étaient que des gestionnaires. Les décisions tombaient de la multinationale dont ils dépendaient !…
La joie et la tendresse débordent des écrits de ce prélat argentin.
Très Saint-Père, enseignez à notre Europe fatiguée les secrets de la joie !
J’entends encore la voix chaleureuse du père Varillon :
Les poètes seuls nous avaient parlé de la joie. Les prêtres, non, ou si peu. Sur tout ce qui touchait la religion, nous avions l’impression qu’un voile de crêpe était tendu… Le père Monier (s.j.), avec une force et une parole inouïes, nous détrompait… Non seulement la joie était possible, mais elle était une nécessité urgente. Elle était la vérité de notre être au même titre que l’amour et que la liberté.
(Homélie de 1977)
C’est sur le petit pauvre d’Assise que les yeux de l’archevêque de Buenos Aires se sont tout naturellement posés lorsqu’il a choisi son nom de pape. Ne l’oublions jamais.
François était si imprégné de la bonté et de la sagesse du Seigneur qu’il savait conseiller avec affection, corriger avec bon sens et commander sans élever la voix… Si l’un ou l’autre frère venait au Chapitre, tourmenté par quelque tentation de la chair ou du monde, ou par d’autres chagrins, il lui suffisait d’entendre le bienheureux François parler avec la ferveur et la douceur qu’il y mettait, il lui suffisait de le voir en chair et en os, pour que cessent tous ses tourments. C’est qu’en effet il savait leur parler comme si lui-même ressentait leurs maux : il s’adressait à eux, non comme un juge, mais comme un père à ses enfants, comme un médecin à ses malades4.
Mgr Bergoglio revient avec insistance sur les obstacles à la paix, au bonheur, à la joie, non pas en donneur de leçon mais en « padre Bergolio », comme nous l’appelions.
*
« La tâche de reconstruction de notre patrie sera longue et consistera davantage en un ensemencement qu’en une série de rapides modifications », déclare le cardinal Bergoglio dans l’un de ses discours. Il est permis de penser qu’il en sera de même pour l’Église…
Il donne une place prioritaire à l’éducation pour réaliser cet objectif et nous rappelle sans détour que :
4. Anonyme de Pérouse, 39 c.
Nombreuses sont les institutions qui provoquent la formation de loups plutôt que de frères. Ils éduquent pour la concurrence et le succès au détriment des autres […]. Dans beaucoup d’écoles, on récompense le fort et le rapide et on méprise le faible et le lent. Dans de nombreux endroits, on encourage à être le numéro un en résultats et non en compassion. Notre apport spécifiquement chrétien est une éducation qui témoigne et réalise une autre manière d’être humain.
Ses propos ne sont-ils pas des fenêtres pour ouvrir nos horizons ?
Il ne suffit pas d’être bon et généreux. Il faut être intelligent, capable, efficace. Nous, chrétiens, avons tant mis l’accent sur la rectitude et la sincérité de notre amour, sur la conversion du cœur, que parfois nous avons prêté moins d’attention à la réussite d’objectifs dans notre charité fraternelle. Comme si la seule chose importante était l’intention… et on néglige les médiations adéquates. Cela ne suffit pas pour nos frères les plus nécessiteux, les victimes de l’injustice et de l’exclusion, pour qui l’intérieur de notre cœur n’est d’aucune aide dans leurs nécessités.
Aujourd’hui, la presse ne tarit pas d’éloges à l’égard du pape François. Certes, je me joins à l’enthousiasme des laudateurs, mais je ne me permettrais pas d’ajouter que des pasteurs de
l’Église aussi ouverts que lui sont des perles rares. Peut-être ai-je eu de la chance, mais j’en ai rencontré beaucoup : le cardinal Marty, qui avait, lui aussi, cette très grande simplicité de contact ; le cardinal Etchegaray, que je retrouve avec tant de bonheur au Vatican ou dans son village natal d’Espelette ; et bien d’autres dont j’ai croisé la route au cours de mes pérégrinations sur tous les continents…
Je me souviens plus particulièrement de Mgr Leonidas Proaño, que j’interviewais à Riobamba (Équateur), dans les années 1980 : « L’Église dans ces pays est une force fantastique. Si elle le voulait, toutes les injustices disparaîtraient. Quelle organisation au monde est aussi proche du peuple et de ses aspirations ? » Et que dire de Mgr Helder Camara, dont les propos enflammés au sujet de l’attention particulière de Jésus envers les pauvres et les exclus m’ont si souvent coupé le souffle, et enthousiasmé les jeunes qui les écoutaient ! Eux aussi étaient de ce continent amérindien qui compte tant de prophètes du Dieu-Amour…
« Dieu nous donne une cascade de tendresse maternelle », nous répète le pape François. « Trouver le Seigneur qui nous console et aller consoler le peuple de Dieu », voilà bien la mission du prêtre telle que la dessine notre nouveau pape.
Nous avons tous en mémoire l’embrassade que le cardinal Hummes donna à son ami à peine élu nouvel évêque de Rome, en lui soufflant dans le creux de l’oreille : « N’oublie pas les pauvres ! »
Entendant un séminariste dire : « L’évangélisation se fait à genoux », le pape François retient la formule, et commente : « Sans la prière, l’évangélisation devient un métier… Cultivons la dimension contemplative, y compris dans les tourbillons des engagements. » Ainsi cet homme qui occupe la plus grande responsabilité dans l’Église reste bien toujours à l’écoute de ses frères humains.
Jésus paya de sa vie son attitude de fidélité inaltérable à l’Absolu de l’Amour – guérir le jour du shabbat, et qui plus est dans la synagogue ; rendre sa dignité à la femme prostituée ; chercher la brebis perdue ; guérir le serviteur d’un officier romain ; confier à une Samaritaine le secret de sa messianité… – Mgr Bergoglio recentre, comme Jésus, la dimension sacrée de la vie sur l’être humain et non plus sur des valeurs et des codes préétablis, ce qui brille, ce qui se fait, le « religieusement correct ». « On ignore la “révolution de la tendresse” qui provoqua l’incarnation du Verbe5 », s’insurge-t-il !
L’archevêque de Buenos Aires prend le risque, à la suite de Jésus, de mécontenter les élites dominantes. Il cherche à libérer son peuple des filins qui brident la liberté de chacun, avec ses talents et sa créativité propres. *
Ce livre nous offre des repères et des vivres pour la vie quotidienne. Leçon de vérité pour l’homme et un beau chant d’amour pour l’Église de Jésus-Christ ! « Une Église capable de redécouvrir les entrailles maternelles de la miséricorde… une Église qui n’a pas peur de sortir dans la nuit. »
5. Discours du pape devant le CELAM. Rio de Janeiro, 29 juillet 2013.
Pouvais-je imaginer, lorsque je publiais mon premier livre, L’Avenir est à la tendresse 6 , que bientôt un pape en appellerait à « la révolution de la tendresse » ?
Stan Rougier
Prêtre, écrivain 7, conférencier
6. stan rougier, L’Avenir est à la tendresse, Paris, Salvator, 1978.
7. Auteur de Pour vous, qui suis-je ?, Paris, Fleurus-Mame, 2013 ; et d’une trentaine d’ouvrages de spiritualité.
ProLogue
Nous sommes témoins d’un moment historique. Nous sommes en train de vivre un moment unique. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, un Pape venu d’Amérique latine (le continent catholique) est élu pour être l’évêque de Rome et successeur de Pierre dans la conduite de cette barque millénaire. Nous sommes nombreux à nous souvenir de ces moments qui ont suivi la fumée blanche en ce début de soirée romaine à la fois pluvieuse et froide, ce mercredi 13 mars 2013. Nervosité, anxiété, incertitude… mais également une réjouissance profonde et une joie : réjouissance à l’annonce d’un nouveau Saint-Père et joie parce que nous, catholiques, sans encore connaître celui que les cardinaux avaient élu, étions déjà heureux de la venue d’un nouveau pasteur. Lorsque, en ce jour, le cardinal protodiacre français, Jean Louis Tauran, annonça au monde à 20 h 12 (heure de Rome) : « Annuntio vobis gaudium magnum. Habemus Papam ! » non seulement la place SaintPierre exulta de joie mais chacun de nous, en union avec tous ceux présents, s’émut au plus profond de son être à l’idée d’avoir un pape. Puis, quelques secondes après, le cardinal Tauran nous surprit tous en disant : « Eminentissimus ac Reverendissimus Dominum, Dominum Georgium Marium Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalem Bergoglio. »
« Bergoglio ! » « Le pape est argentin ! » « Bergoglio est pape ! » voici quelques-unes des réactions spontanées des Argentins mais également de ceux qui eurent la grâce de le connaître et de travailler avec lui. Impressions qui, au fil des heures, se muèrent en un sentiment indescriptible de joie, d’émotion et de larmes pour ce nouvel évêque de Rome, cadeau de l’archidiocèse de Buenos Aires en particulier et plus largement de tout le peuple argentin, à l’Église universelle. Homme simple et austère, d’une profonde humilité et avec un grand sens du service, le père Bergoglio (comme il se présente luimême) a su s’attirer la connivence et l’affection de ses fidèles car il n’a jamais cessé d’être prêtre tout en exerçant les plus hautes fonctions ecclésiastiques. Dans sa nature profonde, il l’a toujours été et, aujourd’hui encore, il nous montre comment François ne cessera d’être un pasteur au milieu de son troupeau qu’il connaît et aime comme sa propre chair. Aussi, dès ses premiers gestes, il laisse transparaître un pontificat empreint de paternité et de présence auprès des plus démunis.
« Je souhaiterais tant une Église pauvre et pour les pauvres », s’est exprimé ainsi le pape François lors de son premier discours mémorable aux journalistes dans la salle Paul-VI, sans laisser le moindre doute sur la devise qui marquera son pontificat. Les plus nécessiteux et les plus démunis, dans tous les sens du terme, sont les pauvres que l’Église doit toucher : une Église qui ne soit pas « autoréférentielle » mais qui donne un témoignage vivant du Christ, de la joie d’être catholique, de la simplicité mais aussi de l’engagement qu’implique le message du Christ, en chacun de nous, non seulement pour nous mais également vis-à-vis des autres. C’est pourquoi le cardinal Tauran conclut en disant : « Qui sibi nomen imposuit Franciscum » (Auquel le nom de François s’est imposé)… »
Et pourquoi « François » ? Le Pape lui-même nous raconte qu’au moment même de son élection, le cardinal Hummes le saluant dans une forte accolade, lui dit : « N’oublie pas les pauvres. » Et ces paroles résonnèrent en lui si profondément qu’il pensa immédiatement à saint François d’Assise qui s’était consacré aux pauvres et qui, en même temps, avait été un homme de paix, un homme qui aimait et respectait la création.
C’est pourquoi nous avons souhaité intituler cet ouvrage Le Témoignage. Cette sélection d’homélies et de lettres pastorales de l’ancien cardinal Bergoglio, aujourd’hui entre vos mains, est le témoignage fidèle de la pensée simple et claire, profonde et engagée, cohérente entre le dire et le faire, du Pasteur nous appelant à être missionnaire pour défendre le vrai, la beauté, la bonté qu’est le Christ lui-même et qu’est Dieu le
Père qui nous aime sans conditions et nous pardonne dans son infinie miséricorde sans nous juger. Comme les trois autres titres regroupant des enseignements du cardinal – La Miséricorde, La Mission, LaVie –, il constitue un appel de l’ancien archevêque de Buenos Aires à agir comme les catholiques que nous voulons être.
Et c’est justement ce dont traite ce livre de la collection : montrer qu’il est possible de témoigner d’une vie droite et crédible. Témoigner que nous pratiquons ce que nous annonçons, sans distorsion. Témoigner de façon cohérente notre foi. Témoigner en allant à la rencontre de l’autre en ouvrant ma maison, ma vie, mon cœur, pour qu’en franchissant ce seuil nous nous rencontrions… Il est aujourd’hui facile de se replier sur soi-même en pensant être meilleur alors qu’en réalité nous nous rendons plus fragiles ; les portes ouvertes d’un lieu nous inspirent confiance, liberté, amitié, proximité et nous avons à témoigner de cela.
Soyons des témoins engagés, heureux en Jésus, avec un esprit missionnaire. Témoignons que Dieu vit en nous et dans nos communautés. Témoignons qu’Il est la Parole vivante et non un fait historique apparu il y a deux mille ans. Notre souhait est qu’au fil de ces pages, vous perceviez dans chacun de vous ce besoin d’être des témoins du Dieu vivant.
Au-delà du prologue de rigueur, nous avons souhaité partager avec vous ces textes originaux sans commentaires éditoriaux pour que résonne toute la richesse de la parole et de la pensée du cardinal Bergoglio : afin qu’elle mûrisse en chacun de nous, que nous prenions le temps de la méditer, de la décanter et de la faire fructifier.
Le pape François a semé en abondance et avec de nombreux fruits tout au long de sa vie et il continue de le faire ; sans que personne ne le voie, avec l’humilité et la générosité que nous demande l’Évangile. Il a toujours cheminé et s’est rapproché de l’homme qui avait besoin d’un geste, d’une parole ou simplement d’un regard. Spirituellement proche de son peuple et profondément priant, nous saluons son travail pastoral en le poursuivant dans les faits, en ouvrant notre cœur à Dieu et au frère qui est à côté de nous et surtout en nous laissant aiMer par Dieu.
Un homme d’Évangile avec qui j’ai partagé une amitié fraternelle au fil des années – amitié fortifiée par le dialogue interreligieux et l’œcuménisme ancré dans notre peuple argentin si béni – et qui avait coutume de clore son programme en disant : « Nous nous retrouverons la prochaine fois, si Dieu veut, et je vous salue en reprenant les paroles de Jésus de Nazareth : “Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux”. » Qu’il en soit ainsi.
Federico Wals
Qui ne vit Pas Pour servir, ne sert à rien Pour vivre1
Ga 6, 2
« Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la loi du Christ. »
Les panneaux que vous avez réalisés parlent d’amour, de confiance dans la vie, d’entraide, d’un soleil qui affirme qu’aujourd’hui est un jour favorable. Et je pourrais dire que c’est aujourd’hui la fête de l’amour. Aimer, c’est adorer Dieu, le Dieu unique, et nous aider les uns les autres.
Alors même que Jésus leur lavait les pieds, les disciples n’en croyaient pas leurs yeux. Ils s’interrogeaient : « Comment cet homme nous laverait-il les pieds, à nous ? » C’est un signe que nous répétons depuis deux mille ans. Le symbole du service, au nom duquel nous devons servir les autres, nous entraider. Celui qui semble siéger à la meilleure place est précisément celui qui doit le plus servir, il doit se mettre à la place du serviteur. Et c’est
1. Introduction à la cérémonie du Lavement des pieds, au cours de la célébration du Jeudi saint, le 1er avril 2010 à Buenos Aires.
bien pour cela que, le Jeudi saint, je parcours des contrées où l’isolement, la pauvreté et la quête de Dieu sont les plus fortes, pour répéter ce geste, ce symbole.
Je veux simplement vous dire ceci : celui d’entre nous qui ne sert pas, qui ne vit pas pour servir, cet homme-là ne sert à rien pour vivre. L’amour c’est se servir l’un l’autre. Et c’est ce que nous allons faire maintenant : nous allons répéter ce geste qui montre que la vie a un sens, si chacun la met au service des autres, pour le bien commun de tous. Ce que je vais faire est très simple.
Que Dieu nous bénisse, nous donne des forces, nous apprenne à avancer, à servir, à nous entraider et à nous laisser aider par les autres, car nous ne l’acceptons pas toujours.
Aujourd’hui, je demande au Seigneur qu’au cours de la cérémonie qui s’ouvre maintenant, il inscrive en notre cœur le sens de l’entraide, du soutien mutuel et de l’amour réciproque par amour pour Lui.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. Buenos Aires, 1er avril 2010
avancer au L arge Pour oFFrir
Le témoignage de notre vie1
Lc 5, 1-11
Duc in altum
« Duc in altum ! » : « Avance au large ! » « sans hésiter ! » « en eau profonde ! » L’exhortation de Jésus à Pierre, que Jean-Paul II fait sienne et nous transmet avec une ardeur apostolique ravivée, nous encourage aujourd’hui à entrer plus profondément dans son ample pensée sociale. Jean-Paul II est certainement le pape qui a le plus écrit sur la « question sociale » : trois encycliques, d’innombrables discours et homélies et une référence constante au fait social dans tous ses documents nous surprennent tant par leur étendue que par leur large perspective, la fermeté et la profondeur avec lesquelles le Pape assume toute la Doctrine sociale de l’Église et nous la propose une fois encore, de façon fervente et renouvelée. Entrer « en eau profonde » dans sa pensée tient des traversées où le Seigneur enseignait ses disciples, grâce à la riche et mystérieuse réalité du lac de Génésareth,
1. Conférence prononcée dans le cadre de la journée « Duc in altum : la pensée sociale de Jean-Paul II » organisée à l’occasion du 25e anniversaire de son pontificat par l’Université pontificale catholique d’Argentine (UCA).
symbole du monde et de l’histoire. Dans le cadre limité de Laborem exercens 2 ou de Sollicitudo rei socialis 3 bat toute la doctrine sociale de l’Église, sous une forme universelle et concrète, éclairée par l’Évangile. Et l’air marin fait sentir la promesse d’une pêche abondante. Dès les premiers temps de son pontificat, le Pape ouvrier nous invite à avancer là où la vie sociale de l’homme se joue à la force des rames, à force de jeter les filets encore et encore : dans le monde du travail et de la solidarité.
« Duc in altum » : tournés vers de larges horizons
1. S’engager dans la « question sociale », c’est entrer de plain-pied dans la « question planétaire »
Prenons pour commencer ces mots de Jean-Paul II dans Novo millennio ineunte 4 (2001) :
On connaît les efforts accomplis par le Magistère ecclésial, surtout au cours du xxe siècle, pour comprendre les réalités sociales à la lumière de l’Évangile et pour offrir, de manière toujours plus précise et plus organique, sa contribution à la solution de la question sociale, devenue désormais une question planétaire.
NMI 52.
2. Jean-Paul ii, Laborem exercens, lettre encyclique sur le travail humain à l’occasion du 90e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum, 14 septembre 1981. Désormais abrégé en LE.
3. Jean-Paul ii, Sollicitudo rei socialis, lettre encyclique à l’occasion du 20e anniversaire de l’encyclique Populorum progressio, 30 décembre 1987. Désormais abrégé en SRS.
4. Jean-Paul ii, Novo millennio ineunte, lettre apostolique au terme du Grand Jubilé de l’an 2000, 6 janvier 2001. Désormais abrégé en NMI.
Pour le Pape, « ce versant éthique et social » doit être proposé comme « une dimension absolument nécessaire du témoignage chrétien ». Jean-Paul II repousse fermement, comme une « tentation », toute « spiritualité intimiste et individualiste ». Il propose une spiritualité de communion, une spiritualité qui tienne compte de la dimension sociale de l’homme. L’autre spiritualité, individualiste et intimiste, « s’accorde peu avec les exigences de la charité, avec la “logique” de l’Incarnation et, pour tout dire, avec la tension eschatologique du christianisme ». Il est vrai que l’espérance du ciel « nous rend conscients du caractère relatif de l’histoire ». Mais cela « ne nous conduit en aucune manière à nous désengager du devoir de construire cette histoire ». L’enseignement du concile Vatican II garde sur ce point toute son actualité : « Le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait au contraire un devoir plus pressant5. »
« Duc in altum », dans la bouche du Pape, est une exhortation qui nous console et nous donne la force de ramer vers l’eau profonde du nouveau millénaire et, à la lumière de l’Évangile, d’éclairer la « question sociale » devenue de nos jours une question planétaire.
« Duc in altum » est une invitation à assumer la tâche de construire le monde et nous pousse à nous soucier du bien de nos semblables, comme un devoir qui émane de l’Évangile même.
5. ConCile vatiCan ii, constitution pastorale Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps, n° 34, 7 décembre 1965.
2. Les principaux jalons de la doctrine sociale au xxe siècle
Jean-Paul II a été l’acteur principal de l’effort du Magistère pour interpréter la réalité sociale à la lumière de l’Évangile, dont parle le Pape. Tertio millennio adveniente (1994) nous rappelle les grandes étapes de la pensée sociale des souverains pontifes et de la sienne en particulier :
Au cours du siècle, les papes, à la suite de Léon XIII, ont repris systématiquement les thèmes de la doctrine sociale catholique, exposant les caractéristiques d’un système juste dans le domaine des rapports entre travail et capital. Il suffit de penser à l’encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, aux nombreuses interventions de Pie XII, aux encycliques Mater et magistra et Pacem in terris de Jean XXIII, à Populorum progressio et à la lettre apostolique Octogesima adveniens de Paul VI. Je suis revenu moi-même à maintes reprises sur ce sujet : j’ai consacré d’une manière particulière l’encyclique Laborem exercens à l’importance du travail humain, tandis qu’avec Centesimus annus j’ai voulu réaffirmer la valeur de la doctrine de Rerum novarum cent ans plus tard. Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, j’avais auparavant proposé à nouveau d’une façon systématique toute la doctrine sociale de l’Église dans le contexte de l’opposition entre les deux blocs Est et Ouest et du danger d’une guerre nucléaire. Les deux éléments de la Doctrine sociale de l’Église – la sauvegarde de la dignité et des droits de la personne dans le cadre d’un juste rapport entre travail et capital et la promotion de la paix – se sont retrouvés dans ce texte et ont fusionné.
TMA 22.
3. Une spiritualité du travail
Gardant présents à l’esprit ces deux éléments de la doctrine sociale de l’Église pointés par le Pape – « la sauvegarde de la dignité et des droits de la personne dans le cadre d’un juste rapport entre travail et capital et la promotion de la paix » –nous centrerons notre bref exposé sur la question du travail, en nous situant dans la perspective de la « spiritualité du travail ». Nous faisons ce choix parce que dans Novo millennio ineunte, cette forme inédite, solidaire, de spiritualité de communion relevée par le Pape s’exprime concrètement et de façon frappante par ce qu’il qualifie de « spiritualité du travail » :
Le rassemblement des travailleurs, qui s’est déroulé le 1er mai, date traditionnelle de la fête du travail, a eu un fort impact. Je leur ai demandé de vivre la spiritualité du travail, à l’imitation de saint Joseph et de Jésus lui-même. Leur jubilé m’a en outre donné l’occasion de lancer une invitation pressante à porter remède aux déséquilibres économiques et sociaux dont souffre le monde du travail, et à traiter avec détermination les processus de la mondialisation économique conformément à la solidarité et au respect dû à chaque personne humaine.
NMI 10.
Jean-Paul II lie explicitement le travail à cette spiritualité de communion à laquelle il exhorte, qui se veut le paradigme de l’Église du nouveau millénaire et qu’il décrit en ces termes admirables :
Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés.
NMI 43.
Le Pape indique aussitôt trois domaines précis, dans lesquels nous devons nous « former » pour communier à la lumière de cette présence de Dieu sur le visage de tout homme. Nous pouvons les décrire en ces termes :
Renforcer notre sentiment d’appartenance à un corps
Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d’être attentif, dans l’unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme « l’un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde.
NMI 43.
Adopter un regard structurellement valorisant
Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir avant tout ce qu’il y a de positif en l’autre, pour l’accueillir et le valoriser comme un don de Dieu : un « don pour moi », et pas seulement pour le frère qui l’a directement reçu.
NMI 43.
Apprendre à donner une place à l’autre et non à occuper l’espace
Une spiritualité de la communion, c’est enfin savoir
« donner une place » à son frère, en portant « les fardeaux les uns des autres » (cf. Ga 6, 2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies.
NMI 43.
Nous pensons que cette spiritualité de communion, aux résonances infinies dans chaque situation concrète de la vie ecclésiale, prend une saveur particulière lorsqu’elle s’applique à cette spiritualité du travail à laquelle le Pape invitait les travailleurs. Notons au passage que communion et travail sont les deux seules réalités évoquant la spiritualité dans tout ce document.
« Duc in altum » : déterminés à entrer au cœur du sujet
1. Le travail, clé de la question sociale
Pourquoi cela ? Comment Jean-Paul II conçoit-il le travail humain ?
Nous savons tous que sa première encyclique, Redemptor hominis (1979), était un texte programmatique. Le Pape pensait qu’il fallait partir de l’homme, cet homme dont la raison profonde et ultime ne réside qu’en Jésus-Christ, Rédempteur de l’homme. Deux ans plus tard, en 1981, Jean-Paul II publiait une autre encyclique programmatique, Laborem exercens, consacrée à « l’homme » considéré dans le vaste contexte de la réalité du travail :
Je désire consacrer spécialement le présent document au travail humain, et plus précisément à l’homme dans le vaste contexte de la réalité qu’est le travail. Si, en effet, comme je l’ai dit dans l’encyclique Redemptor hominis publiée au début de mon service sur le siège romain de saint Pierre, l’homme « est la première route et la route fondamentale de l’Église », et cela en vertu du mystère insondable de la Rédemption dans le Christ, il faut alors revenir sans cesse sur cette route et la suivre toujours de nouveau sous les divers aspects par lesquels se révèlent toute la richesse et en même temps toute la difficulté de l’existence humaine sur la terre.
LE 1.
Ainsi donc, nous pouvons tout de suite repérer cette conception du Pape, évocatrice d’une spiritualité qui « lève l’ancre et avance en eau profonde » par le chemin de l’homme. Un homme, encore faut-il le souligner, plongé dans le mystère de Jésus-Christ Rédempteur. Mais cet homme n’est pas considéré uniquement dans sa dimension verticale, il est aussi inscrit dans le contexte de la réalité et de l’histoire envisagées sous l’angle du travail.
D’où vient cette importance du travail ? D’autres notions, telles la solidarité ou la paix issue de la justice, n’ont-elles donc pas plus de valeur ?
Écoutons ce que pense le Pape sur le travail dans sa relation à la question sociale :
Si, dans le présent document, nous revenons de nouveau sur ce problème [celui de « la question sociale »] – sans d’ailleurs avoir l’intention de toucher tous les thèmes qui le concernent – ce n’est pas tant pour recueillir et répéter ce qui
est déjà contenu dans l’enseignement de l’Église, que plutôt pour mettre en évidence – peut-être plus qu’on ne l’a jamais effectué – le fait que le travail humain est une clé, et probablement la clé essentielle, de toute la question sociale, si nous essayons de la voir vraiment du point de vue du bien de l’homme. Et si la solution – ou plutôt la solution progressive – de la question sociale, qui continue sans cesse à se présenter et qui se fait toujours plus complexe, doit être cherchée dans un effort pour « rendre la vie humaine plus humaine », alors précisément la clé qu’est le travail humain acquiert une importance fondamentale et décisive.
LE 3, cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2427.
Il y a deux ans à peine, à l’occasion du vingtième anniversaire de Laborem exercens, Jean-Paul II confirmait cette intuition du début de son pontificat :
Tant qu’existera l’homme, existera le geste libre de participation authentique à la création, qu’est le travail. Celui-ci est l’une des composantes essentielles pour la réalisation de la vocation de l’homme, qui se manifeste et se révèle toujours comme celui qui est appelé par Dieu à « dominer la terre ». Même s’il le voulait, il ne pourrait cesser d’être un « sujet capable de décider de lui-même ».
LE 6.
Dieu lui a confié cette liberté suprême et difficile. Dans cette perspective, aujourd’hui plus qu’hier, nous pouvons
répéter que « le travail humain est une clé, et probablement la clé essentielle de toute la question sociale »6 . LE 3.
Le Pape se répète en se plaçant cette fois dans la perspective de l’essence même de l’homme, essence d’où émane la mission de « dominer la terre » et qui implique le « geste libre » de collaborer avec son Créateur. Cela renvoie implicitement à la prophétie de Romano Guardini qui, dans son livre sur le pouvoir7, indiquait le motif fondamental du changement de paradigme agissant de façon croissante en notre monde moderne : Guardini affirmait que le trait prégnant et le plus marquant de la civilisation contemporaine est que le pouvoir y devient chaque jour plus anonyme. C’est la racine de tous les périls et des injustices que nous subissons actuellement ; et Guardini ne proposait pas d’autre antidote que d’assumer, chacun solidairement des autres, la responsabilité du pouvoir.
Sur ce point précis, Jean-Paul II le rejoint, qui conçoit le travail humain comme le lieu où l’homme opte librement pour un usage du pouvoir comme service et collaboration à l’œuvre créatrice de Dieu, pour le bien de ses frères.
2. L’homme dans sa relation libre, créative, participative et solidaire au travail
Le travail est le lieu où tous les principes de la Doctrine sociale de l’Église et de la société s’incarnent concrètement. Jean-Paul II n’a jamais manqué de rappeler que le principe
6. Jean-Paul II, message aux participants à la rencontre sur « Le travail, clé de la question sociale », organisée par le Conseil pontifical Justice et Paix à l’occasion du 20e anniversaire de Laborem exercens, Rome, 14 septembre 2001.
7. R. guardini, La Puissance, essai sur le règne de l’homme, trad. Die Macht par Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Éd. du Seuil, 1951.
essentiel de la Doctrine sociale, d’où découlent tous les autres, est que l’homme est au centre de l’ordre social… Nous osons préciser qu’il s’agit de l’homme au travail ; dont le travail est libre, créatif, participatif et solidaire.
Sur cet homme au travail sont centrés et rattachés concrètement tous les autres principes.
Le travail est le lieu où se réalise le principe de « l’usage commun des biens ».
Le travail rend concrète « la légitimité de la propriété privée, comme condition indispensable de l’autonomie personnelle et familiale ».
Considérer le travail – toute forme de travail – comme la source d’où jaillissent tous les biens qui rendent possible la vie de la société, fonde notre conception des droits et devoirs régissant l’État et clarifie son rôle de promoteur et protecteur du bien commun.
3. Le travail, lieu où s’opèrent graduellement toutes les transformations sociales
Quand vient le temps de discerner où et comment s’opèrent les grandes transformations sociales, cette conviction chevillée à l’âme du travailleur jette à bas toutes les conceptions fatalistes et mécanistes.
Ce serait une grave erreur de considérer que les changements en cours adviennent de façon déterminée. Le facteur décisif, pour ainsi dire « l’arbitre » de cette phase complexe de changement, est encore une fois l’homme, qui doit demeurer le véritable acteur de son travail. Il peut et doit assumer de façon créative et responsable les changements actuels, de sorte
qu’ils servent à la croissance de la personne, de la famille, de la société dans laquelle il vit et de toute la famille humaine8.
LE 10.
4. Conception personnaliste et organique de la dimension sociale du travail
Dix ans après sa première encyclique sociale, le Pape, dans Centesimus annus (1991), plaçait à nouveau le travailleur au centre de la vie économique et sociale :
En se proposant de faire la lumière sur le conflit survenu entre le capital et le travail, Léon XIII affirmait les droits fondamentaux des travailleurs. C’est pourquoi la clé de lecture du texte pontifical est la dignité du travailleur en tant que tel et, de ce fait, la dignité du travail défini comme « l’activité humaine ordonnée à la satisfaction des besoins de la vie, notamment à sa conservation ».
Le Pape qualifiait le travail de « personnel », parce que « la force de travail est inhérente à la personne et appartient en propre à celui qui l’exerce et dont elle est l’apanage ». Le travail appartient ainsi à la vocation de toute personne ; l’homme s’exprime donc et se réalise dans son activité laborieuse. Le travail possède en même temps une dimension « sociale », par sa relation étroite tant avec la famille qu’avec le bien commun, « puisqu’on peut affirmer sans se tromper que le travail des ouvriers est à l’origine de la richesse des États ». Tels sont les points que j’ai repris et développés dans l’encyclique Laborem exercens (n° 15).
CA 6.
8. Jean-Paul ii, message du 14 septembre 2001, cf. note 6.
L’enjeu de ce numéro 15 de Laborem exercens est la notion de dignité organique du travail attachée à l’argument personnaliste.
5. Lien entre travail et capital
Dans ce lien incontournable entre travail et capital, le travail est prépondérant, puisque l’homme désire à la fois « que les fruits de son travail soient utiles, à lui et à autrui » et pouvoir apparaître comme « coresponsable et coartisan » du travail qu’il réalise. Il désire « non seulement qu’on le prenne en considération dans le processus même de production mais aussi avoir conscience qu’il travaille en même temps “à son compte” ».
Cette conscience se trouve étouffée en lui dans un système de centralisation bureaucratique excessive où le travailleur se perçoit davantage comme l’engrenage d’un grand mécanisme dirigé d’en haut et – à plus d’un titre – comme un simple instrument de production que comme un véritable sujet du travail, doué d’initiative propre. L’enseignement de l’Église a toujours exprimé la conviction ferme et profonde que le travail humain ne concerne pas seulement l’économie, mais implique aussi et avant tout des valeurs personnelles.
LE 15.
6. Lien entre travail et propriété privée
De ce point de vue des valeurs personnelles, Jean-Paul II se place au cœur du débat entre propriété privée et socialisation des moyens de production, pour affirmer que, quel que soit celui des deux systèmes que l’on adopte au niveau macro-
économique, l’essentiel reste que le travailleur soit conscient de travailler « à son compte ».
Le système économique lui-même et le processus de production trouvent leur avantage à ce que ces valeurs personnelles soient pleinement respectées. Dans la pensée de saint Thomas d’Aquin, c’est surtout cette raison qui plaide en faveur de la propriété privée des moyens de production. Si nous acceptons que, pour certains motifs fondés, des exceptions puissent être faites au principe de la propriété privée – et, à notre époque, nous sommes même témoins que, dans la vie, a été introduit le système de la propriété « socialisée » –, l’argument personnaliste ne perd cependant pas sa force, ni au niveau des principes, ni au plan pratique. Pour être rationnelle et fructueuse, toute socialisation des moyens de production doit prendre cet argument en considération. On doit tout faire pour que l’homme puisse conserver même dans un tel système la conscience de travailler « à son compte ». Dans le cas contraire, il s’ensuit nécessairement dans tout le processus économique des dommages incalculables, dommages qui ne sont pas seulement économiques mais qui atteignent avant tout l’homme.
LE 15.
7. Le salaire digne
La question du salaire digne joue un rôle capital dans la conscience de « travailler à son compte » :
Cette considération n’a pas un sens purement descriptif ; elle n’est pas un bref traité d’économie ou de politique. Il s’agit
de mettre en évidence l’aspect déontologique et moral. Le problème clé de l’éthique sociale dans ce cas est celui de la juste rémunération du travail accompli. Dans le contexte actuel, il n’y a pas de meilleur moyen de réaliser la justice dans les rapports entre travailleurs et employeurs que la rémunération du travail. Indépendamment du fait que le travail s’effectue dans le système de la propriété privée des moyens de production ou dans un système où cette propriété a subi une sorte de « socialisation », le rapport entre employeur (avant tout direct) et travailleur se résout sur la base du salaire, c’està-dire par la juste rémunération du travail accompli.
LE 19.
Le Pape concentre sur cette question toute sa vision du travailleur. Le salaire digne devient l’élément clé pour vérifier la justice ou l’injustice de tout système socioéconomique, car c’est lui qui exprime concrètement le principe de « l’usage commun des biens ».
Les uns et les autres deviennent accessibles au travailleur grâce au salaire qu’il reçoit en rémunération de son travail. Il découle de là que le juste salaire devient à chaque fois la preuve concrète de la justice de tout le système socioéconomique et, en tout cas, de son juste fonctionnement. Ce n’en est pas la seule vérification, mais celle-ci est particulièrement importante et elle en est, en un certain sens, la vérification clé.
LE 19.
8. Créer des structures de défense de la dignité du travail
Puisque l’accès réel de tout homme à l’usage commun des biens dépend de la juste rémunération de son travail, le Pape exhorte les institutions à « créer des structures de défense de la dignité du travail » :
Face à ces problèmes, il faut imaginer et édifier de nouvelles formes de solidarité, en tenant compte de l’interdépendance qui lie entre eux les hommes au travail. Si le changement en cours est profond, l’effort de compréhension et de volonté pour préserver la dignité du travail devra être encore plus décisif, en renforçant, à divers niveaux, les institutions concernées. La responsabilité des gouvernements est grande, mais tout aussi importante est celle des organisations de défense des intérêts collectifs des travailleurs et des employeurs. Tous sont appelés non seulement à promouvoir ces intérêts de façon honnête et à travers la voie du dialogue, mais encore à revoir leurs fonctions mêmes, leur structure, leur nature et leurs modalités d’action. Comme je l’ai écrit dans l’encyclique Centesimus annus (n° 15), ces organisations peuvent et doivent devenir des « lieux d’expression de la personnalité du travailleur »9.
Cette mission de créer des structures de promotion de la dignité du travail porte une double exigence. Elle met au défi les intellectuels et les chercheurs des disciplines concernées d’étudier la question du travail « avec sagesse et rigueur scientifique », pour aider à comprendre la mutation actuelle du monde du travail et à en déceler les risques et les opportunités. Pour l’ensemble des chrétiens, l’enjeu est de pratiquer une « option
9. Jean-Paul II, message du 14 septembre 2001, op. cit.
d’amour préférentiel » en faveur des plus pauvres, des « exclus du travail » :
Aujourd’hui, étant donné la dimension mondiale qu’a prise la question sociale, cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser la foule immense des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et, par-dessus tout, sans espérance d’un avenir meilleur : on ne peut pas ne pas prendre acte de l’existence de ces réalités. Les ignorer reviendrait à s’identifier au « riche bon vivant » qui feignait de ne pas connaître Lazare le mendiant qui gisait près de son portail (cf. Lc 16, 19-31).
SRS 42.
Si nous embrassons d’un même regard la spiritualité de communion et la spiritualité du travail, nous pouvons affirmer que, pour le sujet, le point commun à toute spiritualité de communion est ce regard du cœur. Un regard du cœur est, par ce fait même, intégrateur. Face à une conception du travail réduite à un simple emploi, dont la seule fin serait de produire des biens réservés à l’usage de quelques-uns, le regard spirituel y voit l’expression de toutes les dimensions de l’homme : de la plus élémentaire qui touche à la « réalisation personnelle », à la plus élevée qui considère ce travail comme un « service » d’amour.
D’un point de vue objectif, ce regard du cœur, tourné à la fois vers « le mystère de la Trinité et le mystère de chaque visage humain », nous fait prendre conscience du lien tissé par le travail, il nous porte à voir en tout homme « quelqu’un dont j’ai le souci » et dans l’effort de chacun, une « offrande pour tous ». Construite sur ces valeurs, une société humaine sans exclusion
d’aucune sorte est possible. En même temps, le travail en luimême ouvre ces « espaces de participation » dont parle le Pape et en fait le lieu d’une participation réelle, concrète, digne.
« Duc in altum » : vers la profondeur théologique de la dignité du travail
1. La dignité transcendante du travail de Jésus-Christ
Le travail contribue à la dignité de l’homme, il tisse entre elles ses dimensions personnelle et sociale mais surtout, il tient de Jésus-Christ lui-même sa dignité transcendante. Le Pape l’exprime en ces termes dans Cristifideles laici10 :
Par son travail, l’homme assure habituellement sa subsistance et celle de sa famille, il s’associe à ses frères et leur rend service, il peut pratiquer la vraie charité et coopérer à l’achèvement de la création divine. Bien plus, par l’hommage de son travail à Dieu, nous tenons que l’homme est associé à l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ qui a donné au travail une dignité éminente en œuvrant de ses propres mains à Nazareth. CL 43.
Si nous estimons à sa juste valeur ce que signifie le fait que le Seigneur nous ait rachetés au prix de toute sa vie – ses actes, gestes et paroles, ses joies et ses peines… –, les longues années de travail silencieux et quotidien dans le petit monde de Nazareth doivent peser de tout leur poids en notre âme. Elles palpitent en secret au cœur de l’Évangile, parce que la qualité
10. Jean-Paul ii, exhortation apostolique postsynodale Christifideles laici sur la vocation et la mission des laïcs, dans l’Église et dans le monde, 30 décembre 1988. Désormais abrégé en CL.
d’une spiritualité du travail tient justement à son silence, son humilité, sa contenance. « Dignité transcendante du travail » : c’est ainsi que le Pape qualifie le travail de Jésus, l’ouvrage de ses propres mains.
Car la dignité du travail plonge ses racines dans la Trinité ellemême : « Mon Père est à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre », dit le Seigneur. Le Pape relève une référence au travail, précisément pour que nous la gardions en nos cœurs pour pouvoir affronter les problèmes qui obscurcissent notre horizon actuel :
Il suffit de penser à l’urgence de travailler pour la paix, de poser dans les relations entre les peuples des jalons solides en matière de justice et de solidarité, de défendre la vie humaine, de sa conception jusqu’à son terme naturel. Et que dire des mille contradictions d’un univers « mondialisé » où les plus faibles, les plus petits et les plus pauvres semblent avoir bien peu à espérer ?
2. Une vie eucharistique
C’est en ce monde, dit le Pape, « que doit briller l’espérance chrétienne ». Et quelle est donc l’image universelle et concrète la plus claire et efficace de l’espérance chrétienne ? C’est l’image de Jésus, Maître de communion et de service.
Il est significatif – nous dit le Pape – que là où les Évangiles synoptiques racontent l’institution de l’Eucharistie, l’Évangile de Jean propose, en en illustrant ainsi le sens profond, le récit du « lavement des pieds », par lequel Jésus se fait maître de la communion et du service (cf. Jn 13, 1-20)… Le Seigneur a voulu demeurer avec nous dans l’Eucharistie, en inscrivant
dans la présence de son sacrifice et de son repas [dans l’humble service du lavement des pieds, tâche d’esclave] la promesse d’une humanité renouvelée par son amour11.
La célébration de ce « travail » par lequel, à l’image de son Rédempteur, l’Église « fait l’Eucharistie », condense toute la tension eschatologique du christianisme : la promesse de transformer le monde et toute l’existence pour qu’elle devienne eucharistique :
Proclamer la mort du Seigneur « jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11, 26) implique, pour ceux qui participent à l’Eucharistie, l’engagement de transformer la vie, pour qu’elle devienne, d’une certaine façon, totalement « eucharistique ».
Ce sont précisément ce fruit de transfiguration de l’existence et l’engagement à transformer le monde selon l’Évangile qui font resplendir la dimension eschatologique de la Célébration eucharistique et de toute la vie chrétienne.
EE 20.
Je voudrais conclure ces réflexions en exprimant au SaintPère notre profonde gratitude pour la richesse de tout son enseignement sur la question sociale : avec ses amples perspectives, la détermination d’examiner le véritable sujet et de nous ouvrir à l’approfondissement théologique de la dignité du travail.
Très Saint-Père, nous vous remercions infiniment.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. Buenos Aires, 7 juin 2003
11. Jean-Paul II, encyclique Ecclesia de Eucharistia sur l’Eucharistie dans son rapport à l’Église, 17 avril 2003. Désormais abrégé en EE.
Card. Jorge Mario Bergoglio
PaPe François
Le Témoignage
Le pape François a d’emblée exprimé son attention aux plus pauvres et à la question sociale. Cette sélection d’homélies et d’enseignements inédits, prononcés entre 2004 et 2010 alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, éclairent son appel au service, celui des plus pauvres en particulier.
L’Église, peuple des témoins du Christ, a une contribution spécifique à apporter à l’édification de nos sociétés : le témoignage d’un travail créatif effectué comme un « service » d’amour. À ce prix les chrétiens seront crédibles : « Qui ne vit pas pour servir, ne sert à rien pour vivre. »
Une mise en perspective pour découvrir les paroles fortes et concrètes d’un pasteur profondément habité par le souci de la justice selon l’Évangile.