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Textes réunis par Federico WALS et traduits de l’espagnol par Laetitia ITURRALDE

© 2014, Mame, Paris, pour la présente édition.
© 2013, Editorial Santa María, Buenos Aires, Argentina, pour l’édition originale.
© 2014, AELF, Paris, pour les textes liturgiques. www.fleuruseditions.com
ISBN : 978-2-7289-1915-4
MDS : 531 386
Tous droits réservés pour tous pays.
Nous sommes témoins d’un moment historique. Nous sommes en train de vivre un moment unique. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, un pape venu d’Amérique latine – le continent catholique – est élu pour être l’évêque de Rome et successeur de Pierre dans la conduite de cette barque millénaire. Nous sommes nombreux à nous souvenir des moments qui ont suivi la fumée blanche en ce début de soirée romaine à la fois pluvieuse et froide, ce mercredi 13 mars 2013. Que de nervosité, d’anxiété, d’incertitude… mais aussi quelle profonde réjouissance, quelle joie ! Réjouissance à l’annonce d’un nouveau Saint-Père et joie parce que nous, catholiques, sans encore connaître celui que les cardinaux avaient élu, étions déjà heureux de la venue d’un nouveau pasteur. Lorsqu’en ce jour, le cardinal protodiacre français, Jean-Louis Tauran annonça au monde à 20 h 12 (heure de Rome) : « Annuntio vobis gaudium magnum. Habemus Papam ! » non seulement la place SaintPierre exulta de joie mais chacun de nous, en union avec tous ceux présents, fut bouleversé au plus profond de son être à l’idée d’avoir un pape. Puis, quelques secondes plus tard, le cardinal Tauran nous surprit tous en disant : « Eminentissimus ac Reverendissimus Dominum, Dominum Georgium Marium Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalem Bergoglio. »
« Bergoglio ! » « Le pape est argentin ! » « Bergoglio est pape ! » voilà quelques-unes des réactions spontanées des Argentins et notamment de ceux qui eurent le privilège de le rencontrer et de travailler avec lui. Impressions qui, au fil des heures, se muèrent en un sentiment indescriptible de joie, d’émotion et de larmes pour ce nouvel évêque de Rome, cadeau de l’archidiocèse de Buenos Aires en particulier et plus largement de tout le peuple argentin, à l’Église universelle. Homme simple et austère, doté d’une profonde humilité et d’un grand sens du service, le père Bergoglio (comme il se présentait luimême) a su s’attirer la confiance et l’affection de ses fidèles car, même dans l’exercice des plus hautes charges ecclésiastiques, il ne cessa jamais d’être prêtre. Dans sa nature profonde, François nous montre qu’il a toujours été et qu’il demeurera un pasteur au milieu de son troupeau qu’il connaît et aime comme sa propre chair. Aussi, dès ses premiers gestes, il laisse présager un pontificat empreint de paternité et de présence auprès des plus démunis.
« Je voudrais tant une Église pauvre et pour les pauvres ! » s’exclame le pape François lors de son remarqué premier discours aux journalistes dans la salle Paul-VI, ne laissant pas le moindre doute sur la devise qui marquera son pontificat. Les plus nécessiteux et les plus démunis, dans tous les sens du terme, sont ceux que l’Église doit rejoindre. Une Église qui ne soit pas « autoréférentielle », mais qui donne un témoignage vivant du Christ, de la joie d’être catholiques, de la simplicité mais aussi de l’engagement qu’implique le message du Christ en chacun de nous, non seulement pour nous-mêmes mais aussi vis-à-vis des autres. C’est pourquoi le cardinal Tauran conclut en disant : « Qui sibi nomen imposuit Franciscum (Auquel le nom de François s’est imposé)… »
Et pourquoi « François » ? Le Pape lui-même nous raconte qu’à l’instant de son élection, le cardinal Hummes l’a étreint et embrassé en disant : « N’oublie pas les pauvres. » Ces paroles ont résonné si profondément en lui qu’il a immédiatement pensé à saint François d’Assise qui s’était consacré aux pauvres et qui, en même temps, avait été un homme de paix, un homme qui aimait et respectait la création.
C’est pourquoi nous avons souhaité intituler cet ouvrage La Mission. La sélection d’homélies et de lettres pastorales de l’ancien cardinal Bergoglio, qui est aujourd’hui entre vos mains, est un reflet fidèle de la pensée simple et claire, profonde et engagée, cohérente entre le dire et le faire, d’un pasteur qui nous appelle à être missionnaires en annonçant la Vérité, la Beauté, la Bonté qui sont le Christ lui-même, qui sont Dieu le Père qui, dans son infinie miséricorde, nous aime sans conditions et nous pardonne sans nous juger. Comme les trois autres volumes rassemblant les enseignements du cardinal – La Miséricorde, Le Témoignage, La Vie – celui-ci est un appel de l’ancien archevêque de Buenos Aires à agir comme les catholiques que nous voulons être.
S’agissant de La Mission, nous avons voulu approfondir l’appel de Dieu à annoncer sa Parole. C’est Lui qui nous appelle et nous choisit pour assumer la mission évangélisatrice de l’Église. « Que veut dire annoncer ? C’est plus que dire que raconter quelque chose. C’est plus qu’enseigner quelque chose. Annoncer, c’est affirmer, crier, communiquer, c’est transmettre par toute notre vie. C’est exposer au regard de l’autre notre acte de foi personnel qui, parce qu’il est un acte intégral, se fait geste, parole, visite, communion… Et nous n’annonçons pas un message froid ou un simple corpus doctrinal. » Quelle belle et ardente définition donnée aux catéchistes par le cardinal Bergoglio, en 2005 ! Annoncer, c’est « crier » sa foi. Ce n’est pas un
message froid à garder dans le huis clos des paroisses, de nos maisons ou de nos cœurs. C’est précisément un appel à sortir dans la rue, à nous rendre présents en ces lieux qui sont à la périphérie de notre cœur ; non pas ceux qui nous sont proches, mais les plus éloignés, ceux qu’il nous coûte le plus d’atteindre. Puissent ces pages nous permettre d’éprouver le bonheur d’être missionnaires, d’annoncer joyeusement le message de Jésus, pour pouvoir marcher dans l’espérance sur le chemin de la foi.
Au-delà du prologue de rigueur, nous avons souhaité partager avec vous ces textes originaux sans commentaires éditoriaux pour que résonne toute la richesse de la parole et de la pensée du cardinal Bergoglio : à chacun de nous de prendre le temps de la méditer, de la laisser décanter et de la faire fructifier. Spirituellement proche de son peuple et profondément priant, le pape François a semé en abondance et avec de nombreux fruits tout au long de sa vie, et il continue de le faire. Sans que personne le voie, avec l’humilité et la générosité que nous demande l’Évangile, il n’a cessé de cheminer et d’être proche de son frère qui avait besoin d’un geste, d’une parole, ou simplement d’un regard. Faisons honneur à son œuvre pastorale en la prolongeant par nos actes, en ouvrant notre cœur à Dieu et au frère qui est notre prochain, et surtout en nous laissant AIMER par Dieu.
Un télévangélique avec qui j’ai cultivé une amitié fraternelle au fil des années – amitié vivifiée par le dialogue interreligieux et l’œcuménisme ancré dans notre cher peuple argentin – avait l’habitude de clore son émission en disant : « Nous nous retrouverons la prochaine fois, si Dieu le veut, et je vous salue avec les mots de Jésus de Nazareth : “Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux.” » Qu’il en soit ainsi.
Federico Wals
Mc 3, 13-14
« Puis, il gravit la montagne, et il appela ceux qu’il voulait.
Ils vinrent auprès de lui, et il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle […] »
Le texte de Marc nous place dans la perspective de celui qui est appelé.
Derrière chaque catéchiste, derrière chacun de vous, il y a un appel, une élection, une vocation. C’est une vérité fondatrice de notre identité : nous avons été appelés par Dieu, choisis par Lui. Nous croyons et proclamons qu’à l’origine de ce que nous sommes, il y a une initiative d’amour. Nous reconnaissons que nous sommes un don, une grâce.
Nous avons été appelés pour être avec Lui. Voilà pourquoi nous nous disons chrétiens, nous reconnaissons que nous sommes en étroite relation avec le Christ… Nous pouvons dire avec l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20) Cette vie avec le Christ est vraiment une vie nouvelle : la vie chrétienne ; et elle engage tout notre être et tous nos actes. Ainsi, tout catéchiste doit essayer de demeurer dans le Seigneur (Jn 15, 4) et veiller, par la prière, sur son cœur transformé par la grâce, car c’est tout ce qu’il a à offrir et c’est là que se trouve son vrai « trésor » (Lc 12, 34).
Certains sont peut-être en train de se dire en eux-mêmes : « Mais ce qu’il nous dit là pourrait s’appliquer à tous les chrétiens. » Oui, c’est exact. Et c’est justement ce que je voudrais vous partager ce matin, chaque catéchiste est, avant tout, un chrétien.
Cela pourrait paraître presque évident. Pourtant, un des plus gros problèmes de l’Église et qui hypothèque bien souvent son œuvre évangélisatrice, c’est que nous, agents pastoraux, qui sommes souvent plus au fait des « choses de Dieu », mieux introduits dans le monde ecclésial, nous oublions souvent d’être de bons chrétiens. Cela fait naître la tentation d’absolutiser les spiritualités spécifiques : la spiritualité du laïc, du catéchiste, du prêtre…, avec le grand danger de perdre notre originalité et notre simplicité évangélique. Et une fois perdu de vue l’horizon chrétien commun, nous sommes soumis à la tentation du snobisme, de l’affectation, de ce qui nous occupe et nous enfle, mais qui ne nourrit pas et ne nous aide pas à grandir. Les parties deviennent des particularités et, à trop les privilégier, nous oublions un peu vite l’ensemble, avec qui nous formons un seul peuple. Commencent alors les mouvements centrifuges qui n’ont rien de missionnaire, bien au contraire : ils nous dispersent,
nous distraient et, paradoxalement, nous emprisonnent dans nos luttes intestines et nos « sectarismes » pastoraux. Ne l’oublions pas : le tout est supérieur à la partie.
Il me semble très important d’insister sur cela, car c’est une subtile tentation du Malin que de nous faire oublier notre appartenance commune, qui trouve sa source dans le baptême.
Et lorsque nous perdons notre identité de fils, frères et membres du peuple de Dieu, que nous nous affairons à cultiver une « pseudo-spiritualité » artificielle, élitiste… nous cessons de parcourir les verts pâturages pour nous retrouver parqués dans les sophismes paralysants d’un « christianisme de laboratoire ». Nous ne sommes déjà plus des chrétiens, mais des « élites éclairées » avec des idées chrétiennes.
En tenant bien compte de cela, nous pouvons insister sur quelques points particuliers.
Le catéchiste est l’homme de la Parole. La Parole avec une majuscule. C’est1 précisément par la Parole que Notre Seigneur conquit le cœur des gens. Et pour l’écouter, « de partout, on venait à lui » (Mc 1, 45). Les gens émerveillés buvaient son enseignement (Mc 6, 2). Ils sentaient qu’il leur parlait comme quelqu’un qui détient l’autorité (Mc 1, 27). C’est par la Parole que les Apôtres, « qu’il institua pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle […] » (Mc 3, 14), attirèrent tous les peuples à l’Église (Mc 16, 15-20).
1. Jusqu’à la fin du paragraphe, il s’agit de l’intervention du cardinal Bergoglio à l’assemblée plénière de la Commission pontificale pour l’Amérique Latine (CAL), à Rome, le 19 janvier 2005. Un des derniers actes de Benoît XVI, le 23 février 2013, a été de nommer le cardinal Bergoglio président de cette commission.
Ce lien du catéchiste avec la Parole n’est pas tant de l’ordre du « faire » que de celui de l’« être ». Il ne peut pas faire une authentique catéchèse s’il ne se recentre pas sur la parole de Dieu, vraie référence qui anime, soutient et féconde tout son agir. Le catéchiste s’engage devant toute la communauté à méditer et ruminer la parole de Dieu pour que ses propres paroles en soient l’écho. C’est pourquoi, il l’accueille avec la joie donnée par l’Esprit (1 Th 1, 6), il l’intériorise et la fait chair et actes comme Marie (Lc 2, 19). Il trouve dans la Parole la haute sagesse propice au discernement opportun et pénétrant, sur le plan personnel et collectif.
« Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. » (He 4, 12)
Le catéchiste est au service de la Parole, il se laisse enseigner par elle, et c’est en elle que repose sa confiance sereine en une fécondité surpassant ses propres forces : « Elle ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. » (Is 55, 11) Le catéchiste peut faire siennes les paroles de Jean-Paul II sur le prêtre : « Le prêtre devra être le premier à croire à la Parole dans la pleine conscience que les paroles de son ministère ne sont pas “siennes”, mais de Celui qui l’a envoyé. De cette Parole, il n’est pas maître : il en est le serviteur. » (Pastores dabo vobis, n° 26)
Pour que l’écoute de cette Parole soit possible, le catéchiste doit être un homme ou une femme aimant le silence. Oui ! Le catéchiste, parce qu’il est l’homme de la Parole, devra aussi être l’homme du silence… Silence contemplatif, qui le libère de l’inflation de paroles qui appauvrissent et réduisent son ministère à un verbiage creux, comme tant de ceux offerts par la
société contemporaine. Silence dialogal, qui permet l’écoute respectueuse de l’autre et embellit l’Église par la diaconie de la Parole offerte en réponse. Silence débordant de proximité, complétant la parole par des gestes éloquents propices à la rencontre et qui rendent possible la « théophanie du nous ». C’est pourquoi, j’ose vous y inviter, vous qui êtes des hommes et des femmes de la Parole : aimez le silence, recherchez le silence, rendez le silence fécond dans votre ministère !
Mais s’il est une chose qui doit caractériser le catéchiste, c’est bien son regard. Le catéchiste, nous dit le Directoire général pour la catéchèse 2, est expert dans l’art de communiquer. « Le sommet et le cœur de la formation du catéchiste est l’aptitude et l’art de communiquer le message évangélique. » (n° 235) Le catéchiste est appelé à être un pédagogue de la communication. Il veut que le message devienne vivant et il s’y attache. Et cela, sans négliger aucun des apports des sciences actuelles de la communication. Jésus est toujours notre modèle, notre chemin, notre vie. Comme le Bon Maître, chaque catéchiste devra rendre présent le « regard d’amour » qui est la source et la condition de toute rencontre véritablement humaine. Les évangiles ne manquent pas de versets pour illustrer la trace profonde laissée, dans les premiers disciples, par le regard de Jésus. Ne vous lassez pas de regarder avec les yeux de Dieu !
Dans une civilisation paradoxalement blessée d’anonymat et, en même temps, souffrant outrageusement de curiosité malsaine envers l’autre, l’Église a besoin du « regard fraternel du catéchiste qui contemple, s’émeut et s’arrête aussi souvent que
2. Le Directoire général pour la catéchèse (DGC) publié en 1997 par la Congrégation du Clergé prend acte des situations de pluralisme et de sécularisation de nos sociétés et place la catéchèse dans l’axe missionnaire de l’Église. [NdT]
nécessaire pour donner à notre marche le rythme bienfaisant de la proximité 3 ». Dans un tel monde, le catéchiste devra précisément faire sentir concrètement le regard du cœur de Jésus. Il devra aussi initier ses frères à cet « art de l’accompagnement », pour que petits et grands apprennent à toujours retirer leurs sandales sur la terre sacrée du prochain (Ex 3, 5). Un regard respectueux, un regard bienfaisant, un regard plein de compassion aussi, face au sombre spectacle de l’omnipotence manipulatrice des moyens de communication, de la marche toute-puissante et irrespectueuse de ceux qui, jusque dans les bureaux officiels, tels des gourous de la pensée unique, veulent nous faire trébucher dans la protection de la dignité humaine en nous transmettant leur incapacité d’aimer.
C’est pourquoi, je vous le demande, chers catéchistes : soignez votre regard ! Ne laissez pas chanceler ce regard qui rend digne. Ne fermez jamais les yeux face au visage d’un enfant qui ne connaît pas Jésus. Ne détournez pas votre regard, ne faites pas les distraits. Dieu vous institue, il vous envoie pour aimer, regarder, caresser, enseigner… Et les visages que Dieu vous confie ne se trouvent pas seulement dans les salles paroissiales, dans le temple… Allez plus loin : ouvrez-vous aux nouveaux carrefours où la fidélité acquiert le nom de créativité.
Vous vous rappelez certainement que, dans son introduction, le Directoire général pour la catéchèse nous propose la parabole du semeur 4. Conservez cette optique biblique, sans perdre la spécificité de votre regard de catéchistes. Car il y a mille manières de regarder… Il en est qui regardent à travers les statistiques… et ils ne voient bien souvent que des chiffres, ils ne savent que compter… Il en est qui regardent à travers les résultats… et ils
3. Lettre aux catéchistes, août 2004 (cf. p. 140).
4. Cf. DGC, n.1 4-33.
ne voient bien souvent que des échecs… Il en est qui regardent avec impatience… et ils ne voient que des espoirs déçus…
Demandons à Celui qui nous a placés dans ce champ de nous partager son regard, celui du semeur bon et « gaspilleur » de tendresse. Que ce soit un regard confiant et à long terme, qui ne cède pas à la tentation stérile de fureter chaque jour dans le semis car, il le sait bien, qu’il dorme ou qu’il veille, la semence pousse toute seule. Un regard aimant et porteur d’espoir qui, lorsqu’il voit l’ivraie pousser avec le blé, n’a pas de réactions plaintives ou défaitistes, car il connaît la fécondité gratuite de la charité et il s’en souvient 5 .
Mais le propre du catéchiste, c’est bien de se reconnaître comme l’homme ou la femme qui « annonce ». S’il est vrai que tout chrétien doit prendre part à la mission prophétique de l’Église, le catéchiste le fait d’une manière particulière.
Que veut dire annoncer ? C’est plus que dire, que raconter quelque chose. C’est plus qu’enseigner quelque chose. Annoncer, c’est affirmer, crier, communiquer, c’est transmettre par toute notre vie. C’est exposer au regard de l’autre notre acte de foi personnel qui, parce qu’il est un acte intégral, se fait geste, parole, visite, communion… Et nous n’annonçons pas un message froid ou un simple corpus doctrinal. Nous annonçons, avant tout, une personne, un événement : le Christ nous aime et il a donné sa vie pour nous (Ep 2, 1-9). Le catéchiste, comme tout chrétien, annonce et atteste une certitude : le Christ est ressuscité et il est vivant au milieu de nous (Ac 10, 34-44). Le catéchiste offre son temps, son cœur, ses talents et sa créativité pour que cette certitude prenne vie en l’autre, pour que le projet
5. Cf. Intervention à l’assemblée plénière de la Commission pontificale pour l’Amérique latine (CAL), Rome, 19 janvier 2005.
de Dieu se fasse histoire en l’autre. C’est aussi le propre du catéchiste que cette annonce centrée sur une personne, le Christ, se fasse aussi annonce de son message, de ses enseignements, de sa doctrine. La catéchèse est un enseignement. Il faut le dire sans complexe. N’oubliez pas qu’en tant que catéchistes, vous parachevez l’action missionnaire de l’Église. Sans une présentation théorique de la foi, nous ne pourrons suivre parfaitement le Christ, il nous sera difficile de formuler ce que nous croyons, nous nous rendrons complices de ce que beaucoup n’accèdent pas à la maturité de la foi.
Si en d’autres temps de l’Église, kérygme 6 et catéchèse furent trop nettement séparés, ils doivent aujourd’hui être unis, mais non indistincts. En ces temps d’incroyance et d’indifférence généralisées, la catéchèse devra porter une forte marque kérygmatique. Mais elle ne doit pas être seulement kérygme, sans quoi elle finira par ne plus être catéchèse. Elle devra crier et annoncer : Jésus Christ est le Seigneur ! Mais elle devra aussi conduire graduellement et pédagogiquement le catéchumène à connaître et aimer Dieu, à entrer dans son intimité, elle devra l’initier aux sacrements et à la vie de disciple.
Annoncez sans relâche que Jésus est le Seigneur… Contribuez justement à ce qu’il soit vraiment « Seigneur » pour ceux que vous catéchisez… Aidez-les, pour cela, à prier intérieurement, à pénétrer ses mystères, à goûter sa présence… Ne videz pas la catéchèse de son contenu, mais ne la réduisez pas non plus à de simples notions qui, coupées de leur contexte humain, de leur enracinement dans la personne, dans le peuple de Dieu
6. Le kérygme (du grec κήρυγμα / kérugma, « proclamation à voix haute ») désigne, dans le vocabulaire religieux, les trois éléments essentiels de la profession de foi fondamentale des premiers chrétiens : Jésus Christ est le Messie, le Fils de Dieu ; il est ressuscité ; celui qui parle en rend personnellement témoignage et appelle à la conversion. [NdT]
et l’histoire de l’Église, entraînent la maladie. Lorsqu’il en est ainsi, ces idées finissent par devenir des mots vides de sens, qui peuvent faire de nous de nouveaux nominalistes 7, de « savantes élites ».
Dans ce contexte, le témoignage prend une grande importance. En tant qu’éducation dans la foi et transmission d’une doctrine, la catéchèse exige toujours un substrat de témoignage. Cela est commun à tout chrétien, mais prend toutefois une dimension spéciale chez le catéchiste, qui se reconnaît appelé et convoqué par l’Église pour rendre témoignage. Le témoin est celui qui, ayant vu quelque chose, veut le dire, le raconter, le communiquer… La rencontre personnelle du catéchiste avec le Seigneur rend crédibles non seulement ses paroles, mais aussi son ministère : ce qu’il est et ce qu’il fait.
Le catéchiste qui n’a pas contemplé la face du Verbe incarné ne mérite pas d’être appelé catéchiste. Bien plus, il peut même être traité d’imposteur, car il trompe ceux qu’il catéchise.
Et aussi : vous êtes les catéchistes de ce temps, de cette formidable cité de Buenos Aires, de cette Église diocésaine cheminant en assemblée… Catéchistes d’un temps marqué par les crises et les changements, n’ayez pas honte de proposer des certitudes. Tout ne varie pas, tout n’est pas instable, tout n’est pas le fruit d’une culture ou d’un consensus. Quelque chose nous a été offert en présent, qui dépasse nos capacités, qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer ou penser. Le catéchiste doit vivre, comme une expression de son ministère
7. Le nominalisme est une doctrine issue de la scolastique médiévale qui considère que seul existe ce que pense un individu, et où les mots ne renvoient pas à des notions générales comme peuvent l’être les Idées platoniciennes. [NdT]
personnel, ces paroles de l’évangéliste saint Jean : « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. » (1 Jn 4, 16) Nous traversons certainement des temps difficiles, de grands changements qui nous font même parler de changement d’époque 8. Le catéchiste, confronté à cet horizon culturel inédit et provoquant, se sentira plus d’une fois questionné, perplexe, mais jamais abattu. Nous souvenant de l’action de Dieu dans nos vies, nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Je sais en qui j’ai cru. » (2 Tm 1, 12). En ces temps d’alternative historique et de grande crise, l’Église a besoin de la vigueur et de la persévérance du catéchiste qui, avec sa foi humble mais sûre, aide les nouvelles générations à dire avec le psalmiste : « Grâce à mon Dieu je franchis la muraille » (Ps 17, 30), « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi » (Ps 22, 4).
Travail de catéchistes qui, dans votre cas, s’accomplit ici, à Buenos Aires, en cette grande ville en quelque sorte éminemment singulière par sa complexité. Vous êtes les catéchistes de Buenos Aires ! Et en ce sens, ce que suppose une grande ville doit vous distinguer des catéchistes de tout autre lieu.
Toute grande ville a de grandes richesses, de grandes possibilités, mais aussi de nombreux dangers. L’un d’eux est l’exclusion. Je me demande parfois si, en tant qu’Église diocésaine, nous ne sommes pas complices d’une culture de l’exclusion qui ne laisse aucune place aux personnes âgées, où l’enfant dérange, où l’on n’a pas le temps de s’arrêter au bord du chemin. La
8. Cf. CONFÉRENCE ÉPISCOPALE ARGENTINE, Navegar Mar Adentro (NMA) n° 24. Document de la Commission épiscopale pour l’actualisation des orientations pastorales pour la Nouvelle Évangélisation, Buenos Aires, mai 2003.
tentation est d’autant plus grande, qu’elle s’appuie sur les nouveaux dogmes modernes, comme l’efficience et le pragmatisme. Il faut donc beaucoup d’audace pour aller à contre-courant, pour ne pas renoncer à l’utopie possible consistant précisément à marquer le style et le rythme de notre marche du sceau de l’intégration9.
Ayez l’audace de concevoir la pastorale et la catéchèse depuis la périphérie, du point de vue de ceux qui sont les plus éloignés, ceux qui ne viennent généralement pas à l’église. Eux aussi sont invités aux noces de l’Agneau. Il y a quelques années, je vous ai dit au cours d’une autre rencontre des catéchistes (EAC) : Sortez de vos cavernes ! Je vous le répète aujourd’hui : sortez de la sacristie, du secrétariat paroissial, des salons VIP ! Sortez ! Bâtissez une pastorale du parvis, des portes, des maisons, de la rue. N’attendez pas, sortez ! Et surtout, pratiquez une catéchèse qui n’exclue pas, qui tienne compte des différences de rythme, ouverte aux nouveaux défis de ce monde complexe. Ne vous transformez pas en fonctionnaires rigides, en fanatiques d’un programme éliminatoire.
Dieu vous a appelés pour être ses catéchistes. En cette Église de Buenos Aires qui traverse les temps de l’Esprit, soyez membres et acteurs de l’assemblée diocésaine, non pour intriguer ou imposer, mais pour faire ensemble la passionnante expérience de discerner avec d’autres, de permettre à Dieu d’écrire l’histoire.
Chaque année, les catéchistes se rassemblent pendant l’EAC. Et cette rencontre est synonyme de communion. Vous abandonnez pour une journée votre travail en paroisse pour éprouver la richesse de la communion, splendide symphonie de ce qui 9. Lettre aux catéchistes, août 2004 (cf. p. 137).
vous distingue et de ce qui vous est commun. C’est une journée de partage, d’enrichissement mutuel, d’expérience vécue sous la « tente de la rencontre » de la cour du collège de La Salle, entre ceux qui, semaine après semaine, aux petits comme aux grands, annoncent Jésus Christ. Vivez aussi cette communion avec les autres agents pastoraux, avec les autres membres du peuple chrétien. Participez et engagez-vous en vue de ce temps de grâce que sera pour nous tous l’assemblée diocésaine. Soyez diaconaux, c’est-à-dire serviteurs presque obsédés de communion. Joignez-vous au souffle de l’Esprit qui nous invite à dépasser notre individualisme d’habitants de Buenos Aires, où l’on vénère le « chacun pour soi ». Bannissons pour un temps l’esprit nostalgique des tangos qui nous chantent : « Ça ne marchera pas », et terrassons les prophètes de malheur que nous trouvons, déjà vieillis et fatigués, sur notre route…
Dans le monde actuel, il y a déjà trop de souffrance et de visages affligés. Nous qui croyons en la bonne nouvelle de l’Évangile ne pouvons pas tenir secret le bonheur pascal. C’est pourquoi, annoncez avec joie que Jésus est le Seigneur… avec cette joie profonde, qui trouve sa source précisément dans le Seigneur.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. Rencontre diocésaine des catéchistes Buenos Aires, 12 mars 2005
Ex 3, 7
Rappelons-nous Moïse, il était au travail, à garder les moutons, il était berger. Il devait avoir dans les quatre-vingts ans et… il avait un grand sens de la justice, parce que lorsqu’il était en Égypte, plus jeune, et qu’il avait vu un Égyptien maltraiter un homme de chez lui, un Israélite, il l’avait tué direct. Il n’avait pas supporté. Et c’est pourquoi, il avait dû fuir l’Égypte et il avait vécu tant d’années au loin, à garder les moutons.
Probablement… la distance brouille la réalité, aussi lorsqu’on prend du recul, qu’on ne s’approche pas, les problèmes s’effacent. Bon, mais revenons à Moïse. Moïse est là à garder son troupeau, et il voit une mauvaise herbe, un buisson de ronces qui se met à brûler, à brûler, brûler, sans se consumer… Alors, il s’approche, curieux, et c’est Dieu qui est là-dedans. Quand il lui dit que c’est Dieu, il se couvre le visage par respect pour
1. Messe anniversaire de la Convention des Nations unies sur la protection des travailleurs migrants de juillet 2003 (ratifiée par l’Argentine le 23 février 2007), Église Notre-Dame-des-Immigrés, Buenos Aires, 1er juillet 2008. [NdT]
Dieu : c’est un geste de respect pour Dieu qu’avaient les Juifs, se couvrir le visage.
Il lui dit : « J’ai vu la misère de mon peuple. J’ai vu comment les Égyptiens maltraitent mon peuple – c’était un peuple de migrants, les Juifs avaient émigré de Mésopotamie en Égypte – et je veux les libérer. J’ai eu les entrailles remuées par les mauvais traitements infligés à mon peuple. » Et vraiment, quand on lit les choses que les Égyptiens faisaient aux Juifs, on se dit : « Dieu merci, cela n’arrive plus. » On les faisait trimer…, on ne leur donnait presque rien à manger. S’ils avaient un fils, on le leur tuait ; et c’est pour cela qu’ils devaient cacher leurs fils. Moïse était un de ces garçons, sa mère l’avait sauvé en le cachant dans le fleuve. Alors on est tenté de dire : « Bon, ce sont des histoires de barbarie ancienne, il semble bien que ça ne se fait plus. »
Je dirais qu’ici, à Buenos Aires, dans la grande ville, cette ville toujours plus évoluée, nous avons aussi des frères migrants que l’on fait travailler vingt heures, dix-huit heures par jour, on les paie une misère et un sandwich à la mortadelle. Ici non plus, ça ne leur fait rien, à ces Égyptiens modernes – je n’ai rien contre les Égyptiens d’aujourd’hui, je parle de ceux qui jouent le même rôle que les Égyptiens de ce temps-là –, ces trafiquants modernes, ça leur est égal que les gars meurent : pensons à ceux qui sont morts brûlés vifs dans cet atelier clandestin de Caballito, parce qu’ils étaient enfermés derrière des grilles.
Personne n’en a parlé, personne n’a rien dit…, on l’a oublié, parce que ces puissants messieurs savent comment graisser certaines mains.
Mais comment de telles choses peuvent-elles encore se produire ? Et elles arrivent. Et Dieu dit : « J’ai vu comment on
maltraite mon peuple. » Moïse se couvre le visage devant Dieu et Dieu dit à Moïse : « J’ai vu. » Et il le pousse à regarder. Regarde, regarde où en est ton peuple.
Seigneur, nous nous rassemblons ici pour regarder. Non pour regarder d’un point de vue purement social, d’un point de vue purement politique, même si c’est permis, mais pour regarder depuis le buisson ardent, pour regarder de là où est Dieu, regarder à travers notre prière et notre compassion chrétienne. Et nous nous rassemblons pour pleurer avec Dieu, car Dieu pleure, il s’émeut (mais tous ces événements se passent ici, dans notre ville), pour pleurer avec ceux qui n’ont plus de larmes, pour pleurer parce qu’ils les ont toutes épuisées.
Je rappelais un jour qu’à l’école, on nous apprenait que l’assemblée de 1813 avait aboli l’esclavage. Il y a aujourd’hui plus d’esclaves que les esclaves noirs de cette époque. Notre société protège en quelque sorte – chacun verra comment s’il le découvre –, elle couvre la traite d’êtres humains.
L’autre soir, en rentrant de la paroisse Saint-Paul-Apôtre, j’ai vu une charrette pleine de cartons. J’ai cherché des yeux le cheval qui la tirait, et je me suis dit : « Non. La traction animale est interdite dans Buenos Aires. » Alors, si nous voyons un mulet ou un cheval, il doit être immédiatement confisqué parce qu’il y a une loi, un règlement qui interdit la traction animale. Mais j’ai bien regardé cette charrette et elle était tirée par deux garçons qui ne devaient pas avoir plus de douze ans. Ce n’est pas de la traction animale ? C’est une traction indigne… et malhonnête.
On nous vante une cité florissante. Ici tu trouveras de tout : tu auras un travail, viens donc, je te donne ça, ça et ça… Combien de garçons opprimés ? combien de femmes exploitées ? combien d’ateliers clandestins ? combien de maisons
closes ? Tant de choses qui empestent l’esclavage. Et Dieu nous dit : « J’ai vu l’humiliation de mon peuple. » Nous nous couvrons le visage devant Dieu, mais Lui nous demande de regarder cette réalité en face. Car Jésus nous dit : « Au jour du jugement, je te jugerai à ce que tu auras fait pour ces petits, pour un migrant soumis à un travail d’esclave, à l’esclavage des chiffonniers 2, de la prostitution, à toute sorte de traite d’êtres humains, comme si c’était à moi que tu l’avais fait… » Si nous n’avons pas le courage de regarder Jésus, de voir Jésus dans ces frères esclaves, nous n’entrerons pas dans le royaume des Cieux.
Nous sommes des chrétiens qui avons muré notre conscience, et au lieu de vivre dans un quartier retranché nous vivons avec un cœur cadenassé. C’est un drôle de luxe, que de vivre avec un cœur cadenassé !
L’Évangile nous raconte l’histoire de ces hommes qui amènent le paralytique. Comme ils voulaient le placer devant Jésus et qu’ils n’y arrivaient pas tant il y avait de monde, ils soulevèrent les tuiles du toit et le passèrent par-dessus pour que Jésus le voie. Ils ont travaillé, ils se sont organisés, ils sont allés chercher une échelle, tout ce qu’il fallait, pour que cet homme, cette femme – c’était un homme – soit guéri.
Eh bien aujourd’hui, nous sommes ici parce que beaucoup d’entre vous, à la suite de Gustave, de Jean, ont soulevé le toit et nous ont placés ici devant Dieu, ils ont rendu présents à 2. Les 8 000 chiffonniers de Buenos Aires sont les principaux acteurs du recyclage des déchets, la ville n’ayant pas de système de tri sélectif. Ils collectent environ 300 tonnes de matériaux par an. Certains sont regroupés en coopératives subventionnées par la mairie et bénéficient d’une protection sociale. À la date de cette homélie, le service de trains spéciaux qui les transportaient chaque jour du centre ville à la déchetterie, moyennant un abonnement, venait d’être supprimé. [NdT]
notre communauté tant de nos frères… qui ne sont pas là, qui sont dans les maisons closes, ou en train de tirer leur charrette de chiffonnier, qui sont dans tant de maisons de passe clandestines. Il y a quinze jours est parue dans la presse l’histoire de cet homme qui traversait en canot depuis le Paraguay, avec à son bord six jeunes filles mineures, qu’il avait trompées pour les faire travailler dans des maisons de passe.
Aujourd’hui aussi, il nous est demandé d’ouvrir le toit de notre société, le toit de notre conscience, et de nous décider à descendre et à placer tous nos frères devant Jésus, et à nous donner du mal pour cela.
Peut-être que ce problème ne se résoudra pas cette année, ni l’année prochaine, ni même dans dix ans. Simone me disait tout à l’heure, il y a un instant : « […] Mais au moins pour nos enfants, Père. » Semez pour demain la libération des esclaves. Cette liberté qu’ils n’ont pas, cette liberté dont on nous a fait croire que nous l’avions depuis 1813.
Notre pays abrite des trafiquants d’esclaves : des hommes et des femmes qui vendent et achètent des personnes. Des hommes et des femmes qui agissent comme les contremaîtres égyptiens avec les Israélites : ils les frappent, les obligent à travailler toujours plus, leur confisquent leurs papiers pour qu’ils ne puissent pas s’enfuir. Vous savez déjà tout cela.
Tout cela, nous voulons aujourd’hui le regarder devant Dieu, et implorer notre Dieu : « Seigneur, regarde ton peuple. Seigneur, vois ces hommes et ces femmes réduits en esclavage. »
Comme nous sommes chrétiens, nous demandons également à Dieu de toucher le cœur de ces hommes et femmes qui pratiquent l’esclavage, car eux aussi sont esclaves. Esclaves de
tout autre chose : de la cupidité, de l’orgueil, de la suffisance, de la noirceur. Je te prie aussi pour eux, mais je viens surtout te prier pour nos humbles frères, qui sont soumis à cet esclavage.
En contemplant le Buisson ardent qui est Dieu, nous ne faisons que nous mettre en présence de Dieu et l’écouter nous dire, comme à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances… j’ai entendu ses gémissements. C’est pourquoi, je descends le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter vers un beau et vaste pays. » (Ex, 3, 7-9)
Seigneur, descends délivrer ton peuple du pouvoir des ténèbres.
Nous t’en prions, Seigneur… Fais-nous soulever les toitures, ouvrir les portes, crier cette réalité. Et fais-nous pleurer. Notre peuple a besoin de pleurer.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. Buenos Aires, 1er juillet 2008
Jn 19, 25-27
« Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère et, près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : “Femme, voici ton fils.” Puis il dit au disciple : “Voici ta mère.” Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. »
La voix de Jésus retentit du haut de la croix. Cette phrase a jailli comme une prière du cœur même de Jésus, dans la nuit de l’histoire. Et depuis lors, cette phrase parcourt les siècles comme un signe de l’amour même de Jésus : « Regarde, ta Mère est auprès de toi », ne te trouble pas, ta Mère est à tes côtés. Qu’il
1. XXXIIIe pèlerinage des jeunes à Notre-Dame de Luján, 7 octobre 2007. En 2012, le cardinal Bergoglio donnera une nouvelle homélie sur ce même évangile (cf. pp. 119-122).
Notre-Dame de Luján est la patronne de l’Argentine. Son sanctuaire est le lieu de très nombreux pèlerinages. Celui des jeunes est le plus grand rassemblement religieux du pays. Le pèlerinage de 2007 avait rassemblé 1 200 000 jeunes sur le thème « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité » ; le 6 octobre 2013, ils ont été plus de deux millions et demi à faire à pied, de nuit, les 63 km séparant la capitale du sanctuaire. [NdT]
est beau, après tant d’heures de pèlerinage, d’entendre la voix de Jésus nous dire à nouveau : « Regarde, ta Mère est tout près de toi », « Regarde, voici la maison de ta Mère. » Qu’il est beau, en arrivant ici, d’entendre l’écho de ces mots de Jésus, nous qui nous préparions en marchant à ce beau moment de la rencontre avec notre mère.
Pourquoi venons-nous ? Nous venons lui demander une grâce, cette grâce qui est le thème de ce trente-troisième pèlerinage. Voilà trente-trois ans que nous marchons, que nous demandons : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité. » Nous demandons cette grâce, parce que nous entendons tant de choses, que nous courons parfois le risque de nous égarer. Nous avons besoin que l’on nous confirme ce qui nous a été donné par le baptême, la foi qui nous a été transmise. Ce qui est sûr, ce qui nous a été donné comme un don personnel depuis le commencement : la vérité. Nous avons besoin qu’elle nous confirme que Dieu est la vérité et que Dieu ne varie pas, et c’est pourquoi nous lui demandons : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité », et nous allons lui demander tous ensemble, par trois fois.
Ici se trouve la vérité de notre peuple, la vérité de notre chemin, la vérité de notre identité. Notre vérité de fils de cette chère Patrie, qui dès ses origines et même bien avant, est notre Patronne, la Mère. Une mère qui protège l’espérance et la vie de chaque enfant.
Combien sommes-nous à avoir été baptisés ici ? Un monde fou ! Et elle continue à nous attendre ici année après année, elle nous attend toujours parce que nous sommes des marcheurs et que nous avons besoin de nous rappeler les racines chrétiennes de notre peuple. Nous avons besoin de nous souvenir des
racines de notre identité chrétienne, et nous lui demandons encore : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité. »
Nous savons tous qu’il existe quelqu’un qui ne veut pas la vérité. Jésus lui a donné un nom : c’est le père du mensonge, le démon. Rappelez-vous qu’il est apparu à Jésus dans le désert, où il lui a brossé plusieurs tableaux mensongers pour l’écarter de la vérité pour laquelle il était venu. Vous souvenez-vous des tentations au désert ? Le menteur par essence, qui nous présente de la verroterie et veut nous la faire prendre pour des pierres précieuses, le démon qui nous trompe, nous fait des promesses qu’il ne tient pas. Comme tout menteur c’est un mauvais payeur, au prix de mensonges. Et pour nous protéger de cette confusion du mensonge que le démon essaie constamment d’introduire en nos cœurs, nous venons demander à notre Mère : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité. »
C’est ici le lieu propice à tout cela, où nous venons en quête de vérité, du repos qui nous renouvelle et nous aide à croître dans l’Église, le repos qui nous encourage à retrouver l’espérance. C’est pourquoi, ayant demandé à la Vierge, par ce pèlerinage, de nous aider à vivre dans la vérité, nous rentrons chez nous avec l’assurance que nous ne nous laisserons pas troubler, que nous ne serons pas trompés. Car aujourd’hui, nous lui avons demandé du fond du cœur de nous aider à vivre dans la vérité, et elle garde notre cœur dans la vérité, comme elle a veillé sur le cœur de Jésus, lui qui sur la croix dit : « Voici ta Mère. » Et aujourd’hui, le Seigneur nous redit à nouveau : « Voici ta Mère ». Nous la contemplons et nous savons qu’elle est notre Mère, celle qui veillera sur notre cœur, celle qui nous protègera pour que nous ne soyons pas trompés, que nous ne soyons pas troublés par les ruses du démon. Celle qui cheminera à nos
côtés, celle qui chaque année nous attendra dans sa maison. Une fois encore, tous ensemble, nous lui demandons : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité. »
Et la vérité est parmi nous en tant que peuple, le peuple chrétien, c’est pourquoi nous allons nous tourner une fois de plus vers elle, mais en faisant un geste : que chacun de nous pose sa main sur l’épaule de son voisin. Ainsi, nous sentons mieux que nous formons un seul peuple ! Indivisible ! Et maintenant, agrippés tous ensemble, la main sur l’épaule de notre frère, nous lui demandons une fois de plus : « Mère, aide-nous à vivre dans la vérité. »
Ainsi soit-il.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j.
XXXIII e Pèlerinage des jeunes
Luján, 7 octobre 2007
Jn 15, 26-27
« Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement. »
Pauvre Jésus ! Il voulait enseigner les disciples, mais ils étaient bornés, ils ne comprenaient rien ! Même le jour de l’Ascension, ils lui demandent encore : « Seigneur, vas-tu instaurer ton Règne maintenant ? » Ils ne comprenaient pas. Ils comprenaient un tout petit peu… Comme ceux d’Emmaüs, vous vous souvenez ? Pendant qu’ils marchaient, fuyant la pagaille du matin de la Résurrection, Jésus leur dit : « Vous avez la tête dure ! vous ne comprenez pas ! » Il leur expliquait les Écritures, mais ils n’y comprenaient toujours rien. Et l’Évangile nous dit que le jour où il monte au ciel, Jésus leur reproche encore leur
incrédulité. Ils le voient, ils le touchent, mais ils ne comprennent pas. Jésus leur dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. » (Jn 16, 12)
Et il leur fait cette belle promesse : quand viendra l’Esprit de Vérité, Lui les guidera vers la Vérité tout entière. C’est là la première œuvre que l’Esprit accomplit en nous : il nous fait entrer dans le mystère de Dieu. Aucun de nous ne peut ne serait-ce que prononcer dans la foi le nom de Jésus, si l’Esprit Saint ne l’anime. C’est Lui qui nous introduit dans le mystère de Dieu, de l’amour de Dieu. C’est Lui qui nous fait éprouver intérieurement que nous sommes sauvés. Quoi qu’il arrive, nous sommes sauvés. C’est une grâce de l’Esprit. Dans l’espérance, nous sommes sauvés.
Nous venons d’entendre que l’espérance ne déçoit pas. Mais bien sûr, nous devons continuer à avancer au milieu de mille problèmes quotidiens : problèmes familiaux, problèmes professionnels, problèmes proches ou plus lointains… Nous devons continuer à avancer au milieu – et c’est le plus dangereux – des séductions du démon, qui nous propose toujours : « Simplifietoi la vie. » Au lieu de suivre la route, il nous indique le raccourci, le sentier. Il nous séduit, il veut nous arracher l’espérance, celle qui ne trompe pas. Savez-vous ce que fait le démon ? Permettezmoi l’expression : il nous passe de la pommade. Il nous dit : « Non, viens par ici. N’écoute pas, viens, tu vaux très cher, viens par ici, amasse un peu plus d’argent »… Et l’argent, bien sûr, te rend vaniteux, et la vanité te conduit à l’orgueil. Et sur ce chemin-là, c’est lui le roi. Il nous passe de la pommade pour que nous ne demeurions pas dans l’espérance. Quelle est donc l’espérance que nous donne l’Esprit, cet Esprit qui nous fait entrer dans le mystère de Dieu ? Vous voyez,
lorsqu’on est dans un canot sur le fleuve, tout près d’accoster, on sort l’ancre, on la jette, et l’ancre va se clouer dans la boue de la rive, bien plantée ; puis on tire sur l’amarre et le canot se rapproche. Et bien, l’espérance, c’est pareil ! C’est l’ancre que nous avons déjà arrimée. Dans l’espérance, nous sommes sauvés ! Toute la question est de ne pas lâcher l’amarre… l’attache qui nous unit là-bas, à ce mystère de Dieu. Dans l’espérance, nous sommes sauvés ! Dans l’espérance, nous allons à la rencontre du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Dans l’espérance, nous allons jouir des bienfaits de Dieu.
Mais là, tout de suite, nous devons annoncer au monde, nous devons porter dans nos maisons, notre quartier, au travail, la certitude de ce salut. Par notre vie et nos paroles, nous devons dire à ceux qui nous sont proches qu’ils sont sauvés : « Ne désespère pas, tu es sauvé ! Crois dans le Seigneur Jésus ! Crois qu’il est venu et qu’il t’a sauvé ! Laisse-toi guider par l’Esprit dans le mystère de Dieu ! »
Voilà ce que je vous demande aujourd’hui : animés par l’Esprit Saint, faites entrer tous ceux qui vous sont proches dans le mystère de Dieu. Je vous le demande : faites-les entrer dans le mystère de Dieu. Non pas vous, sinon l’Esprit Saint. Quant à vous, mes frères, soyez les médiateurs de l’Esprit Saint pour que cette société, où tous ont reçu le saint baptême et dont la majorité a reçu le sceau de l’Esprit, l’onction de l’Esprit, comprenne que le chemin passe par le mystère de Dieu. Nous ne gagnons rien à batailler. Agissons à la manière de l’Esprit Saint.
Comment l’Esprit Saint nous fait-il entrer dans le mystère de Dieu ? En nous rudoyant ? Non. Avec douceur, avec clémence. L’onction de l’Esprit Saint est charité, douceur, bienveillance, amour. Aujourd’hui, je vous le demande, guidons nos
frères avec douceur, bienveillance, amour, pour que l’Esprit Saint les fasse entrer dans le mystère de Dieu.
C’est ce dont cette ville a besoin aujourd’hui. C’est ce dont notre patrie a besoin aujourd’hui, c’est ce dont le monde a besoin de nos jours face à tant de suggestions : « Ça ira comme ça », « Fais ce que tu voudras, tout se vaut, de toutes façons »…, ces suggestions qui sont à la mode, de nos jours, dans le monde.
L’Esprit Saint, toujours dans sa grande bienveillance, avec son onction, nous fait entrer progressivement dans l’Esprit de Dieu. Et nous, devinant que là réside le mystère du Salut, nous nous agrippons à l’amarre de cette ancre de l’espérance par laquelle nous sommes sauvés.
Semez l’espérance dans la ville. Je vous le demande, ensemencez la ville d’espérance. Faites-vous intermédiaires, instruments pour que l’Esprit Saint puisse faire entrer chaque homme, chaque femme, chaque jeune garçon ou fille dans le mystère de Dieu. Notre ville en a besoin. Notre quartier en a besoin. Nos familles en ont besoin. Nos cercles professionnels en ont besoin. Nous en avons tous besoin. Et voilà : ce sera votre tâche domestique, vos devoirs pour cette année.
Vous déciderez-vous à remplir ces devoirs ? Rappelez-vous l’amarre : restez bien agrippés à l’amarre de l’espérance. Rappelez-vous la bienveillance et la bonté, l’onction de l’Esprit Saint… N’insultez personne. L’insulte est à la mode de nos jours, mais n’insultez personne. Rendez le bien pour le mal. N’oubliez pas : la bienveillance et, ensuite, l’amarre. Et faites de la place pour que l’Esprit Saint fasse progressivement entrer chacun de nous – et chacun de nos proches – dans le mystère de Dieu. Bien entendu, une fois qu’il nous y a fait entrer, il nous pousse vers l’extérieur. Il nous pousse à proclamer sa Parole.
Que l’Esprit Saint descende aujourd’hui sur nous comme en une nouvelle Pentecôte, et qu’il nous donne la force de nous agripper à l’amarre, l’amour de la bienveillance, et qu’il nous donne aussi la bonté et l’espérance d’ouvrir des chemins pour qu’il puisse agir et faire entrer tout le saint peuple de Dieu dans le mystère de Dieu.
Ainsi soit-il.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. Messe annuelle du Renouveau charismatique Buenos Aires, 2 juin 2007
CARD. JORGE MARIO BERGOGLIO
Cette sélection d’homélies et d’enseignements inédits et exclusifs, prononcés entre 2000 et 2012, alors que le cardinal Jorge Mario Bergoglio était archevêque de Buenos Aires, vient éclairer le pontificat d’un pape tout entier donné à la mission.
Le pape François a d’emblée exprimé son attention aux plus pauvres et à la question sociale. Cette sélection d’homélies et d’enseignements inédits, prononcés entre 2004 et 2010 alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, éclairent son appel au service, celui des plus pauvres en particulier.
L’Église, peuple des témoins du Christ, a une contribution spécifique à apporter à l’édification de nos sociétés : le témoignage d’un travail créatif effectué comme un « service » d’amour. À ce prix les chrétiens seront crédibles : « Qui ne vit pas pour servir, ne sert à rien pour vivre. »
Le pape François nous rappelle que la mission de tout chrétien est d’annoncer le Christ ressuscité et la vie nouvelle qui nous est donnée en lui. Il nous lance un appel à vivre dans la vérité et à demeurer dans l’espérance : « N’ayez pas peur. Engagez-vous jusqu’au bout. Pour de grandes choses. Offrez toute votre vie, comme Jésus a livré la sienne. Pas par petits morceaux. Ou pour un temps. La vie du chrétien n’est pas une vie de fin de semaine. C’est une vie pleine. »
Une mise en perspective pour découvrir les paroles fortes et concrètes d’un pasteur profondément habité par le souci de la justice selon l’Évangile.
Le souffle missionnaire d’un pasteur qui nous invite à vivre de l’Évangile et à être des chrétiens engagés.