







FERRY
Alain FINKIELKRAUT


René GIRARD


Fabrice HADJADJ
Luc HADJADJ
Lucien

JERPHAGNON




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Lucien









FOURNIER



Luc FERRy
Alain FINk IELk RAU t René GIRARd
Fabrice HAdjAdj
Lucien jERPHAGNON
Présentations et entretiens
Anne Christine FOURNIER

Les entretiens retranscrits dans cet ouvrage ont été réalisés entre 2006 et 2012. Ce livre est publié avec l’aimable autorisation des personnalités interviewées.
Direction : Guillaume Arnaud
Direction éditoriale : Sarah Malherbe, David Gabillet
Édition : Claire Renaud
Direction artistique : Élisabeth Hebert, Ariane Bienaymé
Compositeur : Text’oh !
Fabrication : Thierry Dubus, Anne Floutier
© 2013, ACF Films et Fleurus-Mame www.fleuruseditions.com
ISBN : 978-2-7289-1752-5
MDS : 531 292
Tous droits réservés pour tous pays.
« Je suis à la disposition du pauvre comme du riche sans distinction. Je suis un homme donné à la cité par la divinité : demandez-vous donc s’il est humainement possible de négliger, comme moi, tous ses intérêts personnels… en pressant chacun de vous de devenir meilleur. »
Platon, Apologie de Socrate, 31 a-b, 33b
« Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême…
Hélas ! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous. »
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue.
« Puis l’Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. »
Apocalypse, saint Jean, 22
À Pierre
À
Avant-propos
Une philosophie est une conception du monde.
La philosophie est la mise en question de nos croyances.
Ces deux phrases ont résonné en moi depuis toujours. Comme la phrase lapidaire prononcée par mon professeur de grec : « connais-toi toi-même », « gnôthi seauton », inscrite sur le fronton du temple de Delphes consacré à Apollon. Dans le Charmide, Socrate annonce : « J’irai même jusqu’à dire que c’est précisément à se connaître soi-même que consiste la sagesse, d’accord en cela avec l’auteur de l’inscription de Delphes. Je m’imagine que cette inscription a été placée sur le fronton comme un salut du dieu aux arrivants, au lieu du salut ordinaire “réjouis-toi”, comme cette dernière formule n’était pas bonne et qu’on dut s’exhorter les uns les autres, non pas à se réjouir, mais à être sages. »
Pour mieux me connaître moi-même, il fallait que j’interroge la philosophie.
« Quand vas-tu enfin commencer à vivre vertueusement ? » disait Platon à un vieillard qui lui racontait des leçons sur la vertu.
Pascal, dans ses Pensées (ch. 331), ajoute : « On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres riant avec leurs amis. Et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur Politique, ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie, la plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. »
Quand apparaît la notion de philosopher ? Ni Pythagore, ni Héraclite n’ont connu l’adjectif philosophos, ou le nom, ou le verbe philosophein, encore moins le mot philosophia. Ces mots n’apparaissent que dans le siècle de Périclès. La prépondérance politique et le rayonnement intellectuel d’Athènes à l’époque de Sophocle, d’Euripide, d’Eschyle, des sophistes, à l’époque où Hérodote vient vivre à Athènes, est immense. C’est Hérodote qui raconte la première fois où le mot « philosophie » est cité. Solon, législateur athénien, l’un des sept sages, rencontre Crésus, roi de Lydie qui lui dit : « On nous a dit qu’ayant le goût de la sagesse (philosopheon), tu as visité beaucoup de pays à cause de ton désir de voir. » Une telle expérience peut faire de celui qui la possède un bon juge dans les choses de la vie humaine. Celui qui philosophe, qui aime la sagesse, a sa place dans la cité. Il faut souligner que le mot « philo » désigne la disposition de quelqu’un qui trouve son intérêt, son plaisir, sa raison de vivre à consacrer à telle ou telle activité : philoposia, amour de la boisson, philotimia, amour des honneurs, et évidemment philosophia, amour de la sagesse. Les Athéniens étaient fiers de cette activité intellectuelle pour la science, la culture qui fleurissaient dans leur ville. Périclès, dans l’oraison funèbre de Thucydide, fait l’éloge du mode de vie que l’on pratique à Athènes : « Nous cultivons le beau avec simplicité, et nous philosophons sans manquer de fermeté » (philokalein et philosophein). Tous les citoyens peuvent atteindre ce but et l’arétè, la vertu, l’excellence ne sont plus réservées aux nobles ou à des êtres d’exception.
Quelle est la définition de la Sophia, la Sagesse ? Elle est beaucoup plus qu’un vrai savoir, elle est un savoir-faire. Savoir faire le bien, le juste, tendre vers la vérité, le beau. Ainsi Hermès est un sage car il invente la lyre et modèle lui-même l’instrument. La sagesse est donc de l’ordre du divin, et n’est accessible qu’aux dieux. Pour nous, mortels, nous ne pouvons que la désirer, qu’être des philo-sophes, sans l’atteindre jamais. Comme dit Diotime, par la bouche de Socrate, dans le Banquet de Platon, seuls les dieux et les insensés ne peuvent pas être philosophes : les dieux car ils ont
déjà la sagesse, les insensés car ils croient la posséder et donc ne peuvent pas la désirer.
Donc, le philo-sophos, c’est beaucoup plus que celui qui sait, qui a vu beaucoup de choses, a beaucoup voyagé, infiniment plus que celui qui a une culture encyclopédique, qui sait bien se conduire, qui vit selon les vertus. C’est un être qui a plus encore qu’un savoir-faire qui exige le concours d’un dieu ; il a un savoir-vivre. C’est une attitude, c’est la vie philosophique qui exige des exercices spirituels constants. Selon l’expression de George Steiner, c’est une gymnastique constante de l’âme, qui demande un effort permanent, sans cesse renouvelé.
La figure de Socrate dans le Banquet de Platon a une influence décisive sur la définition du « philosophe » et de la « philosophie ». « La seule chose qu’il sait, c’est qu’il ne sait rien. » Ce qui fait de Socrate, au dire de Diotime, dans l’Apologie de Socrate, le plus sage des hommes. Plus sage que les figures emblématiques de la cité athénienne, plus sage que les hommes d’État, les poètes, les artisans, qui, eux, croient tout savoir alors qu’ils ne savent rien. Socrate est celui qui sait « qu’il ne vaut rien pour ce qui est du savoir ». Le philosophe ne sait rien mais il est conscient de son non-savoir. La tâche de Socrate, confiée par le dieu Apollon, sera donc de faire prendre conscience aux autres hommes de leur non-savoir, de leur non-sagesse.
Car le philosophe n’est pas un sage, il aime la sagesse mais ne l’atteint jamais et sa quête est en perpétuel mouvement. Elle est naïve, interrogative. C’est la fameuse ironie socratique, l’ignorance feinte. Dans les dialogues, Socrate est toujours celui qui interroge. Sa mission, par la maïeutique, est d’amener son interlocuteur à prendre conscience que son prétendu savoir ne repose sur rien.
Le discours sur l’Amour que raconte Socrate dans le Banquet et qu’il met dans la bouche de Diotime, la prêtresse de Mantinée qu’il est allé consulter, s’affirme comme révolutionnaire. Socrate et Éros sont les mêmes. Socrate, Éros et le philosophe sont les mêmes. La philosophie est l’Amour de la Sagesse, mais elle est aussi la Sagesse de l’Amour. De même que nous ne pouvons jamais atteindre la sagesse, de même, par sa nature même, l’Amour
nous échappe. La philosophie est une remise en question permanente de nos certitudes. Philosopher ne trouve jamais sa réponse dans une détermination conceptuelle de la pensée. Philosopher est un exercice, une gymnastique qui englobe des exercices somatiques et psychiques, dialectiques, rhétoriques et plus généralement l’étude.
Dans le Banquet, Platon, à travers le personnage de Socrate, met en scène d’une manière jubilatoire la pensée philosophique. Sur la route venant de Phalère pour Athènes, Apollodore, disciple de Socrate, rencontre son ami Glaucon. Glaucon veut tout savoir sur ce fameux banquet où Socrate, Agathon, Alcibiade, Aristophane et d’autres convives encore se sont entretenus de l’Amour.
Qu’a de si extraordinaire ce banquet ? Il faut le replacer dans son contexte. C’est un dîner organisé par Agathon qui vient de remporter le prix aux grandes Dionysies d’Athènes avec sa première tragédie, ce qui est très rare pour un auteur si jeune. Très talentueux, il compte désormais parmi les grands tragédiens aux côtés de la triade ascendante Eschyle, Sophocle et Euripide. Autour de lui vont se réunir sur le thème de l’Amour les plus grands penseurs d’Athènes. Le décor est campé. La transmission se fait par le Logos, tout en se promenant. Le récit philosophique se situe dans une passation d’informations qui essaient d’être au plus proche de la vérité et en même temps dans l’incertitude de la narration et de la mémoire. Il est en mouvement, comme le philosophe. En équilibre comme le funambule de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra.
La mise en scène du Banquet est, selon l’expression de George Steiner, « un drame incomparable de la pensée. Il y a d’autres grands dialogues, chez Galilée, Hume ou Valéry, platonicien entre les platoniciens, mais aucun n’égale en intensité dramatique ceux de Platon, ces drames de la présence pensante. Platon est l’un des plus grands créateurs de dramatis personae, de personnages dramatiques. Et chez lui le drame n’est pas qu’intellectuel, il est aussi humain ».
Intrigues, mise en place, attente de Socrate qui arrive en retard car il « se retire en lui-même dans le vestibule », accueil d’Agathon quand apparaît au
milieu du dîner Socrate : « Viens ici, Socrate, mets-toi à côté de moi que je profite à ton contact de la science qui t’est venue dans le vestibule. » Réponse ironique de Socrate : « Ce serait une bonne chose, Agathon, si le savoir était de nature à s’écouler du plus plein au plus vide. » Riposte d’Agathon : « Tu es un moqueur, Socrate. Nous ferons valoir nos droits un peu plus tard, toi et moi, en ce qui concerne la science, en prenant pour juge Dionysos. Pour l’instant songe d’abord à dîner. » Puis suit le dîner, joyeux, les libations, les chants en l’honneur du dieu, les cérémonies d’usage. C’est un dîner de fête, plein d’interruptions, de joie débordante. Le choix des vins et de la musique a aussi sa place dans cette mise en scène : des vins légers pour compenser la beuverie de la veille, « à l’unanimité l’on décida de ne pas employer cette soirée à s’enivrer. On ne boirait que selon son plaisir ». Pas de chants, pour pouvoir parler. Un thème est choisi : chacun des convives fera l’éloge de l’Amour, on parlera d’Éros. Phèdre, Pausanias, Eryximaque, Aristophane, une fois que son violent hoquet s’est arrêté, Agathon, tous prennent la parole avant l’intervention de Socrate.
Socrate va s’exprimer à travers Diotime. Pour Agathon, l’Amour est beau et gracieux. Pour Socrate, l’Amour est désir de ce que l’on ne possède pas. L’Amour désire la Beauté. Donc, il n’est pas la beauté, il n’est pas beau luimême. L’Amour ne peut être un dieu, comme tous les invités qui se sont exprimés le pensent. Éros n’est qu’un daimon, un être intermédiaire entre les dieux et les hommes, entre les immortels et les mortels. Il a une situation de médiateur entre les divins et les humains. Tout s’explique quand on connaît les circonstances de la naissance d’Éros.
À la naissance d’Aphrodite, il y eut un banquet chez les dieux. À la fin du repas, Penia, la pauvreté, vient mendier. Poros, la richesse, l’expédient, est endormi, enivré de nectar dans le jardin de Zeus. Penia, pour avoir un enfant, s’allonge près de lui. Éros naît de cette union. L’Amour est épris de beauté, de justice, de vérité, mais fils de Penia, il est toujours pauvre, indigent, mendiant, et fils de Poros, rusé et créatif. Il est en perpétuels recherche et déséquilibre.
Cette description s’applique à Socrate-Éros-philosophe : « Hardi, beau parleur, effronté impudent, jamais à court de paroles, un vrai renard », comme le décrira Aristophane dans Les Nuées. « Véritable magicien qui ensorcelle les âmes par ses paroles », dira Alcibiade dans le Banquet. Endurant, il résiste au froid, à la faim et à la peur mais aime aussi la bonne chère, le bon vin, même s’il supporte les privations.
Ce personnage de Socrate nous plonge donc au cœur de la philosophie. Il nous fait comprendre que la philosophie n’est pas une théorie mais une pratique, un combat, une doctrine du salut qui nous transcende, nous transforme et nous accompagne. La philosophie est la confrontation de différentes perspectives du monde. La philosophie est une arène, disait Kant.
La philosophie n’est pas une discipline qu’il suffirait d’apprendre, un savoir à enseigner. La philosophie est à accueillir non pas au niveau du prendre ou de l’apprendre, mais au niveau du don, de la donation. On ne peut apprendre la philosophie, disait Kant, il faut apprendre à désapprendre, il faut s’ouvrir à philosopher. On appelle cela l’hospitalité ou la tendresse. Il s’agit là d’accéder à la jouissance de philosopher, pas parce qu’on l’a voulu, mais parce que cela nous est tombé dessus comme un cadeau. Cette signification fondamentale est visible quand saint Augustin écrit : « Quid enim est aliud quod dicimus frui nisi praesto habere quod diligis » : « Qu’est-ce en effet d’autre ce que nous nommons jouir, si ce n’est avoir présent ce que l’on aime par prédilection ? » Cette exigence à philosopher, qui se donne à certains comme un cadeau, est au-delà de tout besoin, de tout sujet, de tout impératif. Cet « il faut » transcende absolument tout besoin pour déployer sa spécificité. Ce n’est donc pas dans les livres qu’on apprend à philosopher. C’est, primordialement, avant tout, une praxis, une pratique, qui continue à gouverner la theoria, la théorie.
« Connais-toi toi-même », « désirer la sagesse » étaient deux buts dans ma vie, que le désir du Beau, de la Vérité, de la Justice devait essayer d’atteindre. Il me semblait qu’il était temps d’aller voir et écouter ceux qui pouvaient m’aider à penser. Tous les matins sur les ondes déferlait l’avis de
footballeurs, stars, comédiens, politiques. C’est à eux que l’on posait les questions. Comment mieux vivre, comment penser, comment vaincre ses peurs. Il m’apparut évident qu’il existait des gens mieux qualifiés qu’eux pour répondre à ces questions. Les questions que je me posais, il fallait donc que je les pose aux philosophes. À la philosophie.
C’est ainsi qu’est née l’idée de « Regards de philosophes », une série de dix documentaires présentés sous forme de dialogue virtuel entre deux philosophes d’obédiences différentes. Ce sont cinq autres de ces interviews originales et intégrales que je retranscris dans cet ouvrage.
Comme Socrate, je voulais interroger. La maïeutique et le dialogue me paraissaient le meilleur moyen. Pourquoi ai-je interrogé des philosophes contemporains ? Plongés dans le xxie siècle, nous affrontons tous une culture, un monde. Ce monde, j’en étais sûre, nous pouvions agir sur lui, redonner du sens à notre vie, l’éclairer par notre réflexion, nous ouvrir à la religion et à la spiritualité. Mais pour cela, il fallait redonner sa pleine mesure à la philosophie, revenir à la conception qu’en avaient les Grecs : pas simplement une théorie, mais une pratique.
Pour tous ces philosophes, nous vivons un monde de métamorphoses, un moment de bascule particulièrement violent mais fascinant. Quotidiennement, nos conditions de vie changent radicalement. Il fallait que j’interroge les modalités de notre mutation, le sens de la globalisation, la place de l’Occident et de l’Europe dans le monde pour pouvoir tracer les lignes de notre avenir économique et social. Notre monde peut-il faire face aux deux grands dangers qui nous guettent et qui pourraient provoquer la destruction pure et simple de l’homme : la technocratie excessive et la théocratie, la technique inhumaine et le fondamentalisme destructeur ?
La science a reculé les limites de la vieillesse, de la mort. La maladie est mieux soignée, la famine recule, bien que des clivages s’accroissent entre ceux qui ont accès au mode de vie occidental et ceux qui restent à la périphérie. Mais dans ce monde, une souffrance demeure omniprésente, pour tous ceux que j’ai interrogés, celle liée à la condition humaine et au besoin de spiritualité. Un besoin devenu plus que jamais nécessaire aujourd’hui.
C’est pour les faire réagir et mettre en résonance leurs pensées respectives que je suis allée à la rencontre de grands philosophes, et plus particulièrement de cinq d’entre eux, Luc Ferry, René Girard, Alain Finkielkraut, Fabrice Hadjadj et Lucien Jerphagnon. Ils éclairent d’une lumière inédite et incomparable notre société et ouvrent de nouveaux horizons. Ils expriment une vision innovante sur le futur de l’homme. Que faire face aux maux qui nous menacent : globalisation, hypertechnologie, flux d’informations harassant, fractures sociales multiples, pauvretés matérielles et spirituelles, conflits, attentats terroristes, violence, crises sociétales, économiques et religieuses ? Comment s’affirmer avec son identité et ses croyances, sans tomber dans le radicalisme ?
Ces « proches de la sagesse » s’expriment sur tous les sujets de notre temps : scientifique, littéraire, philosophique, éthique, religieux… et surtout expriment leur pensée en dehors de toute contrainte et loin du « politiquement correct ». Liberté qui permet de bousculer toutes les idées reçues ! À travers mes interviews, j’ai voulu mettre en valeur les thèmes qui nous sont chers à tous, les grands thèmes philosophiques. Le rôle de la philosophie, la vérité, la liberté, le courage, l’éthique et la science, les nouvelles technologies, le nouvel homme, le Bien et le Mal, le sacré et les religions, la mort, la souffrance et la vieillesse, les dangers de notre société, notre quête effréné du bonheur, la constance de la violence, l’accès au savoir. Je voulais aussi développer les grands thèmes chrétiens : la tempérance, la prudence, la justice, l’Autre, l’Amour, les vertus, la foi, la charité, l’espérance. Les valeurs du christianisme sont autant d’idées et de réalités, ancrées dans l’essence même de l’homme, qui s’inscrivent dans la mouvance contemporaine et qui sont une certaine garantie de salut pour l’homme du xxie siècle.
L’homme est à l’âge de fer de sa vocation d’homme planétaire et doit à tout prix réussir son passage vers l’âge adulte. Pour aller plus loin dans ma quête, il fallait faire un état des lieux de la planète, éclairer le sens de la globalisation, la place de l’Occident et de l’Europe dans le monde, la relation des trois monothéismes pour nous aider à cerner notre avenir. Il fallait s’interroger sur les conséquences de la mondialisation et de la modernité sur
notre pensée, sur nos actions, sur notre comportement social, économique, spirituel et religieux.
J’ai repris mon bâton de pèlerin, dans ma quête de vérité. Dieu existet-il ? Les monothéismes peuvent-ils se réconcilier ? Sommes-nous tentés par le manichéisme ? Le Mal est-il notre tache originelle, essentielle, dont nous ne pouvons nous débarrasser et qui nous conduit irrémédiablement aux pires horreurs ? Les préceptes christiques – la tempérance, la prudence, le courage, la justice et les vertus théologales – sont-ils les seuls à pouvoir nous sauver ? La foi, l’espérance et la charité sont-elles des vertus encore praticables dans notre monde ? Toutes ces questions et bien d’autres restaient sans réponse. J’ai tenté de les éclaircir.
Avant tout, il me fallait une vision globale de l’histoire de la philosophie, de l’Antiquité à nos jours. Et voir s’il y avait une continuité. Luc Ferry pouvait m’y aider. Pour lui, la philosophie est fondamentalement une sotériologie, une doctrine du salut. Elle s’est exprimée différemment à travers les siècles mais a toujours eu pour but de nous aider à vaincre les peurs, nous apprendre à vivre. Luc Ferry pense que nous pouvons cultiver la transcendance, en nous, par la sagesse de l’Amour. Mais pour cela il faut comprendre notre mode de fonctionnement et notre spiritualité. À travers ses livres, il nous éclaire sur ce qu’a été et ce qu’est la philosophie en Occident, de Parménide jusqu’à nos jours en passant par Aristote, Kant, Descartes, Nietzsche.
Après le moment de bascule que nous sommes en train de vivre, ce bouleversement analogue à la révolution néolithique et aux transformations du monde du début de l’ère chrétienne de saint Paul, il était intéressant d’interroger la place du Mal dans notre société et de comprendre pourquoi l’homme qui se croyait, par sa culture, protégé par la civilisation, à l’abri de la barbarie, avait pu commettre les pires atrocités et engendrer le mal absolu avec la Shoah. Pourquoi cette violence en l’homme ? Pourquoi le Mal nous habite-t-il comme une tache originelle, liée à notre chute ?
René Girard pouvait-il m’éclairer ? Archiviste-paléographe et philosophe, il est l’inventeur de la théorie mimétique, à la base de toute violence dans les
sociétés archaïques mais aussi dans notre société moderne. Je repensais à tous les mythes grecs : Médée, le sacrifice d’Iphigénie, le meurtre d’Agamemnon, le mythe d’Œdipe. Je voyais toutes les guerres, tous les conflits et la violence du monde. Pour René Girard, l’homme est plus violent que les animaux car il est le plus imitateur. Plus nous nous imitons et plus nous devenons proches. Mais, principe paradoxal, plus nous devenons proches, puis amis, et plus nous désirons les mêmes objets et risquons de devenir ennemis. C’est ce que René Girard appelle la « géométrie triangulaire du désir ». Nous allons désirer ce que le modèle que nous admirons désire et donc le combattre pour obtenir l’objet de notre désir.
C’est alors la montée aux extrêmes de la violence : guerres, meurtres, assassinats, terreurs totalitaires. Dans les sociétés archaïques, le bouc émissaire est la victime expiatoire, coupable pour tous, qui permet de retrouver la paix et d’éloigner le spectre mortifère de la vengeance. Pour René Girard, que nous ayons la foi ou que nous ne l’ayons pas, c’est en suivant les préceptes du Christ que nous pouvons nous sauver et sauver l’humanité. René Girard nous apprend comment combattre cette irréductible violence en nous. La foi, c’est comprendre que le bouc émissaire n’est pas coupable, mais innocent. Telle est la révélation que nous fait le Christ. Sa crucifixion, sa mort et sa résurrection mettent fin à notre propre violence car nous prenons conscience de son innocence et que, s’il est venu sur Terre, c’est pour nous sauver, pour nous enseigner l’amour et non pas la guerre.
Pour René Girard, l’amour triomphe toujours parce qu’il y a la Résurrection. Le Christ est venu instaurer une totale non-réciprocité dans le mal. René Girard fait le choix métaphysique. Encore faut-il l’accepter. Il était intéressant de questionner Alain Finkielkraut qui pense que nous sommes encore loin de ce triomphe de l’Amour. Pourtant, l’Europe a tout fait pour essayer de vaincre ses démons, sa tentation de violence et de domination, en inscrivant dans la Constitution de l’Unesco un certain relativisme culturel et en plaidant pour l’égalité des cultures. Il n’y a pas la civilisation face aux barbares et aux sauvages, il y a une multiplicité de cultures.
Pour lui, ce relativisme, qui devait nous mener à la sagesse de l’Amour, nous a fait paradoxalement abandonner tout jugement de valeur et entrer dans la déshérence de l’esprit.
Face à cette « défaite de la pensée », cette impossibilité d’affirmer nos propres valeurs, Alain Finkielkraut défend la vraie culture, la liberté et la pensée libre, constitutive de la démocratie et élaborée par la philosophie ainsi que par certaines valeurs politiques et républicaines.
Au pessimisme lucide d’Alain Finkielkraut, nous avons confronté la pensée de Fabrice Hadjadj. Pour ce philosophe, afin de donner du sens à notre vie, il faut se poser la bonne question : « Qu’est-ce que c’est qu’être humain ? » Il faut réouvrir l’histoire par l’espérance. Face à la technocratie excessive qui mène à la technique inhumaine et à la théocratie qui peut dégénérer en intégrisme et en fondamentalisme destructeurs, comment donc définir l’homme ? Comment protéger l’homme de la barbarie et en même temps lui redonner les moyens de penser ?
Face aux dangers de la société et à ses dérives, la seule possibilité est de réintroduire le visage de l’Autre et les valeurs chrétiennes. Fabrice Hadjadj revisite d’une façon talmudique les concepts de la religion et des institutions de la société pour mieux réaffirmer le christianisme comme essentiel à l’homme. Pour lui, l’homme ne peut pas échapper à la religion. Son statut est lié à la transcendance et nous risquons de le perdre si nous nous laissons aller aux extrêmes ou au laxisme.
Qui pouvait décrypter cette force du christianisme, cette tentation du christianisme, mieux que Lucien Jerphagnon ?
Lucien Jerphagnon est animé par la volonté de faire redécouvrir les mythes anciens, susceptibles d’éclairer les événements du monde moderne autant que la complexité de l’homme. Il s’est intéressé aux débuts du christianisme et surtout à ce qu’a été la tentation du christianisme. Dans le monde romain de l’Antiquité, imprégné de stoïcisme, d’épicurisme et de platonisme et surtout dans ce monde païen polythéiste où toutes les religions sont admises, pourvu qu’on sacrifie aux dieux de la cité, il s’est attaché à expliquer le développement foudroyant du christianisme. Il a dévoilé
pourquoi une religion d’une certaine manière « excentrique », comme l’était le christianisme, est devenue dès le ive siècle sous Constantin la religion du plus grand empire, l’Empire romain, et comment elle s’est installée ensuite au cœur de la culture occidentale. Peu de philosophes ont insisté sur le caractère improbable du phénomène. Lucien Jerphagnon a mis en lumière la place du christianisme dans le monde actuel. Il nous a éclairé sur ce qu’est la croyance, le Christ, la fraternité, l’amour. Et comme saint Augustin, il nous a montré que l’amour et la religion sont une quête difficile et exigeante mais illuminante. Expérience historique, expérience personnelle, quête à travers le temps et l’espace, quête intérieure : la démarche de Lucien Jerphagnon nous mène ainsi au cœur du message chrétien.
Aujourd’hui qu’il n’y a plus l’Académie de Platon ni le Lycée d’Aristote, ni les Jardins d’Épicure, ni même le Portique des stoïciens, le philosophe n’est plus un philosophe du dialogue et de la confrontation permanente. Il doit affronter sa propre solitude. Pierre Hadot, à la fin de son livre Qu’est-ce que la philosophie antique ?, le souligne avec force. Le philosophe contemporain éprouve « son impuissance dans un monde déchiré entre deux inconsciences : celle que provoque l’idolâtrie de l’argent et celle qui résulte de la misère et de la souffrance de milliards d’êtres humains. Dans de telles conditions, le philosophe, décidément, ne pourra jamais atteindre à la sérénité absolue du sage. Philosopher, ce sera donc aussi souffrir de cet isolement et de cette impuissance. Mais la philosophie antique nous apprend aussi à ne pas nous résigner, à continuer à agir raisonnablement et à nous efforcer de vivre selon la norme qu’est l’Idée de sagesse, quoi qu’il arrive et même si notre action nous paraît limitée ».
Comme le disait Marc Aurèle dans ses Pensées :
« N’espère pas la République de Platon, mais sois content si une petite chose progresse et réfléchis au fait que ce qui résulte de cette petite chose n’est précisément pas une petite chose ! »
Anne Christine Fournier
Luc Ferry est agrégé de philosophie, docteur d’État et agrégé de sciences politiques. Universitaire, ancien président du Conseil national des programmes au ministère de l’Éducation nationale, il a été du 7 mai 2002 au 31 mars 2004 ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche. Il est l’auteur d’une cinquantaine de livres, traduits dans une quarantaine de langues, dont : Heidegger et les Modernes (avec la collaboration d’Alain Renaut, Paris, Grasset, 1988), Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens (ouvrage collectif, Paris, Grasset, 1991), Le Nouvel Ordre écologique (Paris, Grasset, 1992), La Sagesse des Modernes (avec la collaboration d’André Comte-Sponville, Paris, Robert Laffont, 1998), Le Sens du Beau (avec la collaboration de Philippe Sollers, Paris, Éditions du Cercle d’Art, 1998), Qu’est-ce qu’une vie réussie ? (Paris, Grasset et Fasquelle, 2002), Apprendre à vivre. Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations (Paris, Plon, 2006), Vaincre les peurs (Paris, Odile Jacob, 2006), Familles je vous aime (Paris, XO Éditions, 2007), Apprendre à vivre 2. La Sagesse des mythes (Paris, Plon, 2008), La Tentation du christianisme (avec la collaboration de Lucien Jerphagnon, Paris, Grasset, 2009), Quel devenir pour le christianisme ? (avec la collaboration de Philippe Barbarin, Paris, Salvator, 2009), La Révolution de l’amour (Paris, Plon, 2010), L’Invention de la vie de bohème (Paris, Éditions du Cercle d’Art, 2012).
Pour Luc Ferry, la philosophie est fondamentalement une sotériologie, une doctrine du salut. Elle s’est exprimée différemment à travers les siècles mais a toujours eu pour but de nous aider à vaincre les peurs, de nous apprendre à vivre. Il pense que nous pouvons cultiver la transcendance en nous par la sagesse de l’Amour. Et c’est à cette sagesse qu’il nous initie ainsi qu’à la sagesse antique, à travers les mythes qui sont « l’origine première de ce que la grande tradition de la philosophie grecque va bientôt développer sous une forme conceptuelle en vue de définir les contours d’une vie réussie pour les mortels que nous sommes », nous annonce-t-il dans son livre
Apprendre à vivre 2. La Sagesse des mythes.
Mais pour cela, il faut comprendre notre mode de fonctionnement et notre spiritualité. À travers ses livres, il nous éclaire sur ce qu’a été et ce qu’est la philosophie en Occident à travers les âges, de Parménide à nos jours, en passant par Aristote, Kant, Descartes, Nietzsche, et sur ce que nous apprennent ces grands moments de l’histoire de la philosophie.
À la question « Qu’est-ce que la philosophie ? », il répond dans son livre Apprendre à vivre, s’adressant à la jeune génération : « Je vais te raconter l’histoire de la philosophie. Pas toute, bien sûr, mais quand même ses cinq plus grands moments… Si tu prends la peine de me suivre, tu sauras donc vraiment en quoi consiste la philosophie, comment elle éclaire de façon irremplaçable les multiples interrogations qui portent sur la façon dont nous pourrions ou devrions conduire nos existences. »
Pour Luc Ferry, il faut dépasser la définition courante de la philosophie : une discipline de la réflexion et l’apprentissage de l’argumentation. C’est une définition réductrice qui apparaît à partir du christianisme car ce dernier s’est arrogé la question du salut, réduisant la philosophie à un simple moyen de réflexion.
La philosophie, de fait, va beaucoup plus loin. Réfléchir, argumenter, tout le monde peut le faire, journalistes, politiques, économistes…
Pour les grands penseurs grecs, la philosophie n’a rien à voir avec la critique. La philosophie pose une question fondamentale : la question de la vie et de la mort. La philosophie est une tentative grandiose de surmonter
nos peurs. D’où l’expression « sotériologie ». La philosophie est une doctrine du salut mais sans Dieu, contrairement aux religions. Le salut, nous pouvons y arriver par nous-mêmes. Pour Luc Ferry, nous avons la transcendance, le religieux, mais à l’intérieur de nous-mêmes. C’est ce qu’il appelle la « transcendance dans l’immanence ». Si nous retraçons l’histoire de la philosophie, nous nous apercevons que l’homme n’a cessé de vouloir répondre à la question : quelle est notre place dans le monde ?
L’histoire de la philosophie peut se scander en cinq périodes. Pour ces cinq périodes, il faut considérer trois temps. 1. La théorie ou l’état des lieux. 2. L’éthique ou les règles du jeu. 3. La doctrine du salut ou le sens de notre vie. Chaque époque philosophique nous mène à cette doctrine du salut.
Pour les Grecs de l’Antiquité et les stoïciens, l’ordre du monde, c’est le cosmos. C’est l’idée que le monde est un ordre magnifique, d’ordre divin car c’est un ordre harmonieux, juste et bon.
L’éthique, pour eux, sera justement d’atteindre l’harmonie du cosmos et la doctrine du salut, c’est la question de la sagesse, du sens, la question de la vie et de la mort.
Pour le christianisme, Dieu est au centre du monde. « Au commencement est le Logos », le Verbe, c’est Dieu et le « Verbe s’est fait chair » (Évangile selon saint Jean).
L’éthique se traduit par l’Amour plus fort que la mort. Et le salut, c’est la foi en la résurrection et en la promesse de Dieu.
Puis vient l’humanisme du xvie au xviiie siècle. L’homme est au centre du monde et tout repose sur la théorie de la connaissance.
Le cosmos s’est effondré, la théologie est vacillante, l’esprit critique apparaît. Il est important de souligner la différence entre l’homme et l’animal. Une nouvelle façon de rechercher la vérité apparaît. La doctrine du salut devient la création d’une nouvelle morale et d’une doctrine du salut terrestre. Ce sera celle des Droits de l’homme, du patriotisme, du scientisme, du socialisme et du communisme. Pour Luc Ferry, c’est le temps de
la pensée élargie : la vie humaine n’a de sens que si nous élargissons l’horizon de notre pensée et que nous pouvons apprendre la sagesse.
Pour Luc Ferry, nous vivons actuellement en Occident une crise du « salut ». Face à la dépossession et au non-sens qui caractérisent le capitalisme mondialisé, il s’agit de savoir comment envisager l’avenir. Depuis Nietzsche, on ne peut pas penser si on ne parle pas de la grande déconstruction. Dans son livre Ecce homo, Nietzsche annonçait que tous les idéaux de la cosmologie grecque, ceux du christianisme et de l’humanisme, s’étaient effondrés. Il va plus loin dans Crépuscule des idoles quand il pose la question qui figure en sous-titre de son livre : Comment philosopher à coups de marteau. « Je philosophe avec un marteau pour casser les pieds d’argile de ces idoles », dit-il.
Nietzsche invente une doctrine du salut : celle de l’« innocence du devenir », une doctrine pour sauver des peurs, peurs psychiques, peurs de l’accident, peurs du noir, peurs de l’inconnu, peurs fondamentales de la vie. Sa doctrine s’énonce dans l’amor fati, textuellement l’« amour du destin », mais surtout l’amour du présent, de ce qui est. Comme le dit André ComteSponville : « Il faudrait apprendre à vivre en regrettant un peu moins, en espérant un peu moins et en aimant un peu plus. » Vivre ici et maintenant.
C’est le seul idéal acceptable du nihilisme nietzschéen.
Pour Luc Ferry, après le nihilisme et le matérialisme, la philosophie postmoderne et contemporaine, face à l’absurdité du non-sens, se doit de répondre par une phénoménologie de la Transcendance et de l’Amour. Actuellement, les hommes cherchent mais ils ne veulent pas l’admettre. C’est cela que Luc Ferry veut leur transmettre. Sa recherche consiste en une succession de questions. Quelle sagesse face à la mort ? À quoi cela sert de vieillir ? Comment penser la phénoménologie de la transcendance ? La transcendance est à trouver dans l’immanence. Pour lui, la mondialisation détruit les cultures, la biodiversité, elle accroît les inégalités. Mais elle a aussi des côtés positifs : les pauvres sont moins pauvres et, à long terme, elle peut être une chance pour tout le monde. Le vrai problème est que nous entrons
dans un monde qui nous échappe de toutes parts quasi structurellement. Il faut penser la finitude humaine. Élargir sa pensée. S’arracher de soi. Il faut être dans l’éthique de la responsabilité. Et Luc Ferry nous apprend que l’Amour, à travers ses différences, est devenu un nouveau principe de sens qui met en place une nouvelle philosophie. Face à la globalisation du monde contemporain, la Sagesse de l’Amour est la clé de l’avenir de l’homme.
La philosophie est avant tout une doctrine du salut
Qu’apporte la philosophie dans le monde perturbé d’aujourd’hui ? Où se situe la place de l’homme, comment affirmer ses croyances ? Vous définissez la philosophie comme une sotériologie, une doctrine du salut. Pouvez-vous nous retracer les grands moments de l’histoire de la philosophie ?
Commençons par la question classique de la définition de la philosophie. Elle peut paraître ennuyeuse a priori, mais vous allez voir qu’il n’en est rien : elle nous conduit au cœur de nos questions existentielles les plus intéressantes. Dans la tradition française, on a pris l’habitude de définir la philosophie comme un exercice de réflexion, comme un apprentissage de l’argumentation, bref, comme une espèce de méthode de pensée. En fait, la philosophie n’a aucun rapport avec cela. Évidemment il est bon de réfléchir, d’argumenter mais, en vérité, tout le monde réfléchit, argumente, les scientifiques, les journalistes, les politiques… Croyez-vous qu’un biologiste, un écrivain, un mathématicien ou même une mère ou un père de famille face à l’éducation de leurs enfants ne réfléchissent pas ? Cette définition de la philosophie comme réflexion, comme esprit critique, est liée à une histoire bien française, une histoire tout à la fois catholique et républicaine. Au Moyen Âge, le christianisme, comme l’a montré fort intelligemment Pierre Hadot, un de nos meilleurs spécialistes de l’Antiquité, a conduit la philosophie à devenir une discipline scolaire, une pure « scolastique ». Ce fut là un
des effets majeurs de la victoire du christianisme sur la philosophie grecque. Le christianisme s’est en effet arrogé le monopole de la question du salut, c’est-à-dire le monopole de la question du sens, de la vie bonne, de ce que nous faisons sur Terre, et il a renvoyé la philosophie à une simple étude des notions et à la réflexion abstraite. À cette relégation de la philosophie vers des tâches subalternes, purement conceptuelles, sans plus de lien avec la grande question grecque de la vie bonne et de la sagesse, est venue s’ajouter une autre tradition bien française, un héritage républicain qui est lié à la création de la classe de terminale en France en 1809. Le décret qui institue cette classe est intéressant. Il stipule qu’on étudiera les fondements de la logique, de la métaphysique et de la morale ainsi que les opinions des philosophes. Pourquoi en terminale ? Parce que c’est la classe qui marque la fin de l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte. L’idée, c’est que pour être un vrai citoyen, un citoyen digne de ce nom, il faut avoir non seulement une autonomie financière, mais aussi intellectuelle. Il faut être capable de « sibi sufficientia », en clair : être capable de penser par soi-même, d’exercer sa réflexion et son esprit critique, et c’est à cela que la classe de philosophie était donc destinée.
Chez les grands penseurs grecs, la philosophie n’a pratiquement aucun rapport avec cet exercice de la critique, de l’argumentation et de la réflexion, mais avec la question fondamentale : qu’est-ce qu’une vie bonne pour les mortels, comment parvenir à la sagesse – ce que le mot « philo-sophia », amour ou quête de la sagesse, désigne d’ailleurs dès l’origine. Bien entendu, il faut réfléchir, argumenter, critiquer, comme on le voit dans les dialogues de Platon par exemple, mais ce n’est qu’un moyen et pas une fin en soi. Quand vous lisez le Manuel d’Épictète, ou même les œuvres d’Épicure et de Lucrèce, a fortiori les grands livres de morale d’Aristote, tous affirment à un moment ou à un autre de leur discours que la question fondamentale, celle à laquelle nous devons, dit Épictète, consacrer toutes nos pensées, c’est la question de la mort. Du reste, vous voyez bien que dans la mythologie grecque, dont la philosophie, comme l’a montré Jean-Pierre Vernant, est sortie directement, la distinction entre « mortels » et « immortels » est
cruciale entre toutes. La philosophie se présente comme une formidable tentative d’aider les humains à surmonter les peurs, et en particulier la peur de la mort. C’est en ce sens qu’elle est une doctrine du salut, une pensée qui essaie de nous sauver des peurs liées à la finitude humaine. « Sauver » et « salut » ont la même étymologie. Il s’agit de se sauver des peurs pour parvenir à bien vivre. Pour les philosophes grecs, quand on a peur, on ne peut pas être libre, on ne peut pas aimer, ni être généreux. On ne peut pas accéder à la vie bonne. Donc la philosophie fondamentalement va être d’abord et avant tout une doctrine du salut, mais sans Dieu, une sotériologie athée, une spiritualité laïque. En effet, à la différence des grandes religions, elle prétend qu’on peut arriver au salut par soi-même et par la raison, alors que les grandes religions pensent y parvenir par la foi et par Dieu. C’est pour cette raison que dans la tradition chrétienne, chez saint Augustin et Pascal, par exemple, les philosophes ont toujours été décrits comme des gens arrogants, prétentieux. Saint Augustin dit toujours : « Vous les superbes », quand il parle des néoplatoniciens, car à ses yeux ils n’ont pas l’humilité de s’en remettre à la main de Dieu pour se sauver. Pour un croyant, prétendre parvenir au salut, à la vie bonne par soi-même et par la raison est une preuve d’arrogance. Pour les chrétiens, c’est évidemment par Dieu et par la foi qu’on est sauvé, pas par soi-même ni par la raison. Comme le dit Luther dans ses grands écrits réformateurs : « Seriez-vous bonnes œuvres des pieds jusqu’à la tête que vous ne seriez pas sauvés pour autant. » Seule la foi sauve – et c’est cela que la philosophie récuse, bien qu’elle ait au fond le même but que la religion : aider les mortels que nous sommes à parvenir à la sagesse, c’est-à-dire à la vie bonne. Voilà le point de départ de ma réflexion et je pense que cette définition de la philosophie, qui est évidente, par exemple, chez un penseur comme Spinoza, vaut en réalité pour tous les grands systèmes philosophiques, de Platon jusqu’à Heidegger qui lui aussi, en un sens, voulait aider les humains à accéder à une vie « authentique » ainsi qu’à la « sérénité » (Gelassenheit). Je précise que, bien entendu, cette tâche ultime de la philosophie n’en exclut nullement deux autres, qui la précèdent même : il s’agit bien sûr de la connaissance et de la
morale. La première tâche de la philosophie est bien évidemment de connaître le monde comme terrain de jeu de l’existence humaine (c’est la fameuse « théorie de la connaissance »), la deuxième est bien entendu aussi de s’interroger sur les règles du jeu (c’est la non moins fameuse question du juste et de l’injuste), mais finalement, c’est la question du but du jeu qui est la plus haute et la plus importante. À vrai dire, tout au long de l’histoire de la philosophie, elle commande largement les deux premières.
Trois grandes étapes scandent les grandes visions du monde
Vous avez défini cinq grandes périodes de l’histoire de la philosophie, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, et dans chacune de ces grandes visions philosophiques, vous avez utilisé une grille de lecture différenciant trois étapes : la théorie, la pratique qui mène à l’éthique et la doctrine du salut. Pouvez-vous nous parler de ces trois étapes ? Vous commencez par la théorie, c’est-à-dire voir Dieu, voulezvous dire qu’il y a du divin ?
Le divin n’est pas Dieu. On peut parler du « divin Mozart » sans le prendre pour un immortel. Comme je vous le disais à l’instant, la première tâche de la philosophie, qui va pour la remplir s’aider des sciences, c’est la connaissance du terrain de jeu dans lequel votre vie va se dérouler et ce terrain de jeu, bien entendu, n’est autre que le monde. Est-il compréhensible ou non, rationnel ou pas, harmonieux ou chaotique, hostile ou favorable, etc. ? Dans la grande tradition des cosmologies grecques, qui vont de Parménide aux stoïciens, en passant par Platon et Aristote, ce que Rémi Brague nomme à juste titre les « sagesses du monde », il s’agit donc d’abord et avant tout de comprendre le cosmos. C’est la tâche de la theoria. Une des étymologies plausibles du mot theoria serait : « theion orao », ce qui veut dire en grec « je vois le divin ». Pourquoi les stoïciens disent-ils que le monde est divin, theion ? Le mot n’est pas du tout à entendre en un sens « religieux »,
comme chez les chrétiens, par exemple, où Dieu est le créateur du monde, un être suprême transcendant, supérieur et extérieur à lui. C’est au contraire l’idée que le monde lui-même est un ordre « divin » en ce sens qu’il est magnifique, juste, harmonieux, bon et beau. Le cosmos est comme un organisme vivant, tel que le voit un physiologiste ou un médecin quand il ouvre le ventre d’un animal pour le disséquer. Que voit-il ? Des organes qui sont merveilleusement bien faits. Il n’y a rien de plus beau qu’un œil pour voir, que des poumons pour aérer les muscles ou qu’un cœur pour irriguer le corps. Or les humains découvrent cet ordre du monde, ils ne l’inventent pas. Il n’est pas créé par eux, il les transcende même s’ils sont dedans. Voilà pourquoi la theoria consiste à « voir le divin », c’est-à-dire à contempler la perfection du cosmos. C’est la première tâche, qui suppose ce qu’on appellera plus tard une « théorie de la connaissance » et de la vérité.
Très vite, la deuxième tâche apparaît. Pour reprendre la métaphore, il ne s’agit pas simplement de comprendre le terrain de jeu, de savoir s’il est beau ou laid, harmonieux ou non, favorable ou défavorable, s’il est hostile ou amical, mais aussi de comprendre les règles du jeu. C’est fondamentalement la question de l’éthique.
Puis vient la troisième tâche de la philosophie qui est non plus simplement de comprendre le terrain de jeu, puis les règles du jeu, les règles du juste et de l’injuste qu’on doit respecter avec les autres, mais de comprendre le but du jeu, le sens de toute cette étrange affaire. C’est la question de la sagesse, de la vie bonne ou, si vous voulez, du salut entendu comme ce qui nous sauve en quelque façon du non-sens de la finitude humaine – où l’on retrouve toujours en arrière-fond le rapport à la mort dont Schopenhauer disait que, s’il n’existait pas, la philosophie et la religion n’existeraient pas non plus.
Ces trois interrogations vont se retrouver dans les cinq grandes visions philosophiques du monde qui scandent notre philosophie occidentale. Tout commence par la cosmologie grecque. Vient ensuite la victoire du christianisme…
Cette doctrine est plus personnalisée, elle est plus humaine, contrairement à celle des Grecs qui est plus anonyme.
Oui, et c’est d’ailleurs le fil conducteur principal de toute cette histoire, qui va du moins subjectif, le cosmos, au plus humain, du plus transcendant par rapport aux hommes au plus immanent à l’humanité. Comme nous venons de le voir, dans l’essentiel de la tradition grecque (à l’exception des épicuriens, des atomistes et des sophistes qui forment comme une contreculture), le divin décrit cette structure cosmique merveilleuse, mais qui est une structure du monde, anonyme, impersonnelle. Le divin n’est pas une personne qui aurait créé le monde. Ce qui va changer dans la doctrine chrétienne du salut, en ce sens, si j’ose dire, plus « performante » que la doctrine du salut grec, c’est que vous avez affaire à un Dieu personnel qui s’incarne dans un être humain lui aussi personnel, à savoir le Christ, l’homme-Dieu par excellence. La première phrase de l’Évangile selon saint Jean est : « Au commencement était le Logos », le Verbe, c’est-à-dire Dieu. C’est d’ailleurs le vocabulaire stoïcien que reprend l’Évangile de Jean, écrit bien sûr en grec. Puis, un peu plus loin, on trouve cette autre phrase : « Et le Verbe s’est fait chair. » Ce Verbe qui s’est fait chair, c’est le moment de l’Incarnation du divin dans la personne de Jésus. Et cette chair, on l’a rencontrée, vue, touchée, on a parlé avec elle. Dès lors que le divin devient une personne, la promesse du salut va complètement changer de sens, car elle va devenir une promesse personnelle s’adressant à des personnes. Ce n’est plus un salut anonyme comme celui des stoïciens qui nous promettent, comme feront aussi les bouddhistes, qu’en nous fondant dans l’ordre du monde, nous découvrirons que nous sommes un petit fragment de cosmos, d’une certaine manière un petit atome d’éternité, de sorte que nous n’avons plus à avoir peur de la mort. Les chrétiens, eux, nous promettent carrément que nous n’allons pas vraiment mourir, que nous allons même retrouver après la « fausse mort » seulement biologique tous ceux que nous avons aimés dans cette vie terrestre. Telle est la signification du fameux épisode de la mort de Lazare. Le Christ pleure quand il apprend que son ami Lazare est mort, ce
qui veut dire que le Christ est un homme comme les autres. Il fait l’épreuve de la séparation, de la mort, mais il sait aussi que « l’Amour est plus fort que la mort ». Il sait qu’il va pouvoir ressusciter son ami et le retrouver corps et âme. Car la « bonne nouvelle » n’est pas seulement celle d’une résurrection des âmes, impersonnelle, mais celle d’une résurrection de la personne que vous avez aimée avec son visage, son sourire et son corps. Les chrétiens seront les seuls à faire cette promesse de salut qui va – saint Justin, premier Père de l’Église, l’annonce dès le iie siècle dans ses Apologies – l’emporter sur la philosophie grecque. Ce sera vrai pendant quinze siècles, pratiquement sans aucun partage.
Le cosmos est donc au centre du monde, selon les Grecs. Dieu est au centre du monde et même s’est fait homme selon les chrétiens et, à partir du xvie siècle, l’homme est au centre du monde.
Oui, après avoir défini la vie bonne en fonction du cosmos, puis de Dieu, c’est à partir de l’homme qu’elle va désormais tenter de se définir. Il faut dire que, de Kepler à Newton, une formidable révolution scientifique, une révolution dans les esprits et dans les cœurs, s’est produite, une révolution comme il n’y en a probablement jamais eu d’aussi grande dans aucune civilisation connue jusqu’à ce jour. Pour des raisons dans lesquelles je ne peux entrer ici, des scientifiques vont s’apercevoir qu’un certain nombre de choses ne sont pas exactes dans la cosmologie grecque. Par exemple, les astronomes vont découvrir ce qu’on appelle des « novas », des étoiles qui apparaissent dans le ciel ou plutôt qui explosent ou qui ont explosé il y a des milliers d’années. Il y a donc des changements dans le cosmos, ce qui ne correspond pas à la définition grecque de l’Univers comme une entité absolument éternelle et immuable. Tout change alors, même dans les domaines économique et social. On assiste à la naissance de la famille moderne, de l’idée démocratique et du capitalisme.
La cosmologie grecque va s’effondrer et, avec la révolution scientifique, le christianisme va être lui aussi ébranlé. Le christianisme ne s’effondre pas
puisqu’il est toujours vivant aujourd’hui avec près de deux milliards de chrétiens dans le monde. Mais l’esprit critique, avec les découvertes de la science moderne, va remettre en question un certain nombre d’affirmations de l’Église. On va passer, comme l’a dit Alexandre Koyré, du monde clos des Grecs à l’univers infini des Modernes, ce qui fait que les grands esprits de l’époque vont se retrouver complètement perdus, ce que Pascal traduit par son fameux « silence des espaces infinis ». Le cosmos s’est effondré. On ne peut plus s’appuyer sur lui pour construire une philosophie. La théologie elle-même est vacillante. L’esprit critique apparaît, les arguments d’autorité sont rejetés – ce dont le cartésianisme, avec son doute méthodique et radical, sera bientôt le symbole le plus éclatant.
Par conséquent, il va falloir trouver un autre principe pour fonder une nouvelle théorie, une nouvelle éthique et une nouvelle doctrine du salut. Et ce principe, c’est l’être humain comme tel, le « sujet », comme dit la philosophie, c’est-à-dire la naissance de l’humanisme. Un immense débat va s’ouvrir au xviie siècle, avec Descartes et sa théorie des animaux machines, sur la question de savoir quelle est la différence spécifique entre l’humain et l’animal (en fait, ce débat commence déjà chez Pic de La Mirandole, dès la fin du xve siècle). De nombreux ouvrages vont s’intéresser à cette différence tout au long du xviie et du xviiie siècle. Pourquoi ? Parce qu’il faut bien trouver dans ce petit être humain quelque chose de grandiose mais aussi de spécifique qui puisse remplacer le cosmos et le divin comme nouveau principe de sens. Une philosophie va être élaborée sur le principe de l’homme. Mais qu’y a-t-il de si extraordinaire en lui qu’il puisse prétendre remplacer le cosmos et Dieu ? Il faut découvrir une nouvelle théorie de la connaissance, une nouvelle façon de rechercher la vérité, mais aussi une nouvelle morale – ce sera celle des Droits de l’homme – et une nouvelle doctrine du salut. La tâche de l’humanisme naissant n’est donc pas simple. Vous comprenez bien qu’il n’est pas facile de fonder sur l’être humain, ce petit être mortel et plein de défauts, une doctrine du salut. Du reste, je ne suis pas certain que ce premier humanisme y parvienne vraiment de manière satisfaisante. Au xixe siècle, la doctrine du salut la plus en vogue prendra la plupart du temps
la forme d’un historicisme teinté de patriotisme et de scientisme – ce qui n’est, en tout cas à mes yeux, guère enthousiasmant. Pensez à Jules Verne. Dans notre enfance, on nous parlait des savants et des bâtisseurs. Chez Jules Verne, celui qui découvre un nouveau sommet ou le cœur de la terre est « sauvé » en ce sens (bien naïf !) qu’il restera pour l’éternité dans l’histoire du « Progrès ». Le communisme et le socialisme vont fondre les deux idées, au nom d’un patriotisme et d’un scientisme forcenés. Dans l’hymne cubain, encore aujourd’hui, on trouve cette phrase hilarante : « Mourir pour la patrie, c’est entrer dans l’éternité » où l’on voit comment une doctrine laïque et même matérialiste peut paradoxalement prendre la place de la cosmologie et de la religion, pour devenir une véritable « religion de salut terrestre ».
Pour une pensée élargie
À propos de la religion de salut terrestre et de l’humanisme, vous parlez de pensée élargie. Pour vous, si on n’est ni nationaliste, ni communiste, ni scientiste, nous pouvons ouvrir notre horizon par la pensée élargie. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
C’est un peu plus compliqué. Dans cette période du premier humanisme, qui va de la Renaissance jusqu’à la première moitié du xxe siècle, il y a au fond trois façons d’aborder la question du salut. Nous venons d’évoquer le scientisme, le patriotisme, le communisme, donc des religions de salut terrestre. Mais toute une partie des Modernes va rester chrétienne. On va essayer de « moderniser » le christianisme, de le sortir des cadres de la philosophie ancienne (saint Augustin était platonicien, saint Thomas, aristotélicien) pour fonder un humanisme chrétien. Du coup, on va en grande partie renvoyer la question du salut à la sphère privée. C’est pourquoi, d’ailleurs, cette question va devenir un peu honteuse et sortir des grandes avenues légitimes de la philosophie. Parler du « sens de la vie » est devenu un peu ridicule pour nombre de mes collègues. La philosophie dominante
des Modernes va s’atteler bien davantage à des tâches critiques qu’à la quête de la sagesse qui faisait pourtant son essence dans l’Antiquité. Voyez même chez Kant comment la question du salut reçoit une formulation chrétienne :
« Que nous est-il permis d’espérer ? » Sa réponse passe par un christianisme
« rationalisé », un christianisme des Lumières, mais un christianisme quand même. Pourtant, apparaît au même moment une autre idée, qui, elle, me semble en revanche extrêmement intéressante, une idée qui ne trouvera son plein épanouissement que dans la seconde moitié du xxe siècle, celle de la « pensée élargie ».
C’est l’idée que le sens de nos vies est lié au fait que nous sommes sur Terre non pour nous divertir (encore que ce ne soit pas interdit non plus), mais pour nous arracher à notre condition initiale, à nos particularités d’origine qui nous enferment dans un esprit borné. Par exemple, vous et moi, nous sommes français, nés au xxe siècle, dans un contexte particulier, une famille particulière, un milieu social et historique particulier, etc. Imaginez que nous quittions nos particularités pour voyager et en profiter pour apprendre une langue étrangère. Cet exemple est tout simple, mais parlant. En apprenant cette langue, nous allons entrer dans plus de communauté, d’universalité, plus de communication avec d’autres êtres, dans plus de compréhension, aussi, de leur culture, donc, si vous voulez, dans plus d’humanité. Si vous partez de l’idée que « connaître » et « aimer », c’est au fond, comme dans la Bible, le même mot, une nouvelle doctrine du sens et de la sagesse commence à apparaître. Cet élargissement de l’horizon va nous permettre de mieux connaître et de mieux aimer, donc d’être plus libre, moins dans les préjugés, dans les particularités locales, dans les communautarismes bornés et donc d’ouvrir le champ à la reconnaissance et à l’amour des autres. C’est dans cet esprit que j’ai cité dans plusieurs de mes livres ce fameux poème de Victor Hugo Booz endormi :
« Booz était bon maître et fidèle parent ; Il était généreux quoique il fût économe ; Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau mais le vieillard est grand. Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ; Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. »
Cette opposition entre la beauté du jeune homme et la grandeur du vieillard, entre la flamme et la lumière, indique très exactement cet élargissement de l’horizon. L’œil de ce vieux monsieur auquel pense Victor Hugo, probablement d’ailleurs pense-t-il à lui-même, le traduit comme différent de la jeunesse. Certes la jeunesse est à bien des égards enviable, mais il y a aussi un sens à vieillir. Cette idée traverse l’humanisme naissant, mais c’est seulement beaucoup plus tard, quand on commencera à dépasser les nationalismes qui nous enfermaient dans les particularismes et les communautarismes, qu’elle va constituer une nouvelle doctrine du sens, de la sagesse et du salut, un moyen de surmonter les peurs en acceptant cette expérience de l’élargissement de l’horizon.
L’innocence du devenir
La déconstruction nietzschéenne, qui voulait libérer les esprits, s’est renversée en son contraire, un nouvel asservissement désabusé à la dure réalité de l’univers de la mondialisation. Actuellement, il serait essentiel de retrouver une doctrine du salut. Comment y parvenir ?
Votre résumé est abrupt, mais pas faux. Il faut cependant l’expliciter. Rendons d’abord hommage à Nietzsche, écrivain magnifique et penseur d’une profondeur abyssale. De même qu’il n’est plus possible aujourd’hui de peindre comme si Picasso et Kandinsky n’avaient pas existé ou d’écrire de la musique comme si Schönberg n’avait pas composé, de la même manière je crois qu’il est impossible de penser aujourd’hui comme si Nietzsche n’avait
pas marqué l’histoire de la pensée avec sa « déconstruction » au marteau des idoles de la tradition. Cette période de déconstruction, qui commence vraiment avec Schopenhauer, va s’étendre de la seconde moitié du xixe siècle jusqu’à nos jours. Dans le domaine des arts, de la culture, c’est la période des avant-gardes.
Que nous dit Nietzsche ? Tout commence par une déconstruction de ce qu’il appelle le nihilisme. Chez lui, ce mot désigne le contraire de ce qu’on entend en général par cette notion aujourd’hui. Pour Nietzsche, le nihilisme, c’est le fait d’avoir des idéaux. Car selon lui, si on invente des idéaux transcendants, c’est toujours in fine pour nier le réel. C’est toujours au nom du Ciel qu’on nie la Terre, au nom de l’au-delà qu’on nie l’ici-bas, au nom de l’idéal qu’on nie la réalité, qu’on la dévalue. Il faut alors la changer, la transformer. En ce sens-là, pour Nietzsche, le comble du nihilisme, paradoxalement, c’est d’avoir des idéaux – alors qu’aujourd’hui on dit plutôt de quelqu’un qu’il est nihiliste quand il n’a pas d’idéal. L’héritage de Nietzsche dans la pensée contemporaine, et pas simplement dans la philosophie, va ainsi inspirer des courants de pensée, que ce soit dans la biologie, la sociologie et les sciences humaines de manière générale, qui vont avoir pour finalité de détruire ou de déconstruire les idoles, c’est-à-dire toute espèce de rapport à la transcendance. Dans la sociologie ou la biologie contemporaines, par exemple, toute la réflexion sur ce qu’on appelle les « fondements naturels de l’éthique », le darwinisme éthique, va tourner autour de l’idée que la transcendance est une illusion totale. Nous croyons en des idées transcendantes, les Droits de l’homme, la justice, le progrès, la beauté, etc., mais en réalité, ces idées sont produites soit par l’histoire, soit par notre nature, par notre infrastructure génétique. Par l’histoire : c’est le travail de la sociologie de déconstruire à la façon de Nietzsche ces croyances en des idoles, en des formes de transcendance. Par notre nature : c’est toute la thèse, par exemple, de quelqu’un comme Jean-Pierre Changeux, très grand biologiste qui passe sa vie à expliquer que ce que l’on prend pour des idées transcendantes, la beauté en art, les valeurs morales en éthique, sont en vérité les produits d’une infrastructure neuronale, d’une structure fonda-
mentale qui est celle que dévoile la biologie et en particulier la génétique et les sciences du cerveau.
C’est déjà dans le même sens que Nietzsche, dans la préface d’un de ses grands livres, Ecce homo, un livre qui possède des connotations autobiographiques – ce qui est rare chez lui –, déclare qu’il ne faut pas attendre de lui l’édification d’un nouvel idéal après l’effondrement des idéaux anciens –ceux de la cosmologie grecque, du christianisme et de l’humanisme. Voici ce qu’il dit, pour le citer plus précisément : « Qu’on n’attende pas de moi que j’érige de nouvelles idoles, que les anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile ! Renverser des idoles – j’appelle ainsi toute espèce d’idéal – voilà mon affaire », Préface d’Ecce homo, §2.
Les idéaux de l’humanisme, ce sont les Droits de l’homme, la démocratie, les Lumières, mais aussi le socialisme, les libertés, le progrès, la République, etc. Selon Nietzsche, il faut que tous ces idéaux, toutes ces idoles apprennent ce qu’il en coûte « d’avoir des pieds d’argile », c’est-à-dire des pieds fragiles qu’il va casser avec son marteau. Un des sous-titres de Crépuscule des idoles est : Comment on philosophe avec un marteau. Le marteau sert à casser les pieds d’argile de ces idoles, de ces boursouflures métaphysiques que sont ces grands idéaux qui traversent toute la philosophie et toute la pensée : le monde intelligible de Platon, le Ciel des chrétiens, la démocratie des humanistes, etc. Nietzsche est d’abord et avant tout un déconstructeur. Mais il ne va pas en rester là. Il va également inventer une magnifique doctrine du salut, ce qu’il appelle l’« innocence du devenir ». « Salut » veut dire « sauver », et sauver de quoi ? Des peurs, comme toujours, et si possible de la finitude humaine. Nietzsche va redécouvrir ici un thème cher aux anciens grecs, notamment aux stoïciens, selon lesquels le foyer de toutes les peurs qui nous empêchent de bien vivre se situe tout autant dans le passé que dans le futur. Pourquoi ? Parce que nos vies sont constamment prises en tenaille entre les deux. On est nostalgique du passé quand il a été heureux et, quand il a été douloureux, on est dans la culpabilité, les regrets, les remords, on se réveille la nuit tiraillé par ce que Spinoza appelait les « passions tristes ». Et quand on parvient à s’arracher aux attractions du
passé, c’est presque toujours pour tomber dans une autre illusion, celle de l’avenir, de l’espérance que « ça ira mieux après ». C’est là, par exemple, tout le thème des Lettres à Lucilius de Sénèque, stoïcien majeur de la Rome antique. On croit que tout ira mieux quand on aura changé de métier, de maison, d’amis, de voiture, de bateau, de ce que vous voulez. Cela ne change évidemment rien – ou pas grand-chose, à tout le moins.
Nietzsche reprend cette doctrine du salut, mais sous un autre nom. Il appelle cela l’« innocence du devenir », ou encore l’amor fati, l’« amour du destin », de ce qui est là, présent, devant nous. Il faut apprendre à habiter le présent, à se débarrasser des illusions liées à la nostalgie, aux passions tristes, mais tout autant à l’espérance, qui est peut-être l’illusion suprême. En quoi ce « nouvel idéal » n’en est pas un ? Ce n’est plus l’idole de la métaphysique, une nouvelle illusion de la transcendance, mais plutôt une attitude enracinée dans la vie, dans l’ici-bas et non plus dans le ciel. Au fond, c’est sans doute la première doctrine du salut totalement laïque, totalement athée, totalement désillusionnée. Parce que si nous réussissions à vivre ainsi – et nous y parvenons parfois, il y a des petits moments de grâce, de bonheur dans l’existence –, nous serions enfin débarrassés de nos peurs, sauvés de ces peurs. On retient le plus souvent de Nietzsche le moment déconstructeur, mais sa doctrine de l’amor fati, sans être aussi originale (on la trouve partout chez les anciens), est peut-être plus importante.
Quels sont les dangers du monde actuel ? Et face à ces dangers, quelle peut être la réponse de la philosophie ? Pouvez-vous nous parler de la philosophie postmoderniste ou contemporaine ?
Comme je vous le disais, à partir de la déconstruction nietzschéenne, qui va se poursuivre chez les autres penseurs du soupçon, Marx et Freud notamment, tout un travail se met peu à peu en place sous l’égide du matérialisme,
avec la volonté d’anéantir toute forme de transcendance. Pour tout vous dire, je pense que cette entreprise, qui peut paraître grandiose au début, finit toujours par tourner à l’absurde. On ne peut pas se débarrasser comme ça de la transcendance, d’autant, et c’est là le point crucial à mes yeux, qu’il y a plusieurs sortes de transcendance, dont certaines ne sont pas « nihilistes » ni illusoires au sens de Nietzsche. Au reste, la plus petite vérité scientifique, même « 2 + 2 = 4 », me transcende, nous transcende, en ce sens qu’elle n’est pas une affaire de goût, mais s’impose à nous que nous le voulions ou non. Ce n’est pas quelque chose que j’invente, ce n’est pas quelque chose que la société produit, ce n’est pas quelque chose que la biologie a fabriqué. Et la transcendance de cette vérité pourtant élémentaire n’est pas non plus imposée par une institution, au nom d’argument d’autorité, comme on voulait imposer à Galilée l’idée que le Soleil tournait autour d’une Terre plate. Nous avons un sentiment de transcendance que nous ne pouvons pas nier et que nous devons analyser autrement que ne le fait le matérialisme. C’est vrai dans le domaine de la vérité, mais aussi de la beauté, de l’art. Quand vous écoutez une suite de Bach, cela vous tombe dessus, vous n’y pouvez rien. Au-delà de la vérité et de la beauté, nous trouvons encore deux autres sphères de transcendance : celles de la justice et, au plus haut, de l’amour. Comme on dit si bien, on « tombe » amoureux, on ne fait pas exprès d’être amoureux.
Or l’idée que je tente de développer dans mes livres, c’est qu’il existe un rapport à la transcendance qui n’est pas métaphysique ni religieux, qui n’est pas illusoire et qui est, en ce sens, un rapport post-nietzschéen. Quelque chose subsiste après la déconstruction nietzschéenne, que nous devons penser aujourd’hui. Il faut faire enfin une phénoménologie de la transcendance, une description qui n’apporte rien de l’extérieur. Il faut décrire les nouvelles formes de transcendance sans chercher à les nier, ni même peutêtre à les expliquer.
C’est tout le débat que j’ai avec les matérialistes, mais aussi avec les chrétiens. Au fond, ils se ressemblent. Ils veulent à tout prix trouver un fondement au sentiment de transcendance que nous éprouvons. Les chrétiens lui
donnent le nom de Dieu, ce qui explique la vérité, la beauté, la justice et l’amour. Les matérialistes affirment finalement la même chose, mais sans s’en rendre compte : deus sive natura sive historia. En lieu et place de Dieu, ils instituent la Matière en nouvelle divinité de sorte que c’est la biologie et l’histoire qui tentent de remplacer la philosophie et la religion. On se donne l’air désillusionné, on est athée, mais on n’en reste pas moins, si j’ose dire, comme le premier chrétien venu, dans une métaphysique du fondement. Pour ma part, je cherche deux choses. Si je devais résumer ma recherche philosophique, elle est là :
1/ Une phénoménologie de la transcendance, non pas une « ontothéologie », non pas une recherche du fondement de la transcendance.
2/ Une phénoménologie de cette forme la plus haute de transcendance qu’est l’amour. Quelle sagesse en tirer ?
La question cruciale est toujours celle sur laquelle se concentrent les doctrines du salut : comment penser le deuil d’un être aimé quand on n’est ni matérialiste ni croyant ? Mais surtout, comment vivre avec ceux que nous aimons en sachant que dès qu’un être est né, il est assez vieux pour mourir ? Quel type de sagesse cette considération, pourtant très banale, nous inspiret-elle ? C’est pour moi une question philosophique contemporaine, une question de fond à laquelle j’aurais la tentation d’apporter une réponse qui ne soit ni une réponse chrétienne ou religieuse, ni une réponse matérialiste.
Y a-t-il une fatalité du mal ? La vérité est-elle une quête ? Existet-il un droit au bonheur ? Notre civilisation décline-t-elle ? Qu’at-on fait de Dieu ?
Ce livre d’entretiens avec cinq éminents intellectuels contemporains, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, René Girard, Fabrice Hadjadj, Lucien Jerphagnon, livre leurs réponses à ces grandes questions et offre des clés pour comprendre notre monde.
Des concepts fondamentaux en des termes simples et lumineux pour entrer dans une meilleure intelligence de notre condition d’homme et tracer un chemin de vie et de bonheur.

Docteur ès lettre, helléniste et auteur, Anne Christine Fournier est aussi scénariste, réalisatrice et productrice. Elle a récemment conçu et réalisé la série documentaire Regards de philosophes et publié Regards sur notre monde.
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