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9782383861850 Pontcarral

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Direction : Guillaume Arnaud

Direction éditoriale : Thibaut Dary

Édition : Marion Costes

Direction artistique : Thérèse Jauze

Direction de la fabrication : Thierry Dubus et Gwendoline da Rocha

Fabrication : Manon Sagot

Mise en page : Nicolas Chevalier (Studiolivre)

Illustration de couverture : Mélanie Frizon-Boureau

© 2026, Éditions du Triomphe

57 rue Gaston Teissier – 75019 Paris – 01 40 54 06 91 www.editionsdutriomphe.fr

ISBN : 9782383861850

Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011.

Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.

Albéric cAhuet

Pontcarral, le sabre et les lys

Roman

À Monsieur et Madame J. Ausset,

je fais très affectueusement hommage de ce livre qui fut écrit dans leur cher Fondaumier.

A. C.

AVANT-PROPOS

Partout, dans cette vallée du Périgord où vécut mon enfance, j’ai rencontré, intact et dur, le souvenir du colonel Pontcarral. Ce souvenir habitait alors les maisons comme un portrait populaire illustre le foyer paysan ou s’accroche au mur de l’auberge. Il s’évoquait aussi, mais avec une gêne, presque avec une rancune, dans les nids féodaux dressés sur la Dordogne. En ces demeures, malgré la suite des générations, les âmes se sont immobilisées, du moins jusqu’à la guerre, sous la poudre des vieux décors. J’y ai connu des gens que divisaient toujours les querelles du temps de la Révolution ou de l’Empire. Certain hobereau ne rendait pas le salut à son voisin dont le manoir, acquis nationalement en 1793, avait été payé en assignats. Après un siècle, les faits irritants semblaient appartenir encore à la chronique de la veille. Comment tout ce monde, dormant sur ses fastes et ses griefs d’histoire, se fût-il réconcilié avec l’ombre d’un Pontcarral ?

Ce fantôme insolent a hanté ma jeunesse. Je l’ai, je crois, aimé autant qu’il fut, en ces lieux, redouté. Bien des fois, parmi les tertres abrupts interdits aux voitures, dans les mauvais sentiers de pierres où butait mon cheval, j’ai cru voir se dresser devant moi son âpre silhouette. S’il m’était apparu réellement, comme apparaissent les morts dans mon pays, je lui aurais crié bien vite :

« Je vous salue, colonel Pontcarral ! »

Mais il eût passé sans me voir, ainsi qu’il faisait presque toujours, perdu dans son isolement.

Son visage ne m’était pas inconnu, car le portrait de sa jeunesse, son grand portrait du temps de l’Empire, est conservé dans une maison qui m’est familiale. C’est une assez médiocre peinture, pompeuse,

et conventionnelle, avec les bariolages de l’Épopée. Pourtant, j’ai retrouvé les traits essentiels de l’homme, de l’homme sans uniforme, dans ce soldat décoratif.

Également, en ma petite enfance, j’ai vu passer, dans une calèche romantique, une très vieille dame que l’on appelait : « La Générale ». Ainsi le pays lui donnait-il le grade qui fut accordé, sur sa fin, au personnage légendaire, son époux. Elle survivait à son propre destin dans l’une de ces ruines que baigne la Dordogne entre Castelnaud et Vézac, à une petite heure de marche de Fondaumier. Mais c’est à Fondaumier, mon logis de vacances, qu’est demeurée la présence de celui que le populaire continue de nommer le colonel Pontcarral.

C’est dans l’atmosphère de cette rustique demeure et dans les récits villageois, un peu contradictoires comme le sont les traditions orales, que j’ai retrouvé les épisodes d’une obsédante aventure humaine. Et puis, qu’importe ! Le roman de Pontcarral, je le porte en moi, me semble-t-il, depuis toujours. Et le visage d’une adolescente qui se nomma Sibylle et la jeunesse de « la Générale » centenaire, dont le prénom fut Garlone, me sont plus familiers peut-être que si j’avais connu ces créatures en leur époque. Alors, voici le livre où je les ai réunis, Pontcarral, Sibylle, Garlone, avec les autres de leur temps, et leurs décors et leurs âmes opposées et les forces d’amour qui ont fait leurs vies tendres ou violentes.

Dans la petite histoire d’une vallée on peut retrouver la grande histoire tourmentée d’un pays, comme l’on voit une goutte d’eau refléter un monde. Un siècle d’événements et de visages s’est projeté sous mon regard, tandis que je rêvais d’écrire ce livre et lorsque je l’eus fini.

PREMIÈRE PARTIE

LE SANGLIER

Au cœur du Périgord que l’on appelle « noir » à cause des taillis sombres de ses coteaux, le vieux Sarlat est une ville grise. Ses toits de pierres plates, ses ruines de remparts et ses murs de couvents, le clocher bulbeux de sa cathédrale, sa tour du Bourreau et sa Lanterne des Morts portent la fatigue des siècles. La cité, pourtant, n’a point cet aspect moribond que présentent les anciennes bastilles de la BasseGuyenne. Une masse de verdure, qui fut un jardin d’évêché, allège de son oxygène l’atmosphère un peu dense de cette ville construite dans une cuve. Une avenue centrale a rompu l’écheveau des venelles croulantes et coupé en deux l’agglomération médiévale. La vie moderne s’est installée dans les boutiques de cette voie rectiligne qui, d’abord nommée « la Traverse », est devenue la rue de la République. Des villas multicolores ont fait l’ascension des tertres dont s’entoure le bas-fond habité et, les jours sans brume, on voit monter quelques fumées d’usines. Mais si, de l’observatoire des collines, vous jetez un regard sur le panorama de pierres à vos pieds, toute l’œuvre du dernier siècle vous apparaît comme une retouche, hasardeuse et criarde, à l’œuvre millénaire. La voie médiane elle-même perd sa valeur dans le tableau d’ensemble qui prend son expression des éléments anciens. Malgré les taches de couleur semées par les architectes récents, la ville grise d’autrefois impose seule son visage. L’Histoire, qui s’est tassée dans la clôture des vieux remparts, rend accessoires et comme provisoires les créations neuves. Il semble que la seconde ville, celle que bâtirent les deux dernières générations, soit étrangère encore à la cité dont elle a brisé les portes sans pouvoir se confondre avec elle.

Elle fait, à son tour, son stage dans le temps pour prendre ses racines dans le sol et, sous le ciel, son âme.

Le vieux Sarlat des consuls municipaux, des prieurs et des évêques, le Sarlat d’Étienne de la Boétie, nous apparaît encore aujourd’hui tel qu’il fut du Moyen Âge à la Révolution, tel qu’on pouvait le voir le 20 juillet 1816, lorsque s’y déroula l’événement qui fait le prologue de ce récit.

Les drames collectifs, les guerres, les épidémies, les famines et même les révolutions s’évanouissent peu à peu dans leur lointain. Le drame individuel seul se fixe dans la mémoire locale avec les précisions d’une gravure. Dans le souvenir sarladais, les épisodes de la traque à l’homme du 20 juillet 1816 ont marqué pour toujours l’expression violente d’un visage.

En ce temps, la Restauration assurait son pouvoir en province par les cours prévôtales. Il s’agissait d’en finir avec les « brigands » impériaux qui, par des entreprises sur les villages, des émeutes dans les faubourgs des villes, des pillages de recettes sur les routes, insultaient encore l’autorité du roi. Dans la Dordogne, particulièrement, des bandes d’anciens soldats tenaient la campagne, arrêtant les courriers du fisc et prenant en otages les agents du régime restauré. Autour de Périgueux et de Sarlat, les embuscades s’étaient multipliées. De l’épaisse forêt Barade ou de la combe sauvage de Lama, des hommes surgissaient qui faisaient le coup de feu sur les gendarmes. D’autres fois, ils s’avançaient jusque dans les gros bourgs, Condat, Castelnaud, Domme ou Belvès. Ils ne molestaient point les habitants. Ils se contentaient d’abattre le drapeau blanc, et de fêter, aux frais des aubergistes, l’outrage aux lys. Contre ces coureurs de buissons, on dressa des troupes commandées par d’anciens émigrés. Ce fut, pendant quelques mois, une petite guerre de Vendée à rebours où les blancs avaient la police tandis que les bleus brigandaient. Dans ces rencontres, des têtes brûlées de l’ancienne garde, les Vialem, les Pasquet, les Delfaud, les Mansac, se firent une illustration

sanglante. Mais la partie, jouée par quelques-uns contre tous, était trop inégale. À la fin du printemps de 1816, la plupart de ces irréductibles avaient été pris ou tués. En juin, l’ordre semblait rétabli. Pourtant on n’avait pas encore mis la main sur l’homme que l’on disait le chef de la révolte périgourdine. Par son caractère et par la faveur dont il avait joui sous l’Empire, le colonel Pontcarral, qui, à vingt-sept ans, commanda le 1er hussards dans les charges de la Haie Sainte, était considéré comme l’âme de la rébellion. On croyait le voir partout, mais nulle part on ne pouvait l’atteindre.

À Sarlat résidait alors un autre grand sabreur de l’Empire, celui-ci comblé de grâces par la Restauration à laquelle il s’était donné dès l’abdication de 1814. Le général Fournier, dit Sarlovèze, le centaure des chevauchées d’Espagne, le défenseur héroïque de Lugo, n’avait jamais servi avec amour Napoléon, qui ne l’aimait pas et ne l’avait employé que pour sa folie de bravoure. L’arrogance de l’homme dans un conseil de généraux après Leipzig avait exaspéré le maître à son déclin et Fournier avait dû se retraiter à demi dans la petite ville où il était né d’un couple d’aubergistes.

Bien que maintenu dans l’armée par le roi, le général FournierSarlovèze évitait de paraître à la cour et, sous des prétextes de maladie, prolongeait son séjour à Sarlat. Il avait, près de la cathédrale, une belle demeure parée de son butin d’Espagne. Il vivait là richement, non point paisiblement. À dix reprises, en effet, l’insaisissable Pontcarral avait sommé Fournier de se mettre à la tête des révoltés impériaux « en reconnaissance des grandeurs qu’il devait à l’Empire ». Le silence du général lui avait valu, toujours signées du même furieux homme, des apostrophes outrageantes : « Serais-tu maintenant de la police blanche ? lui avait écrit Pontcarral. Nous viendrons un jour te prendre l’argent et les tableaux que tu as volés en Espagne. Et nous en ferons des armes et de la poudre pour ceux qui restent fidèles à leur gloire. » Sarlovèze, quand il trouvait ces billets dans sa chambre ou dans son assiette, avait des colères qui faisaient trembler toute la ville. Car il menaçait d’arracher oreilles et tripes à ses gens, à ses fournisseurs et même à ses amis qui, disait-il, pactisaient avec les courriers invisibles. Par un paysan, il réussit à faire tenir un cartel à Pontcarral qui lui

retourna la provocation en lui disant qu’il ne tombait point « dans ces pièges ». De ces heurts d’attitudes et de tempéraments vint une double haine, sauvage. Sarlovèze eût plongé avec joie son sabre dans la gorge de l’ancien compagnon de ses guerres : « Le sabre avec le bras pour lui arracher le cœur ! » hurlait-il quand il recevait les insultes de l’autre. Mais il botta un commissaire trop zélé qui lui suggérait de rendre publics ses propos infamants sur le hors-la-loi.

Les choses en étaient là quand on apprit que Pontcarral, débusqué de tous ses gîtes, s’était réfugié follement dans l’agglomération sarladaise, au faubourg de l’Endrevie. Le jour même de la dénonciation, avant le crépuscule, l’homme était cerné dans une grange d’auberge à l’endroit où se trouve maintenant la remise de l’hôtel de la Madeleine. Les ordres étaient de prendre Pontcarral vif ou mort. Capture ou abattage. Toute la population vint assister au spectacle. Non, vraiment, jamais dans la tradition sarladaise ne s’effaceront les scènes du 20 juillet 1816 où tant de gens armés firent le siège d’une écurie comme l’on fait le siège d’une ville.

Seule, une porte charretière, solidement barrée à l’intérieur, séparait « le Sanglier de l’Ogre » de la meute à ses trousses. Cette meute s’organisa pour la curée. La grange-écurie n’avait d’autre issue que son ouverture sur la route. Devant l’unique sortie fut disposé un cordon de gendarmes. Trente dragons, appelés le mois précédent, de Limoges, doublèrent ce demi-cercle de la masse mobile de leurs chevaux. C’était un samedi, jour de foire. Les paysans n’avaient pas encore quitté la ville dont les rues s’encombraient de charrettes. La cathédrale SaintSacerdos et l’église Sainte-Marie sonnaient le tocsin pour assembler les gardes nationaux. Et l’on entendait aussi, funèbre à vous glacer le sang, la cloche des Pénitents bleus. Dans la journée, la Confrérie avait accompagné l’un de ses membres au vieux cimetière à enfeus, et plusieurs frocs, cagoules relevées, s’attardaient encore dans la foule. Un noble avait apporté son cor de chasse comme pour l’hallali. On le vit

plaisanter avec les gendarmes, ravis de la prime que leur vaudrait la tête mise à prix. Pourtant, malgré les sommations d’abord solennelles, puis irritées, enfin brutales, la grange où s’enfermait l’homme demeurait silencieuse.

Le tumulte était au-dehors. Derrière le barrage des soldats s’élevaient des clameurs contradictoires, car les ruraux, venus de la place aux herbes et du marché aux bœufs, ne partageaient pas la fièvre royaliste des citadins. Les paysans, qu’exaspérait le maintien des droits réunis et qui, naguère, avaient voulu jeter les percepteurs dans la Dordogne, criaient : «  Té co, Pouncarral ! 1 » On arrêta trois de ces trouble-fête, et, dès lors, on n’entendit plus que les cris sanguinaires du commerce et de la bourgeoisie.

« Brisez la porte ! Mais brisez donc la porte, vingt dieux ! » clamait le petit tailleur bossu de la rue des Consuls.

Briser la porte, c’était facile à dire avec le courage des mots. Deux forgerons, amenés devant la grange, mais à qui le seul nom de Pontcarral arrachait le marteau des mains, avaient refusé de risquer la mort pour faire, disaient-ils, le métier de la gendarmerie. Les quolibets d’une marmaille impatiente – ces garnements que l’on voit dans tous les spectacles d’exécution – n’avaient pas fait un cœur plus fort aux ferreurs de chevaux. Le bourdon de la cathédrale précipitait son alarme. Maintenant, derrière les gendarmes et les dragons, fermant la nasse, des gardes nationaux se groupaient sous le commandement d’un vieil émigré, le marquis d’Anglars, à qui la Restauration avait rendu ses biens.

« Colonel Pontcarral, pour la dixième fois, rendez-vous ! »

Et pour la dixième fois, la sommation fut, de l’autre côté, narguée par le silence.

Les gendarmes grondèrent des injures. Pourquoi les empêchait-on de tirer sur la grange ou d’enfoncer à coups de crosse les planches vermoulues ? Le sous-préfet prêchait la prudence. Il redoutait les ripostes du soudard traqué. Ses balles pouvaient s’égarer dans la foule et faire des victimes que l’on ne pardonnerait point à l’administrateur responsable.

1. Tiens bon, Pontcarral !

Il était sûr, disait-il, d’avoir l’homme par la fatigue. Ce propos fit rire les cavaliers venus de Limoges.

Comme le crépuscule tombait lentement, une voiture fut arrêtée par la garde urbaine. C’était une grande berline découverte portant une famille noble qui, après avoir passé la journée au château de Salignac, dans la direction de la Corrèze, traversait la ville pour rejoindre sa terre sur la Dordogne. Il y avait là un homme à cheveux gris que l’on nommait le marquis de Ransac, une mince adolescente très brune, avec des yeux de nuit et de feu, et une toute petite fille blonde, une bambine de trois ou quatre ans, qu’une gouvernante nerveuse étouffait dans ses bras. Car, déjà, le nom de Pontcarral avait sauté de la foule dans la voiture. Avec une ferme courtoisie, le marquis de Ransac pria qu’on lui fît un passage. Mais la jeune fille aux yeux noirs, toute droite dans la berline, implora avec un accent passionné :

« Je vous en supplie, grand-père, laissez-nous voir l’arrestation.

— Mais c’est de la folie, Garlone !

— Oh ! fit un gendarme, si la jeune personne veut voir, ce sera bientôt fait maintenant. Nous allons enfumer la grange. »

Un des cavaliers de Limoges ajouta, très haut, avec un grand sourire :

« Bête enfumée, bête prise ! Vous verrez, mademoiselle, comment les dragons mènent en laisse un houzard. »

Ce fut alors que, venant du refuge, on entendit une chanson jetée d’une voix éclatante :

Les houzards en campagne

Mangent les poules et les chapons

Laissent les os pour les dragons.

Du coup, le lieutenant qui commandait les dragons se crut obligé d’intervenir :

« Colonel Pontcarral ! cria-t-il la bouche tout contre la porte, ce n’est plus l’instant des moqueries. Vous ne pouvez échapper aux soldats du roi. Nous avons la force. Rendez-vous ! »

Mais dans la grange, la chanson reprenait :

L’amour a pris pour guides

Les houzards !

Ils sont toujours les grands vainqueurs

Et les premiers au champ d’honneur

Les houzards !

Une volée d’injures hacha la provocation. Les gendarmes faisaient chorus vilainement. Les bourgeois clamaient : « Brigand de Buonaparte !

Voleur de route !

Aux galères !

Douze balles ! »

Mais l’imprévu, ce fut d’entendre, dominant le chœur de carnage, une voix féminine, très jeune, qui jetait ce cri :

« À mort ! »

La note aiguë marquait une violence telle que le tumulte cessa. Et tout le monde se retourna vers la berline où M. de Ransac, d’un geste désolé, s’efforçait de faire asseoir la jeune fille dont les yeux sombres étaient devenus sauvages. La gouvernante, protégeant toujours de ses bras la petite fille blonde, multipliait les supplications de sa peur. La curiosité de la foule, un instant, abandonna la grange pour se donner à la voiture. Il y eut des rires de soldats et la diversion rompit, une minute, la vigilance des assiégeants eux-mêmes qui ne purent empêcher ceci : la lourde porte, brusquement ouverte, se rabattait sur le mur, tandis qu’un énergumène à cheval fonçait sur le triple barrage. La charge fut si furieuse qu’elle renversa deux gendarmes, démonta un dragon, dispersa la milice. Dans la stupeur de tous, l’être diabolique prit sa course vers le centre de la ville. Vainement, fusils et mousquetons lui envoyèrent des volées de balles. Une galopade en désordre suivit et l’on oublia la berline que son cocher éloigna, en toute hâte, de la scène de chasse.

Dragons, gendarmes et gardes nationaux s’étaient lancés sur la piste. Les chiens sortis de toutes les ruelles aboyaient avec rage comme pour

une battue. Les garnements vociféraient : « Il monte vers la cathédrale, on le tient ! » Et quand on eut rencontré la monture du fugitif vaguant sans cavalier dans la petite rue de l’Albuse, les poursuivants se divisèrent dans le groupe compact des maisons et des masures. Il y avait là des caves profondes et il fallait empêcher que s’y terrât l’homme dont l’évasion s’affirmait impossible.

Dans son hôtel, près de la cathédrale, le général Fournier-Sarlovèze, instruit de la cause du tumulte, venait de quitter son lit où l’avait retenu, ce jour-là, un mauvais rappel de ses blessures. Son dur visage, tanné par quinze années de guerre, se creusait de fièvre. Une toque écossaise coiffait sa tignasse crépue et son corps s’enveloppait d’une robe de chambre à carreaux. De son pas difficile, Fournier s’approcha d’une fenêtre. La multitude en armes hurlait devant sa maison. Fournier jura. Cette tourbe n’allait pas, tout de même, risquer l’assaut de sa demeure ! Comme il criait de fermer les portes, ses domestiques l’avertirent qu’un individu débraillé faisait le diable dans le vestibule où il avait renversé d’un coup de poing l’ordonnance qui s’opposait à son passage. Certainement, ce brutal était le « brigand » poursuivi. Toujours jurant et boitant, Fournier se dirigea vers l’endroit où l’homme continuait son vacarme. Il vit un furieux, culotté de nankin, botté de boue, et dont le torse nu se couvrait d’une huile qui l’avait fait échapper aux prises des gendarmes. Un regard de fauve au combat dramatisait le masque du hors-la-loi. Son éclat de rire devant la surprise de Fournier gronda comme un rugissement.

« Toi ? hurla Sarlovèze.

Oui, moi, chez toi. »

Fournier jeta sur Pontcarral un regard de meurtre.

« Qu’espères-tu, canaille ?

Rien de toi, vendu. Mais je t’ai assez insulté pour te donner le plaisir de me livrer à ton roi. »

L’outrage frappait un homme que, depuis une semaine, brûlait sa fièvre. Fournier chancela de colère. S’il avait eu ses pistolets en main, les balles fussent déjà parties. Pendant un affreux silence, les faces tendues l’une vers l’autre, presque l’une sur l’autre, s’affrontèrent avec un souffle court. Les domestiques, terrifiés, se tenaient à distance. Le bruit continuait dans la rue et bientôt des coups ébranlèrent la porte.

« Ils vont casser ta maison, ricana Pontcarral. Ne les fais pas attendre ! »

Le général Fournier se redressa lentement. Par un effort de volonté qu’il ne se rappelait point avoir égalé dans sa vie, il avait ressaisi son calme.

« Emmenez cet homme dans ma chambre ! » ordonna-t-il.

Pontcarral, toujours ricanant, se laissa conduire. Et quand ce fut fait :

« Maintenant, commanda Fournier, que l’on ouvre la porte ! »

Les premiers qui se précipitèrent virent, devant eux, assis sur l’une des marches du large escalier, un curieux homme vêtu d’une robe écossaise :

« Des gendarmes chez moi ! »

Le lieutenant, après un salut du sabre, balbutia :

« Nous sommes ici, mon général, pour le service du roi. Un homme que nous poursuivons s’est réfugié chez vous.

Un homme est entré chez moi, c’est exact. Mais j’ai un compte personnel à régler avec cet homme-là et je ne supporte point qu’on se mêle de mes affaires.

— Mon général…

— Cela suffit, monsieur. »

Nul ne se fût permis, même en invoquant les ordres, la loi, la sûreté publique, de bousculer le héros qui défendait, en robe de chambre, l’entrée de son appartement. Le général Fournier-Sarlovèze, enfant illustre de Sarlat, était acquis aux lys. On savait d’ailleurs sa haine pour Pontcarral. Il ne le livrerait pas, certes ! Mais, tireur et sabreur légendaire, il exécuterait lui-même, on pouvait en être sûr, l’homme qui lui devait compte de ses insolences.

Le commandant de la garde nationale venait de rejoindre l’officier des gendarmes. Il dit simplement :

« Mon général, si celui que nous avons le devoir d’arrêter n’est pas tué par vous, il sera pris quand il sortira de votre maison. »

Fournier se leva, fit un léger salut :

« À votre aise, monsieur le marquis d’Anglars. Mais je suis fébrile aujourd’hui, le bruit m’incommode. Vous voudrez bien me permettre de faire barrer ma porte. Je suis, monsieur, votre serviteur. »

Des postes, pendant huit jours, gardèrent les issues de la demeure. On fouilla toutes les voitures qui sortaient de la ville et l’on démasqua tous les gens que l’on vit passer dans les faubourgs. Ce qui n’empêcha point le colonel Pontcarral de se trouver, le mois suivant, au Havre d’où il réussit à passer en Amérique. Plus tard, on apprit qu’il avait rejoint le général Lallemand au Champ d’Asile. Quand cette colonisation de proscrits eut tourné à la catastrophe, Pontcarral erra, comme tant d’autres, on ne sait où. Les passions, après six ans, s’étaient calmées. Les conspirations spasmodiques avaient été déjouées et condamnées. Napoléon était mort à Sainte-Hélène. Le libéralisme, un instant, pénétra la politique. En août 1821, une ordonnance royale fit cesser les proscriptions. Nombre d’anciens impériaux furent autorisés à revenir en France où on les maintint cependant éloignés de Paris. Le colonel Pontcarral fut admis à profiter de la clémence royale et l’on assure qu’il avait, en cette circonstance, bénéficié de l’intervention du général comte Fournier-Sarlovèze, inspecteur général de la cavalerie. Rayé des cadres, sans pension ni demi-solde, mis en surveillance dans la Dordogne, Pontcarral, vaincu par les événements, se fixa dans un petit bien qu’il possédait non loin de son village natal, dans la région de Domme, et qui s’appelait Fondaumier.

Le fougueux hussard de Waterloo, le chef de la révolte périgourdine de 1816, prit alors cet aspect dur, fermé, vieilli, que l’on vit aux anciens impériaux absous de leurs victoires, mais emprisonnés dans leur misère. Vers 1828, à moins de quarante ans, l’ex-colonel Pontcarral était, aux yeux de tous, un homme fini.

Ce fut alors que le roman de sa vie commença.

Fondaumier, c’était un bien de pauvre homme, une terre qui nourrissait à peine le maître avec son fermier. La maison, bâtie de bonne pierre périgourdine, commandait jadis un domaine de chasse et des traces de blason sur une porte marquaient encore l’ancienne seigneurie. Il y avait, autour de la demeure, une prairie pour le bétail, un bois pour le chauffage, trois champs où venaient du blé, du maïs et du seigle. Un potager entretenait la marmite et la porcherie fournissait le lard. Quelques cartonnées de vigne donnaient le vin. Quand les saisons étaient bonnes, on pouvait vivre maigrement. Mais lors des années de gel, de sécheresse ou de grêle, il fallait vendre des taillis ou même un peu de sol pour acheter le pain de la ferme, le fourrage de l’étable, l’avoine de l’écurie.

L’écurie, c’était le luxe de Fondaumier. Il n’y avait là pourtant qu’un seul alezan limousin acquis dans une vente de réforme. Mais l’ancien houzard avait repris en main l’animal rétif. Il lui avait fait une manœuvre souple, une mise brillante et le soignait comme un coursier de race. Pontcarral tenait à son cheval plus encore qu’à sa servante, la Gaulette, une fille venue de la vallée pour tout faire dans la maison. Solide comme un cep, fraîche comme un fruit, la Gaulette avait tout de suite compris comment il lui faudrait vivre avec un maître qui n’était pas un vieillard. Habituée, soumise, elle ne s’était point attachée. Son plaisir était dans le pays dont elle ne manquait pas une fête. Elle aimait rire et Pontcarral ne riait point. Elle était dans la maison du Moussu1 , 1. Monsieur.

non point dans sa vie. Et d’ailleurs, elle ne comprenait rien à cette vie. Elle servait l’homme, exactement, sans coquetterie, sans tendresse. Pontcarral, qui n’aimait personne, n’avait aucun souci d’être servi par amour.

S’était-il même attaché à ce coin de terre où végétait son destin rompu ? Fondaumier se situe sur un coteau en face de l’ancienne bastide guerrière de Domme. On y accédait alors par de mauvais chemins de charrettes. Une voiture légère y eût brisé ses roues. L’endroit n’était point fait, bien sûr, pour accueillir d’élégantes visites. Mais tout ce Périgord d’il y a cent et quelques ans était à peu près sans voirie communale. Les seules avenues des châteaux s’ouvraient aux berlines. Pour les courses communes il y avait le cheval ou le mulet, et la Gaulette du colonel Pontcarral enfourchait comme un garçon le lourd fardier de la ferme. Cette créature, qui mettait sa vague présence féminine dans un isolement d’homme, gîtait dans l’appentis au-dessus de la cuisine, travaillait le jardin, parfois le champ et n’eût point osé s’asseoir à côté de la soupe du maître. Pontcarral lui parlait peu. Il ne parlait d’ailleurs presque pas, sauf quand il s’adressait à soi-même ou faisait un discours à son chien.

Un jour, comme lui était venu un papier administratif assez insolemment adressé au « Sieur Pontcarral », le solitaire haussa les épaules. « Pourquoi Pontcarral ? grogna-t-il. Je ne suis guère plus Pontcarral que je ne suis maintenant colonel. »

Ce nom, Pontcarral, était pourtant bien à l’homme puisque son père l’avait porté. Non point le père de son père. L’ex-colonel Pontcarral représentait tout juste la seconde génération connue de sa race.

Le premier Pontcarral eût été fort empêché d’indiquer l’endroit où quelque malheureuse lui avait donné le jour. Il existe, à la limite du Quercy et du Périgord, un vieux village, annexe jadis d’une abbaye dont les pierres se sont couvertes de lichens et de ronces. Deux ruisseaux vifs, l’Ourajoux et le Céou, continuent leur chant millénaire

autour des masures qu’ils enveloppent de leur étreinte fraîche. Un pont jeté sur l’Ourajoux a fait donner à cet endroit le nom de PontCarral ou Pontcarral, ce qui, dans le langage paysan, veut dire « pont aux charrettes ». Ce village, comme tous les bourgs périgourdins où sévirent l’invasion anglaise et les guerres de Religion, a eu son histoire tourmentée. Mais son histoire importe peu ici. Il suffira de dire qu’un matin de l’avant-dernier siècle un habitant de Pontcarral, menant boire ses vaches, au Céou, trouva sur la berge un petit corps vagissant. C’était miracle que le marmot n’eût pas roulé dans la rivière comme l’avaient sans doute voulu ceux qui, sans oser le noyer eux-mêmes, l’avaient exposé là. Le paysan réchauffa le pauvret par des frictions au vin et l’emporta dans le village où les bonnes langues mirent en cause toutes les filles du pays. Mais les bergères accusées donnèrent de la voix et des griffes, et l’on admit que l’enfant avait été abandonné en cet écart par quelque vagabonde. La femme du vacher accepta de garder le fils d’une coureuse. Comme il avait été trouvé le jour de Saint-Pierre, on lui donna le nom du saint avec celui du village. Cela fit Pierre Pontcarral.

À cinq ans, le bambin gardait les brebis. À huit, on lui confia les vaches. À dix ans, le curé lui apprit à lire et bientôt il fut habile à dessiner les mots. En sa quinzième année, comme ses parents nourriciers étaient morts, il quitta le village et s’en alla gagner sa vie sur les routes ainsi qu’avaient fait sans doute ses parents inconnus. On le trouvait aux relais des coches. Il se louait pour quelques jours dans les auberges. Ce n’était pas un garçon sans esprit. Comme il avait trouvé, dans un vieux recueil, des modèles de messages d’amour, il les copia et tenta de se faire écrivain de campagne. Mais les coqs de village ne sont point des poètes. Ils disent fort bien dans leur patois, avec des rires et des bourrades, ce que les filles souhaitent comprendre. Et l’échoppe ambulante manqua de clientèle.

La chance vint au premier Pontcarral quand il imagina de vendre les écrits au lieu de les copier. Les gazettes se répandaient alors dans les provinces et les ruraux qui savaient lire achetaient les étranges histoires que l’on imprimait à Paris. Ce Pontcarral promenait déjà la Révolution dans sa boîte où les pamphlets contre la religion et la cour

se mêlaient aux livres de cantiques et aux portraits du roi. Dans une seule année, le colporteur gagna de quoi s’acheter un cheval aveugle. Alors, il put vendre partout où il y avait des réunions villageoises, sur le foirail les jours de marché et, le dimanche, aux portes des églises. Après deux ans, il eut une carriole couverte. La troisième année, il prit une femme. C’était une fille de son village qu’il connaissait depuis le temps où, avec elle, il gardait les brebis. Un garçon leur vint que Pontcarral appela Pierre comme lui et qui s’éleva dans la voiture à bâche parmi les gravures pieuses, les chansons frondeuses et les almanachs des saisons.

La première enfance du petit Pierre, ce fut un enchantement d’images. Et, même quand il fallut se garder de vendre l’histoire des saints et des rois dans les campagnes où retentissaient maintenant les hymnes à la liberté, on conserva, pour le petit, le trésor des légendes. Dès qu’il sut l’alphabet, le père lui apprit à lire les gros caractères des récits imprimés pour les humbles. Il se faisait l’instituteur de son enfant, les soirs, à la lueur du carcel, dans la carriole chauffée à la braise et mieux protégée contre l’hiver qu’une grange de laboureur. C’était presque une vie de riche auprès de la misère d’autres roulottes peuplées de gens aux visages de cuivre, aux yeux de loup et dont les cheveux frisaient court comme des toisons de moutons noirs. On disait que ces étrangers rapinaient dans les fermes, qu’ils jetaient des sorts aux gens et aux bêtes. On les chassait et ils étaient obligés, comme les juifs, de cheminer sans cesse, mais ils revenaient toujours.

Le petit Pierre, lui, aimait ces rencontres de bohémiens. Il jouait sur les routes avec leur marmaille. Son regard s’amusait des éclatantes guenilles dont étaient si peu vêtues les fillettes bronzées qui, dans leur langage inaccessible à d’autres, racontaient les féeries de leurs mystérieux voyages. Elles avaient une sainte : Sarah, que l’on allait voir chaque année dans un pays lointain, sur les bords de la mer où elle faisait de grands miracles. Ce fut, hélas ! d’une de ces tribus que vint le malheur où commença de se transformer l’âme de cet enfant.

Devant les murs de Montpazier, célèbre pour ses foires, la carriole des Pontcarral s’établit, un jour d’automne, près d’une roulotte de misère. Toute une famille nomade agonisait là de male fièvre. Nul

ne voulait, bien entendu, secourir ces maudits. Le colporteur et sa femme, qui savaient bien des remèdes, osèrent pénétrer dans la mortelle atmosphère. Ils portèrent des vivres, des simples qui guérissaient tout et donnèrent des hardes à la nichée grelottante. Il y a des charités qui sont punies comme des péchés. La femme Pontcarral prit la peste de ces moribonds, qui était la variole, et fut emportée en trois jours. Cette bonne créature avait maintenu le foyer dans le hasard des routes. Avec elle disparut la douceur dans la vie ambulante. Et, comme les malheurs se rejoignent, une autre peine vint. Ce fut l’arrestation du père par les gendarmes dans une foire où il cherchait à vendre quelques-unes de ces images religieuses qui offensaient le culte de la Raison. Il n’y avait pourtant plus, en cette année 1796, de mascarades sacrilèges. Mais l’arc-en-ciel de Thermidor n’avait point marqué la fin des orages. Si le Directoire continuait sa lutte contre les Jacobins irréductibles, il avait, d’autre part, repris la guerre contre les Vendéens. Il traquait les conspirateurs et pourchassait de nouveau les prêtres. Ce n’était pas le moment de recommencer la vente des saintes figures. L’imprudent Pontcarral fut conduit à la geôle où, d’ailleurs, on ne retint pas longtemps ce pauvre homme. Mais, dès lors, on surveilla son commerce et le veuf devint encore plus sombre. Une nuit, avec le petit Pierre, il alla déterrer le pécule qu’il avait caché profondément dans une lande toute en pierre où les chèvres n’auraient pu trouver leur pâture. Il y avait là un magot d’écus au portrait du roi mort sur la guillotine. De cet argent converti en un gros paquet d’assignats, le colporteur fit deux parts : « Je veux, avait-il dit à son fils, que tu aies une maison et que tu apprennes plus que l’écriture. » Le mois suivant à la grande surprise du pays, l’homme sans toit acquit, dans une vente nationale, au nom de Pierre, le petit domaine de Fondaumier. Le reste de la somme fut porté à Sarlat, chez un maître à tout apprendre, que l’on nommait le père Mazeyrolles, qui, jadis, avait donné l’instruction dans les châteaux et qui venait d’ouvrir une pension dans la ville. Pierre Pontcarral fut mis dans cette sorte de collège. Il n’y perdit pas son temps. Après deux ans, le père Mazeyrolles disait que le fils du colporteur était son meilleur élève.

À la vérité, le gamin regrettait son ancienne vie sur les routes et le meilleur de ses vacances, c’était de reprendre sa place dans la roulotte et d’aider son père dans les foires. Le commerce d’images avait retrouvé sa vente. On achetait maintenant des portraits de Bonaparte et l’adolescent avait décidé le marchand d’images à faire un étalage de livres pareils à ceux où il s’instruisait lui-même. Ainsi le colporteur devint-il un petit libraire muni de papier à écrire, de plumes à barbe, d’encres de toutes les couleurs et de belle poudre à sécher. Il lui vint de cela une clientèle bourgeoise et mieux encore. Le monde des châteaux commençait à reparaître. Un beau jour du mois d’août, une grande berline s’arrêta sur le marché de Montignac où l’ambulant avait son éventaire. On vit sortir de la voiture un vieux noble et une jeunesse en mousseline blanche, avec des mines et des rires dont le jeune Pierre fut tout saisi. Ce joli monde vint à son étalage. Jamais, jamais, le petit Pontcarral n’avait vu de si fins visages ni de si belles robes. Les voix avaient un son de musique. Les mains ouvraient des livres avec cette grâce précieuse que Pierre avait tant admirée chez les héroïnes de ses légendes en couleurs. À cette minute, il lui sembla que vivait toute la féerie des contes de son enfance. Ces jeunes filles des châteaux lui parurent être la princesse de l’Oiseau bleu, la Belle réveillée par le Prince Charmant, Oriane conquise, après mille exploits, par Amadis, Angélique, aimée de Roland et de Médor, Bradamante et Isabelle triomphant du sortilège des enchanteurs. Ces créatures lui parlaient et il entendait à peine les mots qui sortaient des fleurs de leurs lèvres. Il ne remarquait pas qu’elles s’amusaient de sa gaucherie et de son balbutiement. L’une d’elles redressa d’un geste mutin le grand chapeau paysan pour voir les yeux du garçon et s’étonna de son regard noyé de larmes.

Toute la sensibilité magique, tout l’émerveillement de la jeune vie de Pierre Pontcarral furent en cet instant de la quinzième année où la douceur de la chair féminine lui fut révélée par le frôlement du bras nu qui relevait sur son front le feutre périgourdin. Instant ébloui, extase, qui faillit mettre cet adolescent à genoux devant ces divinités joueuses. Puis, tout de suite, il y eut un choc de drame, le philtre d’ivresse qui se change en poison. Pourtant il n’était arrivé que cette simple chose : un

jeune cavalier, encore un noble revenu, avait paru sur la place et s’était dirigé vers le groupe féminin devant lequel il mit pied à terre avec une inimitable grâce. Et voici que les Princesses et les Belles, Oriane, Bradamante, Isabelle, Angélique, entourèrent ce chevalier d’amour, avec des exclamations de joie et encore des rires, mais des rires tout changés.

Pierre Pontcarral se vit seul et pleurant près de son éventaire. La fascination évanouie le dépouillait de son premier bonheur. Il connut alors le sentiment de violence qui ne devait plus jamais déserter son âme. Sa colère d’enfant prit la forme noire de la haine. Il sonda l’abîme qui le séparait de ces êtres d’exception et détesta les fées qu’il ne pouvait jamais rejoindre. La vision merveilleuse, dont il s’était exalté une minute et dont il souffrirait toujours, lui révéla que la vie lui volerait le rêve. Alors il accusa les beaux contes qui étaient des mensonges, car on y voit le pauvre devenant riche, l’enfant de misère qui épouse la fille du roi. Tout le drame moral de la Révolution agit soudain sur cette âme blessée. Le père Pontcarral ne put comprendre pourquoi son fils, jusqu’alors si docile, commença de fuir l’échoppe ambulante. Il s’inquiéta de lui voir un méchant visage. Ramené dans la pension sarladaise, Pierre s’apaisa. Mais il redoubla l’effort de son travail et cette fièvre d’apprendre fit du jeune Pontcarral le garçon le plus instruit dans son petit pays, pour cette époque. Le père eut tout juste le temps de connaître cette réussite. Joie brève. Un jour d’août, où le soleil brûlait les pierres et les cerveaux, le colporteur fut trouvé mort sur la route. C’était en 1804, l’année de l’Empire. En 1805, comme l’Empereur levait des contingents pour sa campagne d’Autriche, Pierre Pontcarral s’engagea.

Son existence de soldat, c’était maintenant une histoire abolie. Avait-il vécu réellement ces années fulgurantes où ses chances de guerre, avec l’attention du maître, l’avaient, comme Flahaut, comme

Marbot, comme Labédoyère, comme Bugeaud, et d’autres, fait, à moins de trente ans, chef d’un régiment d’élite ? N’avait-il point rêvé d’être porté plus haut quand l’Empereur, parmi les jeunes colonels, cherchait les soutiens de sa pesante couronne ? Son destin d’alors lui semblait l’un de ces jeux où le gain vous étourdit pour mieux vous conduire à la ruine. Pierre Pontcarral, l’ancien petit vendeur de foire, devenu héros à panache et personnage d’Empire entre deux conquêtes de royaume, cela, vraiment, n’était-il point une moquerie du sort ?

Toute cette magie s’était dissoute comme une fumée après la disparition du faiseur de prodiges. Dans le désert de sa vie présente, sans liberté, sans amitiés, où le cœur mourait avec l’intelligence, l’ancien colonel impérial se voyait plus misérable qu’au temps de ses vagabondages dans la roulotte paternelle. Lorsque sa fraîche voix d’enfant chantait complaintes et légendes, des sourires le payaient avec des petits sols. Maintenant, il pensait que ces choses exaltées : l’amour, la sainteté, la gloire, c’était un seul mensonge. Après avoir réalisé, lui, Pontcarral, en dix ans de guerre, tous les exploits des Amadis, des Renaud, des Aymon, il se trouvait contraint de vivre en coupable faussement pardonné et constamment guetté.

La méfiance, autour de soi, est contagieuse. Suspect, Pontcarral suspectait. De sa solitude il avait fait une clôture. Qu’il fumât sa pipe autour de sa maison ou promenât son ennui sur les routes, au pas de son cheval, il avait un air qui le rendait inabordable. Surtout, il évitait les rencontres avec les hommes frappés de sa propre infortune. Presque tous avaient des attitudes de soumission, et Pontcarral, avec une satisfaction mauvaise, comptait les reniements.

À Domme, chez l’aubergiste Trochard, ancien cuirassier de la Garde, on ne prononçait même plus le nom de l’Empereur ; Pontcarral eût affirmé que le courrier de la poste, Béchu, ex-pontonnier de la Bérézina, ouvrait sur l’ordre de la préfecture les quelques lettres qui arrivaient encore à Fondaumier. C’étaient, à l’ordinaire, des demandes de secours venues d’anciens soldats. Comme si l’on avait laissé au colonel exclu de l’armée le moindre pouvoir de faire l’aumône !

Pontcarral s’était cru riche, pourtant, aux Cent-Jours, lorsque Le Moniteur lui avait appris qu’il recevait, avec un titre de la noblesse

impériale, deux cent mille francs de dotation. Mais les dotations et le reste s’étaient évanouis dans les brumes de Sainte-Hélène. Parfois, il s’étonnait de conserver son uniforme inutile. Un jour, pourtant, pas encore lointain, il l’avait audacieusement revêtu, et ce fut sa seule bravade du pouvoir. En janvier 1827, le général Fournier, qu’une ordonnance royale avait fait comte Sarlovèze, était mort à Paris. Son corps fut ramené à la terre natale où le sabreur d’épopée avait voulu trouver son dernier repos. Pontcarral parut aux obsèques dans sa tenue impériale avec le shako empanaché et le grand sabre battant les bottes à la hongroise. Nul n’osa disputer à ce revenant de l’Usurpation la place de son grade derrière le char funèbre. Quand il eut, comme les autres, jeté sa poignée de terre sur le cercueil couvert du drapeau blanc, Pontcarral s’en alla remettre l’uniforme séditieux dans son coffre et le scandale n’eut pas de lendemain.

Les seules visites de l’homme en surveillance étaient pour le maître de pension qui, jadis, avait appris le latin au petit Pierre. Le père Mazeyrolles, fort épargnant, avait su tirer profit de son petit collège et il achevait sa vie dans une aisance honnête à Temniac, aux portes de Sarlat. Mais, à force d’âge, il avait perdu son esprit. C’est à peine s’il reconnaissait l’ancien élève qui avait fait la renommée de son institution et auquel, un jour d’attendrissement, il avait promis son héritage. * * *

La maison de Pontcarral était tenue par la Gaulette comme une maison de paysan. L’ancien salon, qui s’ouvrait sur une terrasse à treille, ne recevait plus de visiteurs et ses meubles, acquis aux ventes nationales, s’usaient sous la poussière. Le crin des fauteuils trouait l’étoffe moisie. Les commodes bancales n’avaient plus de tiroirs. Le plafond faisait gouttière les jours de pluie et le parquet disjoint s’encombrait de claies où séchaient les prunes après chaque récolte. Une glace, en perdant son tain, semblait ne plus vouloir mirer l’âpre visage dont la chevelure, jadis bouclée, maintenant hérissée, justifiait le nom de « Sanglier » que le pays donnait au solitaire.

Un grand portrait, ornant le mur où se détachait une toile en lambeaux, illustrait, par contraste, le destin rompu. Ce portrait représentait un Pontcarral de vingt-six ans, le major Pontcarral dans la tenue fringante du 1er hussards. Avec la pelisse de fourrure jetée sur l’épaule, le dolman soutaché d’argent, les culottes brodées, les bottes souples, les officiers de l’ancien Bercheny étaient les dandys de l’armée. Mais la coquetterie de l’uniforme attirait moins l’attention que la figure du jeune chef au regard de prince. Ce glorieux Pontcarral insultait le Pontcarral détruit par son malheur et l’éclat de la peinture faisait scandale dans la grisaille de l’abandon. Autour de cette image d’autrefois se fixaient des gravures dont l’une représentait le combat de Ratisbonne où fut blessé Napoléon. Enfin, dans ce salon déserté on voyait également la panoplie de l’ancien hussard : des pistolets et deux mousquetons qu’unissait en accolade le sabre d’ordonnance.

Les autres pièces de la demeure, encombrées de meubles invalides, étaient, pour la plupart, inhabitables. L’une, où Pontcarral avait installé son lit de camp, était munie d’une chaise dépaillée, d’une armoire pour la garde-robe et d’une table brûlée par la cire des chandelles. À la tête du lit, on aurait pu s’étonner de voir, collé au mur, tout un lot de vieilles images de foire. La Gaulette elle-même ne savait pas que ces feuilles jaunies étaient les reliques du commerce paternel.

Une affreuse tristesse émanait de toutes choses en ce tombeau d’une vie désormais sans goût et sans espoir. Les besoins de l’occupant, c’étaient les plus sommaires besoins d’une existence réduite à rien, sous le toit délité dont l’ex-colonel remplaçait lui-même les pierres plates après le dégât des bourrasques. Dans la cuisine seule, au vaste foyer encadré de coffres pour le bois et le sel, on trouvait la chaleur, le mouvement, la présence humaine. * * *

Près de l’âtre où brasillaient des sarments, Pontcarral achevait son repas de onze heures. Après la grosse soupe de paysan et l’omelette au

lard, il faisait son dessert du fromage qui venait de la ferme. Devant son assiette s’ouvrait un almanach des saisons à la page du jour.

« Alors, murmura-t-il, c’est aujourd’hui le cinquième de mai.

Faudra, dit la Gaulette, chauffer la vigne, car il y a eu de la champlure. »

Pontcarral tourna vers la fille un visage morne. Il l’observa tandis qu’elle s’affairait en cotte du matin, bras durs et gorge ballante. La Gaulette avait raison de veiller aux cultures. Puisqu’il y avait eu de la gelée, il fallait changer la terre autour des pieds de vigne. La servante n’avait point à penser, elle, que le 5 mai 1828, c’était le septième anniversaire de la mort de Napoléon. Le temps, qui semblait si long quand on comptait les heures, s’écoulait tout de même. La mort de l’Empereur, au bout du monde, ç’avait été la fin de la peur pour les uns, de l’espoir pour les autres. Sept ans !…

L’isolé ferma la brochure et bourra sa pipe. La fille emplit un bol de café qu’elle posa devant le maître avec la bouteille d’eau-de-vie.

Pontcarral dosa l’alcool sobrement. Il portait une redingote verdâtre, blanchie aux coudes et cent fois reprisée. Le col, débordé par un tricot de laine, se passait de cravate. Un vieux pantalon d’uniforme, dont on avait arraché les ganses, ne déparait point les bottes en ruine. Aux premiers temps de son retour au pays, Pontcarral avait fait un effort de tenue où se dissimulait sa détresse. Mais comme tous les hommes sans société, sans argent, sans compagne, abandonné aux soins d’une rustaude, il avait perdu peu à peu le souci de l’aspect. Quand il se rendait au chef-lieu pour les formalités administratives, il tirait de l’armoire un vêtement hors de mode, mais encore présentable. Dans la vie quotidienne, il avait la mise de son personnage déchu. Un peu de soleil jouait sur la table de cuisine où l’ancien colonel des dandys de l’Empire s’accoudait comme un paysan. Levé tôt et privé d’action, enlisé dans la monotonie des heures, il avait, après son repas, des somnolences de vieil homme. La Gaulette lui jeta un regard de biais et s’en alla, sur le seuil, rejoindre le printemps. La vie entrait dans les demeures avec un chœur discordant de bêtes. Pontcarral sentit qu’une patte se posait sur son genou. Une âme de chien veillait sur la tristesse de l’homme.

Ce chien, que son maître avait nommé Tambour, était un dogue de Bordeaux. Poil fauve, crocs en bataille, cet animal tout en force campait son corps pesant sur des jambes épaisses. « Tambour, disait Pontcarral, aime les combats comme un vieux grenadier. » Il ne cherchait point dispute aux chiens honnêtes du voisinage, mais il ne supportait point la racaille qui toujours vous aboie au derrière. D’un saut lourd, il tombait sur le braillard, le renversait d’un coup de tête et, sans lui faire d’autre mal, le maintenait à terre sous l’une de ses grosses pattes. S’il gardait la maison avec une voix féroce, c’est que dans tout visiteur il voyait un ennemi du maître et peut-être ne se trompait-il guère. De Pontcarral seul il acceptait des caresses. La Gaulette elle-même, qui pourtant lui donnait sa nourriture, n’obtenait point ses grâces.

Pontcarral et son dogue formaient un couple de confiance. L’homme comprenait presque toujours le chien. En tout, le chien devinait l’homme. « Qui donc a prétendu, monologuait le solitaire, que le dogue n’est point intelligent ? Le mien, pour l’esprit, vaut mieux que l’instituteur et, pour la malice, il en montrerait au curé. Il devine les hypocrites, flaire le voleur, et, par sa mine de jacobin, nargue la morgue des châteaux. Si je n’y veillais, il me ferait des histoires. Mais je ne veux pas de bêtises. Tambour et moi, nous sommes sous la surveillance de la police, et c’est quelque chose, cela !… »

Ce jour de mai qui, pour l’ancien impérial, était une journée de deuil et de colère, Tambour accordait avec la hargne du maître sa figure camarde. Mais sa patte grattait la botte doucement comme pour une invite raisonnable.

« Oui, dit Pontcarral, je comprends. Tu veux que nous sortions. »

Il se leva.

« Profitez bien du soleil, fit la Gaulette pour dire quelque chose. Vous descendrez peut-être jusqu’au village ?

Non. J’irai là où il n’y a personne. »

Il prit un bâton noueux, se coiffa d’un tromblon qui comptait quinze ans de service et, suivi du molosse, il s’en alla prendre le chemin des crêtes.

La vie nouvelle sortait du sol. De son bâton, le promeneur fauchait les ronces qui lui griffaient les bottes. Ses pas mettaient en fuite les

petits lézards bruns d’une éclosion récente. Les buissons se couvraient d’églantines. Le vol des premiers papillons faisait danser de la neige et de l’or. L’homme restait insensible à cette fête de fleurs et d’ailes, dont, au printemps jeune, s’exaltent les terres les plus tristes. Il passa devant des masures de chaume où des chiens aboyèrent. Tambour gronda simplement, pour la forme, car il estimait les gardiens des étables. Après la montée pierreuse, il y eut la fraîcheur d’un maigre bois de chênes. Puis ce fut l’aveuglante lumière des terres incultivables. Bientôt, il n’y eut plus que du roc. L’ascension finissait dans un désert de schiste que trouaient à peine quelques herbes brûlées dès leur naissance. Le sommet, qui était un plateau sur du vide, offrait une terrasse naturelle d’où le regard tombait sur le grand paysage de la plaine. Le rocher s’avançait, comme la proue d’un navire, entre deux vallées que cernaient plusieurs étages de cultures. Dans l’une, à gauche, courait un ruisseau vif : le Céou, qui venait du village où le père de Pontcarral avait trouvé son nom. Dans l’autre vallée, à droite, miroitait la nappe claire de la Dordogne. La rivière et le ruisseau se rejoignaient en aval du roc. Le cirque de tertres, les uns chauves, les autres noirs de taillis, fermait les horizons. À mi-hauteur, au-dessus des villages qui prenaient les couleurs du sol, un château se dressait partout où il y avait des arbres. On voit beaucoup de châteaux en Périgord, mais nulle part alors on n’en trouvait de si voisins ni de si vaniteux que dans ces vallées des deux rivières.

Pontcarral appela son chien, retardé par d’obscures découvertes, et le traîna par le col au bord de son observatoire. Lentement, il dirigea la tête de l’animal comme s’il voulait lui faire faire le tour du vaste site :

« Regarde, dit-il, regarde bien ces grandes maisons sur les villages. Elles ont des tours qui s’élèvent vers nous comme des poings. Bien sûr, ce ne sont pas des signes d’amitié. Ne t’avise pas, quand tu vagabondes, de franchir ces portes où l’on voit des couronnes repeintes, et même des blasons neufs. On t’abattrait comme un loup parce que tu es l’ami de l’ancien brigand Pontcarral. Tous ces messieurs des châteaux ont retrouvé leurs meutes et chaque fois qu’ils nous voient sur leurs chemins ils font le geste de sonner du cor. Ce

château…, regarde bien, Tambour…, est celui de M. le marquis de Mareilhac. Ce faux donjon appartient à M. le vicomte de Rozans. Cette façade aux trente fenêtres est la maison de campagne de M. de Granat. Et voici, dans les arbres, tout en rond, les manoirs rebâtis des Nazerolles, des Saint-Saury, des Fontgalop, des Chantecor, des Nexans, des Pellegrue, des Saint-Alvigne… Du beau monde, tu peux m’en croire, Tambour. Il y a là des amazones qui détournent la tête sur les routes quand ton maître les salue. Ne t’obstine pas surtout à mordre leur jument au jarret comme tu l’as essayé plusieurs fois, chien d’enfer et compagnon du diable ! »

Il répétait à demi-voix comme s’il faisait un compte.

« … Mareilhac, Nazerolles, Granat, Rozans, Saint-Saury, Fontgalop, Chantecor, Nexans, Pellegrue, Saint-Alvigne… »

Puis, d’un ton plus haut :

« Tiens ! J’avais oublié cette forteresse que l’on a remise à neuf au bord de l’eau : Ransac… Le château du marquis de Ransac. Encore un endroit où l’on ne doit pas nous vouloir beaucoup de bien, mon vieux Tambour ! »

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