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9782383861683 Les aigles de Constantinople

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Jacques Charbel

Citadelles

d’Orient LES AIGLES DE CONSTANTINOPLE


Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Thibaut Dary Édition : Marion Costes Direction artistique : Thérèse Jauze Direction de la fabrication : Thierry Dubus et Gwendoline da Rocha Fabrication : Inass Houari Mise en page : Nicolas Chevalier (Studiolivre) Illustration de couverture : Jean-Marie Michaud © 2026, Éditions du Triomphe 57 rue Gaston Teissier – 75019 Paris – 01 40 54 06 91 www.editionsdutriomphe.fr ISBN 9782383861683 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.


Jacques Charbel

Citadelles

d’Orient Les Aigles de Constantinople


Le 20 mai de l’an 325 après la naissance de Jésus-Christ « Car il ne faut pas imaginer avec l’ignorance impie du vulgaire que ces nobles et pures intelligences aient des pieds et des visages, ni qu’elles affectent la forme du bœuf stupide, ou du lion farouche, ni qu’elles ressemblent en rien à l’aigle impérieux, ou aux légers habitants des airs. Non encore, ce ne sont ni des chars de feu qui roulent dans les cieux, ni des trônes matériels destinés à porter le Dieu des dieux, ni des coursiers aux riches couleurs, ni des généraux superbement armés, ni rien de ce que les Écritures nomment dans leur langage si fécond en pieux symboles. Car si la théologie a voulu recourir à la poésie de ces saintes fictions, en parlant des purs esprits, ce fut, comme il a été dit, par égard pour notre mode de concevoir, et pour nous frayer vers les réalités supérieures ainsi crayonnées un chemin que notre faible nature peut suivre… » « Maître ! Maître ! Ils arrivent ! » Denys s’empressa d’enrouler son parchemin et, malgré son apparente impotence, il fut sur ses pieds en un bond. Elias pourtant s’élança à son côté afin de le soutenir, car il savait que l’entrain du vieillard résistait généralement peu de temps au poids des années. « Les portes de la ville sont ouvertes, mais il y a là de nombreux officiers de l’empereur, et j’ai peur que nous ne puissions approcher. — Et les évêques, sont-ils là ? — Les premiers ont déjà quitté la ville et se dirigent vers l’église tandis que nous parlons. — Hâtons-nous ! » Quittant d’un pas assuré l’arche de pierre sous laquelle ils avaient trouvé refuge, le vieil homme et l’enfant prirent la direction du lac 7


Ascanion. Les rues étaient désertes, car l’empereur Constantin avait ordonné au gouverneur de Bithynie de faire chasser de Nicée les laïcs, les moines et même les ecclésiastiques que rien n’obligeait à participer au concile. Une loi avait même été éditée portant défense d’exciter aucun trouble par des acclamations ou des assemblées sous peine des pires supplices, si bien que ceux qui n’avaient pas quitté la ville demeuraient cloîtrés chez eux, de peur d’être confondus avec des séditieux. Aussi Denys et l’enfant firent preuve de la plus extrême prudence, empruntant les ruelles les plus dérobées afin de ne pas être inquiétés. Par deux fois cependant, ils croisèrent la route de patrouilles armées, mais les gardes ne leur accordèrent pas même un regard, passant devant eux sans tourner la tête tandis que Denys, les yeux fermés, remuait les lèvres sans prononcer un mot. Elias restait silencieux, mais il savait qu’à mesure qu’ils approchaient de la porte ouest de la ville, celle qui menait au lac, leurs chances d’échapper aux patrouilles devenaient plus ténues. Seul, il était parvenu sans peine à s’approcher de la porte pour y surveiller l’arrivée des évêques, et les gardes avaient fait bien peu de cas d’un tout jeune vagabond. Mais accompagné de Denys, il ne manquerait pas d’attirer leur attention. Pourtant, lorsqu’ils y parvinrent et qu’il voulut ralentir la marche pour se dissimuler derrière le dormant d’une porte, le jeune garçon sentit le vieil homme lui serrer le bras et l’attirer vers lui tandis qu’il allongeait le pas. Denys, qui un instant plus tôt avait paru si faible, avançait désormais d’une allure de jeune homme, si bien que le garçon peinait à le suivre. Devant la porte étaient massés des dizaines d’évêques accompagnés de leur suite. On reconnaissait les plus influents d’entre eux au nombre de moines et de notaires dont ils étaient entourés. Certains étaient vêtus des plus riches parures, tandis que d’autres se distinguaient à peine des clercs tant leur tunique était sobre. Les soldats qui gardaient la porte étaient comme deux esquifs affrontant une mer de drapés colorés, s’échinant à ne laisser passer que les prélats détenteurs de la lettre signée de l’empereur Constantin. 8


Elias se sentit comme absorbé par cette houle humaine lorsque Denys s’y fraya un passage, l’entraînant avec lui. Ils parvinrent bientôt à proximité des gardes, et le jeune garçon frissonna lorsque l’un d’entre eux posa un regard sévère sur eux. « Ne crains pas », lui murmura le vieux mendiant. Presque aussitôt, le garde fut bousculé par un notaire qui, les bras chargés de rouleaux de parchemin, cherchait à forcer le passage pour suivre son évêque qui s’éloignait sans lui prêter attention. Pour toute réponse, le soldat lui asséna un coup d’épaule si violent que le pauvre homme fut projeté à terre, laissant échapper ses documents qui s’épandirent sur le sol pavé. Sans se précipiter, Denys avança et passa outre le garde qui, trop occupé à invectiver le notaire, ne parut pas le voir. Elias retenait son souffle, mais le vacarme et les heurts semblèrent soudain se taire. Ils avaient franchi la porte. Devant eux, empruntant un étroit sentier de pierres polies que bordaient de hautes herbes sauvages, serpentaient en colonne les évêques et les notaires qui se dirigeaient vers la toute jeune basilique Saint-Neophytos1, bâtie à l’endroit même où le jeune serviteur du Christ avait connu le martyr sur ordre de l’empereur Dioclétien. Isolée sur les berges du lac, elle protégeait l’accès à la ville, comme si le plan d’eau eut été la porte des enfers d’où pussent surgir à tout instant les armées du Malin. L’empereur Constantin avait décidé que le concile se tiendrait dans cette église du saint martyr plutôt qu’à Constantinople, car ainsi les évêques d’Orient n’avaient point à traverser le détroit. Par ailleurs, il craignait que les ariens2 excitassent quelque trouble en sa capitale. Recluse à l’écart de la ville, la basilique permettait qu’on en contrôlât aisément les accès, et aucun agitateur ou émeutier ne pouvait s’en approcher sans qu’on l’eût vu venir de loin.

1. Âgé de quinze ans, il fut décapité après avoir été exposé aux bêtes sauvages et jeté dans une fournaise sans en avoir éprouvé le moindre mal. 2. Partisans du théologien alexandrin Arius, qui considérait que le Christ était une créature subordonnée au Père.

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Alors qu’ils approchaient de l’église, Denys soudain accéléra le pas jusqu’à forcer le jeune garçon à courir. La tête droite et le regard fixe, il semblait avoir repéré quelqu’un dans la foule de clercs et cherchait à le rattraper avant que celui-ci ne pénétrât dans la basilique. Ils n’étaient plus qu’à quelques pas du porche gardé par des soldats lorsque le vieux mendiant tendit la main et agrippa le bras d’un vieil évêque. Celui-ci se retourna vivement et resta un instant interdit en apercevant le mendiant. « Ne me reconnais-tu pas, Ossius ? — Denys… » Sans prendre le temps de lui répondre, le prélat l’attira vers lui pour le conduire à l’écart de la foule. « Que fais-tu ici, Denys ? Les laïcs ne sont pas admis en ces lieux. Ne crains-tu donc pas d’être arrêté ? — Il est des choses que je crains bien davantage. » L’évêque posa sur lui un regard interrogateur, mais certain que le vieillard ne lui en dirait pas plus à ce sujet, il l’interrogea à nouveau : « Que viens-tu faire ici ? — Je dois à tout prix assister au concile, Ossius. Fais-moi entrer avec toi ! — Es-tu fou ? Même mon notaire n’en a pas l’autorisation. Comment te ferais-je rentrer ? » Denys ne répondit pas. Son regard était fixe, comme s’il ne parvenait pas à distinguer l’homme qui lui faisait face et regardait au travers de lui. Il resta un instant silencieux. Il semblait que le débat qu’il menait désormais était intérieur et que l’évêque n’en était que le témoin. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était plus apaisée et son regard moins sombre. « Me rapporteras-tu ce qu’il s’y dira ? » Le prélat hésita un instant, puis répliqua : « Que veux-tu savoir ? — Il ne s’agit pas de ce que je veux, mais de ce qui doit être. Et je dois tout savoir. 10


— Tout ? — Sans rien omettre. » Ossius expira longuement, mais, certain de ne pouvoir faire fléchir le vieil homme, il répondit finalement : « Je serai tes yeux et tes oreilles. » Denys s’abaissa, lui saisit la main et baisa son anneau. Puis se redressant avec un sourire, il ajouta : « Quant à moi, mon cher Ossius, évêque de Cordoue, je serai ton cœur et ta tête. »


Partie I


Printemps 1182 De la bataille du mont Gisard miraculeusement gagnée par le jeune roi Baudouin IV ne demeurait déjà plus que le souvenir des héroïques faits d’armes, car la guerre n’avait pas tardé à s’imposer à nouveau. Durant près de cinq années, Francs et Sarrasins n’avaient cessé de s’affronter, concédant tour à tour victoires et défaites Ainsi, dans la forêt de Panéas, l’ost du roi lépreux connut l’une de ses plus graves débâcles. Le 11 avril 1179, le neveu du sultan, le redoutable Farrukh Shah, affronta les troupes franques menées par le roi et Onfroy II de Toron. Manquant de peu d’être capturé, Baudouin IV ne dut son salut qu’à l’intervention héroïque du vieux connétable qui, malgré son âge avancé, repoussa à lui seul des dizaines d’assaillants et fit barrage de son corps pour protéger son souverain. Son sacrifice et celui d’autres chevaliers de l’escorte permirent au roi de s’enfuir et de rallier le reste de ses troupes. L’héroïsme d’Onfroy de Toron, qui mourut de ses blessures, fut loué dans toute la Terre sainte, y compris par ses ennemis. À Sidon1, Beyrouth et Marj’Ayoun, les armées chrétiennes se virent infliger d’autres revers. Eudes de Saint-Amand, le grand maître du Temple lui-même, qui avait commis l’imprudence de conduire ses hommes au-devant de l’ost, fut fait prisonnier à Mesaphar, Baudouin d’Ibelin et Hugues de Saint-Omer, le beau-fils et héritier de Raymond III de Tripoli, furent également capturés puis libérés contre rançon. Mais le grand maître, refusant d’être échangé contre un neveu de Saladin prisonnier de l’Ordre périt dans les geôles de Damas.

1. Saïda, au Liban.

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Fort de ces succès, Saladin décida de s’emparer du chastellet du Gué de Jacob. Défendue par les Templiers, la forteresse tomba aux mains des Sarrasins après quatre jours. La population fut massacrée, y compris les auxiliaires musulmans au service des Francs. Saladin fit détruire la forteresse jusqu’à ses fondations, si bien qu’il n’en resta plus trace. Près de sept cents chrétiens furent faits prisonniers, dont la plupart furent exécutés avant d’avoir été conduits à Damas. Leurs cadavres ayant été laissés sans soin, une épidémie mortelle frappa l’armée musulmane, tel le châtiment de Dieu, emportant notamment dix émirs de Saladin. Affaibli par ces défaites successives, Baudouin proposa après quelques mois une trêve à Saladin, qui y consentit immédiatement. Empêtré dans des querelles intestines et en lutte avec des sultans rivaux, l’émir kurde décida d’y consacrer ses efforts au détriment temporaire de sa volonté de conquête. Enfin, il craignait qu’une attitude trop hostile envers les Francs n’entraînât la constitution d’une alliance franco-byzantine à ses dépens. Influencé par son épouse Marie d’Antioche, l’empereur Manuel Ier de Constantinople poursuivait en effet son rapprochement avec les Latins d’Orient et d’Europe. Afin de sceller l’alliance qu’il avait conclue avec le royaume de France, il accepta la proposition du pape Alexandre III d’unir son fils Alexis II à la fille du roi Louis VII, la toute jeune Agnès de France. Ils se marièrent à Constantinople en 1180. Alexis n’avait que onze ans, Agnès, qu’on rebaptisa Anna, n’en avait pas encore dix. La même année, la fille aînée de l’empereur, Marie « née dans le pourpre » épousa dans le plus grand faste Rénier de Montferrat, consolidant plus encore les liens qui unissaient désormais l’empire aux royaumes latins. En septembre 1180, une maladie fulgurante emporta Manuel Ier. Il s’éteignit le onze du mois, laissant le trône à son jeune fils et la régence à son épouse Marie la Latine. Plus que jamais, la régente apparaissait comme une menace aux yeux des nobles les plus hostiles à l’influence des Latins, et bientôt elle dut affronter les premiers complots ourdis 16


pour la destituer. Sa propre belle-fille Marie et son époux Rénier de Montferrat fomentèrent un coup d’État pour prendre sa place. Ce complot fut déjoué de justesse, mais l’impératrice, soucieuse d’éviter un bain de sang qui ternirait son autorité, accorda l’amnistie à sa belle-fille et aux autres insurgés. Cette grâce ne mit pourtant pas un terme aux velléités de Marie et Rénier de s’emparer du pouvoir. Aussi appelèrent-ils à l’aide d’Andronic Comnène, le cousin de l’empereur Manuel Ier contre lequel il s’était révolté. Deux de ses fils avaient été arrêtés avec les conjurés et étaient retenus prisonniers à la prison de la ville. Prétendant protéger le jeune Alexis II de l’influence destructrice de sa régente, le prince-renégat rassembla une armée à la tête de laquelle il marcha sur Constantinople au début de l’année 1182. Son avancée fut lente et Marie la Latine eut le temps d’envoyer son armée pour l’affronter le plus loin possible de la capitale de l’empire. Un autre cousin de Manuel Ier, Nikandros Doukas Ange, se porta volontaire pour diriger l’expédition. Accompagné de son fils Isaac, il traversa le Bosphore à la tête de ses troupes et se porta aussi vite que le permettaient leurs montures au-devant du traître et de son armée. Au Grand Palais comme dans les ruelles les plus reculées de Constantinople, les Byzantins retenaient leur souffle. De l’issue de cet affrontement dépendait le sort de l’empire. Marie d’Antioche parvenait à peine à dissimuler son angoisse, si bien qu’on ne la voyait guère siéger à côté de son fils. Son ministre, le protosébaste Alexis, gouvernait à sa place, ce qui ne manqua pas d’irriter les familles nobles de la Cour qui y virent une usurpation du pouvoir à leur détriment. Ils firent à son sujet courir la rumeur qu’il était l’amant de Marie, effritant encore davantage la réputation de la régente. Plus que jamais, l’Empire byzantin semblait un colosse aux pieds d’argile que la moindre brise pouvait faire vaciller. Un cavalier porteur d’une missive de Nikandros Doukas Ange interrompit un matin le repas de l’empereur. La régente se précipita sur lui, lut à voix basse le message et, sans même prétendre 17


laisser à son fils la primauté de son contenu, elle déclara d’une voix tremblante : « Nos troupes affronteront celles d’Andronic à Nicomédie1. »

1. Actuelle Izmit, en Turquie.


I

Constantinople « Ma maîtresse vous attend. » N’ayant pas même cherché à saisir son regard, la servante fit volte-face. Sans ajouter un mot, elle guida le visiteur à travers le vestibule de l’immense demeure, jusqu’à la grande salle dans laquelle la maîtresse de maison avait coutume de recevoir ses hôtes. Elle lui indiqua une chaise en bois, au dossier haut et droit sculpté de motifs floraux. À peine s’y était-il installé que la servante avait disparu par le narthex qui encadrait la salle, en direction des appartements familiaux. Bartholomée s’était trouvé bien des fois dans cette salle de réception, mais elle était alors emplie de convives et du bourdonnement de l’orchestre et des conversations joyeuses. C’était la première fois qu’il s’y trouvait seul et il put prendre le temps d’en observer les ornements. Les colonnes qui séparaient la salle du narthex étaient couvertes des drapés pourpres et azur, noués en leur centre d’une corde dorée. Au pied de chacune d’entre elles avait été placé un tabouret en X à l’assise de cuir tendu, sur lequel les serviteurs étaient parfois autorisés à s’asseoir lorsque les réceptions venaient à durer. Le haut plafond était orné de méandres de mosaïques sombres sur fond d’arabesques bleu pâle, se croisant en son centre et formant une immense fleur à six pétales. En son cœur figurait en médaillon une image du Christ Enfant dans les bras de la Sainte Vierge. Outre les tabourets des serviteurs, plusieurs chaises semblables à la sienne ainsi qu’un lit de repos à chevet unique avaient été disposés autour d’un bas guéridon rectangulaire, aux bariolages multicolores agrémentés d’émaux et d’ivoire. Légèrement à l’écart, le trône de 19


famille richement orné de pierreries et surmonté d’un baldaquin brodé d’or surplombait l’ensemble depuis une petite estrade de marbre gris. Sur le mur face à lui, dans le narthex, une mosaïque qu’il n’avait jamais remarquée attira son attention. Il dut se lever et s’en approcher pour en examiner les détails. Elle représentait un ange de face, la tête coiffée d’une couronne de buis vert et auréolée d’or. Ses ailes argentées étaient serties d’un galon d’yeux ouverts, et, dans sa main droite, il portait un sceptre surmonté d’une couronne à trois pointes. Ses épaules, son cou et son bras gauche étaient couverts du loros, la large bande d’étoffe pourpre symbolisant le pouvoir de l’empereur, que lui seul était autorisé à revêtir. « Un ange de plus dans cette maison. Il n’y a qu’au paradis qu’on en voit davantage. » Bartholomée sursauta. Une jeune femme s’était approchée de lui sans qu’il l’eût entendue. Constatant son émoi, elle laissa échapper un rire clair. « Pardonnez-moi, Bartholomée, je n’aurais pas dû. — Faut-il que je sois poltron pour sursauter ainsi de si peu ! » À son tour, il éclata de rire. Elle s’approcha de lui d’un pas lent et posa un baiser sur sa joue. Mais déjà Bartholomée n’avait plus d’yeux pour elle, et son regard fixait avec affection l’enfant qu’elle portait dans les bras. « Puis-je ? demanda-t-il timidement. — Vous êtes par Dieu son parrain. Bien sûr vous le pouvez. » Délicatement, elle posa l’enfant dans les bras du Génois qui lui baisa le front. Puis d’un ton malicieux, il déclara : « Je persiste à dire que ce petit Alexis aurait fait honneur au prénom Bartholomée. C’est à croire que seuls Andronic et Alexis sont les prénoms autorisés en terre byzantine. — Bartholomée…, soupira Herina en souriant. — S’il avait été une fille, l’auriez-vous appelée Théodora ou Marie ? 20


— Mon Dieu, comme vous pouvez être sot ! » Lui prenant le bras, elle l’accompagna jusqu’au centre de la salle où étaient disposés les chaises et le guéridon. À peine s’étaient-ils assis que Bartholomée s’inquiéta auprès de la jeune femme. « Avez-vous des nouvelles d’Isaac ? Les rumeurs vont bon train en ville, et je ne sais que croire. » Le visage d’Herina s’assombrit, tandis qu’elle répondait en fixant le sol. « Je crains, hélas ! de ne pas en savoir plus que vous. On dit que la bataille a lieu, alors que nous parlons, à Nicomédie. Mais je ne sais rien de nos chances de victoires, et pas davantage du sort de mon époux… » Sa voix s’était affaiblie à ces dernières paroles, et, bien qu’elle ait souri en relevant la tête, il sembla à Bartholomée qu’elle était sur le point de pleurer. « Allons, Herina. Vous savez comme Isaac vous aime, et comme il aime Alexis. Il ne ferait rien qui lui vaille de rester éloigné de vous. Sa vie a plus de prix depuis qu’il vous a épousée. Il ne laissera personne la lui prendre. » La servante les interrompit alors, venant placer sur le guéridon quelques fruits frais, une cruche d’eau et deux timbales qu’elle remplit avant de s’incliner et de s’éloigner à nouveau. « De cette guerre, il ne sortira aucun vainqueur, reprit la jeune femme. — Que voulez-vous dire ? — Si l’empire obtient la victoire à Nicomédie, on dira de la régente qu’une fois encore, elle a fait couler le sang byzantin. Qu’elle a levé le frère contre son frère et le fils contre son père. Mais si Andronic l’emporte, il n’aura de répit que lorsqu’il aura conquis le pouvoir, et quand le trône est saisi par la violence, c’est tout l’empire qui est perdant. Acceptera-t-on un empereur qui s’est choisi lui-même pour siéger là où Dieu place son lieutenant ? 21


— Je ne comprends pas. Andronic ne prétend-il pas libérer l’empereur de l’influence de sa mère ? » Herina sourit tristement avant de répondre : « Bartholomée, il y a bien des choses de l’empire qu’un Latin tel que vous ne pourra jamais pleinement comprendre. — L’impératrice-régente Marie ne les comprend-elle pas ? — Non. — Vous n’êtes pas grecque, vous non plus, et pourtant vous les comprenez. — Je n’ai plus de slave que mes souvenirs. Il y a bien des années que je suis byzantine. » L’enfant, qui jusque-là paraissait assoupi, se mit à grimacer et à gémir. Sa mère s’était aussitôt levée, et visiblement amusée par le regard inquiet de Bartholomée, elle reprit le nourrisson dans ses bras. Immédiatement, il s’apaisa et parut se rendormir. Herina se rassit en douceur sans le quitter des yeux. Puis, relevant la tête pour fixer Bartholomée, sa voix se fit plus ferme et elle déclara : « Vous devriez partir Bartholomée. Pour quelques mois seulement, revenir lorsque la paix sera revenue à Constantinople. — Partir ? Mais pourquoi partirais-je ? Je suis latin, certes, mais ne fais point de politique. Je ne suis qu’un marchand de tissus. Qui donc s’en prendrait à moi ? » La jeune femme ne répondit pas, mais son visage paraissait troublé. Le Génois ajouta : « Ne vous inquiétez de rien, Herina. Isaac et son père obtiendront la victoire et les cœurs s’apaiseront. » Elle n’eut pas le temps de lui confier davantage ses craintes que, de nouveau, la servante les interrompit : « Madame, votre fille vous demande. — Laquelle ? — Euphrosyne, madame. La petite Iréna dort encore, mais je crains que sa grande sœur ne l’éveille bientôt. — J’arrive. » 22


Elle se leva, s’approcha de sa servante et lui passa l’enfant qu’elle avait dans les bras. Puis, se tournant vers Bartholomée, elle proposa d’un air gêné : « Bartholomée, revenez donc pour souper ! » Elle l’avait invité par politesse, mais le Génois ne s’y trompa pas. Ses devoirs de mère passaient avant ceux d’hôtesse. Aussi déclina-t-il poliment l’offre, assurant être déjà convié et promettant de revenir bientôt prendre de ses nouvelles et de celles de son filleul. Puis, accompagné de la servante qui n’avait plus d’yeux que pour le nourrisson, il quitta la somptueuse demeure. Le vent marin soufflait si fort qu’il s’engouffrait dans les ruelles de la Reine des villes malgré la protection qu’offraient les murailles maritimes, et engendrait un sifflement continu en caressant les encorbellements et les arcades. Le ciel était dégagé, mais le printemps trop jeune encore pour que le soleil chauffât les pierres et les toits. Les rues n’étaient que peu animées malgré l’heure avancée du jour, car la fraîcheur gardait encore les habitants de Constantinople en leurs foyers le plus clair de la journée. Bartholomée réajusta sa pèlerine pour se protéger des bourrasques salées de la mer, puis, d’un pas rapide, prit la direction du port sophien. Mais avant d’y parvenir, il s’en détourna et s’engouffra dans une ruelle déserte. S’assurant que nul ne l’observait depuis une fenêtre ou un toit, il tira de sa ceinture un morceau de parchemin sur lequel il déchiffra les mots suivants, griffonnés en lettres cursives : « Retrouvons-nous-en la demeure du cardinal-légat à trois heures après midi. Venez seul et soyez discret. » Le message était signé sobrement, sans titre ni sceau : « Adrien d’Is d’Anchin. »


II

Damas Jamais auparavant Grigeas ne s’était rendu à Damas. Il y arpentait les rues depuis plusieurs semaines déjà, mais chaque jour nouveau il était davantage subjugué par sa beauté et la trouvait à nulle autre pareille. L’ancienne ville capitale de Nûr ed-Dîn avait perdu sa préséance au profit du Caire, mais elle ne lui avait rien cédé de sa splendeur. La citadelle fatimide et la majestueuse mosquée omeyyade y côtoyaient désormais les nombreux caravansérails et halles au sein desquels les marchands et voyageurs de tout l’Orient se disputaient pour se frayer une place. Désireux de faire de Damas un fanal pour les croyants, Nûr ed-Dîn avait fait bâtir de nombreuses madrasas que fréquentaient oulémas et savants venus de toutes les régions de la demeure de l’islam1. Avec elles avaient naturellement été érigés des hammams, et les fabriques d’objets de luxe s’étaient multipliées pour satisfaire la clientèle la plus raffinée et la plus fortunée. Damas attirait tant qu’on dut bientôt l’étendre et, en périphérie de la cité, on faisait sortir de terre des quartiers entiers. Elle n’avait jamais été plus peuplée qu’en ces jours où Saladin et son armée avaient quitté Le Caire pour y occuper la citadelle. Grigeas avait parcouru en vain la moindre ruelle de la ville, n’omettant aucun faubourg, pas même ceux qui se trouvaient hors des portes de la cité. Il s’était même rendu au maristan2 et avait arpenté tous les cimetières et les mausolées, mais n’avait trouvé nulle trace de ce qu’il cherchait. Il s’était néanmoins tenu autant que possible éloigné des 1. Dâr al-Islam ou Dâr al-Tawhid (demeure de l’unicité [d’Allah]). Terme canonique désignant les pays sous juridiction islamique. 2. Hôpital.

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quartiers nord-ouest, car il craignait d’y croiser la route des nizâriens, dont il ignorait s’ils avaient abandonné leur traque. N’ayant alors plus d’autre choix, il se résigna néanmoins à s’approcher de la grande mosquée des Omeyyades. S’il n’y trouvait pas l’objet de sa quête, il devrait se résoudre à se rendre à la citadelle. S’extirpant à grand-peine du souk qui jouxtait l’église de SainteMarie autour de laquelle vivaient encore les chrétiens qui acceptaient de payer la djizîa1, il parvint jusqu’à l’arc de triomphe, vestige de la splendeur romaine passée, et remonta vers l’ouest la rue droite, la plus large et la plus fréquentée de la ville. Bien que sachant se faire discret lorsque cela était nécessaire, Grigeas avait l’habitude d’attirer tous les regards du fait de son imposante carrure. Pourtant, depuis plusieurs mois, lorsque les têtes se tournaient sur son passage, les regards ne se posaient pas sur lui, mais sur la jeune personne qui l’accompagnait. Son doux visage suscitait bien des émois et les rais de ses yeux pâles frappaient directement les cœurs. Elle avait couvert ses cheveux blonds d’un foulard de lin pour ne pas attirer l’attention, mais les quelques mèches qui apparaissaient sur ses tempes trahissaient des origines bien éloignées des terres d’Orient. Grigeas avait conscience qu’accompagné de Blanche de Rives, il ne pouvait guère passer inaperçu. Il savait également qu’il aurait été vain de tenter de la dissuader de le suivre. Elle serait partie seule si elle l’avait dû, et alors personne n’aurait veillé sur elle. D’un geste délicat, il réajusta le voile de la jeune femme et, gardant une main sur son épaule, l’entraîna avec lui sur les pavés de l’antique voie romaine. Il était près de midi et le ciel était vierge de tout nuage. Il sembla au mendiant que tous les habitants de Damas étaient convenus de se retrouver sur la rue droite pour profiter du temps printanier et des rayons du soleil qui, après un hiver rude, réchauffaient les cœurs autant que les corps. À mesure qu’ils approchaient de la

1. Taxe de capitation imposée aux « gens du Livre » pour obtenir la protection de leurs suzerains musulmans.

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grande mosquée, la foule se faisait plus dense et il devenait de plus en plus pénible de se frayer un chemin. Grigeas étouffa un juron lorsqu’il comprit que le moment qu’il avait choisi pour se rendre à la mosquée était le pire qui puisse être, puisqu’il était la mi-journée, et que ce jour était vendredi. L’appel à la prière de jumuaah1 se fit soudain entendre de l’un des trois minarets de la mosquée omeyyade puis, comme par écho, de tous les minarets de la ville. Suivant le flot des fidèles, Grigeas et Blanche quittèrent la rue droite et empruntèrent une ruelle qui menait au nord. « Qu’allons-nous faire ? demanda la jeune femme en se faufilant sans difficulté au cœur de la foule. — Retrouver un vieil ami », lui répondit le mendiant qui peinait bien davantage. Ils parvinrent bientôt sur la place qui jouxtait la mosquée au sud et, sans parvenir à s’arrêter, contemplèrent l’imposante coupole couronnant la croisée de la nef de l’immense salle de prière. À sa droite, au sud-est de l’édifice, s’élevait un minaret coiffé d’un bulbe que Grigeas désigna du doigt en s’exclamant : « Regarde, Blanche ! C’est, me semble-t-il, le minaret de Jésus ! — De Jésus ? Que dis-tu là ? — Jésus est un prophète pour les mahométans, et ils le nomment ’Isâ. Ils croient qu’un jour il descendra de ce minaret, ce qui annoncera la fin des temps. Il vivra quarante ans, vaincra l’Antéchrist, puis mourra. » Blanche resta muette, la bouche légèrement entrouverte, visiblement stupéfaite d’apprendre que les musulmans pussent croire cela du Christ. Ils contournèrent la mosquée par l’est jusqu’à se trouver en face de la porte par laquelle affluait la majeure partie des fidèles. Par l’ouverture, ils purent apercevoir la cour intérieure et le dôme de la fontaine qui avait été érigé en son centre. Blanche s’approcha à grands

1. Prière du vendredi, la plus importante de la semaine au cours de laquelle l’imam délivre son sermon.

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pas de l’entrée, mais fut arrêtée brusquement par la main puissante de Grigeas qui lui saisit l’épaule. « Où crois-tu aller ? — Eh bien, n’allons-nous pas entrer pour voir ton ami ? » s’étonna-t-elle. Le mendiant éclata d’un rire sonore qu’il tut dès qu’il vit les visages se tourner vers lui. À voix basse, il répondit : « Je doute que nous parvenions à y passer inaperçus. Attendons-le ici. » La jeune femme haussa les épaules et répliqua : « N’y a-t-il pas d’autres portes à cette mosquée par lesquelles il puisse passer ? — Certainement, mais nous ne pouvons toutes les surveiller, et il faut bien choisir. » Blanche croisa les bras et expira ostensiblement, sans même chercher à dissimuler sa déception. Grigeas s’en amusa et pour la contrarier plus encore il ajouta : « Sais-tu qu’il y a dans cette mosquée la tête de saint Jean Baptiste lui-même, qu’offrit Salomé au roi Hérode1 ? Quel malheur que nous ne puissions nous y recueillir ! » Elle tourna vers lui un regard noir, puis voyant à son sourire qu’il cherchait à la faire réagir, elle se mordit la lèvre et lui sourit à son tour. Les rues qui menaient à la mosquée avaient peu à peu été désertées et il n’y eut bientôt plus âme qui vive à proximité de l’édifice. De l’intérieur de la salle de prière parvenaient aux oreilles du mendiant et de la jeune femme les murmures des prières. Il se passa près d’une heure avant que les premiers fidèles ne quittassent la mosquée. Ils en sortaient les yeux plissés, éblouis par la lumière du soleil comme après une nuit de sommeil. Bien que sa taille suffît largement à le placer au-dessus de la multitude, Grigeas se mit sur la pointe des pieds pour être certain

1. Elle s’y trouve encore de nos jours, ainsi que des reliques du prophète Jonas (Yûnus). Saint Jean Baptiste (Yahia) est également considéré comme un prophète par les musulmans.

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de ne pas manquer celui qu’il attendait lorsque celui-ci quitterait la mosquée. Il s’écoula de longues minutes avant que, sans prévenir, il s’élançât à contresens de la foule, sans se soucier des passants qu’il bousculait tant il craignait de perdre de vue l’homme qu’il cherchait à rejoindre. Blanche le suivit en courant presque, s’efforçant de ne pas croiser les regards des fidèles qui maugréaient à leur passage. Prise par son élan, elle manqua de heurter le mendiant lorsque celui-ci se planta devant un vieil homme et le salua à voix basse : « La paix soit sur toi, Oussama. » Le vieillard resta de longues secondes interdit, avant de bredouiller presque imperceptiblement : « Wa alaykoum as-Salam, Grigeas… » Puis semblant soudain se ressaisir, il tira le mendiant par le bras et l’entraîna derrière lui dans une ruelle à l’écart de la foule. « Grigeas, mon ami ! Que fais-tu à Damas ? N’as-tu pas peur d’être arrêté ? C’est de la folie ! — Arrêté ? Pourquoi serais-je arrêté ? Au simple tort que je suis chrétien ? Je ne suis point le seul. J’ai rencontré les chrétiens de Damas. Ils semblaient vivre en paix. — En paix ? Voilà un bien grand mot… » Le vieil homme n’avait de cesse de tourner frénétiquement la tête pour s’assurer que personne ne les observait. « Que viens-tu faire ici, Grigeas ? » Ce fut cette fois le mendiant qui s’assura de ne pas pouvoir être entendu. À voix basse, il expliqua : « Cela fait des mois, des années même, que je suis en quête de deux de mes compagnons. J’ai parcouru toutes les villes du royaume de Jérusalem et des États latins, mais nulle trace d’eux. J’ai donc commencé à parcourir les terres du sultan. Ils sont chrétiens, aussi ai-je cherché parmi les communautés chrétiennes du Caire et ces dernières semaines de Damas, mais nul n’a entendu parler d’eux. Il ne reste qu’un endroit où je ne puis chercher, et c’est là ce qui m’amène à toi. — Où est-ce ? 28


— La prison de la citadelle. » Oussama eut un mouvement de recul et, omettant la discrétion qu’il avait jusqu’ici observée, il répliqua à voix forte : « La prison ? Veux-tu que je sois arrêté moi aussi ? » Grigeas lui fit signe de parler plus bas, et répondit : « Oussama, mon ami. Je ne te demande rien qui puisse te nuire, mais si tu le peux, renseigne-toi sur la présence de ces chrétiens. Si cela te met en danger, alors de grâce n’en fais rien. » Le vieil homme sembla s’apaiser. Il se passa les deux mains sur le visage, de haut en bas comme il le faisait après ses invocations à Dieu, puis murmura : « Grigeas, je n’oublie pas que j’ai une dette envers toi. S’il plaît à Dieu, je m’en acquitterai à la citadelle. Qui sont les compagnons que tu cherches ? » Le mendiant se baissa davantage pour s’approcher au plus près de son ami et murmurer à son oreille. « Il s’agit d’une femme, une Arménienne nommée Elen, et d’un jeune Latin répondant au nom de Gramant… » Il s’interrompit devant le regard stupéfait d’Oussama qui finalement contesta d’un ton ferme : « Je ne me rendrai pas à la prison, Grigeas. » Voyant la mine abattue du mendiant que ce revirement avait abasourdi, il s’empressa de préciser : « Je ne me rendrai pas à la prison, car je sais où sont ceux que tu cherches. »


III

Sur la route de Tibnine « Là, regarde. À peine une lieue et nous serons arrivés. » Du doigt, Joseph désignait la petite cité qui surplombait la colline qui leur faisait face. Baudry plissa les yeux pour observer l’immense citadelle qui la couronnait. Tout comme l’église rotonde de la cité de Bessan, la forteresse avait été bâtie sur un tell de vestiges antiques, dominant les vallées galiléennes qui constituaient le fief des seigneurs de Toron depuis quatre générations. En son centre avait été érigée une haute tour qui à cette distance semblait être un phare au cœur d’une mer de pierres calcaires, d’épineux et de pins. Soucieux d’arriver au plus tôt pour trouver un gîte avant que la nuit ne tombe, Joseph allongea le pas et distança rapidement Baudry. Engourdi par d’interminables mois à se terrer dans la forteresse de Bessan, les longues marches étaient devenues pénibles à l’ancien brigand des Tanneurs. Par ailleurs, malgré la menace qui pesait sur eux et leur imposait de rester discrets, il ne comprenait pas que l’on pût ainsi se priver de l’usage des chevaux. « Attends-moi, se résigna-t-il finalement à prier son compagnon. Ne vois-tu pas comme je traîne ? » Sa voix était faible et rauque depuis qu’il avait recouvré la parole. Sous sa longue barbe noire, l’impressionnante balafre témoignait encore de ce qui lui valait ce timbre éraillé. Le jeune homme se retourna et sans quitter des yeux la cité de Toron, il attendit son aîné. Les deux hommes n’avaient que peu parlé depuis leur départ de Bessan. Les années étaient passées depuis que Joseph avait été le prisonnier de Baudry, et, bien que vigilant à son endroit, le jeune syriaque lui avait accordé son pardon. L’ancien brigand, qui de toute sa vie n’avait 30


jamais pardonné ni été pardonné n’y croyait pourtant guère, il lisait parfois dans l’unique œil de Joseph une rancœur qu’il n’éprouvait pas. Baudry ne l’avait pas torturé, si ce n’était moralement, et c’était à la brutalité perverse d’un nizârien que le jeune homme devait son œil bandé et ses nuits tourmentées. Thibert, que ses compagnons appelaient désormais Denys, avait lui-même suggéré que Baudry quittât enfin la forteresse, estimant que les nizâriens n’ayant pas été aperçus en Galilée depuis plus de quatre ans, il était possible que ces derniers aient abandonné leur traque. Baudry contesta d’abord, craignant que le Prince ne fût averti de son retour par un quelconque informateur, mais il consentit finalement à suivre Joseph, conscient du risque qui pesait sur lui de passer pour un lâche. Il eût néanmoins préféré voyager avec un autre que le jeune Syrien, craignant que celui-ci fût le plus réticent à se trouver en sa compagnie. À cela, Denys ne devait pas avoir songé. Ou bien au contraire avait-il pris là une décision avisée. « Qu’espères-tu trouver à Toron ? s’enquit Baudry en rejoignant son compagnon. — Je ne sais pas. Quelque indice. » Le jeune homme reprit sa marche d’un pas plus lent avant d’ajouter : « Mais tu n’y crois pas, n’est-ce pas ? » Baudry s’arrêta net. « À quoi donc ? » Joseph se retourna à nouveau et lui fit face. « À tout cela. À Denys, à sa mise en garde. Et à nous, aux Sentinelles de Sabaoth… — Que devrais-je croire puisque vous ne me dites rien ? Que sais-je déjà ? Rien. Que Denys vous a mis en garde. Contre quoi ? Vousmême ne le savez pas. Pas plus que vous ne savez de qui Denys tenait cet avertissement. » Le corps du syriaque se raidit, comme il le faisait chaque fois que Baudry évoquait Denys – l’ancien Denys – dont le brigand avait été le 31


tortionnaire et le meurtrier. Il s’efforça de ne rien laisser transparaître de son émoi et répondit posément : « Cela, nous croyons le savoir. — Eh bien, qu’attendons-nous pour le rencontrer, plutôt que de retourner ainsi toutes les pierres du désert ? » Joseph garda le silence et reprit sa marche à pas plus lents, pour être certain que Baudry pût le suivre. Il sentit sa nuque se contracter lorsque l’ancien pendard poursuivit : « Ne te méprends pas, Joseph : je vous suis éternellement obligé de m’avoir ainsi caché durant des années, malgré les torts que je vous ai fait subir, à toi en particulier. Mais cela fait désormais plus de quatre ans, et jamais je n’ai su de vous plus que ce que Thibert m’a révélé dès le premier jour. — Que t’avait alors dit Denys ? » Il avait pris soin d’utiliser le nom par lequel les mendiants de Bessan appelaient désormais Thibert, ce qui n’échappa pas à Baudry : « Rien de plus que ce nom : les Sentinelles de Sabaoth. La belle affaire ! J’en sais plus et pourtant, il me semble en savoir moins encore qu’avant d’être arrivé à Bessan. » Joseph posa sur lui un regard sévère, et cette vision seule suffit à Baudry pour comprendre que le simple fait de s’en plaindre était une insulte à la mansuétude dont avaient fait preuve Denys et ses compagnons. Il baissa piteusement les yeux puis détourna volontairement la conversation : « Me hais-tu, Joseph ? — Non. Mais n’en tire aucune fierté, ni aucun contentement, car je ne sais pas haïr. — Il y a donc des choses que je connais que tu ignores. » Le jeune homme lui jeta un coup d’œil fugace, mais Baudry avançait en fixant le sol, et il ne lui sembla pas faire l’objet de sa haine. Pour le tirer de ses noires pensées, il suggéra : « Lorsque nous arriverons à Toron, rendons-nous d’abord dans les églises. Si Denys le vieux a séjourné dans la ville avant de disparaître, 32


il ne manquera pas de les avoir fréquentées, et peut-être alors retrouverons-nous sa trace. — Combien d’églises avez-vous ainsi visitées à la recherche de Denys ? — Plus que je n’en peux compter. » La voix de Joseph avait faibli et, bien que sachant que cela n’apaiserait pas son humeur affligée, Baudry ajouta : « Joseph, crois mes paroles quand je dis que, de ma vie, je n’ai guère ressenti de remords, et si j’en ressens aujourd’hui en pensant à Denys, c’est parce que vous êtes ses compagnons et que vous m’avez secouru. Aussi il ne me plaît point de te dire cela, mais je l’affirme une fois encore : Denys est mort. — Et pourtant toi-même tu n’as pas retrouvé son corps. — Je ne l’explique pas, en effet. Mais je ne crois pas qu’un mort puisse reparaître. J’ai cessé il y a bien longtemps de croire aux miracles. — Alors, ne t’émeus pas si l’on ne te dit rien. » Sa réponse avait été plus brutale qu’il ne l’avait voulue, mais il jugea vain d’en dire davantage pour l’adoucir. Les deux hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu’à ce qu’ils fussent à portée de vue des gardes armés qui se trouvaient sur les remparts de la cité. Baudry brisa alors le silence : « Joseph, il faut que tu saches cela : l’influence du Prince va bien au-delà des seuls murs de Jérusalem, et ses hommes rançonnent aussi loin que s’étendent les États latins, et même bien au-delà parfois. Aussi est-il possible de croiser ici la route des Tanneurs, et ils ne manqueront pas de me reconnaître. — Les Tanneurs te croient mort à n’en pas douter. Montrons-nous discrets et ils ne poseront pas même les yeux sur toi. N’es-tu pas le plus misérable des mendiants ? » Pour la première fois depuis leur départ de Bessan, les deux hommes sourirent. Approchant des portes de la cité, ils les trouvèrent closes. « Ils craignent Saladin », supposa Baudry. 33


Les terres du sultan étaient en effet proches de moins de dix lieues, et Toron représentait un objectif militaire de choix sur la route qui séparait Damas de la ville portuaire de Tyr. Les récents accords conclus entre Baudouin IV et Saladin n’avaient pas suffi à apaiser les craintes du jeune Onfroy IV, le nouveau seigneur de la ville. « Hé là ! Qui arrive ? » La voix qui s’était élevée du haut des remparts fit sursauter Joseph. Plissant son œil unique face au soleil, il parvint à grand-peine à distinguer le garde qui les avait apostrophés, puis répondit : « Nous ne sommes que deux pauvres voyageurs sans argent. Laisse-nous entrer que nous trouvions de quoi manger et un endroit où dormir ! — Sans argent dis-tu ? Alors vous n’entrerez pas, car Toron n’accepte plus les miséreux. » Humilié, Baudry s’apprêtait à répliquer lorsqu’une seconde voix s’éleva des remparts. « Attendez ! » Les deux mendiants purent à peine entrapercevoir la silhouette de l’homme qui, ne leur laissant pas le temps de l’observer davantage, leur proposa : « J’ai besoin d’hommes pour rebâtir une bretèche qui n’a pas résisté à l’hiver. Travaillez pour moi quelques heures. Je vous offrirai le repas et vous pourrez dormir cette nuit à l’étable. » Joseph acquiesça d’un signe de tête, malgré l’apparente contrariété de Baudry. L’homme fit signe au garde de faire ouvrir les portes, ce qu’il s’empressa de faire en grommelant. Ce fut ainsi, sous le regard réprobateur de la sentinelle, que les deux mendiants pénétrèrent dans la cité de Toron, que les Arabes appelaient encore Tibnine.


IV

Cité de Bessan Jamais les débats n’avaient été aussi virulents au sein de l’ancien sérail. On y arguait avec tant d’âpreté et de véhémence qu’il devenait impossible de s’entendre. Ramassé sur son siège en bout de table, le baron de Bessan assistait impassible à ce qui peu à peu, se muait en pugilat. Le regard fixe, il semblait ne même pas avoir conscience du vacarme et restait immobile lorsqu’une saillie lui était adressée. Ce fut finalement Thibert qui, de sa voix puissante, parvint à ramener le calme. « Silence ! » Tous les regards étaient désormais tournés vers lui, et il ajouta d’un ton ferme : « Parlez encore sans y être invités, messeigneurs, et les gardes vous conduiront hors du sérail. Je doute que leurs manières soient aussi raffinées que les vôtres. » Il fut immédiatement entendu. Le silence qui suivit fut presque aussi lourd que le vacarme des minutes passées. Thibert se rassit à la droite du baron puis toisa quelques secondes le conseil avec autorité. Il avait abandonné la défroque râpée de Denys pour reprendre le temps de quelques heures la tunique croisée de Thibert, l’homme qui s’était si bien illustré lors de la bataille du mont Gisard. Mais ce n’était pas seulement de là qu’il tirait son prestige, car il se murmurait qu’il avait défendu seul la forteresse de Bessan, le soir où son prédécesseur, Philippe de Rives, avait été tué. En sa qualité de nouvel intendant, il murmura au seigneur de Bessan : « Monseigneur, avec votre autorisation, je vais diriger ce conseil. » Le baron tourna vers lui un regard absent et acquiesça d’un signe de main distrait. Thibert s’efforça de dissimuler l’agacement 35


que provoquait en lui cette nonchalance et, d’une voix autoritaire, s’adressa à l’assemblée : « Messeigneurs, poursuivons dans le calme, je vous en prie. Messire du Vallon, vous faisiez part au baron de vos inquiétudes. Poursuivez, s’il vous plaît. » Un petit homme au visage creusé et au corps voûté se leva péniblement et prit la parole : « Thibert, je ne fais ici qu’exprimer ce que chacun pense : nous ne sommes plus en sécurité à Bessan. Il se murmure que les Sarrasins ont rompu la trêve et pillent déjà des villages de Galilée. — Ce que l’on murmure est vrai, messire du Vallon. Le neveu de Saladin a conduit récemment des pillages dans la région de Thabor et Outre-Jourdain. Le roi en a été averti et une partie de l’ost sera bientôt de retour dans la région. — Cela suffira-t-il, Thibert ? Comprenez bien, si nous ne prenons pas ici même les mesures qui s’imposent, nous serons bien vite à la merci de Saladin et de ses troupes. — Et de quelles mesures parlez-vous, messire ? — Je ne suis pas militaire comme vous l’êtes, Thibert, mais il me semble qu’au moins, les hommes de la garnison pourraient loger à la forteresse. » Cette déclaration fut suivie d’un sourd murmure approbateur des autres membres du conseil. L’intendant répliqua : « À quoi donc servent nos chevaliers et gens d’armes, messire du Vallon ? » Le vieil homme parut interloqué par la question. Il marmonna : « Eh bien, ils sont les défenseurs de la cité, ou l’on m’aurait trompé. — C’est bien cela, en effet. Et par “cité”, qu’entendez-vous ? » Le vieillard parut plus abasourdi encore. « Je ne comprends pas... — La cité de Bessan, messeigneurs, ce ne sont pas ses murs, ni la tour de la forteresse, ni même l’église-rotonde qui la couronne, ce sont ses habitants. Et comment feraient les chevaliers pour les protéger 36


depuis les murailles de la petite citadelle qui en est si éloignée ? Nos archers sont bons tireurs, j’en conviens, mais cela ne suffira guère. » Piqué au vif, le vieux conseiller répondit d’un ton acerbe : « N’allons-nous donc rien faire, messire l’intendant ? Pourquoi ne livrerions-nous pas la ville à Saladin, puisqu’il n’est pas possible de la défendre ? Cela nous épargnerait au moins quelques morts inutiles. » Les réactions des membres du conseil furent cette fois plus partagées, et si d’aucuns acquiesçaient, nombreux furent ceux qui grommelèrent à voix basse pour exprimer leur désaccord. Aucun n’osa pourtant hausser franchement le ton, de peur de subir à nouveau les remontrances de Thibert. À la surprise de tous, celui-ci se leva de sa chaise, ce qui étonna même le baron de Bessan qui posa sur lui un regard intrigué et sembla enfin lui prêter attention. D’une voix posée, l’intendant asséna : « Vous manquez de peu m’insulter, messire du Vallon, mais je ne vous en tire nulle rancœur, car je sais que c’est par ignorance. Mais je ne vous laisserai pas dire que rien n’est fait pour protéger Bessan. » Sans y être invité, le vieil homme se rassit, visiblement abattu par la réponse de l’intendant, qui poursuivit : « Vous n’êtes pas soldat, vous l’avez dit, aussi vais-je vous expliquer cela en des termes que vous pourrez comprendre. Si Saladin tente de s’emparer de Bessan, il n’y a qu’une chose que nous puissions faire : conduire saufs les habitants de la ville jusqu’à la forteresse et tenter d’y tenir le siège. C’est pour cela que depuis des mois nous y amassons des vivres et que chacun d’entre vous nous cède une part de ses réserves pour le bien de tous. Certains avec moins de zèle que d’autres. » Le vieillard s’abaissa tant qu’il sembla sur le point de disparaître sous la table. Son voisin se leva à son tour et, d’une voix qu’il voulut la moins revendicatrice possible, il demanda : « Thibert, vous avez vu comme Saladin s’est emparé du chastellet du Gué de Jacob. Comment la forteresse de Bessan pourrait-elle tenir ? — Vous avez raison, monseigneur. Notre forteresse est bien chétive face aux armées de Saladin. Aussi, tenir le siège de la forteresse doit-il 37


être évité à tout prix. Si Saladin nous attaque, la population devra impérativement quitter la ville, et seuls ceux qui n’auront pas eu le temps de la fuir à temps trouveront refuge entre les murailles du fort. » L’homme semblait chercher ses mots, mais Thibert ne lui laissa pas le temps d’en dire davantage et ajouta : « Les chevaliers et fantassins défendront la forteresse aussi longtemps qu’il le faudra, car Saladin ne pourra pas poursuivre vers le sud avant de s’en être emparé. S’il plaît à Dieu, les habitants de la cité auront rejoint Jérusalem avant que le fort ne tombe. » Cette fois, le conseiller parvint à reprendre la parole avant que Thibert ne puisse l’interrompre : « Il faudra des heures aux habitants de la ville pour quitter Bessan. C’est plus qu’il n’en faudra à Saladin pour mettre la cité à sac. » Le silence qui suivit se fit pesant, et Thibert, qui sentit que cette remarque avait semé le trouble parmi les membres du conseil, s’empressa de les rassurer. « Il n’est que deux routes qui permettront à Saladin de nous prendre de vitesse : la vallée du Jourdain, au nord-est, et la plaine d’Esdraelon1, à l’ouest. Depuis plusieurs semaines déjà, nous faisons bâtir sur les monts qui les surplombent des postes de surveillance qui nous permettront d’être alertés dès l’instant où le premier Arabe posera le pied sur les terres du baron de Bessan. Il nous restera alors plusieurs heures pour faire évacuer la ville. Nos sergents seront plus utiles à ces postes qu’entassés inutilement dans la forteresse. Par ailleurs… » Il s’interrompit quelques secondes, sembla hésiter puis finalement conclut : « … nous prenons d’autres dispositions dont vous ne sauriez avoir connaissance. » Aucun membre du conseil n’osa exiger davantage d’informations à ce sujet. Thibert détailla ensuite les relèves sur les postes de 1. Appelée aujourd’hui vallée de Jezréel, qui sépare les monts de Samarie (au sud) et de Galilée (au nord). Elle mène à la cité antique de Megiddo, lieu supposé de la bataille ultime d’Armageddon.

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surveillance, les signaux d’alerte de jour et de nuit, les périodes de repos de la garde, et jusqu’à leur approvisionnement en repas chauds (l’utilisation du feu leur étant formellement interdite). On acheva ce conseil sur le règlement d’un différend concernant la répartition des espaces de pâturage et sur un projet de consolidation des puits de la ville, discussions au cours desquelles Thibert intervint peu. Lorsque ces sujets furent traités, sur un signe de tête de son intendant, le baron de Bessan fit lever la séance. Malgré la clôture des débats, les conseillers quittèrent le sérail en ergotant bruyamment, laissant seuls Thibert et le baron qui se leva de son siège en expirant bruyamment : « Dieu ! que ces conseils sont pénibles. » L’intendant se leva à son tour, voulut répliquer, mais s’en garda et, au lieu de cela, suggéra : « Monseigneur, Audouin attendait l’issue du conseil pour donner ses ordres à la garde. Peut-être voudriez-vous l’informer que le Conseil ne s’est pas opposé à notre projet de postes d’alerte ? — Allez-y, Thibert. Il préférera l’entendre de votre voix. » En se dirigeant vers la sortie, il ajouta sans se tourner vers son intendant : « Je pense aller à Jérusalem dans deux jours. Il faut que le baron de Bessan y soit vu pour que nous y gardions notre influence. — N’y étiez-vous pas déjà la semaine passée ? — Si fait, mais vous régissez si bien les affaires de Bessan, messire l’intendant. Je me crois plus utile auprès du roi. — Je ne suis pas baron. » L’homme se retourna enfin et, prenant quelques secondes pour sonder le visage de Thibert, il adjura : « Ne me jugez pas trop promptement, Thibert. Je n’ai point demandé à être baron de Bessan. Je sais comme je peux vous sembler faillible, mais ne soyez pas trop dur avec moi, car je n’ai pas reçu l’éducation de mon frère. Je ne suis pas un homme de pouvoir, je suis un homme de cour. » 39


Thibert s’approcha, et le baron ne parvint pas à soutenir son regard, qui n’était pourtant ni méprisant ni accusateur. Lorsqu’il fut à ses côtés, il lui posa la main sur l’épaule et l’implora : « Personne n’attend de vous que vous soyez votre frère, Gautier. Mais, de grâce, apprenez au moins à être seigneur de Bessan. »


1182. La guerre semble désormais imminente entre le Royaume de Jérusalem et l’armée de Saladin. À Constantinople, les luttes intestines grondent entre chrétiens grecs et latins. Plus que jamais, les Sentinelles de Sabaoth doivent protéger la chrétienté et déploient des trésors de diplomatie pour préserver le dialogue entre les grands de ce monde. Mais les doutes s’immiscent au sein de la communauté : qui est le véritable successeur de Denys ? Leur mission a-t-elle toujours un sens ? Face aux haines fratricides, n’ont-ils pas déjà échoué ?

Un deuxième tome haletant, où le fracas des épées et des cimeterres résonne dans tout le Moyen-Orient de la fin du xiie siècle.

ROMAN HISTORIQUE

19,90 € editionsdutriomphe.fr TRI61683


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9782383861683 Les aigles de Constantinople by Fleurus Editions - Issuu