Skip to main content

9782383861416 Zapad l'heure des guerriers

Page 1


Paul-Marie Vachon Antoine Camus

ZAPAD

L’heure des guerriers

Roman Collection

HAUTE TENSION

AVANT-PROPOS

DES AUTEURS

Alors que l’on entend désormais régulièrement évoquer un « retour de la guerre sur le continent européen », alors que l’on honore le passage à Paris des cercueils de nos soldats morts au combat, que la guerre entre chaque jour dans l’esprit de chacun, il est apparu que les Français ne connaissaient plus vraiment la nature du combat terrestre. Comme l’a dit le général François Lecointre ancien chef d’État-Major des armées dans une interview, « [le] combat n’existait pour personne car la guerre ne devait plus jamais exister »1. Pourtant, après l’illusion d’une disparition de la guerre sous le poids du droit, elle est bien de retour. On en parle beaucoup, mais on ne la connaît plus. C’est ce paradoxe qui est à l’origine de ce livre.

Bien sûr, de nombreux ouvrages historiques sont disponibles, mais ils sont finalement peu consultés. Certains films de guerre sont mieux connus, mais ils n’offrent qu’une vision très parcellaire, contrainte par un souci d’esthétisme et une recherche du spectaculaire. Il y a aussi quelques romans qui traitent du sujet, mais, souvent écrits par des auteurs américains, ils présentent la plupart du temps des points de vue… américains. Par ailleurs, la focale est en général fixée sur la guerre aérienne ou navale. Il y a enfin les nombreux reportages sur l’Ukraine. Mais la profusion d’images n’aide pas tant que cela à la compréhension. En réalité, et en dépit des nombreuses interventions extérieures, depuis 1945 les Français ont eu le temps d’oublier ce qu’est le combat au sol.

1. « Général François Lecointre : “On ne fait pas la guerre pour la démocratie mais pour les intérêts de la France” », Le Figaro, 8 avril 2024

On a oublié la technicité qui est requise pour vaincre. On ne sait plus combien ce combat est lié au terrain, quels que soient les techniques et les matériels mis en œuvre. On ne comprend pas, à l’âge du numérique, la part considérable que joue le hasard. On ignore l’importance du nombre. On méconnaît l’interaction entre les combats livrés, l’activité diplomatique ou les évènements qui touchent chaque citoyen très directement, avec son entourage – tout étant lié. On ne sait plus les conséquences humaines, individuelles et collectives, physiques et psychologiques, des drames qui se jouent « au sol ». On ne soupçonne pas l’investissement personnel, même involontaire, de chaque soldat impliqué et de sa famille.

Il nous a paru important d’essayer de contribuer à une meilleure compréhension de la guerre terrestre par nos concitoyens. Si la France, qui se rend compte qu’elle n’est pas sortie de l’Histoire, entrait un jour en guerre, la surprise serait partout. Cette question taraude les armées au quotidien ; elles lui cherchent des réponses, en toute humilité car nul ne sait exactement à quoi « cela » ressemblerait. On peut toutefois y réfléchir. C’est l’objet de ce récit : il cherche à s’approcher un petit peu de ce que seraient ces combats inévitables. La narration des affrontements a donc fait l’objet d’un soin particulier.

Toutes les données techniques présentées dans le récit, les procédures, jusqu’à certains indicatifs, sont disponibles dans des livres, des articles et sur Internet. La majorité des combats exposés peuvent être suivis sur une carte : nous nous sommes attachés à les décrire par rapport au terrain sur lequel ils se déroulent. Les actions qui sont relatées sont également directement inspirées de faits réels, notamment le prologue, ou conçues pour donner au lecteur une idée de ce que pourrait être une action de feu. Elles ne prétendent pas décrire précisément ce qui se passerait – la tactique est une source inépuisable de débats, les militaires le savent bien – mais elles sont crédibles. Les différents points de vue, spécialités et niveaux hiérarchiques donneront par ailleurs un aperçu assez vaste de l’engagement terrestre.

Certains spécialistes y trouveront certainement à redire : par exemple, une partie des adaptations constatées sur le terrain, dans les armées russe ou ukrainienne, n’est pas immédiatement traitée. C’est un parti pris, qui permet de montrer ce que serait l’application de la doctrine, avant de présenter des situations où ces mêmes adaptations sont incluses. D’autres lecteurs pointilleux relèveront certainement

des simplifications. Nous en sommes conscients, mais nous ne prétendons pas à l’exhaustivité ni à l’omniscience. Quoique nous ayons essayé de les limiter, certaines demeurent pour la bonne compréhension.

Ce roman n’est donc pas un ouvrage d’anticipation. Il n’a pas pour objet de raconter ou de prévoir ce qui pourrait arriver dans un futur proche et encore moins d’essayer de prédire l’évolution du conflit ukrainien. Certes, nous nous sommes attachés à le rendre plausible. Mais, parfois, nous avons dû prendre quelques libertés. À l’heure où ce livre est écrit, par exemple, une offensive russe telle que présentée dans l’ouvrage n’est pas l’hypothèse la plus probable – même si les modalités décrites, comme les franchissements, ne sont pas toutes fantaisistes.

Le scénario, à vrai dire, ne vient qu’en appui du but, qui est ailleurs.

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR

De nombreux sigles, acronymes et termes militaires, français, américains ou russophones, sont utilisés par les personnages de ce roman pour désigner des armements, des institutions, des unités de combat, des concepts opérationnels ou des lieux. Beaucoup d’entre eux sont expliqués par des notes en bas de page, en vue de faciliter la compréhension de certains passages immersifs où ils sont amplement employés par le narrateur ou par les protagonistes de l’action. On trouvera en complément à la fin de l’ouvrage un lexique qui les réunit.

L’orthographe des termes russes et ukrainiens a été adaptée en alphabet latin avec autant de fidélité que possible à l’écriture cyrillique qui est leur graphie habituelle. Toutefois, plusieurs noms de lieux ont été écrits dans la traduction commune que l’on trouve sur les cartes les plus employées, afin d’aider le lecteur qui le souhaiterait à se repérer aisément.

PROLOGUE

24 février 2022, 7 h 30

Ligne d’arrêt de la 1re brigade blindée autonome ukrainienne Rivnopillia, 6 km au nord de Tchernihiv, Ukraine

La guerre a une odeur. Elle sent la boue, l’incendie, la décomposition, la poudre. Et la peur.

Le lieutenant Dmitro Vitalyovitch renifla, puis gratta la terre humide qui s’accrochait à son pantalon. Il y avait déjà les remugles de gazole du BMP1, les exhalaisons de la forêt… mais là, c’était autre chose.

Les mains enfouies dans les poches, il reprit sa marche vers l’équipe antichar postée un peu plus loin, dans une haie. De cet endroit, on avait une excellente vue sur la deux fois deux voies, bien dégagée.

Rien pour gêner le faisceau laser qui guiderait le missile. Une longue portion de route rectiligne. Et à deux kilomètres, un bosquet : la limite d’ouverture du feu.

La section de Dmitro, trente fantassins et trois BMP, avait élu domicile ici deux jours auparavant. Après l’exercice Blizzard, le gros de la 1re brigade blindée autonome ukrainienne avait regagné Honcharivske, sa garnison, au sud de la ville de Tchernihiv. Quelques-uns, dont sa

1. BMP : Боевая Машина Пехоты, Boevaia Machina Pekhoty, véhicule de combat d’infanterie. Ces blindés russes chenillés transportent un groupe d’infanterie et combattent à ses côtés. Ils existent en plusieurs versions : BMP-1, BMP-2, etc. Russes comme Ukrainiens utilisent les BMP.

section, étaient restés sur le terrain, en précurseurs – au cas où. Depuis deux jours qu’il sillonnait le village, il en connaissait toutes les ruelles.

Dmitro promena ses yeux gris le long de la haie. Il repéra d’abord la forme du « Stugna-P », caché sous des branches. De près, il avait failli manquer le petit lance-missiles trapu. Vingt mètres plus loin, le tireur et son aide, blottis dans un trou, l’observèrent approcher sans rien dire.

Une valise cubique de couleur sable, la console de tir à distance du lance-missiles, était posée au sol, sur un emballage plastique pour qu’elle reste à peu près au sec.

La radio de Dmitro crachota sèchement un appel du commandant de compagnie. Les chefs de section devaient immédiatement venir au PC compagnie. Cet ordre, et le passage, trente minutes plus tôt, des BMP du reste du bataillon, qui se dirigeaient vers Ripki : c’était inquiétant. Il fit signe au binôme de rester assis et repartit vers le village.

En arrivant, il leva les yeux vers un panneau de signalisation, recouvert d’un graffiti rose fluo : « Bienvenue en enfer ! » C’est ainsi que se terminait le message que le général Zaloujniï, patron de l’armée ukrainienne, avait adressé aux Russes sur les réseaux sociaux trois jours auparavant. Ces quelques mots avaient été repris par les soldats.

Il retrouva son BMP, parqué dans le garage d’un particulier, et saisit une pochette avec carte et carnet. Dmitro sourit en voyant, sur le plancher du blindé, le pilote endormi tenter sans succès de changer de position en repoussant des caisses de rations et de munitions, et il repartit vers une cave, un peu plus loin.

Au fur et à mesure qu’il descendait les marches, il se sentait agressé de fatigue, les joues brûlantes, alors que le froid se faisait moins vif et que la relative chaleur le saisissait. Cinq personnes se trouvaient dans le minuscule sous-sol. La chaleur provenait de là, et d’une série de réchauds allumés ; des fils sortaient par les soupiraux, courant depuis les radios posées sur des étagères. Dmitro ôta son casque et se passa la main dans les cheveux.

Au centre, le capitaine, penché sur une tablette, réfléchissait.

Épais, le visage carré et massif, strié de rides profondes et piqué de poils gris mal rasés, le capitaine avait déjà connu les combats de 2014.

Son voisin, un tankiste du même âge que lui, ne paraissait pas séduit par le personnage. Dmitro haussa les épaules.

Le capitaine prit la parole d’une voix éraillée, tandis que certains se servaient du café :

— Depuis le milieu de la nuit, les gardes-frontières rapportent des bruits de véhicules côté biélorusse. C’est assez loin vers l’est, à Sen’kivka et Grem’iatch, et il y a 2 heures un missile a tapé Honcharivske. La brigade était en train de partir ; pas de casse chez nous ni dans les familles. Pour l’instant rien d’autre, mais c’est clair : ils arrivent.

Tous se regardèrent, avec un frisson désagréable. Dmitro eut du mal à déglutir.

— À partir du moment où « ça » franchit la frontière, ils peuvent être ici en 6 heures, même pas ! Ils auront des recos devant, ils sont peut-être déjà là. Donc vous refaites tous le tour des mecs et des positions, vous me les réveillez et vous occupez vos emplacements. Assurez-vous que rien n’est visible. Revenez me rendre compte en personne, pas de radio.

Même jour, 15 h 00

Entre les branches nues, tassé dans un trou à côté de l’équipe lance-missiles, Dmitro observait la route. Ce matin, alors qu’il entamait le nouveau tour des positions, une notification du Suspilne Tchernihiv, le canard local, lui avait appris que les Russes avaient franchi la frontière. L’inspection s’était terminée au pas de course.

À 150 mètres en arrière, dans une contre-allée, le BMP, moteur chaud, restait soigneusement protégé d’un éventuel indiscret.

L’un des groupes de la section était dissimulé à proximité, prêt à protéger le repli du lance-missiles. Les deux autres groupes étaient encore derrière, dans des maisons. Dmitro avait confié le drone de la section à l’un d’eux. Il volerait régulièrement vers l’est, pour vérifier que les Russes ne cherchaient pas à les contourner.

De l’autre côté de la route, une section voisine avait adopté un dispositif similaire. Le 2e bataillon de chars de la brigade, avec quarante

T-64BV, était encore plus à l’ouest, dans les villages et les bois le long de la Bilous, un ruisseau traître, aux abords fangeux.

Ils n’étaient que le second rideau : à Ripki, vingt kilomètres plus au nord, le reste du bataillon d’infanterie mécanisée de Dmitro devrait arrêter l’ennemi avant qu’il ne parvienne à Rivnopillia.

Dmitro se rassura en y réfléchissant : ça faisait du monde. Mais on ne savait jamais.

Le capitaine ne s’était pas trompé. Les mécas postés à Ripki avaient signalé deux véhicules civils en approche rapide depuis l’est. Ils avaient stoppé dès qu’ils avaient pu apercevoir le croisement. Ensuite, ils étaient repartis aussi sec vers le sud en direction de Velika Vis’. On ne les avait pas revus.

Dmitro pesta contre le froid. Il tournait en rond et cette attente était épuisante pour les nerfs.

Il mourait d’envie de sortir son téléphone, pour regarder encore les vidéos des colonnes russes postées sur les réseaux. Mais il se retenait, pour éviter tout risque de se faire repérer. Une vraie torture. Et un vrai non-sens, parce que, il en était certain, les civils dans le village ne devaient pas se priver.

Le caporal Kovalenko, le tireur du Stugna, se hissa brusquement en tendant l’oreille :

— Mon lieutenant ! ça tire, là !

À intervalles irréguliers, des bruits étonnamment nets leur parvenaient. Effectivement, ça tirait au nord. À Ripki, le premier échelon de la brigade devait avoir engagé le combat. Au moins, cela donnait à Dmitro un truc à faire : rendre compte.

Il pressa le commutateur de sa radio, mais n’obtint que des grésillements. Il vérifia qu’il n’avait pas bêtement oublié de changer de canal ; tout était normal. « Alors quoi ? Il y a une heure, ça marchait encore ». Il réessaya, sans succès. Pas possible de rester sans liaison. « Чорt2 ! »

Il se leva d’un bond, en lançant à Kovalenko :

— Je reviens, reste là !

Rapidement, il rejoignit le groupe qui avait pris position à proximité.

— Sergent, envoie un mec courir au PC du capitaine. Qu’il me ramène une radio, la mienne est morte !

2. Чорт, Tchiort : Merde !

En trottant, il revint vers le lance-missiles. Kovalenko, pour la vingtième fois, testait sa console de tir.

Un jeune soldat au visage maigre et grêlé d’acné se glissa près de lui : — Mon lieutenant, il n’y a plus de radio au PC. Et il n’y a plus aucune radio qui marche. Ils n’ont plus la liaison, même avec les autres sections. Si vous voulez contacter le capitaine, il faut envoyer quelqu’un avec le message.

— OK, merci Serguiy. Retourne voir le sergent et dis-lui que, maintenant, tu restes avec moi. Tu porteras mes messages.

Dmitro comprit qu’ils étaient brouillés ; la guerre électronique russe empêchait les défenseurs de se coordonner.

Même jour, 16 h 30

Les détonations avaient un peu ralenti. Dmitro commençait à percevoir des bruits de moteur. Devant lui, la route était toujours vide. Il jeta un coup d’œil à Kovalenko et son aide. Celui-ci avait rampé jusqu’en haut du talus, laissant le caporal à côté de la console de tir.

Il regardait la M01, la voie rapide qui relie Kiev et la frontière biélorusse.

Le ronflement de moteur s’accentua brusquement. Sur la route détrempée à trois kilomètres de là, un premier blindé apparut au fond du découvert, dans un grondement porté par le vent. Il se dirigeait vers Rivnopillia, sa petite tourelle pointée vers l’arrière. Un BMP-1. Les Russes avaient presque les mêmes, il ne faudrait pas se tromper.

Dmitro sauta dans le trou de Kovalenko, suivi de Serguiy :

— Ce sont des BMP-1, ce sont les nôtres. Serguiy, va prévenir ton chef de groupe. Personne ne tire avant le Stugna ! Après ça, tu vas voir le capitaine et tu lui dis que des BMP du bataillon se replient à travers notre dispositif. Et tu reviens ici.

— Mon lieutenant, il y en a un autre ! hurla le second de Kovalenko.

— BMP-1 aussi ?

— Ouais, il vient de tirer, les Russes doivent être juste derrière !

— Va dégager le poste et ramène-toi ! répliqua Kovalenko.

Le jeune soldat courut enlever les branches qui camouflaient le lance-missiles avant de revenir et de dégringoler dans le trou contre son chef de pièce.

Kovalenko ouvrit la console de tir et l’alluma. Une image grise apparut, capturée depuis la caméra du lance-missiles. Il testa le système, balayant le paysage avec le réticule, comme dans un jeu vidéo, et souffla à son binôme :

— Prépare déjà un autre missile !

Dmitro observait toujours la route. Le dernier blindé gronda en passant à sa gauche, à 1 000 mètres. D’autres bruits de moteur, vers l’ouest ; et toujours ces cliquètements : des chenilles. Donc les Russes avaient franchi le premier obstacle.

Devant, toujours personne. Les bruits de moteur étaient toujours là, en revanche. Il tenta de recontacter le capitaine, puis ses groupes tapis derrière. « Rien. Quel bordel ! Et dire que ça n’a pas encore commencé », pensa-t-il.

Serguiy galopa vers lui, la kalachnikov dans la main droite. Il le renvoya vers les groupes situés en arrière :

— Tu dis au chef de groupe d’envoyer le drone tout de suite vers les haies à l’est ; je veux savoir si les Russes passent par là. S’il voit un truc, il m’envoie un coureur. Je reste ici. T’as compris ?

Serguiy opina.

— Vas-y !

Hors d’haleine, Serguiy repartit vers l’arrière.

Sans crier gare, deux Gaz Tigr, des blindés russes de reconnaissance à quatre roues, apparurent. Ils ralentirent en sortant du bosquet, devant le lance-missiles. « Ils sont prudents », nota Dmitro. Il cria à Kovalenko :

— Tire pas ! Laisse passer, attends les chars ! Je reviens !

Il courut à son tour vers l’arrière et trouva le sergent de son premier groupe, près du BMP. Le visage du sous-officier, dans le jour déclinant, était aussi gris que le ciel. Mal rasé, crispé, il respirait la peur.

— Deux Gaz, en approche. Ils ont ralenti mais ils seront là dans deux minutes. Tu les tires au RPG. Envoie un mec prévenir derrière. S’ils passent ton groupe, ils les détruisent.

Le sergent acquiesça nerveusement. Un de ses gars partit en courant porter l’ordre, au moment où Serguiy revenait lui-même. « Il n’y a pas à dire : quel bordel ! », pensa encore Dmitro.

Le sergent se rapprocha de l’axe principal, suivi par le tireur au RPG du groupe. Le reste suivit au pas de course.

En premier lieu, il assigna sa place à la mitrailleuse, le long d’un petit muret. Puis il désigna une zone pour les autres, devant l’arme antichar, un peu à droite de la route. Il aurait bien aimé disposer la mitrailleuse de l’autre côté de l’axe. Pas le temps. S’adressant au groupe, il cria :

— Personne ne tire avant le RPG !

Ralentissant encore, les deux Gaz dépassèrent les premières maisons, puis marquèrent un arrêt pour observer les façades.

Le sergent s’adressa au servant du lance-roquettes :

— Le deuxième d’abord. Quand tu veux.

Une détonation sourde signala le coup de départ du projectile PG7V. Dmitro se retourna mais ne put voir l’impact. Presque immédiatement après, un second claquement indiqua le tir d’une autre roquette.

Tirée précipitamment, la première passa juste au-dessus du second véhicule et se perdit. Un soldat russe, dont la tête dépassait derrière la mitrailleuse de superstructure, pivota vers l’origine des coups. Il put voir la seconde roquette arriver directement dans la portière arrière.

Le Gaz Tigr est prévu pour résister à des armes de petit calibre, à de faibles charges explosives et à la ferraille du champ de bataille, selon l’expression consacrée. Il n’avait aucune chance face à la charge en tandem de la roquette, conçue pour percer la cuirasse d’un char.

Un trou gros comme le poing se forma dans la portière, qui s’arracha à moitié sous la force de l’impact. Le jet de métal en fusion sectionna en deux le tireur à la mitrailleuse, tandis que les éclats chauffés à blanc frappaient le pilote à la nuque et enflammaient les sièges.

Le reste de l’équipage parvint à s’extraire et se retrouva pris sous le feu des fantassins ukrainiens. Le Tigr de tête enclencha une marche arrière pour sortir du village. Gêné par l’autre engin, en feu au milieu de la route, il dut ralentir et esquissa une manœuvre. Une nouvelle roquette frappa sa roue avant gauche. Il pivota en reculant et s’arrêta en travers de la chaussée.

Absorbés par l’observation du combat, le lieutenant Dmitro et le caporal Kovalenko n’avaient pas vu un char se rapprocher du fameux bosquet. Lorsqu’ils levèrent la tête, ils l’aperçurent, avançant prudemment vers le village.

— Putain ! Un char, un char ! !

Normalement, les blindés n’auraient pas dû être aussi proches des éclaireurs censés les renseigner. Le combat à Ripki avait dû perturber l’échelonnement de la colonne russe.

Le T-72 ne tirait pas, mais il avait bien vu la destruction des Tigr. Sa tourelle, agressive, cherchait des cibles. Derrière, d’autres engins apparurent à leur tour. Des transports de troupes suivaient.

Ceux-là n’étaient pas ukrainiens. Dmitro agrippa Kovalenko :

— À toi ! Tu détruis le char de tête quand il franchit le bosquet.

Kovalenko se concentra sur la console, suivant scrupuleusement les phases de la séquence de tir ; les étapes à suivre, indiquées par le logiciel, apparurent – en anglais, pour faciliter l’exportation :

« To launch, switch on combat operation »,

« Wait permission for launch »,

« Launch is permitted ».

Le caporal appuya sur la commande de tir. Le son d’un choc brutal marqua l’éjection du missile, suivi tout de suite d’un chuintement continu, témoignant de la mise en route du moteur-fusée.

« Laser emission ».

Kovalenko enclencha l’émission du faisceau laser tout en ramenant le réticule, légèrement décalé par rapport à l’objectif – le poste de tir avait tremblé au départ du coup –, sur le centre du T-72. Le projectile perçut le faisceau et se dirigea dessus.

Lancé à 200 mètres par seconde, le missile en mit huit pour rencontrer sa cible. Il la frappa de flanc.

Une boule de feu apparut, couverte d’un nuage de fumée. Des morceaux de métal noir s’envolèrent et s’écrasèrent plus loin dans la boue ou rebondirent sur l’asphalte mouillé. Des flammes commencèrent à percer en haut de la tourelle, bientôt suivies d’une sorte de torchère intense, signalant la combustion des charges de propulsion des obus du char, stockées dans la caisse. De petits pétards lumineux se succédèrent rapidement ; cette fois, c’étaient les munitions de petit calibre, chauffées par l’incendie.

Une ombre pantelante sortit de sous le char. Un des tankistes avait dû passer par la trappe de secours, dans le plancher. Noirci par les brûlures, les vêtements fumants, il courut comme un dément vers l’arrière et disparut dans les arbres.

Kovalenko hurla au moment de l’impact, libérant toute la tension accumulée depuis le matin. Serguiy affichait un sourire idiot, on aurait cru qu’il considérait la guerre gagnée.

« No missile ».

La console, froidement, rappelait l’équipe antichar à la réalité.

Un second char apparut, cherchant à contourner la carcasse du premier. Kovalenko se tourna vers son pourvoyeur et lui fila un coup de pied :

— Magne-toi ! ! Va recharger !

En soufflant, le jeune soldat agrippa les trente kilos du missile, courut vers le poste de tir et fixa le nouveau missile sur le trépied.

« To launch, switch on combat operation » apparut sur la console.

En sprintant, il revint vers le trou de combat.

— Prépare le dernier missile ! lui souffla Kovalenko.

— Non, on tire le deuxième et on dégage sur la position suivante, répliqua Dmitro. Ils ont sûrement vu la flamme de départ !

Le deuxième char, méfiant, recula brusquement, dans un nuage de fumée blanche. Il cherchait à se mettre à l’abri derrière son binôme détruit, le temps de « fouiller » le compartiment de terrain face à lui à travers les optiques. Nerveusement, il tira plusieurs obus vers le talus, au hasard. Trop à gauche.

À 2 700 mètres de là, le reste de la colonne s’était arrêtée. Une cible parfaite pour l’artillerie. Dmitro hésita, sortit un carnet, nota des coordonnées et se tourna vers Serguiy :

— Tu files chez le capitaine et tu lui donnes ça. Ce sont les coordonnées de la colonne devant. Il faut faire tirer l’artillerie dessus. Cours !

Kovalenko suivit à nouveau toute la procédure. Lorsque le char, satisfait de son observation, avança à nouveau, il tira son second missile. Comme le premier, il fit but. Mais cette fois, frappé sur l’arc frontal, le char résista. Il refit marche arrière et regagna sa position derrière le premier T-72, qui brûlait toujours, dégageant une fumée très noire.

À ce moment, une rafale de claquements parvint de la gauche. En proie à une soudaine panique, Dmitro sursauta.

Les chars de la brigade, postés du côté de Rijiki, dissimulés entre les maisons, venaient d’entamer leur contre-attaque.

Depuis le remblai de la voie ferrée, les T-64 allumaient les Russes alignés sur la route. Le lieutenant ne les voyait pas directement, mais il distinguait le bruit des déflagrations, très sèches, qui se succédaient à une cadence hallucinante.

Les tankistes ukrainiens connaissaient leur métier et leurs chars. Ils exploitaient parfaitement les atouts du mécanisme de chargement MZ du T-64, basculé en mode « séries », dont ils obtenaient un rendement maximal. En moins de cinq minutes, ils avaient vidé les soutes, saturant la colonne russe.

De leur côté, les T-72 russes, surpris et dépourvus d’un tel système, ne pouvaient tenir la cadence. Ils étaient noyés sous le feu brutal des Ukrainiens, qui redoublaient leurs coups sur leurs objectifs, martelant la colonne ennemie.

Vers la route et la voie ferrée, des volutes de fumée commencèrent à apparaître, environnées d’un brouillard de poussière, de terre et de béton pulvérisé.

Dmitro passa de l’angoisse qui serre le ventre à l’euphorie libératrice. Les Russes avaient beau être nombreux, ils étaient surtout bloqués sur un seul axe, entre deux rivières, la Bilous et la Strijen, et ils ne pourraient pas contourner les Ukrainiens. Attaqués sur leur flanc, ils auraient pour seul espoir de forcer le passage droit devant. Et encore.

Même jour, 17 h 30

Au moins, la contre-attaque avait détourné l’attention des Russes du village. L’équipe en profita pour changer d’emplacement.

Caché par la haie, Dmitro courut vers la M01, pour gagner la nouvelle position de tir du Stugna, à 400 mètres à l’ouest. Elle était moins bonne, car elle les obligerait à tirer de face, là où les véhicules

sont mieux protégés. Mais elle offrait une meilleure vue sur la M01, qu’elle prenait en enfilade.

Ils étaient en train de monter le poste dans l’obscurité tombante du soir. Fébriles, harassés, ils n’arrivaient pas à déplier l’un des pieds du lance-missiles, bloqué par une saleté quelconque.

De nouvelles explosions, plus sourdes, vers la route. Des mortiers. « Le capitaine a dû recevoir mon message », songea Dmitro.

Une silhouette s’effondra à ses côtés, haletante. Serguiy. Derrière lui, le sergent Iourenkov, celui qui avait le drone :

— Mon lieutenant, il y a des Russes qui longent la Strijen. Ils sont déjà à Roïchtche, devant nous à droite. Il y a des BMP-2 avec de l’infanterie et des chars. Ils sont au milieu de la rue. En tout, ça doit faire une compagnie. Avec la nuit on ne les voit plus, mais ils vont certainement tenter d’atteindre le bois entre Roïchtche et nous.

Une série de craquements secs les interrompit et secoua le talus. Le vacarme s’éloigna, puis revint. Allongé sur le ventre, Dmitro risqua un œil vers le haut. Des rais de lumière très brefs traversaient le ciel. « Des traçantes, 30 mm », analysa Dmitro ; les Russes doivent déjà être au bois.

— On se replie au BMP, derrière ! Serguiy, tu vas prévenir le capitaine. Demande s’il peut réorienter les mortiers sur le bois. Les Russes y sont avec des blindés.

— Il est toujours à son PC ?

— J’en sais rien, sans doute. Sinon tu cherches. Bouge-toi.

Le petit groupe parvint au niveau du blindé au pas de course. Derrière, les Russes continuaient à hacher le talus avec leurs 30 mm.

Ils prirent le temps de souffler. Il faisait désormais nuit noire, et toujours aussi humide et froid. Dmitro se retourna vers Kovalenko :

— Va avec le sergent Iourenkov. Tu restes avec son groupe. Trouve une position, je veux que le Stugna puisse battre la M01. Tu ne tires que des transports de troupe ou des chars. Rien d’autre. J’arrive dans cinq minutes.

Le caporal et son second reprirent le poste et le missile restant. Intelligemment, ils avaient réparti deux missiles supplémentaires dans chaque BMP. Ainsi, quel que soit le groupe à proximité, ils pouvaient être ravitaillés – et changer aisément de position, sans être chargés d’un poids excessif.

Alors qu’ils s’éloignaient, une détonation, énorme, fit trembler le sol. Puis une autre, et encore une autre, et toujours plus, se succédant rapidement. La première était près du talus qu’ils avaient quitté, à 200 mètres. Les autres, beaucoup plus proches, partout autour. L’artillerie russe visait l’ancienne position de l’équipe antichar et les constructions adjacentes.

Dmitro eut l’impression que la terre se soulevait, tandis que des morceaux de ferraille volaient, résonnaient contre les murs en ajoutant au vacarme ou ricochaient contre le bitume de la rue. Le souffle leur vidait les poumons, ils suffoquaient, cherchant de l’air la bouche grande ouverte, sèche d’un coup. L’oxygène avait brutalement disparu. Un bruit de timbale surpuissant emplissait les oreilles.

Il avait commencé par chercher un abri en s’aplatissant derrière un coin de mur. Mais les coups pleuvaient aussi de ce côté. Il avait l’impression qu’ils le cherchaient, lui, personnellement. À ce moment, il aurait pu croire qu’il n’y avait plus que lui et du bruit.

Des débris continuaient de lui retomber dessus en pluie, pierres, briques, verre, fragments de roquettes brûlants.

Il sentit que quelqu’un lui donnait un coup de pied magistral dans la cuisse. Un de ses fantassins devait avoir trouvé refuge au même endroit. Il ne lui accorda même pas un regard.

La salve de Grad3 avait été tirée par deux pièces. Elle était tombée dans la partie nord du village, ils allaient remettre ça. Complètement sonné, Dmitro tenta de se relever. « Il faut que je parte d’ici, se répéta-t-il, je dois rejoindre Iourenkov au village. » Il haletait en dégageant de petites volutes de condensation. Ses dents crissaient, recouvertes d’une farine de béton et de terre.

Il eut vaguement conscience que d’autres tirs se faisaient à nouveau entendre plus au nord. « Encore les chars ? » Devant lui, le BMP fumait abondamment, éclairé par un incendie. « Où est Serguiy ? » pensa Dmitro, encore secoué. Le cherchant des yeux, il perdit l’équilibre et trébucha. Sa jambe ne le portait plus. En retombant, sa tête heurta un moellon, arraché au bâtiment voisin, et il se sentit sombrer.

3. Grad : système de lance-roquettes multiple BM-21, d’origine soviétique. « Grad » signifie « grêle » en russe.

Les roquettes étaient tombées sur la position même du groupe. Un fantassin, l’un de ceux qui avaient tiré sur les Gaz un peu plus tôt, avait disparu. Deux autres étaient touchés ; le premier, qui était posté dans un jardin au moment du tir, avait reçu de multiples éclats de verre et de bois d’une habitation toute proche et le second fixait, hagard, l’angle inattendu de son avant-bras défoncé.

Le sergent rassembla ceux qui lui restaient. Les rescapés traînèrent les blessés, dont le lieutenant, à travers un large espace découvert, noyé de fumée et de poussière, vers le reste de la section, titubant sur le chemin de terre. Derrière eux, des explosions éclatèrent à nouveau, nombreuses. L’artillerie russe reprenait son pilonnage. À chaque fois, le sol tremblait. Les bruits de moteurs et de chenilles se faisaient toujours entendre vers l’ouest. Ils pressèrent le pas.

Le sergent Iourenkov, qui venait d’abandonner son drone, tenta prudemment de rétablir la liaison avec son voisin de devant. Il heurta presque la petite colonne. Il comprit immédiatement en voyant les blessés, et convoya le petit détachement vers l’arrière.

Aux alentours, les maisons semblaient vides. Aucune lumière ne brillait dedans, comme si elles étaient sans vie. Les habitants, depuis les premiers tirs de l’après-midi, se serraient dans les caves, remontant de temps à autre pour se réchauffer, souvent dans la cuisine.

Un jeune, corpulent, bonnet noir et petit collier de barbe assez sale, accosta Iourenkov :

— Ma caisse est derrière, je peux les emmener à l’hosto. Si ça peut vous aider, ajouta-t-il en souriant timidement.

Il semblait résolu. « Il ne faut pas qu’ils restent là », pensa Iourenkov. Il haussa les épaules.

— OK, ça marche. Va la chercher et ramène-la ici.

L’individu hocha la tête et disparut.

— On les pose ici, ordonna Iourenkov en désignant les blessés. Tâchez d’arrêter les hémorragies aussi bien que possible. Faites ce que vous pouvez, mais vite. L’autre sera de retour dans deux minutes, on les charge dans sa bagnole et on y retourne.

Il ne savait pas si le capitaine allait apprécier l’initiative, mais il avait « sûrement autre chose à penser ; et ce sera un poids en moins », songea-t-il.

Le civil revint avec une Toyota grise. Tandis que les soldats y déposaient leurs blessés, il glissa à Iourenkov :

— Mon père est à Verbichi. Il m’a envoyé un WhatsApp. Il y avait des Russes là-bas, une grosse colonne sur la route avec des chars. Puis le jeune partit, tous feux éteints.

Dmitro se réveilla sur la route, un peu vaseux. Il avait l’impression qu’un fer rouge, brûlant, fouillait sa jambe. Et une migraine atroce. Il avait soif, il était vidé, épuisé par la perte de sang et son combat. Au bord de la nausée, pour tout dire. Il aurait voulu dormir, mais n’y parvenait pas. Il reconnut les panneaux et comprit qu’il arrivait à Tchernihiv.

Il se tourna pour mieux voir son chauffeur. Il ne le connaissait pas, mais au point où il en était, il décréta que ce n’était pas un problème : l’homme avait l’air de savoir où aller.

En arrivant dans Tchernihiv, leur conducteur alluma les phares. Il s’arrêta à la clinique régionale, puis repartit.

— Trop de monde, il n’y a plus de place, s’excusa-t-il.

Ils reprirent la route, les grandes barres d’immeubles de l’époque soviétique défilant de chaque côté. « Pas un véhicule dans les rues », releva Dmitro.

Au bout d’une rue bordée d’arbres, ils tournèrent à gauche, laissant derrière eux les tours blanches d’une église. Ils continuèrent encore un peu avant d’arriver à l’hôpital no 2 de la ville de Tchernihiv.

25 février 2022, 5 h 00

Hôpital no 2

Tchernihiv, Ukraine

Cela faisait presque vingt-quatre heures que sœur Nastasiya n’avait pas pris de pause. Elle avait quitté son deux-pièces, près du monastère de l’Assomption d’Eletskiy plus tôt la veille au matin, pour arriver un

peu avant l’heure habituelle de début du travail – une question de conscience : il lui restait encore des papiers à terminer.

La religieuse, quarantaine sportive et déterminée, sage-femme à la maternité de Tchernihiv, avait soupiré en se disant que, après tout, les travers bureaucratiques de l’ex-URSS étaient peut-être bien installés pour plus longtemps que prévu. Une colonisation prolongée dont elle se serait bien passée.

Elle avait entendu les sirènes, mais n’y avait pas prêté attention. Il y avait suffisamment à faire ici : trois naissances étaient intervenues pendant la nuit, lui avaient dit ses collègues lorsqu’elle était arrivée.

Au petit matin, sœur Nastasiya avait entendu le carillon de son téléphone. La notification, accompagnée d’une série d’émoticônes qui en soulignaient l’urgence, informait ses destinataires que l’armée russe avait franchi la frontière. Elle avait levé les yeux au ciel, la bouche crispée, les yeux secs.

Dans la journée, elle avait eu peur lorsque les Russes avaient frappé l’immeuble des services de renseignements intérieurs, le SBU4. C’était à moins de trois kilomètres.

Les premiers blessés du front étaient arrivés en fin d’aprèsmidi. Elle avait traversé l’allée pour proposer son aide en face, à l’hôpital.

Le soir, elle avait ainsi vu Dmitro et les deux autres se faire extraire avec précaution de la Toyota. Le regard du soldat criblé d’éclats l’avait frappée. Son corps respirait encore mais il semblait déjà être ailleurs. « La perte de sang l’a condamné », comprit-elle. Sœur Nastasiya récita pour lui une courte prière.

L’autre et l’officier survivraient sans doute. Mais leurs blessures dataient de plusieurs heures et les soins initiaux n’avaient pas été pratiqués par des professionnels. Il pouvait y avoir des corps étrangers dedans.

Elle vit Dmitro sortir du bloc dans la nuit. Elle avait pensé qu’il perdrait peut-être sa jambe et fut sincèrement heureuse de constater qu’il était entier. C’était bien pour lui.

4. SBU : Служба безпеки України, Sloujba Bezpeki Ukraïni, service de sécurité de l’Ukraine.

Durant la nuit, il avait été très compliqué pour l’hôpital de respecter le couvre-feu décrété par le maire. À présent, des coupures d’eau régulières survenaient, ce qui compliquait encore les soins. Ensuite, le chauffage s’était éteint à plusieurs reprises ; les Russes avaient bombardé une des chaufferies de la ville. Elle n’osait pas penser à ce qui se passerait s’il s’éteignait définitivement.

En portant une bassine d’eau chauffée dans la cuisine, elle croisa Dmitro, allongé dans un couloir. Il lui parut aller mieux. Il regardait passer les soignants sans les voir.

En fin d’après-midi, elle s’accorda un court répit. Elle jeta un coup d’œil à son vieil iPhone. Les relais officiels ukrainiens mentionnaient que, la veille, les Russes avaient été repoussés au nord de Tchernihiv. Elle ricana en songeant aux tirs entendus toute la journée. Le repli n’avait pas été de longue durée.

Un peu plus original, le compte Telegram de l’armée ukrainienne déclarait que les « orques du Mordor subissent de terribles pertes ! Gloire aux forces armées ukrainiennes ! » « Pourquoi pas ? se dit-elle. Au point où on en est ! » Elle se rappela l’image du jeune soldat, mort à son arrivée. Elle tremblait. « Salauds d’orques ! »

Le matin suivant, les Russes ripostèrent par une série de bombardements aériens. Le gros centre commercial Epicenter fut frappé ; depuis le toit de la maternité, on apercevait les tôles noircies, tordues, qui s’étaient effondrées sur elles-mêmes. L’hôpital aussi fut touché.

Alors, ce matin-là, sœur Nastasiya quitta encore son petit appartement. Mais au lieu de se diriger vers la maternité, elle prit le chemin du « kiosque de guerre », là où on accueillait les volontaires à l’engagement.

Elle plia son voile et fit la queue. Elle demanda à être admise dans la 1re brigade blindée autonome, au titre du service de santé.

CHAPITRE 1

1er décembre 2028, 2 h 30

Aéroport international Modibo-Keïta Bamako, Mali

À 2 h 30 du matin, les forces spéciales françaises avaient saisi l’aéroport de Bamako. L’horaire avait été choisi de façon à ne pas être gêné par trop de civils, voyageurs ou accompagnateurs – le vol commercial principal en soirée, celui de Royal Air Maroc, étant reparti à 1 h 55 – et pour éviter les embouteillages habituels sur le parking, devant le terminal 2. Bonus, cela permettait de bénéficier de la nuit aussi longtemps que possible.

Malgré tout, la nouvelle était tombée sur les réseaux sociaux dès 3 heures du matin. Quatre heures plus tard, les chaînes d’info en continu ne parlaient que de ça, spéculant sur le « retour de la France au Sahel ».

Si, en France, on présentait l’opération pour ce qu’elle était, les médias maliens, de leur côté, évoquaient une invasion à grande échelle de leur patrie. D’autres pays africains renchérissaient. Au fond, ce n’était pas si facile. Il allait falloir faire vite. Les ressortissants français et européens, en ville, étaient en danger.

D’abord, la destruction des avions et des deux hélicoptères Mi-35 de l’Armée de l’air malienne avait attiré les sentinelles au sud de la piste. Ils n’avaient pas entendu les Rafale, qui avaient largué leurs bombes à plusieurs dizaines de kilomètres de là. Ils avaient plutôt cru à une attaque. Et puis tout de suite après, la destruction du Pantsir, le système de défense sol-air qui protégeait l’aéroport. Facile : il ne bougeait pas souvent. Et il n’y avait pas d’équipage. Celui-ci dormait.

Comme prévu, les quelques soldats maliens de faction dans la zone civile de l’aéroport avaient rejoint en catastrophe le tarmac des appareils militaires, de l’autre côté de la piste. Ceux de la base aérienne 101 de l’Armée de l’air malienne avaient fait la même chose. Il s’en était fallu de peu qu’ils se fusillent entre eux.

Largués par un C-130H1, une trentaine de chuteurs opérationnels, des commandos de l’air, avaient ensuite atterri en trois vagues, non loin du parking des long-courriers, au milieu d’une immense pagaille. Un drone Reaper tournait au-dessus de la zone, en permanence.

Dès qu’ils s’étaient regroupés, les opérateurs, tous spécialistes de la saisie des infrastructures aéroportuaires, avaient convergé vers la tour de contrôle.

— Vert, objectif saisi !

Tout de suite, deux binômes de THP prirent position. Ces Tireurs de Haute Précision empêcheraient tout retour des sentinelles maliennes depuis la base aérienne.

— De Phil, THP en place. Visuel sur la base de l’autre côté. Trois pax qui courent vers le sud, pas de menace.

De là où ils étaient, ils avaient aussi des vues excellentes vers le camp des mercenaires de l’Africa Corps, au sud de l’aéroport. Les mercenaires avaient été dûment prévenus de l’opération.

Dix minutes avant son déclenchement, des SMS rédigés en russe s’étaient affichés sur les téléphones des mercenaires présents : trop tard pour prévenir les Maliens, suffisamment tôt pour que l’information circule entre les Russes. Ils n’étaient pas visés ; le but de l’opération leur était clairement expliqué. Et les bombes, tombées à quelques centaines de mètres de leur camp, avaient dû témoigner de la détermination française. D’ailleurs, ils n’étaient plus si nombreux.

Mais il ne fallait rien exclure : en 2018, en Syrie, Wagner avait attaqué les forces spéciales américaines – une méprise, d’après les mercenaires. Même si cela s’était terminé dans un bain de sang russe, ils pouvaient être tentés de recommencer. Les THP étaient ainsi

1. C-130H : Lockheed C-130 Hercules, avion de transport militaire conçu par les États-Unis.

accompagnés d’un JTAC2. Il avait déjà la liaison avec les Rafale et, sur sa console, la copie de l’image du Reaper.

La saisie de la tour de contrôle avait pris un peu moins de vingt minutes. Les douaniers avaient fui et deux gendarmes s’étaient rendus. Plusieurs employés regardaient les commandos, étonnés, avec curiosité, mais sans animosité.

Réalisant que la zone civile était menacée, un groupe de gendarmes de l’air maliens tentèrent de retraverser la piste à bord d’un pick-up.

L’un des THP ouvrit le feu, visant le bloc-moteur et prenant soin de ne pas immobiliser le véhicule sur la piste. Les pandores locaux détalèrent, regagnant la base aérienne en hurlant. Ce fut la seule opposition.

L’A400M s’approcha tous feux éteints, venant de l’ouest, en vol tactique. Plus bas, il aurait pu écrêter les arbres.

L’avion stoppa à mi-piste, juste devant l’aérogare. Le reste du Task Group de forces spéciales – une grosse soixantaine d’opérateurs SAS du 1er RPIMa, un élément de commandement et deux véhicules d’opérations spéciales, version appui – évacua l’appareil, toujours moteur tournant, se dirigeant tout de suite vers leurs objectifs.

Les deux engins de sept tonnes contournèrent les bâtiments et vinrent prendre en enfilade le boulevard qui descendait vers la capitale malienne. Les mitrailleuses de 12,7 mm M2HB, portées en superstructure par chacun des deux 6 x 6, n’auraient aucun mal à stopper un véhicule remontant de la ville. L’accès principal à l’aéroport était désormais verrouillé.

Pendant ce temps, les opérateurs, à pied, se séparèrent en deux colonnes.

La première reconnut les bâtiments à l’ouest, dont l’ancienne zone réservée de la MINUSMA, la mission onusienne au Mali, avant de rejoindre les VOS3 et d’adopter un dispositif défensif près de la mosquée de l’aéroport.

La deuxième colonne, la plus nombreuse, reconnut l’aérogare. Cela lui prit un bon moment, la surface à reconnaître étant immense et

2. JTAC : Joint Terminal Attack Controller, contrôleur aérien tactique avancé.

3. VOS : Véhicule Opérations Spéciales.

les recoins nombreux. Finalement, il s’avéra que les bâtiments massifs étaient « clean ». Mais les commandos, quant à eux, étaient en retard.

Laissant un groupe aux abords de l’aérogare, les SAS ressortirent côté piste, avant de longer le gros bâtiment. Ils se dispersèrent en abordant l’énorme découvert qui séparait la zone civile du pavillon présidentiel, leur prochain objectif.

Un message du chef tactique du groupement grésilla dans l’oreillette du patron de la colonne :

— Le drone a détecté une tache de chaleur, 200 mètres au nord de ta position. Au moins un pax probable, statique.

— Reçu, pour l’instant rien aux JVN4.

— On te pointe la zone.

Visible uniquement à l’infrarouge, un rayon vert clair apparut subitement dans les jumelles de vision nocturne des commandos. Le faisceau tombait littéralement du ciel. Émis par le Reaper qui cerclait au-dessus, il désigna très précisément l’emplacement de la tache repérée.

— Visuel sur le faisceau, annonça le chef de la colonne.

Puis, passant sur le réseau radio de la colonne :

— Alex ? Tu vois le faisceau ?

Le chef du groupe de gauche répondit immédiatement.

— De Alex, correct, devant moi, décalé vers ma droite à cinquante mètres.

— On reste là avec la colonne. Tu manœuvres par la gauche du faisceau et tu reconnais la tache. Gaffe, ça pourrait être des gardes restés auprès de l’objectif.

— Alex, reçu.

En silence, le groupe s’ébranla. Les commandos se déplaçaient posément, avec des gestes souples, en observant attentivement les alentours. Le halo vert pâle des JVN uniformisait les couleurs, mais les formes restaient bien reconnaissables, d’autant que la nuit était claire, sans brume ni poussière.

Fixé sur le casque du premier commando, un marqueur stroboscopique infrarouge, devant, clignotait très distinctement dans les JVN du reste de la colonne, qui suivait sa progression.

4. JVN : Jumelles de Vision Nocturne.

Ils gardèrent un œil attentif sur le faisceau du drone, jusqu’à ce qu’il soit immédiatement sur leur droite.

Puis ils obliquèrent vers lui, en ligne.

— Chef, on avance vers le faisceau.

— Suivi, je te vois.

Les commandos se rapprochaient toujours du faisceau, contournant des buissons d’épineux assez imposants.

Ils étaient à moins de quinze mètres lorsque l’un des buissons s’éclaira d’une série de points brillants. Le chef de groupe se laissa tomber tout en sentant une sorte de courant d’air chaud lui caresser brièvement le visage.

À sa droite, deux des commandos ripostèrent les premiers. Le bruit des fusils d’assaut MCX, munis de réducteurs de son, prenait la forme de claquements précipités. Un éclair, un éclatement sourd ; l’un des SAS venait de lancer une grenade offensive.

Alex reprit la main.

— Halte au feu !

Le groupe ne s’était pas arrêté. Les commandos continuaient à avancer. À cette distance, il ne s’agissait pas d’offrir une cible fixe à l’ennemi.

Les opérateurs étaient tendus. Leur ennemi ne tirait plus, mais rien n’indiquait s’il était neutralisé ou non.

Le binôme de droite, celui qui avait tiré le premier, aborda le buisson. Dans les JVN, le faisceau du drone fournissait un surcroît de lumière bienvenu. Une forme bizarre dépassait, un coin de toile au milieu des épines. La forme ne bougeait pas. Les tirs venaient de là mais rien ne garantissait qu’il s’agissait un ennemi. Un civil aussi aurait pu se cacher à cet endroit. Pas question de tirer sans certitude.

Ils s’approchèrent encore.

Le corps d’un garde. Il avait dû être touché au moment de la première riposte.

— Un mec, en uniforme de l’armée. Il est mort. Armement neutralisé. On continue.

Un frémissement dans le buisson derrière eux. En hypervigilance, les deux commandos se retournèrent. Caché par les branchages et le corps de son camarade, un second Malien gisait, blessé. Alors que le premier opérateur le maintenait en joue et lui intimait de se mettre à

genoux, les mains sur la tête, le deuxième, s’approchant par-derrière, entreprit de le fouiller. Le Malien semblait chercher son équilibre.

— Il est blessé. Deux balles, cuisse droite.

— OK. Ludo, tu le « techniques », ajouta-t-il à l’attention du « médic » du groupe. On essaie de le garder en vie.

Et, après un nouveau compte rendu au leader de la colonne :

— Pas d’autre tache détectée. On se met en 360 autour du mec. La colonne va nous dépasser et continuer la progression vers le pavillon.

Dès qu’il est prêt, on ramène le pax à l’aérogare.

Alex se rapprocha du prisonnier, en état de choc. On pouvait toujours tenter de l’interroger. Le gazier était hébété : prisonnier, blessé de surcroît, il n’avait pas encore pleinement repris ses esprits. Il savait des choses. Si ça permettait d’épargner des vies, pas de raison de se priver.

Cinq minutes après l’annonce du vert phase 2, deux nouveaux avions A400M se posèrent l’un derrière l’autre, à trois minutes d’intervalle.

Les Rafale effectuèrent simultanément une série de passages à très basse altitude au-dessus des bâtiments de la base aérienne, au sud de la piste, pour décourager toute velléité d’opposition supplémentaire.

Aux deux tiers de la piste, le premier avion abaissa la rampe arrière. Plus d’une centaine de parachutistes en sortirent et coururent vers le sud, alors que l’appareil roulait vers le bout de la piste.

Les premiers paras parvenaient au niveau du mur d’enceinte au moment où le second A400M cracha un nouveau contingent. Les nouveaux arrivants foncèrent rejoindre les autres, tandis que l’avion dégageait à son tour. Lorsque les deux A400M furent arrivés à l’extrémité de la piste, les sapeurs intégrés au détachement ouvrirent deux brèches à l’explosif dans le mur d’enceinte de la base aérienne.

Les parachutistes commencèrent à investir la base aérienne alors que, dans leur dos, les deux avions redécollaient. Quelques minutes plus tard, deux appareils supplémentaires se présentaient. Cette fois, l’un d’eux amenait aussi un module de chirurgie d’urgence.

Le ballet sur l’aéroport se poursuivit pendant toute la matinée. Dans un pays dépourvu de façade maritime, il s’agissait d’une infrastructure absolument indispensable. Les appareils amenèrent encore des troupes, destinées à contrôler l’aéroport.

La réaction de l’armée malienne était très incertaine. Les unités les plus proches venaient de Kati, à trente kilomètres au nord, de l’autre côté du fleuve. Mais il y avait des détachements en ville. Il fallait tenir l’aéroport, le temps que les évacuations se fassent.

Les mercenaires russes, eux, n’avaient toujours pas réagi.

Dès que la sécurisation des infrastructures fut considérée comme acquise, les commandos se réarticulèrent. Ils réquisitionnèrent quelques pick-up, opportunément laissés sur place par les forces armées maliennes, et des voitures civiles sur le parking. Puis ils entamèrent leur infiltration vers le centre-ville, sans perdre de temps.

Le vrai défi allait commencer maintenant. Saisir l’aéroport par surprise, de nuit, face à une opposition modérée, n’avait pas été foncièrement compliqué ; le plus dur avait été de coordonner le début de l’assaut avec l’arrivée des chuteurs et le départ des avions civils. Il fallait à présent extraire les Français, piégés dans la ville, et les ressortissants des pays qui en avaient fait la demande à la France.

Bamako était une cité d’environ 4 millions d’habitants, étendue sur 37 kilomètres d’est en ouest et sur 25 du nord au sud, banlieue incluse. Les rues étaient théoriquement numérotées, mais une urbanisation non contrôlée avait remodelé la carte en dehors des grandes avenues, qui étaient souvent d’ailleurs les seuls axes bitumés. La ville elle-même était coupée en deux par le fleuve Niger. En décembre, il était encore très haut en raison des trombes d’eau de la saison des pluies.

Le problème était que seuls trois ponts constamment encombrés permettaient de le traverser. Rejoindre le nord du fleuve rapidement, pour les militaires, relevait de la gageure. Les éléments motorisés en provenance de l’aéroport se concentreraient donc sur le sud du fleuve.

Pour quitter l’aéroport et rejoindre le centre de Bamako, il n’y avait que deux routes principales. La première, devant laquelle s’étaient positionnés les VOS, courrait tout droit en sortant de l’aérogare. Elle suivait le plateau avant de plonger vers la ville, juste après le passage d’une arche double où figurait, inscrit en grandes lettres blanches, « Bienvenue à Bamako ».

La seconde imposait de tourner à droite, et de longer l’ancienne Main Operations Base de la MINUSMA. Ensuite, la route remontait vers le nord, parallèle à la première.

Les deux axes avaient tout récemment été bloqués par des barricades multiples, souvent de simples rangées de pierres et quelques pneus enflammés. En arrivant en ville, des camions barraient les routes, placés là dès le début de matinée.

À chaque fois, une foule surexcitée, fanatisée par des discours nationalistes délirants, avide de violence, tournait en rond, exaspérée, attendant les Français. Ce n’était qu’une minorité, mais elle avait atteint un volume respectable et elle était imprévisible.

Les Français avaient choisi d’éviter les axes principaux. Ils se glissèrent au milieu, empruntant de petites pistes peu fréquentées, serpentant à travers des dépôts d’ordures qui se consumaient en dégageant une infâme fumée âcre. De quoi vous pourrir sérieusement les poumons. Cela s’était déjà vu en d’autres endroits – à Kaboul, par exemple.

Ils contournèrent ainsi les barrages. C’était aussi bien ; on gagnait du temps et on s’épargnait des combats incertains, tout en ménageant la population, qui demeurait quand même majoritairement attentiste. En arrivant à la lisière de la cité, les commandos foncèrent vers leurs différents objectifs – les résidences de plusieurs familles d’expatriés retranchées chez elles. Il faisait encore nuit.

La première colonne était composée de dix commandos français, montés sur trois véhicules. En tête, un pick-up Toyota de la gendarmerie malienne. Avec la mitrailleuse placée au-dessus de la cabine, cela faisait parfaitement couleur locale. Ensuite venaient deux taxis « réquisitionnés » à la sortie de l’aérogare, des Mercedes 190 jaunes au bas de caisse vert, rayées et poussiéreuses.

Ils auraient pu employer seulement deux véhicules, mais il fallait de la réserve : au cas où l’un d’eux tombait en panne, ils pourraient poursuivre la mission. Et puis il faudrait bien mettre les ressortissants quelque part pendant l’exfiltration.

Profitant de l’obscurité, ils avancèrent rapidement. Ils conservaient des intervalles importants entre les véhicules, de façon à ne pas trop ressembler à un convoi. Les quelques civils qui les virent passer ne bronchèrent pas.

Le terrain descendait en pente douce, entre deux décharges. Brusquement, ils atteignirent les premiers immeubles et resserrèrent la colonne. Suivant une série de waypoints – des points de repère préalablement identifiés –, les commandos se glissèrent dans les rues secondaires. Au cas où l’une d’elles se serait avérée impraticable, ils avaient rentré au moins trois autres itinéraires dans le GPS. Et ils avaient toujours la copie d’une photo satellite de la ville, prise la veille, en mémoire sur la tablette du lieutenant.

À cette heure, il n’y avait presque personne. Devant l’ouverture carrée d’une masure en béton, une jeune femme torse nu se lavait avec l’eau d’une bassine en plastique. À côté d’elle, un enfant au regard curieux, presque un bébé, regarda passer les véhicules. Nu, lui aussi. Ils progressaient vite. Les rues étaient calmes. La rumeur de l’assaut de l’aéroport ne s’était pas encore répandue partout. Mais il ne fallait pas traîner.

En quinze minutes, ils atteignirent l’objectif. La rue s’était élargie et formait une sorte de cour, comme on en voit en Provence. Des arbres hauts, irrégulièrement plantés, semblaient enserrer l’obscurité sans vouloir la laisser s’évanouir dans le jour levant. Peu de mouvement, mais des hommes commençaient à apparaître ; des fidèles, à cette heure-ci, se rendant à la prière de Fajr – la prière de l’aube.

À droite, un large portail à ouverture automatique trahissait la présence d’une demeure confortable. Silencieusement, les commandos quittèrent les véhicules. Deux binômes prirent position face aux extrémités de la rue. Ça ne faisait pas beaucoup. Mais ils n’avaient pas le temps de poster des tireurs dans les bâtiments adjacents.

Les six autres se rangèrent en colonne devant le portillon d’entrée. Quelques traces montraient qu’on avait essayé de l’arracher de ses gonds. A priori, il avait tenu. Dans le doute, le lieutenant prit ses précautions.

— Mouss’, checke la porte, souffla-t-il au dépiégeur.

Une rapide inspection. Pas de piège.

— Pied-de-biche.

Un des commandos sortit l’outil que portait l’homme devant lui. La porte semblait solide, mais le mur avait été mal construit. Sous les assauts de l’outil, le béton s’effrita tandis que le pêne forçait son passage.

— On rentre.

Alors que le spécialiste des ouvertures récupérait le matériel, la colonne franchit le petit porche. Derrière, un carré d’herbe de vingt mètres sur vingt menait à une maison basse, bâtie de plainpied. Fermées, les larges verrières ne laissaient voir aucune lumière.

Dommage. Une pensée furtive traversa l’esprit du chef de groupe : « J’espère qu’ils sont toujours là. »

Deux familles, soit une petite dizaine de personnes dont six enfants, se trouvaient théoriquement ici. Mais depuis hier soir, on n’en avait plus de nouvelles. La liaison était coupée.

Dans la rue, un homme d’âge mûr se rapprocha, intrigué par le manège des commandos. Il les observait sans doute depuis un moment déjà. Il pouvait aussi chercher du renseignement pour d’autres.

— De Fonzy, un pax en approche à l’ouest. Pas d’arme, pas de téléphone.

— OK.

La colonne traversa le jardin en restant dans l’ombre des arbres.

Chaque membre de la colonne observait dans un secteur bien défini. Ils parvinrent à la porte d’entrée.

À nouveau :

— Mouss’, la porte.

— RAS.

— On entre.

La colonne investit le vestibule, encore plongé dans le noir malgré le jour qui se levait. Pas question d’allumer.

— On passe en JVN.

Les équipiers abaissèrent les jumelles de vision nocturne fixées sur les casques. À travers le filtre gris-vert clair des GPNVG-18 quadritubes à vision panoramique, les fusils d’assaut peints de couleur sable apparaissaient bizarrement.

L’homme de tête fit un signe – une porte à droite.

Il testa la poignée, leva le pouce – porte ouverte.

Une pression du chef sur son épaule gauche.

Il s’engagea dans la pièce.

Les six commandos pénétrèrent dans la pièce suivante, secteurs croisés5. Une salle à manger. Dans un angle, à droite, des canapés : le séjour. Ils évoluaient discrètement, en faisant peu de bruit.

Nouveau signe de la main : une porte à gauche.

Ils rentrèrent. La cuisine. Au fond, une porte massive, métallique, fermée. Elle semblait épaisse : le réduit, sans doute. Beaucoup de maisons d’expatriés disposaient d’une pièce un peu plus sécurisée, le refuge en cas de souci. « S’ils sont encore là, ils doivent être dedans », songea le chef de groupe.

Au même moment, les écouteurs qu’il portait sur les oreilles s’animèrent :

— De Fonzy, le pax n’est plus seul. D’autres arrivent, plutôt agités. Le chef de groupe regrettait de ne pas avoir le chien. Pour tenir les curieux à distance, c’était l’idéal.

— Suivi, tiens-les à distance. Pas de tir. On arrive dans cinq minutes. Il toqua à la porte métallique. « Pourvu qu’ils soient là. »

Dehors, les civils se rapprochaient toujours. La curiosité respectueuse du début se dissipait. L’effet de groupe y était pour beaucoup. Les commandos n’avaient pas pris de position de combat. Inutile de faire monter la tension. Mais ils ne pouvaient plus se faire passer pour des locaux ; les habitants qui se rapprochaient comprenaient évidemment qu’ils avaient affaire à des Blancs.

Agressif, l’un des hommes apostropha le premier binôme :

— Vous faites quoi ici, là ?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, il enchaîna :

— Dégagez, dégagez !

Il ne criait pas encore, mais ce n’était pas précisément de la franche cordialité.

Les autres l’encouragèrent et commencèrent à invectiver les commandos.

Fonzy tenta quelque chose.

— Ia rossiski soldat6 ! cria-t-il avec un accent forcé.

5. Secteurs croisés : technique de progression où chaque commando couvre un angle différent de la pièce dans le but de balayer tous les angles morts.

6. « Ia rossiski soldat » : tentative douteuse de Fonzy pour signifier « Je suis soldat russe ».

Il insista encore, pour se faire bien comprendre : « Rossiski ! » Puis il ajouta : « Partir ! »

Un moment d’hésitation. Les commandos levèrent leurs armes, menaçants, lasers allumés. La présence de Russes sur un pick-up de la gendarmerie locale paraissait crédible. Les civils se dispersèrent de mauvaise grâce, apparemment convaincus par les quelques mots de russe et les points verts qui dansaient du sol vers les murs en passant par leurs poitrines.

Le groupe ressortit une minute plus tard avec les deux familles. Sous les lazzis de quelques Maliens maintenus à distance respectueuse, les militaires les entassèrent sans ménagement dans les taxis et repartirent vers l’aéroport sans encombre.

En divers endroits au sud du fleuve, des scènes identiques se répétaient.

Au nord du fleuve Niger, vers l’ambassade de France et le quartier ACI 2000, des détachements héliportés, arrivés depuis la Côte d’Ivoire, accomplissaient une tâche similaire. À chaque évacuation, il fallait revenir « poser » à l’aéroport pour débarquer les ressortissants récupérés çà et là, et repartir chercher les autres.

Avec des moyens comptés, ils devaient séquencer les actions plutôt que de les réaliser simultanément, en tenant compte de paramètres tactiques et techniques de plus en plus ardus – notamment parce qu’en ville, en particulier dans l’anarchie urbaine de certaines cités africaines, les zones d’atterrissage pour les hélicoptères sont peu nombreuses. Alors que les extractions se prolongeaient, le risque augmentait à chaque rotation. *

Depuis plusieurs mois, l’influence russe avait aiguillonné les putschistes de 2021, conduits progressivement à rompre toujours davantage avec les pays occidentaux. Certains journaux locaux diffusaient des rumeurs non vérifiées avec un sérieux grotesque, entretenant un climat délétère.

Le Mali avait tenté, disait-on, de renouer plusieurs fois des relations avec la France, parce que les djihadistes continuaient à avancer. Ça

n’avait pas été un succès. Discrètement, les Russes, et d’autres nations « inamicales » continuaient à noyauter les institutions.

Les échecs répétés du gouvernement avaient alors été attribués à de prétendues manœuvres en sous-main des Français. En ville, les expatriés avaient été ciblés par une série de mesures vexatoires. Les contrôles fiscaux sur les entreprises détenues par les étrangers, par exemple, avaient toujours eu pour finalité première, du point de vue des agents de l’administration, d’extorquer du cash – une sorte de contribution bienvenue à la qualité de vie de ces braves fonctionnaires et une vieille habitude, aussi normale que celle de respirer pour vivre. À présent, ces contrôles visaient à faire mal. Ça, c’était nouveau, et pas forcément bon signe.

La situation s’était dégradée brusquement il y a quelques semaines. Un Français qui circulait seul, à bord d’un SUV, avait été arrêté par les policiers locaux, pour un motif burlesque. Pas de quoi s’inquiéter, il était né ici et ce contrôle ne le préoccupait pas outre mesure. Il s’était complaisamment laissé faire lorsqu’ils l’avaient traîné vers le quartier général de la police de la route. Il connaissait le chef. Il se réjouissait déjà de la tête qu’allaient faire les sous-fifres de la circulation lorsqu’il ressortirait, goguenard. Depuis, il avait disparu.

Puis, un soir, des militaires avaient visité une famille. Ils étaient rentrés, avaient trouvé tout le monde à table. Ils avaient emmené le père. Là non plus, aucune nouvelle. Les médias avaient relayé cette arrestation en mentionnant les détournements d’argent de ce chef d’entreprise, qui habitait Bamako depuis plus de vingt ans. Ils avaient aussi insisté sur ses liens « suspects » avec l’ambassade de France –une idiotie : tous les expatriés avaient des liens avec leur ambassade – et sa proximité passée avec les militaires français, partis depuis 2022. La farce avait alimenté les médias, friands de complots, pendant plusieurs jours.

Habilement orientés, des groupes de « patriotes » ultra-violents avaient finalement procédé à une chasse aux Occidentaux, dont des employés d’ONG avaient fait les frais au passage.

À cela s’ajoutaient désormais les attentats perpétrés par les islamistes, au cœur même de Bamako, placé sous un régime de quasiblocus par les groupes armés terroristes.

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
9782383861416 Zapad l'heure des guerriers by Fleurus Editions - Issuu