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9782383861102 Fulvia la vengeance des Gracques

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Christian Deschamps FULVIA

LA VENGEANCE

DES GRACQUES

AVANT-PROPOS

Fulvia (77 à 40 av. J.-C.) était issue d’une famille noble de Rome, les Fulvii, qui avait embrassé la cause « populaire ». Son père, Fulvius Flaccus, avait épousé une descendante des Gracques : Sempronia. Dans la Rome républicaine du Ier siècle avant JésusChrist (509 à 27 av. J.-C.), Fulvia fut une véritable « femme politique » avant la lettre, dans la mesure où elle exerça une influence certaine sur ses trois maris successifs : Clodius, Curion et Marc Antoine, tous les trois tribuns de la plèbe. Les circonstances firent d’elle une rivale acharnée de Cicéron.

Pour nous faire une idée de sa personnalité et de son action, nous disposons surtout des informations données par son ennemi Cicéron, rallié au parti conservateur des optimates. Aussi, nous avons essayé, à travers les allusions du grand orateur, de restituer a contrario quels ont pu être les arguments, les opinions et les attentes de Fulvia et des hommes qui dirigeaient le parti populaire, les populares.

Par ailleurs, à travers les destins croisés de Fulvia elle-même et d’un personnage de fiction, Lucius Laelius, dont les aventures illustrent les difficultés d’une existence plébéienne à cette époque, nous avons tenté de présenter un aperçu plus large des luttes sociales qui déchiraient ce dernier siècle de la république finissante.

Femme résolument combattante, décrite le plus souvent par ses adversaires comme dure et insensible, Fulvia ne cessa, en dépit d’une société officiellement patriarcale, d’exercer son pouvoir occulte sur la vie politique de son temps.

PARTIE I h

C’était dans ces rochers que prenait fin la chute tumultueuse et bondissante du torrent descendu des sommets des Abruzzes1. Parvenues au terme de leur course verticale, les eaux, d’abord bouillonnantes d’écume, s’alentissaient ensuite en effectuant quelques tours plus calmes sur elles-mêmes, et repartaient enfin, en une cascatelle, pour s’échapper dans la petite vallée discrète et solitaire qui s’éloignait, comme à regret, des flancs du mont Velino. Et, de là, le ruisseau gazouillait, emportant dans ses détours scintillants quelques-unes des premières feuilles jaunes de l’automne.

D’un geste prompt, Lucius Laelius se délesta de la gourde qu’il portait en bandoulière. Écartant les roseaux, il choisit un endroit frais et déposa sa précieuse réserve entre deux touffes de fougères. Puis il se retourna dans la direction d’où il était venu, mesurant du regard l’étendue du travail qu’il lui faudrait accomplir au long de la journée. La vigne des Laelii s’arrêtait ici, au pied de la montagne, mais commençait là-bas, à la hauteur de la ferme, qu’on devinait, à un stade environ, au milieu d’un bouquet de figuiers. Plus loin, c’était la plaine du lac Fucin, avec ses plantations d’amandiers et ses oliveraies, qui déployait ses parcelles à l’arpentage régulier et ses chemins bordés de noisetiers, et que tranchait, rectiligne, le tracé de la via Valeria qui, de Rome, allait vers Corfinium2. Et au milieu

1. Les Abruzzes : région du centre de l’Italie située à l’est de Rome, englobant le littoral adriatique et les montagnes des Apennins.

2. Corfinium : actuelle ville de Corfinio, dans les Abruzzes.

de cette plaine, la petite ville d’Albe3, serrée dans son rempart de blocs énormes et répartie sur trois collines, paraissait se pelotonner sous la terrasse de sa citadelle qui élevait vers le ciel ses sanctuaires couronnés de statues. Enfin, très loin, on pouvait distinguer la ligne mince et brillante des eaux du lac Fucin, que le soleil de l’aube teintait d’un rose pâle. Les ceps avaient été plantés trois ans auparavant, à distance de quatre pas les uns des autres. Quelques touffes d’épineux, quelques tessons aussi, disposés avec soin autour de chaque pied, garantissaient les jeunes plants des chèvres et des cerfs.

Le garçon tira l’objet long qu’il portait passé à la ceinture et le dégagea du linge huileux qui le protégeait de la rouille. C’était une sorte d’épée, de sabre plutôt, qu’on appelait falcata ou, quelquefois, « machère ». La vieille arme avait une histoire. Le bisaïeul, disait-on, l’avait jadis rapportée d’Espagne, après l’avoir prise sur un Ibère4 qu’il avait tué dans un combat. Le pommeau de bronze s’ornait d’une tête de lion verdie et très usée. La poignée se recourbait en une garde capable de protéger les doigts des coups de taille. Depuis longtemps l’arme ancienne ne servait plus à la guerre, mais pour certains travaux des champs. Lucius lui avait trouvé, avec une seconde vie, un tout autre usage : grâce à la section tranchante de la lame, la plus proche de la garde, il s’en servait à l’occasion comme d’un émondoir5. L’adolescent saisit l’objet au-dessus du quillon6 : la poignée était parfaitement adaptée à sa paume. Lucius ressentait toujours la même joie profonde à prendre possession de cet objet antique et vénérable, et ensuite à saisir et diriger ce compagnon et ce prolongement des muscles de son bras. Avec cette arme presque vivante, chargée d’histoires et de symboles, il se sentait capable, à

3. Alba Fucens : l’une des plus anciennes colonies romaines, dans les Abruzzes.

4. Ibère : ancien peuple qui occupait la plus grande partie de la péninsule Ibérique et le Sud-Ouest de la France.

5. Émondoir : outil servant à débarrasser un arbre des branches mortes et des parasites.

6. Quillon : tige issue de la garde de l’épée.

la fois travailleur et guerrier, de tout entreprendre et de tout faire, capable de venir à bout de n’importe quel adversaire ou de n’importe quelle tâche.

À chaque jeune vigne était affecté un appui taillé dans une branche de frêne, planté en terre l’année précédente, qui, relayé par une perche horizontale, correspondait à l’un des ormeaux de la rangée disposée en retrait. Cela formait l’amorce d’une ingénieux système d’espaliers7 naturels. Lucius s’approcha de la première vigne. Du pied, il remit en ordre les pierres et les tessons déposés là l’année précédente. Il affermit la machère dans sa main droite et se mit à tailler. Les coups, d’abord hésitants, redevenaient, peu à peu, précis, rapides, instinctifs, tels qu’ils avaient été à la fin du précédent automne. Son coup d’œil était de nouveau vif et sûr. À mesure que tombaient les parties mortes ou stériles, son autre main redressait les spirales saines de la plante grimpante en direction de l’ormeau auquel elle était destinée. Et Lucius inlassablement continuait son travail, frappant et rectifiant à droite ou bien à gauche, enroulant de nouveau les tiges égarées sur leur support, reculant de deux pas pour juger de l’effet obtenu, enfonçant plus profond les appuis fragilisés dans l’année par le poids des grappes, émondant aussi par application, quand il le fallait, les jeunes ormes apposés à la vigne. Le dernier cep était enfin élagué, les ultimes vrilles redressées, disciplinées, offertes à la lumière. L’ensemble formait déjà comme un long tunnel de feuillages dorés. Mais le soleil montait. Il était temps de souffler un peu. Le regard de Lucius erra parmi les frondaisons qui limitaient le vignoble, puis se fixa. Dans l’ombre d’un olivier, une forme s’activait, posément. La silhouette était familière et le garçon sourit : c’était Caius.

7. Espalier : forme d’arbre, le plus souvent fruitier, obtenue par une technique de taille permettant d’avoir un arbre à forme plate.

Avec patience, le grand frère accomplissait ce matin-là un délicat et méticuleux travail au pied d’un olivier. Lucius voulut de loin lui adresser du bras un large salut, mais l’aîné, absorbé qu’il était par sa minutieuse besogne, ne pouvait pas le voir. Un appel même insistant ne l’aurait pas distrait davantage. Aussi, l’adolescent, sautant par-dessus les sillons que la charrue avait laissés entre les arbres, s’élança et parcourut, en un instant, la distance qui le séparait de son frère.

Caius avait, sur le tronc du grand arbre, aménagé une série de fines entailles à coups de masse. Il venait d’insérer, au sein des fentes pratiquées dans l’écorce, quelques rameaux pris sur un olivier d’une autre espèce, et appliquait maintenant, en protection sur les blessures faites à la plante, une fine couche de cire d’abeille. Le cadet contemplait l’insolite et étrangère parure grise qui maintenant ornait cet arbre et lui faisait penser à quelque couronne de feuilles placée sur le front d’un haut personnage. Mais il n’y avait point de doute que la greffe réussirait, comme celles de l’année passée qui avaient donné de belles olives noires, si bien vendues au marché d’Albe. Caius avait la main verte. Il savait, sur un poirier, obtenir une récolte de pommes, sur un cornouiller faire mûrir des prunes ; il avait créé deux sortes d’olives, d’aspect et de goût différents, et sélectionné diverses espèces de poires, dont certaines mûrissaient en été, d’autres en automne. Il recueillait souvent les éclats de vieux troncs d’olivier car, enfouis dans la terre à un endroit propice, ils donnaient parfois naissance à de nouveaux rameaux. Le père lui avait enseigné la plupart de ces choses, mais le fils avait su perfectionner par lui-même cet art au-delà de toutes les espérances.

Lucius avait pris juste le temps qu’il fallait pour récupérer sa gourde fraîche, et les deux frères prirent un moment pour se désaltérer et se rafraîchir. Mais voici que, du côté du gué, des rires cristallins se firent entendre. C’étaient les deux petites sœurs qui rapportaient leur récolte de figues. Et, marchant entre elles deux, une fille un peu plus grande les tenait chacune par la main. Le visage de Lucius

s’éclaira : Stella, leur jeune cousine, était avec elles. Coupant à travers le champ d’oliviers, les deux garçons rejoignirent en courant le petit groupe. L’heure du prandium8 approchait. Le cortège sérieux, joyeux et sage des jeunes gens pressa un peu le pas pour regagner la ferme.

C’était toujours la même émotion, le même ravissement, que suscitaient en Lucius les visites de Stella. Et de fait, cela datait de fort longtemps. Enfants, on les voyait déjà toujours ensemble. Lucius quittait volontiers la troupe turbulente des jeunes batailleurs pour venir offrir à la petite fille les menus objets qu’il avait réservés ou fabriqués pour elle. Il savait l’écouter, la consoler au besoin de mille petits malheurs. Devenus grands, l’éducation et les nécessités de la vie les forçaient à garder quelque distance, mais une part de complicité était restée. Et le grand frère, qui venait de revêtir la toge virile9, du haut de sa dignité et de son influence toutes nouvelles, s’en rendait bien compte, mais n’était point jaloux. L’heureux événement de la visite se produisait quand l’oncle, de retour du marché d’Albe, qui se tenait tous les neuf jours, passait devant la ferme et venait rendre au père la salutation habituelle, car le plus souvent Stella l’accompagnait.

Ce jour-là, comme à chaque nundinae10, l’oncle avait pris sa place accoutumée sous la tonnelle, en face du père. Ensemble, les deux hommes attablés parlaient du temps qu’il allait faire, du prix du vin et de l’huile sur les marchés de Rome, des travaux auxquels il faudrait s’atteler, des tempêtes qui agitaient le monde… en

8. Prandium : repas léger de midi.

9. Toge virile : vêtement de l’homme mûr.

10. Nundinae : les marchés.

surveillant du coin de l’œil les deux esclaves qui piétinaient dans les cuves le produit tout nouveau des vendanges. Spurius, le père, semblait pourtant plus réfléchi et plus soucieux que d’habitude. Derrière lui, Spuria, sa femme, passait et repassait, longeant le mur, discrète et silencieuse. Voûtée, elle portait vers l’âtre des chargements de fagots pour l’hiver. D’un air grave, Spurius prit la fiasque qui était à ses pieds, respira profondément et versa une mesure du vin de l’an passé dans chacun des deux gobelets de bois.

« Caius va sur ses dix-huit ans. Il vient, comme tu le sais, de prendre la toge virile11. Il est émancipé et je dois songer maintenant à le marier.

– C’est un beau garçon, répondit l’oncle, nul doute qu’il ne te donne, en fondant un foyer nouveau, entière satisfaction.

– Ta petite Stella va quant à elle sur ses quatorze ans, reprit Spurius, qui avait son idée.

– Elle est mon unique enfant, soupira l’oncle, et la mort de ma chère épouse m’interdit d’avoir un héritier.

– On ne sait, tu vois bien, ce qui peut arriver : la vie est courte, demain peut-être ne serons-nous plus là. Aussi, je voudrais préparer l’avenir. »

À ce moment, Spuria vint déposer sur la table un grand gâteau d’amandes. L’oncle la remercia d’un regard.

« Les petites propriétés sont fragiles et peu rentables. Or, ton lopin et mon lopin ensemble feraient plusieurs arpents. Nos biens, réunis, pourraient rester dans la famille, si… »

L’oncle vit bien où son frère voulait en venir. Le projet était un peu prématuré et il lui déplut qu’on aille faire à sa place des prévisions sur l’avenir de sa propriété. Mais l’oncle, qui se sentait l’obligé de son frère depuis plusieurs années, ne protesta pas. Vingt ans auparavant, la guerre civile avait fait rage entre les partisans du Sénat, commandés par Sylla, et ceux du parti populaire dirigés par 11. Caius est donc majeur à partir de ce moment.

Marius. L’oncle était un marianiste farouche ; Spurius fut enrôlé dans l’armée de Sylla. Quand les syllaniens triomphèrent, les proscriptions et les confiscations de terres portèrent l’épouvante dans la ville de Rome et dans toute l’Italie. L’oncle en fut l’une des nombreuses victimes. Et c’était Spurius, quittant les rangs de sa légion victorieuse, qui avait remué ciel et terre pour qu’on rendît à son frère la terre dont on l’avait dépossédé. Tels étaient les tristes souvenirs que l’oncle agitait dans sa tête lorsque la troupe insouciante des jeunes vint remiser non loin de lui les outils et la récolte du matin.

Sans paraître porter attention à ses deux filles, ni même à sa nièce, Spurius, d’un ton rude, s’adressa aux deux garçons :

« Tenez-vous là, les gosses, et écoutez. »

C’était le ton du chef de la famille. C’était le ton des grands moments. Chacun se tint coi et attendit.

« J’ai décidé, continua le père, de transmettre, par testament, cette ferme et ce terrain, en totalité, à mon fils aîné Caius, ici présent. Demain, Caius et moi nous rendrons à Alba Fucens, où je ferai, devant le préteur12, la déclaration nécessaire. Toi, l’oncle, je te charge de réunir les sept témoins que la loi exige. »

Rien n’avait préparé Caius à une décision anticipée de la part de son père. Il ouvrit de grands yeux et resta interdit.

« Ce n’est pas tout : Stella est promise, avec l’accord de votre oncle, à Caius ici présent, pour fonder le foyer qui me succédera dans cette exploitation après ma mort. »

Caius était stupéfait, Lucius abasourdi. Stella ne put étouffer une plainte. Prête à défaillir, elle comprima son cœur et s’appuya contre le mur de la resserre. La maman, de stupeur, laissa échapper son fagot. L’oncle, de ses doigts noueux, fouillait, gêné, sa barbe mal rasée. Le père fit signe à sa femme de servir le prandium. Et, avec son frère, il se pencha sur l’ultime débat qui restait à trancher : lesquels, 12. Préteur : magistrat chargé de la justice, placé sous le consul.

de Gellius, de Lappius ou bien d’autres voisins seraient les témoins à l’audience du préteur. Pas une allusion aux motifs qui l’avaient conduit à prendre coup sur coup ces décisions brutales – et entre lesquelles on ne percevait pas le lien – n’avait été faite. Le père aurait pu invoquer l’exiguïté ou la rentabilité des parcelles, l’âge des jeunes gens, une maladie qu’il aurait redoutée pour lui-même… Caius, embarrassé, n’osait regarder son frère. Stella était d’une pâleur mortelle. Quant à Lucius, la foudre tombant à ses pieds ne l’aurait pas plus anéanti que la décision si soudaine du père. Sans un mot, il mit sa gourde et sa besace en bandoulière ; décrocha sa pèlerine13 qui pendait à un clou ; se saisit d’un quignon de pain ; affermit sa falcata à la ceinture et, d’une démarche mécanique, il remonta lentement la pente légère, le long des vignes auxquelles il avait dispensé tant de soins ; puis il disparut dans la montagne.

13. Pèlerine : manteau sans manches, ample, souvent muni d’un capuchon.

Il dormit sous les haies, il dormit dans les fossés de la route, il dormit sous les arches des ponts. Mais, surtout, il marcha. Il marcha la machère à la main, à grandes enjambées, les yeux jetant des éclairs sous la capuche de sa pèlerine, toute son âme en révolte et ses muscles prêts à en découdre à la plus infime provocation, à laquelle aucun passant ne se risqua. Un matin, les tombeaux, qui s’élevaient de plus en plus nombreux le long de la via Valeria, indiquèrent la proximité d’une grande ville. Lucius aperçut la ligne claire d’une muraille semée de tours qui franchissait au loin les vallées et les collines : c’était Rome. La porte Capène ouvrait ses trois arches de brique dans la masse formidable des blocs du mur servien14. La falcata sous la ceinture et à portée de main, le garçon, l’œil aux aguets, s’enfonça au cœur de ce monde nouveau. * * *

Si l’on avait voulu la comparer aux riches demeures des illustres familles, la maison de Fulvius Flaccus était, bien que située elle aussi sur le mont Palatin15, plutôt simple d’aspect, retirée, presque cachée, au fond d’une étroite ruelle qui se terminait par un à-pic

14. Mur servien : muraille de défense construite par le roi Servius Tullius, qui aurait régné de 578 à 534 av. J.-C.

15. L’Aventin, le Cælius, le Capitole, l’Esquilin, le Palatin, le Quirinal et le Viminal sont les sept collines de Rome. Le Capitole est le centre religieux de la ville.

au-dessus des gradins du cirque Maxime. Comme devant les maisons voisines des Metelli, des Cornelii ou des Claudii, se rassemblaient tôt le matin les « clients16 » venus présenter leur hommage. Mais ce jour-là, devant les deux colonnes doriques et le petit fronton très simple qui désignaient la porte principale, les visages étaient ténébreux, émaciés, comme agités de sombres inquiétudes ; il régnait comme la nostalgie d’une grandeur passée ou bien d’un rêve inachevé. Le vent glacial venu de la vallée Murcia17 balayait la rue d’enfilade et les visiteurs, trop heureux d’y échapper, s’engouffrèrent, sitôt ouverts les battants de la porte, dans le vestibule et envahirent les quatre côtés de l’atrium18 .

La foule était déjà dense. Quelques mots de salutation, discrets, s’échangeaient çà et là entre ceux qui se connaissaient. Certains déposaient, avec ostentation, une petite offrande sur l’autel des dieux lares19. Les visiteurs savaient que Fulvius était un homme généreux, d’un abord facile, et qui faisait peu attendre ; chacun était confiant. Bientôt un bruit de clefs sonna derrière la cloison de bois qui limitait le fond de l’atrium ; une petite porte pratiquée dans la paroi mobile s’ouvrit, laissant apparaître dans le tablinum20 le maître de maison qui prenait place en son fauteuil et auquel l’assistance, d’une seule voix, adressa une salutation bruyante et unanime. Le maître rangea sous son siège ses deux jambes maigres et démesurées, ordonna sur ses genoux les plis d’une toge trop grande pour lui, disciplina un peu la touffe de cheveux mal peignés qui couronnaient sa tête et parut lui aussi disposé à attendre. Ce maître ne montrait nullement la majesté qu’affichaient d’habitude les

16. Les riches « patrons » de la classe aisée reçoivent chaque matin la visite de leurs « clients » plébéiens qui viennent leur présenter leurs respects.

17. Vallée Murcia : dépression de terrain qui s’étend au pied du Palatin et où se trouve le Cirque Maxime (voir note 49, page 34).

18. Atrium : grande pièce, la première des deux parties principales d’une maison romaine.

19. Les lares sont des divinités qui protègent et conservent. Ils peuvent être publics ou domestiques : dans la maison, un dieu lare, généralement unique, veille sur la santé et la prospérité de la famille.

20. Tablinum : bureau de travail et de réception.

« patrons » des grandes familles. Il paraissait même comme un peu hésitant, mal assuré, roulant de grands yeux presque inquiets ; sa tête branlante dodelinait comme sous la contrainte de responsabilités trop vastes et, peut-être bien, eût-il préféré être loin de ce lieu hanté d’obligations et de convenances.

Avant que l’appariteur21 n’eût appelé le premier des arrivants, un mouvement se produisit dans l’assemblée : tous s’écartèrent de la cloison devant laquelle ils s’écrasaient, et la foule compacte s’ouvrit pour laisser entrer dans l’atrium un singulier cortège. Précédée de deux servantes portant, non des cassettes à parfums mais des coffrets à stylets et des tablettes de cire, parut une femme qui avançait, fière et majestueuse, d’une démarche solennelle. Son visage d’une maigreur ascétique n’affichait rien d’autre qu’un masque impénétrable, qu’une moue méprisante et sévère. Une couche de fard blanchissait ses joues, laissant deviner çà et là les rides d’une matrone ayant dépassé la cinquantaine. Mieux peut-être que ne l’eût fait la couronne d’une vieille reine, sa chevelure, abondante et répartie en trois étages, dominait l’assistance ; vestige finissant d’une grandeur passée, mais redoutable encore. Par-dessus une stole22 vert pâle d’un drapé fort austère, à manches longues et sans ornement particulier, était jeté un châle dont la teinte rouge vif retenait l’attention et imposait le respect tout autant que l’eût fait la toge pourpre d’un triomphateur23. « Dame Sempronia ! » chuchotèrent quelques voix. Du pas assuré qui prouvait une grande habitude, la matrone entra résolument dans le tablinum ; on aperçut deux esclaves qui disposaient pour elle, avec un respect mêlé de crainte, un siège à côté de celui du maître. Alors seulement, l’appariteur annonça la première personne à introduire. À partir de ce moment commença une suite ininterrompue d’audiences. L’entrée du tablinum s’entrouvrait, puis se refermait sur de mystérieux conciliabules. S’en

21. Appariteur : garde attaché à la personne d’un tribun ou à une personne privée.

22. Stole : robe des femmes romaines.

23. Triomphateur : général romain à qui l’on faisait les honneurs du triomphe.

échappaient parfois des protestations étouffées, des plaintes, des promesses véhémentes et répétées. Et les visiteurs sortaient enfin, un peu rassurés sur leur sort, apaisés de quelques promesses, les yeux au loin dans l’imagination de nouvelles espérances. Quatre heures de clepsydre24 s’écoulèrent ainsi.

Puis, le flot des quémandeurs commença à se tarir ; l’atrium se vidait peu à peu. Le portier allait fermer l’entrée lorsque se présenta un voyageur en manteau, la tête couverte d’un capuchon, qui demandait instamment à être reçu le jour même. Le portier voulut l’éconduire, mais l’inconnu insistait, répétant qu’il avait parcouru quatre-vingts milles dans l’espoir d’être admis en présence de maître Fulvius ou, à défaut, de son épouse Sempronia. Titubant de fatigue, le voyageur était visiblement sur le point de défaillir. Le nomenclator25, qui survint à ce moment, l’autorisa à s’asseoir sur un banc en attendant que l’on pût, éventuellement, le recevoir. Il le délesta d’autorité de l’attirail qu’il transportait : pèlerine, épée et besace furent déposées dans un vestiaire. Ensuite, après lui avoir demandé son nom, et l’avoir dévisagé avec attention pour graver son identité dans sa mémoire, il disparut derrière la cloison du tablinum pour l’annoncer.

Ce fut donc dans sa simple tunique plébéienne que Lucius entra enfin dans la salle des audiences. En le voyant ainsi, le maître, que le défilé interminable des quémandeurs avait lassé, ne put réprimer un bâillement d’ennui. Que venait faire cet adolescent, de seize ans tout au plus, à la mine épuisée et livide, et d’évidence absolument seul dans la cité ? Ce fut dame Sempronia qui, d’un geste de la main, signifia qu’il y avait lieu de parler vite et que le temps à consacrer à cet entretien devrait être limité. Néanmoins, comme Lucius,

24. Clepsydre : horloge à eau.

25. Nomenclator : esclave chargé d’annoncer les visiteurs ; doué d’une excellente mémoire, il doit en connaître les noms.

paralysé par son inexpérience, n’osait commencer, la matrone rompit elle-même le silence :

« Tu es, me dit-on, arrivé dans la Ville ce matin même, et c’est aussitôt que tu viens te présenter devant nous ? »

Depuis son départ d’Albe, Lucius avait marché comme un automate, la tête enflammée, remplie de rêves de révolte. Mais le froid, la faim, la fatigue avaient érodé son agressivité et affaibli ses capacités de résistance. Peu à peu s’était imposée dans son esprit la seule solution réellement envisageable : se faire connaître à Rome de la famille noble qui était la « patronne » de la petite cité d’Albe, proposer de menus services, s’en faire apprécier peut-être, et ensuite on verrait. Seulement, toutes les paroles qu’il avait préparées s’étaient brouillées dans sa tête, et il restait là, silencieux, interdit. Ce fut l’interrogation abrupte de dame Sempronia qui le réveilla de sa torpeur.

« Je m’appelle Lucius Laelius, de la tribu Fabia, natif d’Alba Fucens près du lac Fucin. Un de mes grands-oncles a été soldat dans l’armée de votre père, seigneur Fulvius. » Fulvius eut un mouvement de gêne. Son père en effet était parvenu jusqu’à la dignité de consul26 et il avait participé à la conquête d’une nouvelle province, établie dans le Sud-Est de la Gaule, qu’on appelait maintenant la Narbonnaise. Mais lui, le fils, ne se sentait nullement en possession des mêmes capacités. Jamais il ne serait un grand général. Il voulut répondre, mais Sempronia parla plus vite.

« Cela est bien, mais quel espoir, quelle intention te conduisent ainsi jusqu’à Rome ?

– Mon grand-père, Caius Laelius, a été, à la même époque, un partisan fidèle de l’illustre Caius Gracchus, votre père à vous, domina. Et l’on n’oublie pas, à Alba Fucens, que c’est l’un de vos

26. Un consul, au sommet de la hiérarchie des magistrats, détient l’imperium, c’est-à-dire le pouvoir civil et militaire suprême. Il est élu pour un an par les comices, les assemblées où le peuple romain vote.

glorieux ancêtres qui, dans les temps anciens, fonda notre colonie. »

À cette réponse qui flattait doublement son orgueil, Sempronia, de sévère et impénétrable qu’elle était, parut s’adoucir.

« Je désire, continua Lucius, que ce changement de physionomie encouragea, mettre mes modestes possibilités, par les mêmes actes, au service de deux des plus nobles familles de Rome. »

Fulvius, que la lassitude impatientait, voulut abréger l’entretien, mais Sempronia sentit que l’épuisement du garçon n’était que passager : il y avait dans son regard un air d’obstination farouche qui lui donnait à réfléchir. On pouvait utiliser à son profit la fougue et le désir de bien faire de cet adolescent, par ailleurs inconnu à Rome, pour aider à la réalisation de certains projets qu’elle mûrissait en secret. Elle interrompit la velléité de son époux.

« Seigneur Fulvius, suggéra-t-elle, ce jeune Albain vient de loin. Il a le souhait, et les qualités aussi, peut-être, d’apporter son concours à la grandeur de notre famille. Aussi, j’estime qu’un panier de provisions, quelques sesterces27 et une tessère28 pour se présenter à l’insula29, propriété des Fulvii, où il pourra loger, seraient un bon départ… »

Puis Sempronia ajouta, cette fois à l’adresse du plébéien30, mais sur un ton lourd de sous-entendus et de menace voilée :

« Seulement, il faudra être pour notre famille d’une fidélité sans faille et d’une loyauté à toute épreuve. »

Sur l’ordre de la toute-puissante matrone, Lucius reçut, n’en

27. Sesterces : monnaie romaine en usage pendant les deux derniers siècles de la République romaine.

28. Tessère : objet sur lequel figure une inscription indiquant une adresse à trouver, un mot de passe, ou servant de bon de retrait ou de justificatif.

29. Insula : immeuble collectif.

30. Il y a deux catégories de citoyens : les patriciens, soit la noblesse, et les plébéiens, très nombreux, qui n’appartiennent pas à la classe dirigeante. Ils sont artisans, commerçants et paysans.

croyant pas ses yeux, les cadeaux dont on le gratifiait. Il sortit, se confondant en remerciements et en excuses.

C’en était trop pour lui. Comme il repassait dans l’atrium, il fut saisi d’un vertige, s’appuya contre une colonne, mais ses forces l’abandonnaient : son dos glissa le long des cannelures et il resta là un court instant, sans connaissance. Mais voici qu’une main faisait passer entre ses lèvres un peu de vin et qu’une voix secourable l’engageait à revenir à lui. Il ouvrit les yeux. Une jeune fille, dont l’âge ne devait guère dépasser celui auquel on a coutume de faire convoler les jeunes filles31, vêtue d’une stole rose élégamment plissée, le fixait d’un regard noir et pénétrant.

« Ce sont la boisson et les fruits que les dieux lares ont humés, et que je rapportais de leur autel, lorsque tu as défailli. Puisqu’ils ont rassasié leurs corps immatériels, puissent-ils te permettre de reprendre des forces.

– Puissent tous les dieux vous accorder la joie et l’espérance, demoiselle. Mais, que pourrais-je faire à mon tour pour vous ? »

Le regard candide de la jeune fille en rose devint soudain plus réfléchi. Son petit menton s’orna d’une moue malicieuse :

« Attends-moi à la deuxième veille32 devant la porte de la maison. »

Les lourds vantaux se refermèrent derrière Lucius. Il n’entendit pas le serviteur qui s’adressait à la jeune fille à la stole rose : « L’on vous attend dans le salon du péristyle33, demoiselle Fulvia. »

31. Le mariage intervenait souvent à partir de quatorze ans.

32. Dix heures du soir.

33. Péristyle : galerie de colonnes faisant le tour extérieur ou intérieur d’un édifice.

Sempronia referma avec soin derrière elle la porte du salon, se défit du grand châle rouge qui pesait sur ses épaules, se servit un peu d’eau améliorée de miel, se regarda dans un miroir, singea l’expression autoritaire qu’elle affectait d’avoir en public, en parut amusée et satisfaite. Puis elle s’approcha du canapé qui lui tendait ses accoudoirs et ses coussins et, avec un soupir d’aise, s’y allongea, fermant les yeux.

Le mauvais sort avait voulu que Caius Gracchus, son père, le grand tribun34 aux idées généreuses, eût disparu, son œuvre tragiquement interrompue, sans laisser de fils. Mais il avait eu Sempronia, sa fille unique. Son ami, le consul Fulvius Flaccus, avait un fils. Les deux hommes résolurent de concrétiser l’alliance de leurs familles par le mariage de leurs deux enfants. Mais le mauvais sort avait voulu encore que le fils des Fulvii fût affligé d’un si horrible bégaiement que parler en public était pour lui un véritable supplice. C’était à cause de cette tare insurmontable que lui avait été donné le surnom de « Bambalio ». À force de tentatives et d’appuis bienveillants, Fulvius le jeune, devenu l’époux de Sempronia, était certes parvenu à conquérir la fonction de préteur. Mais son rôle n’était point de mener lui-même les débats des tribunaux ; il se limitait à choisir, sur les listes établies à cet effet, les personnalités qui seraient les juges en vue de tel procès particulier. Jamais l’aimable, mais discret

34. Les tribuns de la plèbe sont chargés de défendre les droits et les intérêts du peuple contre l’arbitraire des magistrats.

Bambalio ne serait un homme politique de premier plan. Aussi, pendant de nombreuses années, Sempronia avait dû pallier la disparition prématurée de son père, compenser par sa présence permanente le triste défaut de son mari, chercher pour l’avenir un remède à l’absence du fils qu’elle n’avait pas eu. Mais elle était fatiguée de jouer ce rôle auquel elle devait rester fidèle pour la mémoire de son père. Et elle n’avait qu’une fille à qui elle pût transmettre la tradition, à qui elle pût léguer la flamme : c’était Fulvia.

Quelqu’un gratta doucement à la porte du salon. Instantanément, la matrone ouvrit les yeux et se redressa. Le charmant visage de Fulvia apparut. La jeune fille entra, légère, sur la pointe des pieds, mais s’arrêta soudain, interdite. Elle regarda tout autour d’elle. Jamais jusqu’alors elle n’avait été admise en ce lieu. Ses yeux parcoururent, tout le long des parois, une série de fresques à grands panneaux peints de la couleur des honneurs, du sang et de la guerre ; sur leur fond de cinabre étaient fixés des tableaux pareils à ceux que l’on voit dans les cortèges des triomphes. Des candélabres étaient disposés aux angles de la pièce. Au centre du salon, très droite sur son canapé de travail, se tenait Sempronia.

« C’est dans un lieu sacré que tu entres ici, ma fille. Couvre-toi la tête et emplis-toi de respect, parce que tu pénètres dans le temple de tes ancêtres. »

La jeune fille avait pris le temps, pour traverser le péristyle, de jeter sur ses épaules un grand voile transparent. Elle obéit.

« Il appartient d’ordinaire aux hommes de perpétuer les traditions et de prendre en mains les destinées des nobles familles. Mais je n’ai pas de fils. Aussi, puisque tu es la descendante des Sempronii, j’ai résolu de te faire la gardienne de leur mémoire. Regarde bien, mon enfant, et grave dans ton esprit tout ce que je vais te dire. »

À partir de ce moment, la voix de Sempronia devint vibrante : elle commençait, en commentant les fresques, le long récit de la geste de son illustre famille. Ici l’on pouvait voir Sophus, fondant la ville d’Albe, et

là son descendant, sous les murs de Capoue retenant Hannibal35. Plus loin, c’était celui qui recueillit la soumission des Ilergètes36 et organisa les deux Espagnes. Et Fulvius le consul, terrassant les Volques et les Salluviens37, et créant la province de Narbonnaise. La frise déroulait au-dessus des panneaux des rinceaux de lauriers, et au-dessous se succédaient, tranchant la couleur sombre du registre inférieur, de ces héros défunts tous les portraits de cire.

« C’étaient, poursuivait la grande dame, les temps vertueux de la république. Tiberius, ton aïeul, était un homme intègre. Lorsqu’un jour, étant consul, il avait accompli des actes de gouvernement en oubliant de prendre les auspices38, et qu’il ne se rendit compte de son erreur qu’après-coup, une fois parti pour sa province, il écrivit sans hésiter au collège des augures pour l’avertir de sa propre faute ; ses actes furent cassés, mais il n’en éprouva jamais la moindre aigreur. C’est toujours ton aïeul qui, lorsqu’on eut pris deux serpents dans sa maison, fut prévenu par les haruspices39 que s’il relâchait le mâle, sa femme mourrait sous peu, mais que s’il relâchait la femelle, ce serait lui qui périrait. Alors Tiberius relâcha la femelle, expliquant que lui-même était déjà d’un âge respectable, mais que son épouse, jeune encore, était pleine d’avenir. Et il mourut peu de jours après. Sa femme, il faut le dire, était la fille de Scipion l’Africain. »

Passant devant un grand meuble de bois précieux, Sempronia en ouvrit tout grand les volets : les étagères et les rayons contenaient, sur des rouleaux de papyrus, les Mémoires écrites par les ancêtres et racontant leurs exploits, jusqu’aux souvenirs de Caius Gracchus en personne. Le salon se prolongeait par une exèdre40 en

35. Hannibal : général de Carthage (située dans l’actuelle Tunisie), la cité rivale de Rome.

36. Ilergètes : l’un des peuples qui occupaient une partie de la péninsule Ibérique avant l’arrivée des Romains.

37. Volques et Salluviens : peuples du Sud de la Gaule.

38. Prendre les auspices permet de s’informer des présages envoyés par les dieux ; c’est un acte obligatoire avant toute décision.

39. Haruspices : devins cherchant à connaître l’avenir par l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés.

40. Exèdre : salle, souvent semi-circulaire, dotée de sièges, où l’on conversait.

forme d’abside ; l’arrondi élégant s’ornait, sous la demi-coupole, à la place des lauriers, du lierre pacifique des tribuns. Au fond de cette exèdre, une fenêtre à croisillons laissait entrer une lumière diffuse. Au centre étaient placés, sur un haut piédestal, l’un près de l’autre, deux bustes de marbres colorés. La mère prit sa fille par la main, et la fit approcher.

« Sophus, Fulvius, Tiberius… regarde bien, ma fille, les exploits de tes ancêtres, continua-t-elle d’une voix grave. Mais défendre son pays contre l’envahisseur, porter plus loin les frontières de l’empire et soumettre des peuples à nos lois ne sont pas les seuls actes de gloire que l’on puisse mettre au service de Rome. »

Sempronia se tut un court instant et, avec respect, regarda intensément les deux derniers bustes, ceux qui étaient particulièrement chers à son cœur, avant de rajuster sur les deux fronts marmoréens leurs couronnes de lierre.

« Il me reste à te parler de ceux de tes aïeux qui n’ont pas été illustres pour ces raisons, mais qui pourtant furent peut-être les plus grands de tous : ce sont ceux-ci, c’étaient deux frères. Ils s’appelaient Caius et Tiberius Gracchus.

– Mais que firent-il alors ? demanda Fulvia, qu’envahissait d’instant en instant une nouvelle avidité d’apprendre.

– Ils firent adopter par le peuple réuni des lois très justes : certaines répartissaient les terres de façon bien plus équitable que par le passé, d’autres accordaient généreusement la citoyenneté romaine à tous les peuples d’Italie. Ces mesures étaient admirablement humaines, et sans aucun doute nous en avions un immense besoin. D’ailleurs, regarde. »

Sempronia montrait et commentait les fresques qui encadraient l’abside : Caius d’un côté rendant ses terres à la plèbe41, Tiberius de l’autre donnant au peuple ses lois nouvelles. Avec émotion, la

41. Plèbe : partie du peuple (populus) romain, c’est-à-dire les citoyens romains, distincts des esclaves.

vieille dame caressait les deux visages de marbre. Elle essuya une larme et, passant derrière la double statue, ouvrit la fenêtre toute grande. L’air nouveau en pénétrant fit vaciller, autour des candélabres, toutes ensemble les lampes du sanctuaire. Fulvia vint s’accouder près de sa mère, et là, le souffle coupé, elle reçut en plein visage le spectacle d’une seconde Rome.

L’exèdre formait saillie sur la pente du Palatin, à un jet de pierres des arcades du Cirque, dont le noble bâtiment étendait ses portiques tout le long du flanc sud de la colline. Au-delà des gradins de l’immense stade, l’Aventin se couvrait d’un enchevêtrement irrégulier et anarchique d’immeubles collectifs aux murs de brique et aux balcons de bois, parmi lesquels, de loin en loin, on distinguait les tégules42 décorées d’acrotères43 d’un vénérable temple. Sur la droite, c’étaient les murs sévères qui soutenaient la terrasse et les sanctuaires du Capitole. À leur pied, le quartier du port entassait ses masures misérables, d’où émergeaient le grand autel44 d’Hercule invaincu45 et son temple à la structure circulaire. Et au-delà, vers le couchant, on distinguait au loin, scandées par les arches des ponts, les eaux miroitantes du Tibre.

« Le jour, poursuivit Sempronia d’une voix haletante, où le dernier des Gracques46 réunit le peuple sur l’aire sacrée du Capitole, les sénateurs et les puissants résolurent de donner à la révolution qui commençait le coup fatal. L’idée de partager leurs biens et de réduire leurs privilèges les frappait de terreur. Ils armèrent leurs affidés, leurs stipendiés47 et leurs esclaves, rameutèrent la garnison

42. Tégules : tuiles.

43. Acrotères : décorations sculptées de l’extrémité des tuiles, qui font partie des ornements des frontons.

44. Autel : lieu où les sacrifices étaient réalisés.

45. Hercule : demi-dieu célèbre par sa force, son courage et ses nombreux exploits légendaires.

46. Les Gracques : il s’agit de Caius Gracchus, père de Sempronia, et de son frère aîné Tiberius Gracchus, qui fit également une tentative de réformes, une dizaine d’années avant lui.

47. Stipendié : personne qui est payée pour accomplir une tâche.

de Rome et se précipitèrent au Capitole. Le combat était inégal. Le long des escaliers qui desservent les collines et par les rues que tu vois là, les partisans de Caius se replièrent en combattant vers l’Aventin. Ils se retranchèrent à son sommet, dans le temple de Diane48 que nous voyons au loin. Mais les archers de la garnison les criblaient de flèches, couvrant par leurs tirs l’assaut des émeutiers. Caius voulut s’enfuir en traversant le Tibre, mais comme il passait sur l’un de ces ponts qu’on aperçoit là-bas, ses poursuivants le rattrapèrent et le percèrent de leurs coups. Et moi, chaque matin, je contemple l’Aventin, témoin de cette lutte héroïque ; puis mes yeux se tournent vers le Tibre, vers ce pont par lequel, voyant tout perdu, Caius Gracchus s’était efforcé, mais en vain, de trouver son salut. »

Avec un soupir, la noble dame s’écarta de la croisée, revint vers le meuble de bois précieux, en tira parmi les rouleaux de parchemin celui qui, couvert d’une belle écriture, lui était le plus cher ; elle commença à le dérouler, bien plus pour sentir entre ses doigts l’antique objet que pour en faire une lecture, tant elle en connaissait le texte par cœur.

Fulvia, quant à elle, s’était attardée dans l’exèdre. Oui, le récit de Sempronia, riches en révélations, l’avait émue, profondément. Il éclairait tout à coup la vision partielle, transmise par des bribes de conversations entendues çà et là, des événements tragiques survenus au siècle précédent. Elle mesura du regard la configuration et l’étendue de ce champ de carnage. Et puis, son regard s’égara vers les boxes du Cirque Maxime49 et se fixa enfin sur une maison très simple, voisine du grand autel d’Hercule invaincu ; là où ce soir-là, vers la deuxième veille, un rendez-vous chargé de promesses l’attendrait.

48. Diane : déesse de la chasse, de la guerre et de la nuit. C’est aussi la patronne de la plèbe. 49. Cirque Maxime : édifice de spectacle le plus populaire de Rome. Près de cent cinquante mille spectateurs venaient y assister aux courses de chars.

La porte des Fulvii une fois refermée derrière lui, Lucius, les yeux écarquillés d’étonnement devant une chance si prompte, s’était assis sur le trottoir à l’extrémité de l’impasse et avait attaqué avec un appétit féroce le contenu du panier de provisions si généreusement offert au titre de la sportule50. Tout en dévorant, il lui semblait entendre, provenant du fond de la vallée, comme une intermittence de souffles rauques. Il avalait la dernière bouchée d’un plantureux jambon lorsque, à sa surprise, deux têtes surgirent de ce qu’il croyait être le vide et, dans un effort de respiration qui semblait presque surhumain, deux hommes à bout de souffle prirent pied ensemble sur les derniers pavés de la ruelle. Lucius, se remettant debout, leur montra la tessère porteuse de l’adresse qu’il cherchait.

« Tu cherches l’insula des Fulvii, sur la rue des Toscans ? dit l’un d’eux. Si tu es agile, le plus court est de descendre par l’escalier que nous venons d’emprunter nous-mêmes et qui est à flanc du Palatin. Quand tu verras la statue de la Louve51, tu y seras. »

La ruelle se prolongeait de fait par un escalier dans lequel Lucius s’engagea aussitôt. Les arcades gigantesques de l’hippodrome situé en contrebas atteignaient à peu près le niveau auquel, sur la pente du Palatin, il se trouvait. Une rumeur montait jusqu’à lui : celle des ouvriers sablant la piste et des chevaux qu’on harnachait. Comme

50. Sportule : donation par un maître de maison, en espèces ou en nature, faite à un plébéien lors de sa visite de courtoisie.

51. Cette statue évoque les origines légendaires de Rome : la louve aurait sauvé deux frères, Romulus et Remus, abandonnés par leurs parents, qui décidèrent par la suite de fonder la Ville.

en effet, pour avoir arpenté mille fois les sommets du mont Velino, agile il était assurément, Lucius, continuant sa descente malgré l’étroitesse des degrés, parvint en quelques instants au pied de la colline. Là, quelques maisons encadraient une petite place. Une grotte s’ouvrait dans le rocher. Un énorme figuier sacré décoré de guirlandes ombrageait une chapelle au milieu de laquelle resplendissait une statue couverte d’or : c’était la Louve.

Sur le perron d’une demeure proche de la chapelle, un groupe de jeunes hommes devisait avec animation. Lucius s’en approcha et crut le moment opportun de demander laquelle des rues avoisinantes était la rue des Toscans. À sa grande confusion, un éclat de rire général secoua l’assistance.

« Tu connais si peu Rome, tu dois être un étranger, se gaussa quelqu’un, mais d’où viens-tu donc ?

– Je viens d’Alba Fucens, répondit Lucius, un peu piqué.

– Alors si tu es à ce point nouveau dans notre ville, et que tu es comme un oiseau tombé du nid, tu as grand besoin de solides protections. Entre donc dans cette maison et tu les trouveras. C’est la demeure d’un citoyen vertueux et qui a nom : Annius Milon. » Déjà plusieurs bras solides empoignaient l’Albain, cherchant à l’entraîner à l’intérieur.

« Je suis déjà engagé, objecta Laelius qui, remarquant à partir de ce moment que leurs mines étaient plutôt louches et leurs invitations trop pressantes, commença à redouter d’être mêlé à quelque entreprise douteuse, et à vouloir couper court. Je dois me rendre à l’insula des Fulvii », ajouta-t-il.

À cette précision livrée imprudemment, les visages devinrent de glace et quelques mains se crispèrent sur le manteau de l’ignorant. La menace était évidente : Lucius se cramponna à une colonne pour éviter d’être happé par les couloirs de la villa. Le geste fit que son manteau s’écarta, découvrant la machère passée sous sa ceinture et toute prête à servir. Aucun des hommes qui l’entouraient n’était

armé. Il y eut un flottement. Laelius profita de leur hésitation pour se dégager et redescendre les marches du perron, la main sur le pommeau de l’épée et l’œil vigilant. Peu désireux de paraître, aux yeux des passants, être mis en échec par un seul homme, le groupe entier résolut de lui tourner le dos, en affichant une hostilité méprisante. Seul un solide gaillard, un colosse balafré, demeuré pendant toute la durée de l’incident dans l’encoignure de la porte, continuait de regarder l’étranger avec une attention particulière. Heureux de s’échapper à si bon compte, Lucius s’éloigna aussitôt. Et, par chance, au bout de quelques pas, un boutiquier lui désigna de la main à la fois la rue des Toscans et l’insula qu’il recherchait. Il n’avait pas pris garde au fait que l’hercule balafré l’avait suivi. Comme tenté de talonner Laelius, l’homme amorça un pas vers l’entrée, parut réfléchir, puis il se ravisa et finalement choisit de retourner sur ses pas.

L’accès par lequel le jeune homme avait pénétré se continuait par un escalier droit et sombre. Les degrés raides s’élançaient comme dans les ténèbres d’une grotte faite de briques. On percevait, provenant des étages, des voix et des rumeurs, des bribes de disputes, des raclements de tables et de chaises déplacées. Se pouvait-il que l’on pût construire une vie dans un pareil univers ? Lucius fut sur le point de sortir de ce lieu au plus vite et de courir à toute vitesse vers l’air libre, vers le ciel et vers les pentes arborées du mont Velino. Mais au travers d’une espèce de guichet pratiqué dans une porte, une voix rude l’interpella.

« Je viens de la maison de maître Fulvius Flaccus », expliqua Lucius en présentant le signe de reconnaissance. L’homme entrouvrit sa fenêtre grillagée et examina le nouveau venu avec une minutieuse attention : par les temps qui couraient, il était fréquent qu’on lui adressât des vagabonds en quête d’appuis ou de travaux. Il apprécia secrètement la tournure et les aptitudes éventuelles de celui qu’il reconnut fort justement comme un montagnard des

Abruzzes et, dans un grand bruit de loquet grinçant, il finit par déverrouiller la porte et lui fit signe d’entrer.

La pièce où Lucius pénétra était une sorte de taverne que des volets de bois rendaient presque invisible de la rue. À ce moment, une conversation assez vive fusait entre plusieurs hommes attablés, et Laelius perçut nettement dans leur discussion le nom qu’il avait entendu moins d’une heure auparavant devant la chapelle de la Louve. Mais tous soudainement s’étaient tus, dévisageant avec suspicion le client inconnu qui restait dans l’entrée avec une réserve prudente.

« Justement, insista quelqu’un, voilà une question des plus simples, que l’on peut poser sans tarder au jeune encapuchonné que voici : voyons, mon garçon, dis-nous ce que tu penses de notre ami Milon ? »

Il y avait dans les paroles de l’homme qui s’exprimait ainsi comme une menace diffuse, et les regards étincelants de ceux qui l’entouraient montraient assez que le sujet était sensible et les protagonistes tout prêts à en découdre. Lucius jugea bon de ménager les susceptibilités de l’auditoire. Sans que sa voix trahît la moindre hésitation ou la moindre crainte, il répondit :

« Veuillez pardonner, honorables citoyens, l’ignorance d’un montagnard arrivé depuis ce matin des Abruzzes : je ne connais à Rome que dame Sempronia, épouse de Fulvius, qui m’a recommandé à vous et à votre protection, quirites52, et je tiens ici à la remercier avec chaleur ! »

Quelques regards entendus saluèrent l’allusion à la grande dame qui, dans sa maison, « portait la toge ». Non seulement le nouvel arrivé avait su éviter le piège, mais le discours de Lucius, qui n’avait aucunement indisposé l’assistance, l’avait amusée, même. Le garçon jugea à propos de confirmer la bonne impression qu’il 52. Quirites : le mot, qui désigne les plus anciens citoyens, est élogieux.

avait faite en offrant une tournée générale qui lui coûta ses trois sesterces. Mais dès lors l’atmosphère se détendit.

« Je me présente, annonça le tavernier, je m’appelle Fonteius. Pour l’instant, ce nom ne te dit rien, mais tu en entendras parler. Et voici Sergius, et voici Lollius. À toi qui, à voir ta mine, es un expatrié des montagnes, ils te raconteront leurs aventures ; mais chaque chose en son temps…

– Tu verras, précisa celui qu’on appelait Sergius, ici, lorsqu’on se connaît bien, chacun peut compter sur chacun.

– eulement, avertit Lollius, ton devoir est de répondre présent au moindre appel. »

La fatigue de la journée se faisait sentir : Lucius piquait du nez sur son gobelet. Le tavernier s’en aperçut. Avec un coup de coude et un geste de la tête, il lui fit signe de le suivre. Dans des escaliers et des couloirs étroits, il le précéda jusqu’à une pièce aux dimensions fort réduites, aux parois recouvertes de chaux blanche sans aucune peinture qui pût distraire le regard, et percée très haut d’une petite lucarne ronde. Une paillasse tenait à elle seule presque tout l’espace disponible. Le seul avantage était que, à cette hauteur de quatre étages, les bruits tonitruants de la rue ne parvenaient qu’assourdis en ce milieu d’après-midi. Épuisé par sa marche de quatre jours et par les incertitudes de la journée, Lucius s’endormit profondément après avoir, par précaution, bloqué la porte avec un bord de la paillasse.

TABLE DES MATIÈRES

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