

CHAPITRE1
IL EST POSSIBLE DE NE PAS
COMMETTRE D’ERREUR

ET DE PERDRE QUAND MÊME
« Une dépression venant du nord entraînera une nouvelle chute des températures, et du verglas est attendu dans l’ouest de l’État. Soyez prudents dans vos déplacements. » – Bulletin météorologique du 5 janvier 2024.
« C’est une vraie patinoire dehors », s’était exclamée Heather Perri lorsque je lui avais annoncé me rendre au Gothic Coffee Shop, seul café de Byton Cove qui, par ailleurs, n’avait rien de gothique. Son sourire contrastait avec son incitation à la prudence et je m’étais contentée d’acquiescer avant de poursuivre mon chemin. Cassie aussi avait tenté de m’alerter : elle avait déposé une vieille paire de chaussettes sur mon bureau le matin même, m’enjoignant de les enfiler par-dessus mes bottines pour ne pas glisser. Je n’avais pas écouté ce conseil de grand-mère. Et je commençais à le regretter amèrement.
Une plaque de verglas descendait en pente douce jusqu’à l’entrée du café, contournant la fontaine de la place principale, toujours dominée par la statue de Samuel Abermann Junior. J’avançais d’un pas prudent, mes mains gantées tendues devant moi, prêtes à me réceptionner en cas de chute. La statue de

l’homme qui avait volé à ma grand-mère l’œuvre de sa vie, qui avait assassiné sa meilleure amie, semblait me narguer, ses yeux en cuivre gris recouverts d’une fine couche de givre.
– Ça aurait dû être elle à ta place, marmonnai-je entre mes dents, à peine consciente du ridicule de m’adresser à une sculpture.
Ces deux derniers mois avaient été des montagnes russes d’émotions, de la satisfaction d’avoir rendu justice à Grandma et à ses défuntes amies, à la colère face aux rumeurs qui s’étaient répandues jusqu’en France.
Je secouai la tête pour chasser ces mauvais souvenirs. Je fis un pas en avant, mais je dérapai, battis des bras dans une tentative désespérée de retrouver l’équilibre, et tombai lourdement sur le coccyx.
– Oh, est-ce que tu vas bien ?
Ces paroles n’étaient pas sans me rappeler celles prononcées par Charles lors de notre première rencontre, à l’automne dernier. Cependant, la voix était indéniablement féminine. Et
Charles n’avait pas remis les pieds à Byton Cove depuis les funérailles de Rose Kent, deux mois plus tôt.
Mon cœur se serra à cette idée.
– Tu as besoin que j’appelle quelqu’un ?
Un gant en daim élégant se tendit sous mon nez. Je ravalai les jurons qui s’apprêtaient à franchir mes lèvres, levai les yeux vers cette aide inattendue. Ma mâchoire manqua de se décrocher en l’identifiant.
Dorothy Abermann.
Sa bouche s’arrondit, et je compris qu’elle était aussi surprise que moi maintenant qu’elle me reconnaissait, moi, la fille qui avait exposé au grand jour les manipulations de son frère et avait ainsi jeté l’opprobre sur sa famille.

Elle était emmitouflée dans un manteau en laine beige, une chapka en guise de bonnet. Malgré son âge avancé, elle n’avait perdu ni en style ni en prestance. Plusieurs émotions impossibles à décrypter se succédèrent sur son visage, mais sa main tendue ne bougea pas d’un centimètre. Je m’en saisis et elle me tira sur mes pieds avec une vigueur qui m’étonna.
– Merci, soufflai-je, les joues rougies par l’embarras.
– Je t’en prie.
Un silence s’installa, et je triturai mes doigts. Je brûlais d’envie de lui demander comment allait Charles, mais je n’étais pas sûre qu’elle apprécie ma sollicitude pour son petitneveu. Certes, elle avait témoigné à l’encontre de son frère et payé la cérémonie en l’honneur de Rose Kent, mais elle et sa famille avaient été plongées dans un tel tumulte médiatique que je doutais fortement qu’elle veuille entendre davantage parler de moi. Encore moins depuis qu’un journaliste avait faussement déclaré que je comptais engager des poursuites contre les Abermann dans l’objectif de reprendre ce qui « me revenait de droit », c’est-à-dire les droits d’auteur perçus par Dorothy pendant des années. Je n’avais pas envie de cet argent. Je n’avais pas envie de cette attention médiatique. Je voulais seulement préserver la mémoire de ma grand-mère et celle de son amie.
– Madame Abermann, je…, commençai-je, en me retenant de me frotter le coccyx.
– Je n’ai jamais pris au sérieux ce que les journalistes écrivaient, m’interrompit-elle, et tu devrais faire pareil…
Elle s’éloigna avant que je n’aie pu dire un mot de plus. Je pinçai mes lèvres, le cœur en miettes. Si même Dorothy Abermann était capable de dépasser l’histoire de nos familles,

pourquoi pas Charles ? ***
Un parfum de grains d’arabica fraîchement moulus m’accueillit quand je pénétrai dans le café. J’avais découvert cette adresse quelques jours plus tôt, et il m’avait paru prudent de fixer ici, dans ce lieu toujours très fréquenté, un rendez-vous avec le journaliste français qui m’avait contactée la veille.
Aujourd’hui encore, plusieurs habitants, fuyant le froid, avaient trouvé refuge dans cet établissement réputé pour sa cuisine fine – ou du moins ce que les Américains entendaient par « fine ». La décoration était d’un style rustique-moderne que j’appréciais, entre les meubles en chêne massif et les murs tapissés de motifs floraux. Les guirlandes de Noël étaient toujours suspendues au plafond, offrant une ambiance chaleureuse qui me rasséréna. Tout allait bien se passer.
– Ruby Gautier ?
Un homme à ma gauche se leva de la banquette sur laquelle il s’était installé, lissa sa chemise, avant de me tendre une main avenante.
– C’est moi, répondis-je en français.
Ses traits m’étaient vaguement familiers. Un bouc et une moustache habillaient le bas de son visage, et des tempes grisonnantes mettaient en valeur des yeux noisette dans lesquels se reflétaient les lumières artificielles du café. Grandma me disait toujours que si un inconnu paraissait familier, il s’agissait de notre instinct nous incitant à lui faire confiance. La tension dans mes épaules se relâcha et je serrai sa paume :
– Enchantée.

– Marc Meunier, se présenta-t-il, même s’il l’avait déjà fait dans son e-mail. Je n’ai que peu connu ta grand-mère, mais tu as ses yeux. J’espère que ça te convient si on se tutoie ?
J’acquiesçai, retirai ma doudoune pour me mettre à l’aise. Il m’observa attentivement, les paupières plissées comme s’il hésitait à entrer dans le vif du sujet de notre rencontre. Était-il surpris par ma jeunesse ? Un des premiers journalistes à qui j’avais accordé un entretien n’avait pas caché son étonnement face à mon âge et ses doutes soudains quant à mes propos, comme si le fait d’avoir vingt ans était un argument en ma défaveur.
– Alors, tu es journaliste pour The Boston Globe ? demandai-je pour me soustraire à son examen silencieux.
Il confirma :
– Oui, depuis peu. J’ai travaillé dans plusieurs pays avant de m’installer dans le Massachusetts récemment. Tu étudies les mathématiques à Margaret College, si j’ai bien compris ?
– J’ai changé de majeure. J’étudierai la photographie dès la rentrée, dans quatre jours.
– Oh, c’est bien de suivre sa passion.
J’avais pris cette décision après plusieurs rencontres avec le docteur Tim Lewis dont l’enthousiasme m’avait donné envie de suivre ses cours, et peut-être, un jour, faire de la photographie mon métier.
– Que puis-je vous servir ? demanda une serveuse dont l’unique tresse tombait jusqu’à ses hanches.
Marc Meunier attendit que je commande – une omelette aux légumes et un café – avant de reprendre :
– Merci d’avoir accepté de me rencontrer, Ruby. J’imagine que tu ne tiens pas les journalistes en très haute estime ces derniers temps…

C’était peu dire. À la fin du mois de novembre, les médias avaient découvert mon existence et, comme l’avait prédit Frank, je m’étais retrouvée ensevelie de demandes d’interviews. J’avais accepté d’en donner quelques-unes, consciente que cela permettait de réhabiliter ma grand-mère. Mais très vite, mes propos avaient été déformés, soit pour remettre en cause ma version des faits, soit pour m’opposer aux Abermann, « pour la tension narrative », comme s’était justifié un journaliste auprès d’une Heather particulièrement remontée. J’avais donc conservé une amertume certaine vis-à-vis de la profession journalistique, et, si j’avais accepté de rencontrer Marc Meunier, c’était uniquement parce qu’il avait affirmé avoir connu ma grand-mère lorsqu’il était enfant.
Je grimaçai, mais ne contestai pas son assertion.
– J’ai été désolé d’apprendre ce qu’il s’est passé en France, continua-t-il. Rose, enfin Emily, était une femme exceptionnelle, et elle ne mérite pas d’être la cible de rumeurs mesquines.
Je me crispai à la mention de l’incident et des voix qui remettaient en doute ma découverte ou jugeaient Grandma aussi coupable que Samuel. « Artiste bafouée ou criminelle en fuite ? », avait ainsi titré un quotidien français, résumant le clivage d’opinion qu’avaient causé les révélations de l’automne dernier.
– Comment l’as-tu connue ? demandai-je.
– Ma grand-mère habitait la commune voisine, mais travaillait au club de voile, proche de ta maison. C’est ainsi qu’elle a connu Rose, enfin Emily, et puisque j’étais toujours à traîner dans les jupes de ma grand-mère quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de côtoyer la tienne ; notamment chaque premier de l’An, lors du premier bain de l’année !

Il rit, et je souris à cette tradition à laquelle Grandma se refusait de déroger, même l’année où des flocons étaient tombés sur la plage.
– Alors tu connaissais aussi ma mère ? devinai-je.
– Oui, mais je n’étais pas dans la même école.
Un silence mélancolique s’étira entre nous, que je rompis seulement lorsque la serveuse déposa notre commande.
– Tu m’avais dit vouloir écrire la biographie de ma grandmère, rappelai-je, pourquoi ? Seulement parce que tu as croisé sa route, petit ?
Marc Meunier enroula ses mains autour de sa tasse de café encore fumante, et, loin de se vexer de ma méfiance affichée, avoua :
– Parce que le roman écrit par ta grand-mère a changé ma vie.
Il s’interrompit, les yeux perdus dans le liquide noir comme s’il cherchait à rassembler ses souvenirs.
– J’ai vécu plusieurs vies, reprit-il, et j’ai commis beaucoup d’erreurs, surtout dans ma jeunesse. Un monstre ou une femme m’a aidé à surmonter des deuils, à accepter mes regrets, m’a donné la force d’essayer de réparer mes fautes. Quand j’ai découvert qui était la véritable autrice de cette œuvre… je n’ai pas pu m’empêcher de te contacter.
Une émotion palpable se lisait dans ses yeux, et mes dernières réticences s’évanouirent. Il n’était pas possible de feindre ce genre de confidence. Il parlait avec la sagesse d’un vieillard, mais je ne lui aurais pas donné plus de quarante-cinq ans. Il passa une main sur son visage comme pour recouvrer une contenance, puis rit :
– Je crains que mes raisons ne soient avant tout égoïstes ! Mais j’admets que j’ai toujours aimé les histoires qui finissent bien.

Et l’histoire de ta grand-mère finit bien, Ruby… Peu importe ce que les gens en disent.
– Je n’en suis pas si sûre. Je croyais que la vérité m’apporterait une forme d’apaisement, mais…
Je déglutis pour ravaler la boule qui s’était formée dans ma gorge.
– J’ai l’impression de l’avoir perdue une seconde fois, continuai-je, d’avoir failli à protéger cette mémoire qui m’était si chère…
– Si je peux me permettre, ce n’est pas parce que la vérité est plus difficile à gérer que tu ne l’avais imaginé que tu as failli. Un groupe d’experts a officiellement reconnu Emily Nolan comme l’autrice de Un monstre ou une femme. Alors, oui, il y aura toujours des gens pour remettre en cause la vérité, pour la déformer, pour juger, mais ce n’est pas parce qu’ils crient le plus fort qu’ils sont les plus nombreux.
Je laissai les mots de Marc Meunier flotter entre nous pour mieux les analyser avant d’acquiescer en silence. Il n’avait pas tort. Le groupe d’experts avait rendu un verdict sans appel : Grandma était bien l’autrice de Un monstre ou une femme. N’en déplaise aux jaloux et aux adeptes des théories du complot.
– Comment envisages-tu les choses ? demandai-je en avalant un premier morceau d’omelette. J’imagine qu’écrire une biographie prend du temps.
Je n’avais pas encore pris la décision d’accepter la proposition du journaliste, mais je ne pouvais nier que l’assurance avec laquelle il défendait ma grand-mère était touchante – et rafraîchissante de la part d’un homme ! Car malheureusement, force était de constater que les hommes semblaient en majorité plus dubitatifs quant aux origines d’une des œuvres gothiques les plus connues au monde.

Marc Meunier confirma :
–
En effet, beaucoup de temps. C’est la raison pour laquelle j’aimerais envisager cette biographie comme une collaboration étroite entre toi et moi. Je m’occuperais de la forme, c’est-àdire de la trame, de la rédaction ; tu serais en charge du fond. On serait co-auteurs. Toi seule déciderais de ce que tu voudrais y voir apparaître, les souvenirs que tu voudrais partager ! Cela impliquerait bien sûr que l’on se rencontre plusieurs fois par mois, voire par semaine.
« Ce n’est jamais bon de s’accrocher au passé comme tu le fais. »
Les mots prononcés par Charles après notre « accident » résonnèrent sous mon crâne. Après les révélations d’Halloween, j’avais décidé d’avancer, de reprendre mon avenir en main – notamment en changeant de majeure. N’était-ce pas reculer que de faire de la réhabilitation de la mémoire de mon aïeule mon combat ? Que de me replonger dans son passé encore une fois ?
Je reposai ma fourchette, me mordillai la lèvre. Pourquoi les conseils de Charles me revenaient-ils à l’esprit ? Il avait choisi de disparaître, choisi de laisser l’histoire de son aïeul interférer dans nos relations. N’était-il pas le moins bien placé pour parler de « s’accrocher au passé » ?
– Tu n’as pas besoin de me donner une réponse aujourd’hui, Ruby, reprit Marc Meunier d’une voix douce comme s’il avait deviné les émotions contradictoires qui se bousculaient sous mon crâne. Je voulais seulement que l’on se rencontre au moins une fois pour que tu puisses décider si tu souhaitais ou non te confier à moi.
Ses lèvres s’étirèrent en un sourire compréhensif.
– Prends tout le temps dont tu as besoin, d’accord ? proposa-t-il.

Il termina son café d’une longue gorgée silencieuse, puis glissa sa main dans le manteau qu’il avait négligemment jeté sur la banquette à côté de lui. Il en tira un portefeuille en cuir brun, duquel le coin d’un papier glacé dépassait. Une photographie ? D’une personne de sa famille ? Sans pouvoir l’expliquer, je l’imaginais plus comme un solitaire endurci vivant une vie de voyages et d’aventures, mais peut-être me trompais-je.
– C’est pour moi, dit-il en déposant un billet de vingt dollars sur la table entre nous. Tu connais mon numéro de téléphone, appelle-moi quand tu veux.
Il resserra les pans de son manteau sur sa chemise, puis me salua d’un hochement de tête :
– Ça m’a fait plaisir de te rencontrer, Ruby.
– Moi aussi, répondis-je d’une voix rauque.
Je m’étais surprise moi-même à apprécier sa présence tranquille, et je regrettai presque de le voir s’en aller sans avoir pu échanger davantage sur Grandma.
Je jouai avec le reste de mon omelette, l’appétit soudain coupé. Était-ce si mal de vouloir continuer à parler de ma grand-mère ? Ne serait-ce pas au contraire une forme de thérapie que de participer à cette biographie ?
CHAPITRE2 QUOI D’NEUF ?

« Un monstre ou une femme conclut qu’il existe une part de noirceur en chacun de nous. Et son autrice serait l’exception à cette règle ? Je ne crois pas ! Je pense qu’Emily Nolan a cédé à cette part d’elle-même et s’est vengée de Samuel en l’assassinant. » – Matthieu Blanche, journaliste et critique littéraire, sur sa page Instagram.
– Frenchie !
J’eus seulement le temps d’ouvrir les bras pour accueillir l’étreinte de Giola. Un cri de surprise m’échappa, tandis que le parfum au monoï de son shampoing m’enveloppait dans une douce bulle de réconfort.
– Je croyais que tu ne rentrais que dans deux jours ! m’exclamai-je. Giola était allée passer les fêtes de fin d’année chez elle, en Sicile. Sa peau s’était teintée d’un brun doré qui accentuait l’éclat blanc de son sourire. Elle s’écarta, posa les deux mains sur mes épaules, la mine grave.
– Tuan m’a dit que tu étais revenue plus tôt que prévu à cause d’un incident en France ? Il était hors de question que je te laisse seule sur ce campus plus longtemps !

Tuan était le seul membre du club international à qui je m’étais confiée pendant ces vacances. Enthousiasmé par ma détermination à progresser en langue des signes, il m’avait contactée chaque jour en appel vidéo afin de m’apprendre de nouveaux mots, et, ce faisant, il était devenu mon confident. Je n’avais pas souhaité importuner Giola qui profitait de retrouvailles avec sa famille ; ou Mats, parti pour une traversée en solitaire d’est en ouest des États-Unis.
– Tu es rentrée pour moi ? m’étonnai-je, une soudaine faiblesse dans la voix. Il ne fallait pas, Gi ! Je n’ai pas passé de si mauvaises vacances. Je vais bien. Bon, je l’admets, j’aurais préféré qu’elles se terminent autrement, mais…
– Respire, Frenchie, tu es toute rouge ! Tu vas tout me raconter, d’accord ? Mais d’abord, j’ai une surprise qui t’attend à l’étage.
Une surprise ? Elle sautilla dans le hall de la résidence, apparemment incapable de contenir son excitation.
– Viens !
Je m’engouffrai dans les escaliers à sa suite, et je dus presque courir pour me maintenir à sa hauteur. D’ordinaire si apprêtée, Giola n’était vêtue que d’un vieux jogging violet et d’une polaire ouverte sur un tee-shirt large.
– Quand es-tu arrivée ? demandai-je.
– Il y a dix minutes. J’ai déposé ma valise dans ma chambre et je t’ai vue par la fenêtre !
Cela expliquait donc son accoutrement – probablement sa tenue de voyage – mais pas son dynamisme après plus de vingt heures de trajet !
– Tu dois être épuisée.
– Oh non, elle a bu bien trop de café pour ça ! lâcha une voix masculine que j’identifiai sans peine.

– Mats ! Tu es déjà rentré ?!
Allongé sur le canapé du salon commun, les bras passés sous sa tête, il se releva pour m’étreindre brièvement. Ses cheveux avaient bien repoussé depuis l’automne et des mèches blondes tombaient sur son front. Un bronzage récent dessinait le contour des lunettes de soleil qu’il avait dû porter durant son voyage.
– J’ai retrouvé Gi à New York et on a fait le trajet ensemble en bus jusqu’à Byton Cove, m’expliqua-t-il. Tuan est aussi sur le chemin du retour : il a quitté Rochester ce matin avec Bill, il ne devrait plus tarder.
Tuan avait passé les vingt derniers jours avec Bill, dans l’écurie de John, le frère de ce dernier, au nord de l’État de New York. Il s’était très vite lié d’amitié avec John, sa femme et leurs enfants, tous capables de s’exprimer couramment en langue des signes. Il avait aussi adoré les chevaux, et la veille, il m’avait raconté une longue promenade dans une forêt enneigée et sa nostalgie à l’idée de rentrer dans quelques jours.
– Il ne m’a rien dit ! protestai-je.
– Ordre de Giola ! déclara Mats, paumes tournées vers le plafond comme s’il n’avait pas pu faire autrement que de respecter ses consignes. Elle tenait à te faire la surprise !
Giola ébouriffa les cheveux de Mats, un air satisfait sur le visage.
– Il ne reste que deux jours avant le début de la session d’hiver, je voulais qu’on ait le temps de se retrouver avant. Et pour être honnête, ma famille commençait à m’étouffer un peu. Ma mère n’a pas arrêté de me dire que je m’étais trop « américanisée » !
– C’est-à-dire ? demandai-je en retirant mon bonnet et ma doudoune.

–
Apparemment, je suis trop pâle, j’ai pris du poids et mon accent s’est aplati ! Vous vous rendez compte ? A-pla-ti ? Non mais oh ! Elle peut parler ! Avec la façon dont elle roule ses « r », on la confondrait avec une tourterelle !
J’échangeai un regard amusé avec Mats, qui, les dents serrées, se retenait visiblement de rire.
– Mais j’ai quand même passé de bonnes vacances. Ma grandmère a retrouvé un ancien amour de jeunesse et je lui ai servi d’alibi quand elle allait le retrouver quasiment tous les soirs. Elle ne voulait pas que mes oncles – ses fils – et mes cousines soient au courant, vous comprenez ?
Mats et moi hochâmes la tête dans un bel ensemble, mais j’étais prête à parier qu’il ne comprenait pas plus que moi.
– J’ai pu retrouver mes amis, faire la fête toute la nuit et profiter de la plage ! Oh, et Frenchie ? Tu te souviens de Riley ?
Si je me souvenais de Riley ? Le jeune homme était l’un des agents de sécurité du campus, et Giola, convaincue que je désirais sortir avec un Américain, avait tenté de me pousser dans ses bras à Halloween. Heureusement, elle avait abandonné cette idée pour le reste de la session d’automne.
– Il m’a contactée pendant les vacances, lâcha-t-elle avec la grimace de celle qui a fait une bêtise. On a beaucoup échangé, et il m’a proposé un date à la rentrée. Ça te dérange si je dis oui ?
Je laissai échapper un soupir soulagé, m’empressai de l’encourager, ravie qu’elle ne se préoccupe plus – pour l’instant, du moins – de ma propre vie sentimentale. Mats, lui, haussa les deux sourcils, mais s’abstint de commenter.
– Super, merci Frenchie ! Bon, et toi, beau blond ? Racontenous ton voyage ! Tes photos de l’Utah et de l’Arizona sur Instagram étaient incroyables !

–
C’était cool, rapporta Mats d’une voix morne.
– Cool ? C’est tout ? On veut tout savoir ! Tu as fait de belles randos ? Tu as rencontré des gens ?
– Oui, répondit-il distraitement. J’ai adoré le Grand Canyon, cliché je sais, mais j’y retournerai, c’est certain. Il esquissa un sourire qui me sembla presque forcé.
– Hum. Je comprends ton problème.
– Mon problème ?
– Je t’ai trop manqué, n’est-ce pas ? fit Giola en le bousculant de l’épaule pour le dérider. Ma joie de vivre, mes remarques aussi drôles que pertinentes, ma…
– Ta modestie ? compléta Mats, et cette fois une lueur d’amusement traversa ses iris. Évidemment.
– C’est elle qui fait mon charme ! Et en parlant de charme, une jolie jeune fille a-t-elle succombé au tien ?
Mats plissa les yeux vers moi, comme s’il essayait de me faire passer un message. Ses épaules semblaient tendues, et ses lèvres pincées. Étais-je censée changer de sujet ? Mais pourquoi ? Je repoussai cette interrogation à plus tard et volai à son secours avant que Giola n’insiste :
– Quelqu’un a tagué la maison de ma grand-mère, et j’ai dû suspendre mes réseaux sociaux parce que je me faisais harceler.
– Pardon ? s’écria Giola, et Mats se pencha en avant, le front plissé, l’inquiétude ayant chassé sa morosité.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ? demanda-t-il.
Je jouai avec les manches de mon sweat, le temps de rassembler mes pensées, puis commençai à raconter :
– J’ai retrouvé Jeanne, une amie de ma mère, à l’aéroport de Paris. Elle revenait d’Amérique du Sud. Quand nous sommes arrivées en Bretagne, dans la maison que m’a léguée

ma grand-mère, des journalistes campaient devant. Apparemment, ma voisine avait laissé entendre que je rentrais pour les fêtes, et ils souhaitaient tous entendre mon récit.
Je me souvenais de la lassitude que j’avais ressentie alors à cette idée, mais tante Jeanne avait pris les choses en main.
– Jeanne a organisé une conférence de presse, en pensant que cela suffirait à satisfaire leur curiosité et que nous serions tranquilles le reste du séjour ! Mais elle n’avait pas prévu qu’on recevrait autant de réactions mitigées. Certains jugent que ma grand-mère n’aurait pas dû s’enfuir en France à l’époque, qu’elle a révélé ainsi sa culpabilité…
– Sa culpabilité ? répéta Giola en s’affaissant un peu plus contre Mats dans le canapé. C’était de la légitime défense !
À l’époque, ma grand-mère avait endossé une nouvelle identité et fui en France, aidée de ses amies. Elles étaient toutes convaincues qu’elle ne pourrait pas prouver sa version des faits face à une famille aussi riche et puissante que les Abermann. Mais des rumeurs infondées suggéraient qu’elle avait en réalité voulu se venger de Samuel en l’attirant dans un piège le soir d’Halloween 1962…
J’allais et venais devant mes deux amis, sans tenter de dissimuler l’agitation provoquée par ces accusations.
– Un journaliste a avancé qu’une femme écrivant des romans aussi sombres devait forcément cacher une part encore plus sombre en elle. C’est stupide !
Je poursuivis ma déambulation nerveuse.
– Et moi qui pensais que les Français réagiraient mieux que les Américains ! s’exclama Giola.
J’avais cru la même chose. Certains Américains avaient bien sûr remis en question les résultats de notre enquête : ils

contestaient le rapport d’experts qui concluait que ma grandmère était l’autrice de Un monstre ou une femme. Ils soutenaient l’argument qu’Emily Nolan avait dû agir en qualité de conseil et de secrétaire pour son petit ami. Ces réactions m’avaient peinée, mais elles traduisaient à mon sens la difficulté des Américains à accepter que l’une des plus grandes œuvres de littérature gothique ne soit pas américaine. Peut-être y avait-il également des traces de misogynie, mais j’y voyais davantage une forme de patriotisme. Ma grand-mère avait obtenu la nationalité française en épousant mon grand-père dans les années 70, et je n’arrivais pas à accepter l’idée que son pays d’adoption, où elle avait trouvé refuge, la considère comme une criminelle en cavale plutôt que comme un prodige de la littérature…
– Beaucoup de gens te croient, Ruby, intervint Mats. Français, Américains ou Britanniques. Mes parents m’ont même rapporté que des associations suédoises avaient réclamé le retrait immédiat de Un monstre ou une femme de la vente en attendant que les exemplaires avec le nom d’Emily Nolan paraissent ! Et quand on sait à quel point les Suédois sont discrets et expriment peu leur opinion publiquement, c’est une jolie preuve de soutien, non ?
Cette réserve était sans doute l’un des clichés les plus répandus sur la Suède, et Mats m’adressa un clin d’œil en signe d’autodérision. Giola lui tapota le genou, appréciant ses efforts pour me remonter le moral.
– Exactement ! Et tu as aussi toute l’Italie derrière toi ! Ma grand-mère n’avait jamais lu Un monstre ou une femme , mais elle s’y est mise parce que, et je cite, « un roman écrit par une femme qui n’a pas peur de se servir d’une arme, ça vaut de l’or » !

Je m’arrêtai de marcher, fixai la moquette rendue humide par la neige coincée sous mes bottes.
– J’ai reçu du soutien, je le sais, murmurai-je. Mais le lendemain de Noël, quelqu’un a tagué « meurtrière » et « menteuse » sur la maison dans laquelle j’ai grandi, et je… Ma voix se brisa. Je serrai les dents pour contenir les larmes qui voilaient ma vision et menaçaient de couler.
– Je suis fatiguée, repris-je après quelques secondes de silence. J’ai dû porter plainte pour acte de vandalisme, et suspendre tous mes réseaux. Vous auriez dû voir tous les messages que je recevais !
Entre ceux de harceleurs dont le seul objectif était de me faire avouer que je mentais, et ceux de personnes désespérées qui me demandaient de l’argent, persuadées que j’avais touché le gros lot, les messages de soutien se perdaient dans la masse.
– Ça va aller, déclara Mats d’une voix assurée. Frank semblait croire qu’après les vacances, beaucoup de gens seraient passés à autre chose, et je suis d’accord ! J’ai suivi l’actualité américaine et je n’ai rien lu sur cet acte de vandalisme en France, ce qui signifie que les médias américains commencent à se lasser de cette histoire. Et si les journaux n’en parlent plus, je doute qu’une bande de dégénérés continuent de te harceler !
Je n’étais qu’à demi convaincue par les propos de Mats. Oui, les médias américains se lassaient peu à peu, et ceux français ne tarderaient pas à suivre. Mais qu’en serait-il lorsque le roman de ma grand-mère serait réédité sous son nom ? Ou lorsqu’un juge déciderait des droits d’auteur auxquels je pouvais prétendre en tant que seule héritière d’Emily Nolan ? J’aimais l’anonymat. Je ne voulais pas vivre avec la crainte de voir le nom et la mémoire de mon aïeule salis par des journalistes peu

scrupuleux à chaque rebondissement dans ce qu’ils avaient euxmêmes baptisé « l’affaire Abermann vs. Nolan ». C’était aussi la raison pour laquelle je n’avais pas pris de décision concernant la proposition de Marc Meunier. Raconter la vie de ma grandmère pouvait aussi bien contribuer à laver son nom qu’à alimenter des rumeurs mauvaises à son sujet…
– Mats a raison ! s’exclama Giola. Tu seras tranquille ces prochaines semaines ! Riley m’a dit que la sécurité du campus avait été renforcée depuis que ces journalistes s’y étaient infiltrés début décembre. Et tu connais Frank et Heather. Ils ne laisseront pas cette situation s’éterniser.
À mon retour à Byton Cove une semaine plus tôt, Frank m’avait rendu visite sur le campus pour prendre de mes nouvelles et me donner son numéro personnel pour le joindre en cas d’urgence. Cette attention m’avait touchée. J’avais eu le sentiment d’être chez moi, en sécurité. Heather, quant à elle, avait rappelé au chef de la police qu’elle s’était « équipée contre ces satanés journalistes » et qu’elle n’hésiterait pas à « faire usage de la force » s’il ne faisait pas bien son travail. J’ignorais ce qu’elle entendait par là, mais la menace avait arraché une grimace à Frank.
– Riley ? releva Mats. Vous êtes déjà proches, on dirait…
– Oui, on discute beaucoup. Il a des racines italiennes, tu te rends compte ?
– Comme tous les Américains, si j’en crois leurs dires, ajoutat-il…
Cet automne, j’avais constaté que les Américains étaient adeptes des tests ADN et aimaient mettre en avant leurs racines européennes, fussent-elles anciennes de plusieurs générations. Cette fascination pour leurs ancêtres faisait d’ordinaire

sourire Mats. Cette mine fermée et ce ton boudeur ne lui ressemblaient pas. Que s’était-il donc passé pendant ses vacances pour qu’il revienne de si mauvaise humeur ?
Je sentis ma poitrine se comprimer sous l’effet de la culpabilité. J’avais été trop centrée sur ma petite personne. En voulant épargner à Giola et à Mats les épreuves que je traversais (et mon humeur massacrante), je n’avais que trop peu pris de leurs nouvelles, eux qui m’avaient pourtant prouvé qu’ils étaient prêts à risquer leur vie pour moi. Ils méritaient un bien meilleur traitement et je me promis de rectifier mon erreur immédiatement. Et surtout, j’étais heureuse de les retrouver et curieuse d’en savoir plus sur leurs vacances respectives ! Je m’accroupis à leur hauteur et pris un ton de conspiratrice :
– J’ai ramené une bouteille de vin dans ma valise, déclarai-je.
– Qu’est-ce qu’il t’arrive, beau blond ? lança Giola en même temps, une pointe d’irritation dans la voix. Attends, qu’est-ce que tu viens de dire, Frenchie ?
Bouche ouverte, elle m’observait avec tant d’espoir que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
– J’essaie de coller aux clichés de la Française ! Ne t’inquiète pas, c’est tante Jeanne qui a choisi la bouteille, pas moi, je n’y connais rien !
Je les invitai à me suivre dans ma chambre lorsqu’une silhouette apparut à la périphérie de mon champ de vision. Tuan ! Je n’attendis pas qu’il atteigne le salon pour me précipiter sur lui, Giola sur mes talons. Il accueillit nos embrassades en riant, et attendit que l’on s’écarte pour saluer Mats, qui affichait enfin un sourire sincère.
Je l’observais, alors que Giola l’assaillait de questions dans une langue des signes plus qu’approximative. En trois semaines, il

s’était métamorphosé. Ses joues étaient rosies par le froid, ses lèvres gercées, mais ses yeux pétillaient de malice. Ses cheveux noirs avaient poussé et tombaient le long de sa nuque. Il était vêtu d’un pull en laine tressée blanche qui laissait deviner une musculature fine. Il semblait dégager une nouvelle aura de confiance.
Je ne pus retenir un sourire. Qui aurait cru qu’un jeune homme aussi discret que Tuan s’épanouirait autant au contact de Bill et sa famille ?
– Tu vas bientôt pouvoir te faire une queue-de-cheval ! remarqua Giola, qui n’avait cessé d’essayer de lui couper les cheveux toute la session d’automne.
Elle avait parlé lentement, les doigts glissés dans ses cheveux, et il comprit sans qu’elle ait eu besoin d’écrire, ou de répéter son commentaire en langue des signes.
« Vous m’avez manqué », signa Tuan en guise de réponse.
Ses gestes étaient lents, adaptés à nos maigres compétences en langue des signes. Malgré mes récents progrès, j’étais loin d’être bilingue et j’avais encore besoin de pratique pour être capable de saisir des propos à vitesse normale de conversation.
– Toi aussi, répondis-je à la fois en signant et à haute voix.
Giola poussa un soupir d’aise, tira fermement sur le bras de Mats pour l’attirer jusqu’à nous.
– Câlin de groupe, annonça-t-elle, et Tuan éclata d’un grand rire lorsque nous nous retrouvâmes pressés les uns contre les autres.
Elle nous poussa ensuite vers ma chambre, déterminée à porter un toast à nos retrouvailles. Elle me happa par le bras avant que je m’y engouffre à la suite des garçons.
– Tout va bien se passer, Frenchie, d’accord ? Cette session va être placée sous le signe de l’amitié, des sorties, et aussi de ta passion, ne l’oublie pas !

Je songeai aux cours de photographie qui m’attendaient, à la chaleur qui était venue se loger dans mon cœur lorsque mes yeux s’étaient posés sur Giola, sur Mats, puis sur Tuan. Giola avait raison. Tout allait bien se passer. J’étais de retour chez moi, entourée de ma famille de cœur. Et Grandma serait fière : j’allais suivre mes rêves.
CHAPITRE3
VISAGES D’AMÉRIQUE

« Un meurtrier et un imposteur au centre de notre beau village ? Je dis non ! Et vous ? » – Pétition de Bill Terry pour la demande de démantèlement de la statue de Samuel Abermann Junior.
Les rayons du soleil de midi frappaient la neige sans parvenir à la faire fondre. Je plissai les paupières, gênée par la blancheur de la luminosité.
– Alors, qu’avez-vous constaté ? lança le docteur Tim Lewis en écartant les bras pour désigner l’enceinte du cimetière au centre duquel il avait décidé de tenir son deuxième cours de photographie créative.
Je ne répondis pas. La seule chose que cette déambulation matinale – et glaciale ! – m’avait apportée était la joie de découvrir la tombe de Rose Kent aussi fleurie que lors de sa remise en terre au mois de novembre.
Tim Lewis balaya notre classe du regard : huit élèves emmitouflés dans des doudounes, bonnets et écharpes. Lui-même était vêtu d’un blouson en cuir trop large, négligemment passé par-dessus sa chemise-cravate. Il était juché sur un cube en

polystyrène, apparemment pour se protéger du froid, même si une de mes camarades semblait convaincue qu’il utilisait ce prétexte pour se grandir un peu.
– Qu’on se les gèle, docteur Lewis ! railla un grand garçon maigre, les bottes enfoncées dans la neige jusqu’aux chevilles.
– Mais encore, Ashton ? sourit Tim Lewis.
– Que les gens de votre génération mouraient jeunes ? suggéra un autre garçon aux nombreux piercings.
Tim Lewis leva un sourcil, et les coins de sa bouche s’étirèrent en une grimace amusée :
– Les gens de ma génération ? releva-t-il.
– Vous savez, les gens un peu vieux, quoi…
– Ils ne peuvent pas mourir jeunes s’ils sont vieux, idiot ! lança Ashton, provoquant ainsi les rires de toute la classe.
Tim Lewis attendit que chacun reprenne son sérieux pour rappeler :
– Je vous ai dit d’être attentifs aux inscriptions sur les tombes, rien ne vous a choqués ?
Je baissai la tête, tentative désespérée pour disparaître. Je n’avais rien remarqué, car j’avais passé l’heure loin dans mes pensées. J’avais pourtant accepté de faire classe ici quand Tim Lewis, prévenant et connaissant mon passé avec ce lieu, m’avait posé la question deux jours plus tôt. Mais je n’avais pas imaginé que je serais autant happée par mes souvenirs. Mes pas m’avaient guidée jusqu’à la tombe de Rose Kent, puis à ce qui avait longtemps été considéré comme la tombe d’Emily Nolan. Les révélations d’Elise Price avaient résonné à mes oreilles, comme si le lieu était imprégné à jamais par le souvenir de cette nuit d’Halloween.

Je regrettai de ne pas avoir été plus attentive aux directives du docteur Lewis, alors que je m’étais promis de faire mes preuves en photographie. Après tout, c’était ma nouvelle majeure !
– Les femmes ne sont citées que par leurs prénoms, répondit une fille aux cheveux courts. La plupart sont désignées comme « femmes de » quelqu’un, comme si elles n’avaient pas d’identité propre en dehors de leur rôle d’épouse…
Tim Lewis pointa un index victorieux vers elle :
– Exactement, Ella ! Alors voilà ce que je veux : pour la semaine prochaine, j’aimerais que vous réalisiez une série d’une dizaine de photos sur ce que ce constat vous inspire ! Et bien sûr, j’attends de vous une courte page qui explique vos choix tant artistiques que thématiques ! Bonne chance à tous, rentrez vite vous mettre au chaud !
Il sauta de son cube en polystyrène, le glissa sous son bras, et se porta à ma hauteur en trottinant.
– Ruby, comment vas-tu ? Tu prends tes marques parmi nous ?
J’aimais que le docteur Lewis ne me traite pas comme une victime, mais comme une élève normale que personne n’avait essayé de tuer. Ce passage au cimetière m’avait replongée dans le passé, mais je découvrais avec satisfaction que ces souvenirs ne m’étaient pas douloureux. Enfin, si on exceptait le fait qu’il s’agissait aussi du lieu où j’avais vu Charles pour la dernière fois…
– Oui, merci. J’aime beaucoup mes cours et tous mes profs sont des passionnés : c’est inspirant !
– On a la chance d’avoir une formidable équipe au département, confirma-t-il.
– Et je crois bien que je pourrais vite m’habituer à ces cours en extérieur !
Il rit, agita son cube de polystyrène sous mon nez.

– Pour l’instant, tu aimes le froid, mais crois-moi, quand tu auras passé plusieurs heures en extérieur par ces températures, ce piédestal ridicule deviendra ton meilleur ami. Tu ne rentres pas à Margaret College ?
Je m’étais en effet arrêtée à l’entrée du chemin forestier sur lequel s’étaient engagés mes camarades, et qui représentait le chemin le plus court pour rejoindre le campus – et le réfectoire !
– Pas tout de suite, j’ai été inspirée par votre sujet et je crois que je vais m’y mettre immédiatement.
Un sourire étira les lèvres de Tim Lewis.
– Je suis content que tu t’épanouisses dans mes cours. Amusetoi, mais n’oublie tout de même pas de te nourrir !
Je promis et le regardai s’éloigner à la suite des autres. Je repensai à la première fois que je l’avais rencontré, dans la salle de développement photo, peu après « l’accident » avec Charles. J’étais alors trop préoccupée par le passé de Grandma pour penser à changer de majeure, mais je ne regrettais pas d’avoir changé d’avis avant les vacances de Noël. En quatre jours de cours, je sentais déjà que j’avais trouvé ma voie.
– Ruby ! Que me vaut le plaisir de ta visite ? s’exclama Jackie en m’attirant contre sa large poitrine. Entre vite, tu vas attraper froid !
Elle me poussa sur le paillasson intérieur, referma la porte dans mon dos. Mue par l’habitude, je retirai mes bottes et les déposai dans le bac à l’entrée destiné à cet effet. Jackie me tendit des chaussettes en laine que j’enfilai avec un soupir d’aise.

–
Je sors de mon cours de photographie et j’ai pensé à toi, expliquai-je alors qu’elle me guidait vers le salon.
Les braises d’un feu crépitaient dans la cheminée en pierre, diffusant une douce chaleur. Jackie glissa une bûche dans l’âtre pour l’alimenter, remonta la fermeture éclair de sa polaire vert pomme en se frottant les mains l’une contre l’autre.
– Je viens de rentrer de la mairie, c’est un temps à rester chez soi, tu ne trouves pas ? Bon, explique-moi ce que je peux faire pour toi.
Je haussai les épaules, peu convaincue par sa remarque sur la météo. J’aimais les journées comme celle-ci, où un ciel sans nuages surplombait une poudreuse encore intacte et où le soleil réchauffait le bout de mon nez.
Je m’assis sur l’un des fauteuils le plus proche de la cheminée tandis que Jackie, incapable de rester inactive trop longtemps, sortait un balai pour nettoyer des miettes invisibles sous la table à manger du salon. Je lui résumai ma matinée au cimetière avec ma classe et le docteur Lewis, ainsi que le devoir qu’il nous avait donné pour la semaine suivante.
– J’aimerais réaliser une série de portraits de femmes de Byton Cove, annonçai-je. Et mettre en valeur ces femmes dans leur vie quotidienne.
– Tu veux me tirer le portrait ? s’étonna Jackie, appuyée de tout son poids sur le manche de son balai.
– Oui, confirmai-je sans parvenir à déterminer si cette idée l’enthousiasmait ou la rebutait. Si tu es à l’aise avec ça, bien sûr. Tu es la femme la plus courageuse que je connaisse à Byton Cove et tu corresponds parfaitement à l’image de…
– J’accepte ! coupa Jackie. Bien sûr que j’accepte ! Ce n’est pas tous les jours qu’une photographe souhaite faire de vous son

modèle, n’est-ce pas ? Bon, laisse-moi juste le temps de m’arranger un peu par contre !
Elle lissa ses cheveux courts du plat de la main, tira sur sa polaire pour en gommer les plis, puis sourit, satisfaite.
– Je suis prête !
Je n’avais pas vraiment l’intention de me lancer dans une séance photo à cette heure-ci alors que je n’avais encore rien avalé et que mes cours reprenaient en début d’après-midi, mais je ne voulais pas doucher l’enthousiasme de Jackie. Je sortis mon appareil photo argentique de mon sac à dos, la fit déplacer sous la véranda pour profiter de la luminosité.
– Je vais tester plusieurs choses, expliquai-je.
Je lui proposai d’abord de défier l’objectif du regard, ce qu’elle fit si bien que j’eus presque peur en appuyant sur le déclencheur. Elle posa ensuite près de la cheminée, un livre entre les mains. Enfin, je suggérai qu’elle vaque à ses occupations, pour que la pose paraisse plus naturelle. Tendue comme un ressort, et le sourire crispé, elle se dirigea vers la gazinière de la cuisine.
– Je te réchauffe de la soupe ? proposa-t-elle en grimaçant plus qu’en souriant.
– Jackie, détends-toi. Tu es parfaite au naturel. Parle-moi, ça te changera les idées !
Elle hocha la tête plusieurs fois, nerveuse.
– Ah, toi, tu n’as qu’à me raconter qui est ce type avec qui tu avais rendez-vous l’autre jour au café, suggéra-t-elle. Tu ne sors pas avec, n’est-ce pas ? Bill m’a rapporté qu’il était bien trop vieux pour toi !
Je n’avais pas vu Bill au café, mais je n’étais qu’à moitié étonnée que mes faits et gestes soient scrutés, analysés et rapportés.

Après tout, Byton Cove était une petite ville où les rumeurs circulaient vite. Et l’on semblait particulièrement veiller sur moi depuis les événements passés…
– Jackie ! Jamais je…
– Oui, je sais, tu fais bien ce que tu veux : je ne suis pas ta mère. Mais tu sais, il y a des prédateurs partout, et…
– Jackie ! Je ne sors pas avec cet homme, insistai-je en prenant soin de détacher tous mes mots.
Je grimaçai, mi-dégoûtée mi-amusée par l’idée, et rapportai à Jackie ma rencontre avec le journaliste afin de gommer toute trace de suspicion sur son visage froncé. Elle se détendit, commença à cuisiner en oubliant l’appareil photo entre mes mains. J’en profitai pour capturer plusieurs clichés.
– Tu as accepté sa proposition ? s’enquit Jackie.
– Non, je n’arrive pas à me décider, avouai-je. Grandma me manque, mais je crois qu’il est peut-être temps que je laisse le passé là où il est, non ?
– Hum…
– Quoi ?
Jackie se pencha au-dessus de sa marmite pour ajouter du poivre.
– Je ne pense pas qu’explorer le passé soit une mauvaise chose, au contraire. Tu dois par contre te poser les bonnes questions, si tu choisis de dire oui.
– Comme ?
– Comme pourquoi tu le fais ? Pour toi ? Parce que ça te fait du bien de parler de ta grand-mère, par exemple ? Ou pour essayer de contrôler l’avis d’inconnus qui ne liront de toute façon probablement jamais cette biographie ? Tu dois le faire pour toi, Ruby, pas pour un combat perdu d’avance…

Je baissai mon appareil photo contre mes cuisses. Entendre Jackie confirmer à voix haute ce que je craignais depuis longtemps n’était pas agréable, mais j’appréciais qu’elle soit honnête avec moi. Rien de ce que je pourrais faire ne changerait les rumeurs qui circulaient sur ma grand-mère. Elle était désormais une femme célèbre, et avec la célébrité venaient forcément des détracteurs. Il fallait que je l’accepte et le plus tôt serait le mieux.
Je soupirai. Je n’avais plus qu’à déterminer si parler chaque semaine de ma grand-mère me ferait réellement du bien, m’aiderait à faire mon deuil ou m’enfoncerait dans une nostalgie déprimante…
Un coup à la porte interrompit le fil de mes pensées. Jackie déposa un couvercle sur sa marmite et disparut dans le couloir de l’entrée. Inspirée par l’odeur de légumes qui embaumait la cuisine, je commençai à sortir des bols.
– Tu ne devineras jamais de qui j’ai obtenu la signature ! s’écria une voix masculine dans l’entrée. Dorothy Abermann, en personne ! Tu sais, je n’ai jamais beaucoup aimé cette bonne femme, mais on ne peut pas nier qu’elle essaie de rattraper le mal causé par son frère autant qu’elle peut ! Je commence à croire que je l’avais mal jugée !
– Bill ? demandai-je en passant une tête dans le couloir.
Bill était là en effet, sa fidèle casquette vissée sur son crâne, même si un bonnet aurait été plus approprié aux températures. Il grimaça en m’apercevant, baissa la tête face aux sourcils sévèrement froncés de Jackie.
– Oh, kiddo. Je ne savais pas que tu étais là.
– Qu’est-ce qui se passe avec Dorothy Abermann ? questionnai-je, curieuse.

–
Rien du tout ! mentit Bill en resserrant une liasse de feuilles contre son manteau. Je ne vais pas m’attarder, ravi de t’avoir vue, Rub…
– Bill Terry ! Tu as gaffé, alors prends tes responsabilités ! Ne compte pas sur moi pour expliquer à Ruby ce que tu mijotes depuis une semaine ! Il ne pensait pas à mal, Ruby… Sois indulgente.
Jackie me tapota l’épaule avant de retourner à ses fourneaux. Indulgente ? Qu’avait donc fait Bill ?
– Bill ? interrogeai-je d’une voix rauque.
Ce dernier me tendit ses feuilles, retira sa casquette qu’il tripota, mal à l’aise. Je baissai les yeux sur des lignes de signatures, précédées de coordonnées.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une pétition, avoua Bill le regard rivé sur ses bottes en caoutchouc. Je veux que le maire retire la statue de Samuel Abermann Junior de la place du village. Pour être honnête, je l’aurais bien fait sauter une nuit, mais Jackie craignait que tu sois accusée et je ne voulais pas t’attirer d’ennuis.
Donc je fais du porte-à-porte pour récolter la signature des habitants…
Je me mordis les lèvres pour contenir le rire qui montait dans ma gorge. Pourquoi Jackie pensait-il qu’il fallait me dissimuler une telle chose ? Je trouvais l’idée plutôt bonne ! Et même si j’espérais que l’attention autour de cette histoire retombe, j’appréciais les efforts de Bill pour montrer son soutien à ma grand-mère.
– J’ai d’abord essayé d’approcher le maire, mais cet abruti de Rodney m’a répondu que la statue d’un meurtrier, c’est exactement le genre de choses auxquelles s’attendent les touristes

en visitant une ville réputée hantée ! continua Bill. Alors j’ai eu l’idée de cette pétition…
– Et Dorothy Abermann a signé ? relevai-je.
– À l’instant, confirma Bill. Ton ami aussi.
– Mon ami ?
– Son neveu ? Charles ? Il ne vit pas à Byton Cove, mais il était sur place, alors je prends tout ce que je peux !
Je me figeai, le cœur battant si fort que j’eus l’impression que Jackie pouvait l’entendre depuis sa cuisine. Charles était ici, à Byton Cove. M’aurait-il saluée s’il m’avait croisée ? Ou m’aurait-il ignorée maintenant qu’il semblait m’avoir rayée de sa vie ? « C’est compliqué avec ma famille en ce moment, j’essaie de réparer les bouleversements que j’ai causés », m’avait-il écrit le jour où je lui avais proposé de m’accompagner au second échange culturel du club international. « Je suis désolé, je te recontacte quand les choses se seront apaisées. Surtout, prends soin de toi. »
Il ne m’avait jamais recontactée. Et j’avais tant relu ses derniers messages que je les connaissais par cœur. Je comprenais que sa position ne pouvait pas être facile au sein de sa famille : il avait ruiné le nom de son ancêtre. Néanmoins, j’avais cru que notre amitié valait plus à ses yeux qu’un simple au revoir par messages interposés. Alors pourquoi continuait-il de m’aider, d’une certaine façon ? Ne s’opposait-il pas de nouveau à sa famille en prenant le parti de ma grand-mère ? Et Dorothy Abermann ? C’était peut-être moins étonnant la concernant. Après tout, elle avait payé pour les funérailles de la femme que son frère avait assassinée !
– Ça va, kiddo ?
Je hochai la tête.
– Je sais exactement ce qui te fera oublier Charles, Ruby ! cria Jackie, loin d’être dupe, depuis sa cuisine.

Je battis des paupières pour chasser la moindre trace de tristesse, forçai un sourire à l’attention de mes deux amis.
– Je vais très bien.
– Mon amie Juana voudrait te rencontrer, continua Jackie comme si elle ne m’avait pas entendue.
– Qui, moi ?
– Oui, pas Bill ! S’il avait dû faire craquer une femme de Byton Cove, ça se serait passé avant son début de calvitie, pas maintenant.
– Hé ! râla Bill sans apporter aucun argument en sa faveur.
– Pourquoi ton amie voudrait-elle me rencontrer ? demandai-je.
– Parce qu’elle s’est un peu reconnue dans ton histoire et qu’elle a un service à te demander. Elle aimerait t’inviter à prendre le thé chez elle demain après-midi, est-ce que tu serais disponible ?
– Jackie, je ne suis pas sûre que…
– Tu devrais apporter ton appareil photo pour ta série de portraits, tant que tu y es. Cette femme a immigré du Mexique dans les années 80. C’est une force de la nature, même si la vie ne lui a pas fait de cadeaux !
Je jouai avec la lanière de mon appareil photo, songeuse. Je n’avais pas vraiment envie de comparer l’histoire de ma famille avec celle d’une autre personne, fût-elle l’amie de Jackie. Mais je devais admettre que j’avais besoin de modèles pour finaliser mon projet au plus vite.
– C’est d’accord, j’irai, déclarai-je en espérant que cette Juana habitait à l’opposé du domicile de Dorothy Abermann.
Car peu importait qu’elle ait apposé sa signature sur la pétition de Bill, je ne voulais pas prendre le risque de la recroiser. Et encore moins celui de croiser Charles.
