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Copyright © 2019 by Bethany Rutter

First published 2019 by Macmillan Children’s Books under the title No Big Deal.

Direction : Frédéric Schwamberger

Direction éditoriale : Sarah Malherbe

Édition : Elsa Tirel

Illustration et graphisme de couverture : Sarah Long

Composition : Delphine Guéchot

Préparation de copie : Claire Stacino

Correction : Catherine Rigal

Direction de fabrication : Thierry Dubus

Fabrication : Manon Sagot

Fleurus, 2026

57, rue Gaston-Tessier

75019 Paris www.fleuruseditions.com

ISBN : 978-2-2151-9939-7

MDS : FS99397

Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.

Tous droits réservés pour tous les pays.

« Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »

Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Amélie Foulatier
Pour Julie et Jonathan

CHAPITRE 1

Like a Virgin – Madonna

– Qu’est-ce qui te prend si longtemps ? s’impatiente Abi depuis l’extérieur de la cabine d’essayage.

Je mettrais ma main à couper qu’Abi ne s’est jamais retrouvée coincée en enfilant une robe de Topshop. Ou peut-être que cela arrive aussi aux personnes très minces ? Ce n’est pas moi qui pourrais témoigner.

– Oh, rien ! Je répondais juste à mon père, mais ça y est, j’essaie la robe.

Je fais de mon mieux pour garder mon sérieux, en espérant pouvoir bientôt me dégager de cette horreur en polyester lilas. J’ai beau tirer de toutes mes forces, essayer d’aplatir ma poitrine, rien n’y fait… Cette robe ne bouge pas d’un millimètre.

– D’accord, ma vieille. Je vais aller regarder les chaussures en attendant que tu aies fini. La jupe était trop large pour moi de toute façon, dit-elle.

Ça, c’est le pompon !

J’entends le claquement de ses sandales sur le sol s’éloigner. Me voilà alors seule, en sueur, complètement ridicule, essayant de comprendre comment j’ai pu enfiler cette robe

jusqu’à la poitrine tout en passant les épaules. N’y a-t-il pas une théorie scientifique qui dit que ce qui entre est censé pouvoir aussi ressortir ? Quoi qu’il en soit, dans ce genre de situation, il n’y a qu’une seule solution : il faut prendre une mesure radicale et dramatique.

Avec précaution, lentement, sans bruit, j’entrouvre la porte et jette un œil dehors. Les cabines d’essayage sont toujours sans surveillance, et si personne n’est là, personne ne peut entendre les coutures d’un vêtement qui craquent quand on tire trop dessus.

Alors c’est ce que je fais.

La robe l’a bien cherché. Elle est devenue mon ennemie jurée, elle mérite sa sentence. Bon sang, on l’a échappé belle. Mes bras tremblent d’être restés coincés en l’air pendant plusieurs minutes. J’ai besoin de m’allonger. Terminé, les essayages de fringues qui ne sont manifestement pas taillées pour moi.

Je remets mon jean (noir et déchiré avec style), je boutonne ma chemise à imprimé léopard et j’enfile mes sandales, avant de fuir les lieux de mon petit crime pour rejoindre Abi et mes autres amies. Abi a déjà repéré les talons les plus vertigineux de l’étagère, qu’elle retourne pour voir le prix. Ella essaie des baskets holographiques, et Sophia, la copine d’Ella, tient le sac de cette dernière, tout en scrutant la peau autour de ses ongles, apparemment à la recherche du prochain à ronger.

– Pas convaincue ? me demande Abi.

– Non, elle était un peu trop courte, je mens.

Abi hausse les épaules comme pour dire : C’est le jeu.

Si Camila était là, je lui avouerais sûrement mon délit afin de recevoir un peu de soutien, mais elle est encore chez ses

grands-parents en Suède. C’est ma meilleure amie. Elle compatirait particulièrement, parce qu’elle est la seule autre fille grosse de notre année. Elle me comprend. Elle rentre dimanche, juste à temps pour la rentrée, et j’ai vraiment hâte de la revoir.

– Est-ce que quelqu’un peut me dire que je n’ai absolument pas besoin de baskets compensées holographiques ? lance Ella. Sinon, je vais finir par les acheter, et Sophia devra se passer de cadeau d’anniversaire.

– Pas question, répond Sophia, en lui rendant son sac, avant de passer un bras autour de sa taille et de l’embrasser. Elles sont complètement accros l’une à l’autre, c’est plutôt adorable. Leur relation me donne l’impression d’entrevoir un univers parallèle – une autre planète que je n’ai jamais foulée. À dix-sept ans, je vis un désert sentimental. Aucune histoire d’amour à l’horizon, et ça commence à m’inquiéter.

– On peut sortir d’ici ?

J’ai encore un peu la tête qui tourne après mon coup de chaud dans la cabine d’essayage et j’ai besoin de respirer le doux air de Croydon.

– On va où ? demande Abi.

– J’ai envie d’un milk-shake, dit Sophia.

C’était couru d’avance : nous marchons déjà dans cette direction.

Nous empruntons toutes les quatre l’escalator vers le Milkbar, Ella et Sophia refusant de se lâcher, pendant qu’Abi pianote furieusement sur son téléphone et que j’essaie de me rafraîchir un peu les idées. En arrivant, une bonne surprise nous attend : Priyanka travaille aujourd’hui. Et quand Priyanka est là, ça veut dire qu’on peut avoir des milk-shakes de luxe.

– Priyanka, ma douce princesse, amour de ma vie, ange de mes rêves ! s’exclame Abi, en envoyant des baisers par-dessus le comptoir.

– Oui, vous pouvez avoir des trucs gratos, rétorque Priyanka, manifestement ravie de nous voir après une journée remplie de parents exténués par les vacances d’été et leurs enfants gavés de sucre.

Elle attaque immédiatement avec nos commandes habituelles.

Il ne faut pas laisser Priyanka sans surveillance ; elle a probablement détourné des centaines de livres de Pim’s, de Maltesers, d’Oreos et de copeaux de chocolat depuis qu’elle travaille ici… rien que pour nous.

Le mois d’août touche à sa fin, nous sommes libérées de toutes nos obligations estivales et nous n’avons vraiment plus rien à faire : traîner dans le centre commercial de Whitgift, essayer des vêtements qu’on ne peut pas se payer, boire des milk-shakes, s’allonger sur l’herbe devant la mairie… Croydon n’offre pas cinquante options pour s’occuper pendant les vacances. Et c’est le dernier été qui s’achève par un retour au lycée. Le dernier avec cette familiarité confortable à l’horizon. À l’issue de l’été prochain, nous partirons toutes à l’université, ou… eh bien, qui sait où ?

– Et voilà, annonce Priyanka, en nous tendant nos boissons, après avoir tapé une somme symbolique sur la caisse. Devinez qui était là tout à l’heure.

– On risque d’y passer un moment, je réponds. Crache le morceau.

– Ben, dit-elle en souriant et en réajustant sa casquette d’uniforme.

– Il était seul ou avec la bande ? demande Abi, en tordant ses tresses en chignon sur le haut de sa tête, feignant de se moquer de la réponse.

– Quelques-uns d’entre eux étaient là, dont Oliver – vu que c’est cette info qui t’intéresse –, mais je ne leur ai pas vraiment parlé. Ben était magnifique, et c’est tout ce qui compte.

– Il faut que tu passes à l’action, s’exclame Abi. T’as littéralement un an pour transformer ce crush en vrai truc avant qu’on parte toutes à la fac et qu’il disparaisse à jamais. Fonce !

Abi encourage toujours avec passion les gens à suivre leur cœur. C’est l’un de ses talents.

– Mais je mourrais de honte si je tentais quelque chose et qu’il n’était pas intéressé.

Priyanka a manifestement besoin qu’on la soutienne et lui redonne confiance.

– Tu sais déjà, quasiment avec certitude, qu’il s’intéresse à toi, je rétorque. Je pense que si l’une de nous avait le moindre doute, on ne t’encouragerait pas à foncer.

– Tu as raison. Tu as toujours raison, conclut Priyanka en hochant la tête d’un air sage. Il me faut moins de milkshakes, et plus d’action.

Son visage s’illumine d’un grand sourire, et elle virevolte sur place, trop enthousiasmée par l’idée d’un rapprochement avec Ben pour rester immobile.

Ayant peu (comprenez zéro) d’expérience en matière de relations amoureuses (et encore moins de relations sexuelles), il est surprenant de voir à quel point on me sollicite souvent pour apporter un peu de bon sens sur

ces questions. Alors que, honnêtement, je suis la première à douter que quelqu’un s’intéresse à moi. Dieu merci, Camila est aussi paumée que moi là-dessus. Nous sommes deux sœurs d’armes égarées dans la terre aride de Sans Romance. Elle me manque beaucoup. Deux mois sans sa meilleure amie, c’est long, et pour ne rien arranger, elle est dans une zone sans réseau. Il s’avère qu’en Suède, les petits vieux qui vivent sur de minuscules îles ne se soucient pas trop du Wi-Fi.

Mais Abi a raison : il ne reste plus qu’un an avant qu’on soit propulsées dans le monde réel, au milieu de personnes qui ne savent rien de nous. Est-ce que j’ai vraiment envie de partir à la fac sans avoir jamais embrassé qui que ce soit ? Peut-être que je devrais passer à l’action, moi aussi ? Peutêtre que le bon moment, c’est maintenant ?

– Les filles… Je sais que ça fait partie intégrante de mon identité, mais j’en ai marre qu’il ne m’arrive jamais rien, je lâche.

– Qu’il ne t’arrive rien dans quel sens ? demande Abi.

– Qu’il ne m’arrive rien avec les mecs, j’imagine.

Je baisse les yeux vers le mélange chocolaté de mon milkshake. Je suis soudain gênée, comme si je n’avais aucun droit à évoquer ces sujets – comme si ce n’était pas mon domaine.

– Meuf, c’est pas grave. T’inquiète pas. Tu as largement le temps ! La vie est longue, non ? Tu n’as pas besoin de tout faire tout de suite, essaie de me rassurer Ella.

– Il ne s’agit pas de tout faire. Juste un crush, un truc, pour commencer, ce serait bien. Je me sens tellement à la traîne. Et si rien ne change jamais ? Si ça n’est pas arrivé jusque-là, peut-être que ça n’arrivera jamais.

Je sais que j’ai l’air bougonne, mais c’est une source de frustration grandissante pour moi. Ça n’a pas de sens – objectivement, j’ai conscience que la valeur d’une personne ne se définit certainement pas par le fait d’avoir ou non des relations amoureuses. Je suis mignonne, sympa et drôle, et je me débrouille vraiment bien en maquillage après avoir regardé mille tutos YouTube. Alors, qu’est-ce qui cloche ?

– Franchement, si une personne te plaît, il faut juste que tu te lances. Tu ne te mets jamais en avant. Tu ne montres jamais que tu t’intéresses à quelqu’un. Faut provoquer les choses, me conseille Abi.

– Facile à dire quand les mecs se battent littéralement pour sortir avec toi, je réplique.

Et je suis contente pour elle, mais il est plus facile de manifester de l’intérêt lorsqu’on en reçoit spontanément. Physiquement, nous sommes différentes. Abi est grande, fine, avec de longues jambes toujours hydratées à la perfection, de longues tresses dans un éventail de couleurs sans cesse renouvelé, et d’immenses yeux marron. C’est une bombe.

– Moi aussi, je dois faire des efforts, tu sais. Je dois leur tendre la perche, et les encourager un peu. Ça ne tombe jamais du ciel, il faut que ça aille dans les deux sens. Tu sais quoi ? Tu n’as qu’à choisir quelqu’un à la soirée de Ben demain soir, fais-en ta cible, et vois où ça te mène. Tu es mignonne. Sérieux, tu es vraiment mignonne, sympa, super intelligente, gentille, et n’importe qui aurait de la chance de sortir avec toi.

– Carrément ! Moi, je sortirais avec toi, si je le pouvais, ajoute Ella avec un clin d’œil.

– Vous êtes bien trop gentilles, et je vais choisir de vous croire pour une fois, je dis.

Si je m’apprécie, que mes amies m’apprécient, pourquoi serait-ce si difficile que les garçons m’apprécient aussi ?

– Et puis, quoi qu’il arrive, tu ne dois pas te forcer. Si personne ne te plaît, personne ne te plaît ! conclut Abi.

Nous buvons nos milk-shakes en silence pendant quelques instants. Enfin, un silence relatif. Les enceintes du Milkbar diffusent à fond le son de l’été – la chanson que, depuis mai, on entend partout, dans chaque boutique, chaque café, et à chaque feu rouge, depuis les fenêtres ouvertes des voitures.

– Peut-être que ça t’aiderait si tu venais te dépenser avec moi ? Tu voudrais venir à mon cours de danse ? hasarde Ella, tout à coup.

Je continue de siroter ma boisson. Constatant que personne ne réagit, je lève les yeux pour savoir à qui elle parle.

Tout le monde me regarde.

– Oh, moi ? Quoi ? Pourquoi ?

Et puis je comprends.

– Oh… tu veux dire comme un… comme un moyen pour perdre du poids ?

Ella rougit et se met immédiatement à bafouiller.

– Non, non ! Je ne voulais pas dire… je pensais juste… que c’était peut-être ce que tu voulais ? Peut-être que c’est ce que tu sous-entendais ?

– Ah, bon sang ! je dis en secouant la tête et en grimaçant. Pas du tout ! Honnêtement, je ne veux plus en parler.

Je ne vais pas me lancer dans toute une discussion sur la perte de poids aujourd’hui. Et puis, ce n’est pas le problème… si ?

– Bien sûr, tu as raison. Désolée. J’ai entièrement confiance en ton projet actuel, affirme Ella, tendant une petite main parfaitement bronzée pour en poser le dos contre ma joue pendant une seconde.

C’est un geste doux, et je le ressens.

Nous bavardons encore un moment, mais je suis un peu dans le brouillard. Je ne pense pas être un cas désespéré. Je n’ai juste pas assez essayé. Non pas qu’il soit obligatoire d’avoir une relation, mais dans mon cas, c’est ce que j’aimerais. Plus j’y pense, mieux je me sens. C’est le moment de briller, de prendre mon destin en main.

Je passe mentalement en revue la liste des garçons que je connais : Abi sort avec Oliver ; Priyanka a des vues sur Ben ; je trouve Fred plutôt mignon, mais surtout très gentil ; Cameron est trop obsédé par le foot ; Kenji est bien trop canon pour moi (ou, semble-t-il, pour n’importe qui) ; et Tommy est défoncé en permanence, ce qui n’est vraiment pas mon truc.

Ce ne sont pas les seuls garçons de notre promo à Alexander Hall, ni les seuls garçons de Croydon, ni même du monde entier, mais soyons réalistes : ce sont ceux qu’on voit le plus. Peut-être que je dois élargir mes horizons et, comme dit Abi, parler à des gens que je ne connais pas à la soirée de Ben demain soir. C’est sûrement le meilleur endroit possible pour commencer ma nouvelle mission…

Je me sens remontée à bloc ! Pétillante de toutes ces possibilités. Furieusement joyeuse ! Je suis déjà excitée pour mon futur moi, dès qu’il décidera de faire son apparition.

CHAPITRE 2

Don’t Make Me Over –

Julia Holter

Ce soir-là, une fois chez moi, je me consacre à la tâche importante de trouver ce que je vais porter à la fête de Ben.

Ma chambre n’est pas vraiment l’endroit idéal pour dénicher quoi que ce soit. J’aime accumuler plein de trucs. Ça me rassure de ne rien jeter, et de transformer chaque petit recoin en un endroit où entasser de nouvelles affaires. Ma chambre ressemble donc en permanence à un champ de bataille. J’adore la mode. Et, grâce à mon salaire de babysitter, eh bien, j’achète plein de fringues.

Je me fraie un chemin à travers les affaires éparpillées sur le sol – celui-ci est devenu l’équivalent d’une penderie à ciel ouvert – tout en me déshabillant pour ne garder que mes sousvêtements. Je suis prête à essayer tout ce que je possède, dans ma quête du look idéal. Je balance ma tenue du jour sur mon lit et attrape la photo encadrée de Camila et moi qui trône sur ma table de chevet. Deux filles souriantes me regardent : l’une pâle et couverte de taches de rousseur (c’est moi) ; l’autre à la peau lisse et bronzée (c’est elle) ; toutes les deux, grosses.

Camila a toujours été très honnête sur son envie d’avoir un copain, de vivre une romance – ce genre d’amour là. Elle est

un peu fleur bleue – en tout cas, beaucoup moins cynique que moi. Quand j’y pense, on n’a pas tant de points communs que ça. Je suis bruyante ; elle est discrète. Je suis abrasive ; elle est douce. Je repousse tout à la dernière minute ; elle planifie tout soigneusement. J’adore la mode ; elle se fiche de ce qu’elle porte, du moment que ça n’attire pas l’attention sur elle. Nous sommes amies depuis très longtemps, mais dernièrement, je me suis demandé si nos corps n’étaient pas la chose principale qui nous liait. Ce ne serait pas si surprenant : quand vous êtes les seules filles grosses de votre classe, ou de votre promotion, à l’école, un lien puissant se crée et vous vous serrez les coudes. En fait, quand quelqu’un vous ressemble et, lui aussi, pâtit de discriminations. Avec elle, je me sens comprise. Même si on est très différentes !

Avant de rassembler la force de fouiller dans mes tas de vêtements, je me regarde. Je fais ça de façon semi-régulière : me tenir devant mon miroir en pied et examiner mon corps.

Pas pour chercher des défauts ou des imperfections ou des trucs sur lesquels m’autoflageller – juste pour regarder. Je prends des poses naturelles ou carrément bizarres, afin de voir mon corps sous tous les angles, comme les autres pourraient le voir. En culotte noire taille haute et avec mon soutien-gorge à armature, j’observe les jolies taches de rousseur sur mon visage, mes beaux et épais cheveux châtain clair qui descendent jusqu’à ma poitrine (et qui frisottent, mais ça fait partie de leur charme), mes yeux bleu pâle, qui n’ont pas besoin d’être mis en valeur par du fard à paupières marron (comme on le dit sur YouTube – mais ça ne m’empêche pas d’en mettre quand même !), mes deux dents de devant qui se chevauchent un peu… et du gras.

Beaucoup de gras.

Des cuisses douces et pâles, un ventre mou, des bras délicieusement rebondis, des fesses rondes… Pas grand-chose du côté de la poitrine… OK, ça suffit les poses. Cette tenue ne va pas se choisir toute seule.

J’essaie et j’écarte diverses options : un haut à paillettes (trop lourd pour l’été) ; ma robe d’été préférée, décontractée et jolie (à laver) ; mon short en jean (que j’adore, mais sûrement trop court pour une soirée dans un jardin à Croydon, plus adapté en vacances au soleil). J’aime l’idée d’une jupe et de garder mes jambes dénudées. Je commence à fouiller dans l’une de mes piles « à suspendre » pour trouver ce que j’ai en tête quand j’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer, suivi par les aboiements frénétiques de Ted le Yorkshire, grosse boule de poils et piètre chien de garde. C’est probablement ma mère, de retour du travail ! J’enfile rapidement mon possible futur look, quand elle apparaît à la porte de ma chambre.

– Qu’est-ce que tu fabriques, ma puce ? demande-t-elle, ses bracelets tintant autour de ses poignets, tandis qu’elle pousse ma porte grande ouverte.

Elle n’a pas frappé, comme d’habitude. Elle est convaincue que je n’ai rien à cacher et, en d’autres termes, est plutôt relax sur la notion d’intimité. À force, je m’y suis habituée.

– Rien, j’essaie de décider ce que je vais porter à la fête de mon ami demain soir, je réponds, en finissant de remonter la jupe jusqu’à ma taille.

Les yeux de maman s’écarquillent de manière perceptible, horrifiés.

– Tu penses mettre ça ? Tu ne trouves pas que c’est un peu trop moulant ?

– Non ! Si je trouvais que ça m’allait mal, je ne le porterais pas, non ?

Elle réfléchit et ajoute :

– C’est sexy. Tout ce que je dis, c’est que moi, je ne le porterais pas.

– Eh bien, ce n’est pas toi qui le portes, si ?

– Je veux juste que tu sois jolie ! Tu as plein de tenues dans lesquelles tu es jolie, et celle-ci n’en fait pas partie. Pas besoin d’en faire tout un drame, Emily !

– Et moi, ce que je veux, c’est me sentir à l’aise dans ce que je porte, mais on dirait que ton but dans la vie, c’est de me faire douter de tout ce que j’aime ! je réplique sèchement.

– Je ne veux juste pas que les gens disent des choses sur toi, tu comprends ?

– La seule personne qui dit du mal de moi, c’est toi !

– Très bien ! Je ne dirai plus un mot sur tes vêtements à l’avenir.

Elle ment.

– J’ai du mal à y croire, je marmonne tandis qu’elle s’éloigne vers la cuisine.

Ma mère est vraiment belle, point final. Ma sœur et moi avons assez uniformément hérité du physique moins spectaculaire de notre père. Maman, en revanche, est majestueuse, avec une coupe à la garçonne, de grands yeux et des lèvres pulpeuses. C’est exactement le genre de personne que vous vous surprendriez à fixer si vous la voyiez dans le train ou dans la rue, ou encore au supermarché. Elle dégage quelque chose de magnétique, de fascinant. Mais rien de tout cela n’a d’importance pour elle : si quelqu’un la regarde, elle est persuadée que c’est parce qu’elle est grosse. Cette peur

gouverne sa vie et la pousse à tout essayer pour la contrôler. Il n’y a pas un régime que ma mère n’ait pas déjà tenté. Le pamplemousse, Weight Watchers, les soupes au chou, Slim Fast, les cures détox, le régime Miami, le 5:2, paléo, l’adaptation au groupe sanguin, Atkins, l’alimentation végétalienne et crudivore, Gerlinéa, la macrobiotique… Elle a tendance à acheter tous les programmes sportifs en ligne possibles, sans toujours les pratiquer. Tous ses régimes commencent bien ; tous finissent mal.

Par ailleurs, ma mère et moi nous ressemblons sur un point : nous aimons la nourriture délicieuse. Or, tous les régimes qu’elle essaie sont voués à l’échec parce qu’ils la privent de quelque chose qu’elle aime. On pourrait penser qu’après trois décennies de frustrations, elle aurait fini par comprendre le message et adopter une autre approche face à son alimentation. Mais non, elle poursuit toujours ce rêve impossible et ne cesse de se contraindre, se disant à chaque fois que cette fois, ce sera différent. Ce n’est jamais différent. Je me jette sur mon lit avec colère, laissant échapper un cri de frustration. Personne au monde n’arrive à casser mon enthousiasme aussi bien que ma mère. J’aimerais qu’elle soit de mon côté. J’aimerais qu’elle m’encourage. Je me rends compte qu’elle a fait plus que m’énerver ; elle a aussi réveillé en moi un petit picotement d’insécurité, un doute lancinant qui chuchote : et si elle avait raison ? Et si les autres disaient du mal de moi ? Non… je ne peux pas me laisser entraîner sur ce chemin-là.

C’est le premier pas vers les régimes au pamplemousse et une vie misérable. Je suis Emily Daly, et je ne me soucie littéralement jamais de mon corps. Je n’ai pas l’intention de commencer maintenant.

Quelque part sous un amas de bazar, mon téléphone vibre.

En le déterrant d’une pile de paillettes, de Lycra, de lurex et de laine, je vois que ma sœur m’appelle. Si quelqu’un doit briser le contrat social et oser m’appeler plutôt que m’envoyer un message, je suis contente que ce soit elle.

– Quoi de neuf, l’intello ? je lance en guise de salutation, en me rallongeant sur le lit.

– Bonjour, petite sœur, répond-elle. Je l’entends marcher vite dans une rue bruyante.

– Comment va la bella Manchester ?

– Bella comme toujours. Il ne pleut pas en ce moment. Je suis en chemin pour mon entraînement de foot.

– Et comment se passe ton stage ? Ils doivent bientôt te libérer pour que tu retrouves les doux bras de la fac, non ?

– Eh bien, ça va dans le sens où je fais beaucoup de choses et j’aime le projet sur lequel je travaille, mais c’est aussi assez nul parce que mon patron est un gros lourd. Aujourd’hui, il a dit qu’il aimait mon parfum, puis il s’est mis à déplorer que sa femme n’en porte jamais, ce qui, selon lui, signifie qu’elle ne fait jamais d’effort pour lui. Pauvre Martin, bouhou. Voilà comment il m’a dégoûtée de mon Jo Malone floral.

Katie est la reine de qui j’ai appris « l’art de ne pas trop s’en faire ». Elle est très intelligente et douée dans tout ce qu’elle entreprend. Elle est aussi super indépendante. Elle ne rentre à la maison que de temps en temps, s’octroyant de brèves pauses de sa vie à étudier le génie civil à Manchester, simplement pour que mes parents aient l’impression qu’elle existe encore.

– Arf, beurk, dégoûtant. Tu veux que je lui casse la figure pour toi ?

– Non, je ne peux pas laisser ma petite sœur faire le sale boulot à ma place. Et toi, ça va ? Et comment vont les parents ?

Alors que j’ouvre la bouche pour répondre, j’entends un sifflement aigu digne d’un dessin animé, puis Katie qui lâche d’une voix bourrue : « Bon Dieu, plutôt crever. »

– Ouh, on dirait que quelqu’un a du succès !

– On pourrait croire que tout mon attirail de foot les découragerait, mais le short semble rendre les mecs dingues.

– Si ça te nourrit d’une colère à libérer sur le terrain, ça peut avoir des avantages. Bref… en réponse à ta question, je vais bien, dans l’ensemble, mais juste avant que tu appelles, la vieille Helen émettait encore un avis négatif sur ma garderobe.

J’entends instantanément Katie soupirer.

– Tu es sûre que c’est ce qu’elle faisait ? Tu n’es pas juste trop susceptible ?

– Non ! Mon Dieu ! Elle était littéralement en train de me dire de ne pas porter un vêtement parce qu’il montrerait trop mon corps ! C’est exactement ce qui vient de se passer.

– Mais elle tient à toi, elle ne voudrait pas te blesser exprès, dit Katie, essayant clairement de m’apaiser. Ce n’est pas ce que je voulais entendre.

– Désolée, mais toi tu n’as jamais subi de remarques de sa part. Comment peux-tu être si sûre qu’elle n’essayait pas de me blesser ? Peut-être qu’elle espère me blesser suffisamment pour que je finisse par céder et ne manger que de la salade pour le reste de ma vie.

C’est incroyable comme une conversation où Katie et moi sommes du même côté peut basculer, en un rien de temps,

en affrontement entre deux adversaires. Katie a toujours été sportive, athlétique, amatrice de plein air… et mince. Notre teint est le même, nos cheveux ont la même épaisseur ondulée. Même nos taches de rousseur éparses sont similaires ! Seules nos corpulences sont complètement différentes. Alors, bien sûr, elle n’a jamais eu à subir notre mère lui dictant ce qu’elle peut ou non porter, comment se rendre invisible, comment s’assurer de ne surtout pas attirer l’attention.

– Ok, d’accord. Tu as raison. Mais peut-être que toi aussi tu cherches à l’énerver un peu. C’est comme si tu faisais exprès de porter des trucs qu’elle déteste.

– Non ! Je ne vais pas me lancer dans ce débat avec toi. Je ne veux pas hériter des complexes qui sont les siens. J’aime mes vêtements. J’aime mon style. Et ce n’est pas un problème.

Je me sens submergée par une vague d’amertume. Évidemment que Katie ne peut pas comprendre. Évidemment que je vais devoir me défendre ainsi !

– Peut-être qu’on ne devrait pas parler de ça, finit par dire Katie après être restée silencieuse un moment.

– Non ! On ! Ne ! Devrait ! Pas ! je réplique, en insistant sur chaque mot – ce qui, je le sais, l’énerve.

Je suis en colère. Elle ne voit jamais les choses de mon point de vue. Je me sens trahie. Je déteste me disputer avec Katie. Avec nos quatre années d’écart, nous sommes assez proches pour avoir été dans la même maison et la même école en même temps, mais pas assez proches pour que l’on forme un duo, qu’on joue ensemble, qu’on ait des choses en commun. Et tant mieux, parce que, globalement, nous ne partageons pas les mêmes passions. Et cela ne nous empêche pas de bien nous entendre. Au contraire, cette distance nous a aidées à

éviter les grosses et sonores disputes que mes amies avaient avec leurs frères et sœurs en grandissant. Je ne lui ai jamais volé ses vêtements, quand elle vivait ici, et nous n’avons jamais voulu les mêmes jouets en même temps. Alors, quand on se prend la tête comme ça, ça me touche.

– Désolée, poulette. Je t’aime. J’arrive presque au foot là, annonce-t-elle d’une voix apaisante.

Au fond, je suis toujours agacée, mais je n’ai ni l’énergie ni l’envie d’alimenter ce conflit. Elle ne voit pas notre mère comme je la vois. Elle ne peut pas.

– Je t’aime aussi, même si tu es absolument horrible, je dis, sachant qu’elle peut entendre le sourire dans ma voix. Et j’espère que tu mettras un triplé au foot.

– Je suis la gardienne, réplique Katie d’un ton pince-sans-rire.

– Ah bon ? je relève, ironique.

Faire semblant de ne jamais savoir ce que Katie fait est ma manière préférée de la taquiner.

– Je t’aime, bisous !

On raccroche, et je reste affalée sur mon lit.

Même si je n’ai jamais voulu ressembler davantage à ma sœur, notre apparence trouve toujours le moyen de s’immiscer dans notre relation. Les gens la perçoivent comme « celle qui est belle », comme si une seule d’entre nous avait le droit d’être jolie, et, par défaut, parce qu’elle correspond davantage aux normes de beauté, ça ne pouvait qu’être Katie. Ainsi, je suis « celle qui a une super personnalité ». Comme si Katie était ennuyeuse ! Ce n’est pas ce que les gens veulent dire. Katie pourrait être la personne la plus accomplie, la plus intelligente de la pièce, elle serait quand même définie par sa beauté. Je pourrais être la personne la plus ennuyante

de la pièce (ce qui, soyons clairs, n’arrive jamais), on me complimenterait quand même sur ma personnalité plutôt que sur mon physique. Notre apparence, la façon dont on nous perçoit de l’extérieur, devrait être un détail stupide et inutile, et pourtant, ça s’infiltre partout : dans nos têtes, dans notre relation, dans nos conversations. On vaut mieux que ça, Katie et moi.

On mérite mieux que ça.

Je canalise l’énergie de Katie et décide de ne pas envenimer la situation avec ma mère pendant le dîner. Et puis, je n’ai pas envie de tout ressasser devant mon père, qui se sentirait obligé de jouer les arbitres. Je remarque que maman n’en reparle pas non plus.

Après le dîner, je me laisse tomber dans un fauteuil et je commence à lire Les Grandes Espérances pour le cours de littérature du prochain trimestre, pendant que mes parents regardent la télé sur le canapé. Je prévoyais seulement de le parcourir en diagonale tout en jetant un œil à ce qui passe à l’écran, mais je suis complètement happée par le récit. Ce n’est que lorsque mon père annonce qu’il va se coucher que je prends conscience de l’heure avancée.

Je suis sur le point de l’imiter, quand ma mère se tourne vers moi :

– Emily, tu veux… ? commence-t-elle.

Elle n’a pas besoin d’en dire plus. Je sais ce qu’elle propose. Mon père et ma sœur sont du genre couche-tôt, lève-tôt, alors que ma mère et moi avons toujours été des oiseaux de nuit. Les seuls moments que nous passons vraiment en têteà-tête, c’est quand nous regardons de vieux films ensemble, pendant que tout le monde dort. Ça a commencé quand

j’étais plutôt jeune – trop jeune pour rester debout jusqu’à minuit, d’ailleurs : à l’époque, maman regardait quelque chose, et je ne montais pas me coucher, restant dans les parages et me laissant aspirer par ces mondes en Technicolor. Et puis, au fur et à mesure, c’est devenu notre petit rituel – pas tous les soirs, mais de temps en temps.

Aujourd’hui, je suis fatiguée, et il est tard, mais je ne veux pas la repousser.

Alors j’accepte, et pendant qu’elle fait du thé et récupère deux Fondants Fancies de Bettys du placard (ma nourriture préférée au monde entier) dans la cuisine, je me hisse hors du fauteuil et m’installe sur le canapé. Et ensemble, nous regardons Certains l’aiment chaud, qu’on a déjà vu plein de fois. Je déguste notre fondant rose comme je le fais toujours : je mords le glaçage de chaque côté, je racle le fondant du dessus avec mes dents, puis j’engloutis la génoise à l’intérieur toute seule. Ma mère me caresse les cheveux de temps en temps, et je ne repousse pas sa main, même si parfois, j’en ai envie, et nous terminons la soirée comme ça – ce n’est pas parfait, mais au moins, la paix règne.

C’est la fin de l’été et le début de tous les possibles ! Emily Daly entre en terminale, et cette année, elle s’est promis une chose : vivre une relation amoureuse.

Et voilà que, maîtrisant un parfait sens du timing, Joe apparaît dans sa vie. C’est le coup de foudre ! À ses yeux, il est parfait : mignon, drôle, passionné de musique… Et surtout, il s’intéresse à elle. Ce qui est déjà remarquable, n’est-ce pas ?

Emily n’a jamais laissé les remarques grossophobes des uns et des autres entraver sa route.

Mais alors qu’elle traverse de toutes nouvelles expériences et doit choisir ses études supérieures, il lui faut plus que jamais maintenir son propre cap.

Illustration et graphisme de couverture © Sarah Long Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Amélie Foulatier.

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