CHAPITRE 1
– Debout, feignante !
Ana s’extirpa de son cauchemar.
Un instant, elle se crut revenue dans la villa en ruines de ses parents. Les déchets sur le sol lui rentraient dans les côtes. La jeune femme se rendit compte qu’elle avait roulé au bas de sa couche.
La terre battue était semée de vieilles pommes gâtées qui rendaient une odeur écœurante. Un fruit éclata sous sa main quand elle voulut se relever.
Le pommier qui avait poussé au milieu de la chaumière semblait très vieux, presque mort. Ses feuilles brûlées tombaient, sèches, et formaient un tapis ocre. L’apprentie laissa son regard errer dans l’esplumeor.
Le lit de son maître était vide. Cependant, des traces de poussière demeuraient visibles, indiquant qu’il s’était levé peu de temps auparavant. Pourquoi ne l’avait-il pas attendue ?
Une angoisse lui serra la gorge. Merlin savait-il qu’elle était responsable de la mort de Morgue ? Non, il n’y avait pas eu de témoin de leur affrontement. Et puis Ana avait dû tuer pour survivre. La fée avait bien eu l’intention de l’assassiner.
Depuis, les pouvoirs de la Dame du lac coulaient dans ses veines. Elle le sentait. Le monde autour d’elle lui paraissait
plus vivant, les couleurs plus fortes, les sons plus pénétrants, les odeurs plus violentes.
– Je suis Morgana, murmura-t-elle.
Un frémissement la parcourut. Les runes tatouées sur son corps irradièrent un court instant. Sa main caressa l’écorce fatiguée du pommier. La surface se révélait crevassée comme les rides d’un visage, rugueuse sous ses doigts. L’arbre était arrivé au bout de sa vie.
L’apprentie se passa une main dans les cheveux et eut la surprise de constater qu’ils ne lui arrivaient qu’à la taille, alors qu’elle pensait avoir dormi bien plus longtemps que la dernière fois. Se pouvait-il qu’un sort en songe fasse effet dans la réalité ? En tout cas, le résultat était là.
Elle trouva un vêtement soigneusement plié à son chevet. Il s’agissait d’une robe bleue similaire à celle que Vortimer lui avait naguère offerte. Elle l’enfila avec bonheur.
Ana remarqua encore que son paquet de cartes s’était étalé dans sa chute. Les images des atouts reprenaient celles de son songe : un bateleur, un empereur, un homme sur son char. Un peu plus loin, vers le fond de la pièce, un échiquier avait été disposé. Elle avait sans doute intégré tous ces éléments dans son rêve, bâtissant une histoire.
Elle se rassurait quand elle entendit de nouveau le même cri : – Debout !
N’y tenant plus, elle se précipita au-dehors.
Brocéliande y étalait sa parure fauve : partout des camaïeux de rouges, d’oranges, de jaunes, piquetés parfois d’un reste de vert. Cela sentait le champignon et le sous-bois. Des feuilles mortes craquèrent sous ses pas.
Il n’y avait personne.
D’où provenaient ces bruits ? Elle marcha, encore un peu étourdie par son long sommeil. Il lui sembla que les troncs avaient beaucoup poussé depuis la dernière fois. Les fûts étaient immenses, épais, noueux. Elle ne reconnaissait presque plus les arbres qu’elle avait baptisés des années auparavant pour se repérer dans la forêt.
Combien de temps s’était-il écoulé cette fois ? Avait-elle dormi un siècle ? Cela signifierait que tout le monde à Camaaloth était mort de vieillesse. Ana secoua la tête pour écarter cette pensée. Non, cela était impossible. Elle l’aurait su, si Arthur…
–
Debout !
L’appel venait de là-bas. La jeune femme s’avança, repoussa un rideau de végétation rousse et aperçut un chevalier qui tirait sur la longe de sa monture. Le cheval blanc était couché sur le ventre et ne bougeait plus. Tout au plus, il rejetait la tête en arrière quand la tension des rênes était trop forte.
Ana reconnut l’une des licornes qu’elle avait soignées jadis. Son chanfrein s’ornait toujours d’une cicatrice en forme d’étoile. Cependant, la corne avait commencé à repousser et dépassait d’un pouce.
– Elle est fatiguée ! lança-t-elle à haute voix.
Le chevalier sursauta avant de se tourner dans sa direction. Il demeura immobile, le heaume baissé. Elle ne parvint pas à l’identifier. Pourtant son armure était celle d’un compagnon de la Table Ronde.
– Ana ? fit l’homme avec stupéfaction.
Il ôta son casque, dévoilant le visage d’Erec. Il avait tellement vieilli ! Sa calvitie n’avait laissé qu’une mince couronne de cheveux roux, tandis que sa barbe était constellée de poils blancs.
– Quel âge as-tu ? demanda-t-elle, incrédule.
– Bien trop, répondit Erec. J’ai dépassé les soixante ans.
Stupéfaite, l’apprentie décompta la durée de son sommeil : elle avait dormi un quart de siècle.
– Rassure-toi, les armures des nains nous redonnent de l’énergie à chaque fois que nous les enfilons. Mais nous avons perdu la légèreté de la jeunesse. Et toi ? Tu n’as pas changé du tout : mes enfants sont plus vieux que toi.
– Je me reposais…
Ana était mal à l’aise. Il lui semblait qu’un abîme la séparait du chevalier qui avait maintenant l’âge d’être son grand-père.
– Pourquoi es-tu là ? reprit-elle pour briser le silence.
Erec parut heureux de son intervention :
– Une nouvelle lubie du roi. Il a entendu dire qu’un cerf blanc se promenait dans les environs et il a mis tout Camaaloth en émoi pour le chasser. J’étais chargé d’escorter la reine et sa suivante, Enide, ma femme, quand ma monture m’a fait défaut. Je les ai perdues.
Un cor sonna dans les profondeurs de la forêt.
– Ils ne sont pas si loin, on dirait…
Ana s’étonnait d’apprendre qu’Arthur pratiquait la chasse, alors qu’il n’en avait guère le goût auparavant. Comme pour répondre à sa question muette, Erec lui confia :
– Depuis que le royaume est en paix, on s’ennuie ferme à la cour. Il faut bien trouver des occupations. Surtout que le roi a des crises mélancoliques…
– C’est-à-dire ?
– Il se montre renfermé, se désintéresse de Britannia, de la Table Ronde. Il ne s’anime qu’en poursuivant du gibier dans Brocéliande. Heureusement que Merlin est revenu.
–
Mon maître est ici ? releva la jeune femme, pleine d’espoir.
– Non, il a été envoyé auprès des frontières pour surveiller nos ennemis. Depuis quelques années, ils se rapprochent.
Des aboiements montèrent sous les frondaisons.
– La meute sera bientôt sur nous, prévint Erec.
Ana hésita. Devait-elle rester pour retrouver Arthur ? Devaitelle s’enfuir et ne plus jamais le revoir ? Réfléchissant, elle caressa le flanc de la licorne qui semblait épuisée.
– Il y a longtemps que sa corne repousse ?
Erec examina le front de sa monture avec surprise et y passa la main pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’une illusion.
– Non. Le phénomène est tout récent.
– Ce doit être la raison de sa fatigue. Laisse-la se reposer.
– De toute manière, je n’ai pas vraiment le choix…
À cet instant, le martèlement des sabots se fit entendre. Une troupe galopait dans leur direction. Elle sentit le sol trembler sous ses pieds. Déjà, elle imaginait Arthur sur son cheval superbe débarquant dans la clairière. Supporterait-elle de le voir si vieux ? Des images de tombes la traversèrent.
Puis, des bruits de branches cassées attirèrent son attention. On venait à vive allure. Le souffle rauque d’un animal.
Une silhouette blanche apparut en hachures derrière les teintes automnales des buissons et des fougères. Elle se déplaçait très rapidement, touchant à peine le sol. Un instant, l’apprentie crut distinguer une corne droite et torsadée qui ne ressemblait guère aux bois des cerfs et à leurs ramures.
L’impression ne dura pas. Très vite, la créature fugitive les distança et disparut dans les profondeurs de la forêt.
Elle fut suivie par le cortège des chasseurs. Erec tira la jeune femme en arrière pour qu’elle ne soit pas renversée par les
montures qui arrivaient à bride abattue. Des chevaux blancs, des chiens, des archers, des sonneurs de cor se succédèrent, traversant la clairière en ravageant le sol.
Ana tenta d’apercevoir Arthur parmi la troupe. Elle chercha une armure d’or et d’argent avec un casque orné d’une couronne sans y parvenir.
Les derniers cavaliers passèrent, soulevant de grosses mottes de terre.
– Arthur était-il parmi eux ?
– Tu ne l’as pas vu ? Il se trouvait pourtant en tête.
Déçue, la jeune femme soupira. Peut-être cela valait-il mieux après tout. L’important était qu’Arthur soit toujours vivant. D’où lui venait donc ce chagrin dont parlait Erec ?
Un dernier cavalier déboula dans la clairière. Son cheval hennit et fit sursauter Ana. La monture se cabra et menaça l’assommer à coups de sabots. Ana eut le réflexe de se protéger derrière sa magie. Ses tatouages flamboyèrent et un mur d’aspect liquide se dressa entre elle et l’animal qui retomba sur ses jambes avant. Elle sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque.
Le chevalier lutta pour ne pas tomber. Manifestement, il avait chargé la magicienne pour la renverser dans la boue. Elle examina l’armure ouvragée avec art et reconnut le style de la reine.
– Guenièvre…
– Ana, rétorqua cette dernière en soulevant son heaume. Je te croyais morte.
L’épouse d’Arthur la toisa avec mépris. Son visage avait vieilli, ses traits s’étaient asséchés ; elle demeurait cependant belle à couper le souffle.
– Pourquoi es-tu là ? demanda-t-elle, cinglante.
Ana ne savait que répondre. Elle ne choisissait pas le moment où ses forces la quittaient, la contraignant à un long sommeil, ni le moment où elle se réveillait. Là encore, le monde avait continué sa course sans elle. Elle n’avait plus sa place à Britannia. Manifestement, le royaume de Logres était en paix. Sa mission était achevée. Elle ignorait ce qu’elle devait faire maintenant. Sauver les chevaliers de la vieillesse et de la mort ? Cela paraissait hors de sa portée.
Des cris l’interrompirent. Une femme à cheval apparut et Ana reconnut Enide qui ne portait pas d’armure.
– Ma reine, dit-elle, le rouge aux joues, le roi a arrêté le cerf blanc. Vous devriez venir.
Sans attendre, Guenièvre piqua des deux et s’élança. Ana courut à travers les arbres. Elle préférait revoir Arthur seule. Sans fournir d’effort particulier, elle sentit le sol se dérober sous ses pas. Elle devenait fumée, comme Merlin jadis quand il la poursuivait.
La magicienne flotta au-dessus du sol et, plus agile qu’un courant d’air, elle se faufila dans la végétation, frôlant les obstacles sans jamais les toucher. La magie qu’elle avait dérobée à Morgue la rendait bien plus puissante. Les sorts lui venaient aisément.
En quelques secondes, elle arriva au pied d’un chêne centenaire. Un animal à la robe immaculée gisait sur le flanc. Un épieu dépassait de son poitrail. Comme le craignait Ana, ce n’était pas un cerf mais une licorne qui agonisait !
Sa corne frontale avait été arrachée dans sa fuite. Cette blessure, plus que la pointe de bois enfoncée dans son corps, lui serait fatale.
Un gémissement fit tourner la tête à la jeune femme.
Avec horreur, elle aperçut Arthur qui se tenait le flan. L’arme de la licorne y était profondément fichée, à l’endroit exact où l’épée de Lancelot l’avait entaillé presque cinquante ans plus tôt.
– Je crois que la chasse s’achève ici, murmura le roi pour luimême.
Et il perdit connaissance.
CHAPITRE 2
Ana se précipita vers son frère dont le casque avait roulé sur le côté. Il avait maintenant l’allure d’un homme mûr. Ses traits lourds conservaient néanmoins un air de jeunesse malgré ses cheveux davantage blancs que blonds. Il ressemblait de plus en plus à un vieil ours.
La jeune femme vérifia aussitôt qu’Arthur n’était pas mort. Non, son cœur battait encore, quoique faiblement. La corne lui avait traversé le flanc sans toucher d’organe vital. L’entaille saignait peu.
Elle se rappelait avoir soigné la même plaie. D’une main ferme, elle empoigna la pointe et se prépara à la retirer.
– Laisse-le !
Ana se retourna pour apercevoir Guenièvre qui sautait de cheval. La reine courut vers elle en toute hâte.
– Je vais le guérir, protesta l’apprentie.
– N’utilise pas sur lui ta sorcellerie maléfique ! Effrayée par la violence du ton, Ana recula.
– Que veux-tu dire ? Je l’ai déjà guéri plusieurs fois !
– Justement. Il ne s’est jamais remis des blessures que tu as prétendument traitées ! Il traîne des douleurs affreuses depuis près de cinquante ans. C’est facile pour toi, disparue depuis tout ce temps.
Ana se mordit les lèvres.
– Tu mens, se défendit-elle. Ma magie est efficace. Guenièvre ricana avec haine.
– Pour faire le mal, oui ! Il a assez souffert à cause de toi. Je vais le confier aux moines. Ils sauront prendre soin de lui.
Les deux femmes s’affrontèrent du regard. D’autres cavaliers arrivèrent derrière la reine. La magicienne ne fit rien pour les arrêter quand ils placèrent le roi sur un brancard improvisé.
Guenièvre avait instillé le doute en elle. Étaient-ce ses pouvoirs de nécromancie qui avaient infecté la plaie de son frère au lieu de la refermer ? Elle se rappelait Arthur grimaçant au moment de monter à cheval dans le Val sans Retour.
Elle ne voulait cependant pas être à l’origine d’une bagarre. Les regards des cavaliers glissaient sur elle, vaguement craintifs. On emmena le corps du roi. La troupe se mit en route.
– Ana ?
C’était Erec qui lui tendait la main du haut de sa selle.
– J’ai l’impression que ma licorne va mieux. Elle pourra nous porter tous les deux jusqu’au monastère.
La jeune femme se hissa en croupe. Elle appliqua une main apaisante sur le cou de la monture. La créature semblait heureuse de la voir, elle éprouvait toujours de la gratitude. Ainsi, sa magie n’avait pas eu que des conséquences fâcheuses.
– On ne va pas à Camaaloth ? s’étonna-t-elle en remarquant la direction qu’ils prenaient.
– La reine passe le plus clair de son temps à Carduel désormais. Elle veut être proche de la chapelle pour prier de jour comme de nuit. Certains disent qu’elle veut ainsi expier son péché d’adultère avec Lancelot.
Il baissa le ton pour prononcer ce dernier mot.
–
De quelle chapelle parles-tu ?
– C’est vrai que tu n’as pas vu la fin des travaux. Carduel a beaucoup changé. Et le royaume aussi, ajouta-t-il avec une pointe de tristesse.
Ana n’osa pas l’interroger plus. Elle sentait qu’il ne pouvait pas parler librement avec tout le monde qui les entourait. Elle attendit qu’ils soient arrivés à Carduel.
Sa première impression fut que la forêt avait reculé.
Des arpents entiers avaient été défrichés. Les arbres de Brocéliande avaient été abattus sans vergogne. Des champs nus les avaient remplacés. Les semailles avaient déjà eu lieu et des paysans surveillaient que les corbeaux ne venaient pas dévorer les graines.
Le nombre des masures avait augmenté de façon impressionnante. Le village atteignait maintenant les dimensions de Carlion, pourtant bien plus riche. Et surtout la silhouette de la tour ronde dominait l’ensemble.
Quand la jeune femme aperçut le monastère, elle resta un moment bouche bée. Des bâtiments s’étaient développés tout autour, simples et rectangulaires. Ils semblaient former une cour intérieure. Un grand mur de clôture avait avalé une grande partie des anciennes cultures.
Un homme en robe de bure sortit par la porte. Il était maigre à faire peur mais ses yeux brillaient d’une fièvre inextinguible. Guenièvre sauta de son cheval et courut au-devant du moine. Mettant un genou à terre, elle lui embrassa la main avec une soumission qu’Ana trouva insupportable.
– Père Bleïz, nous avons besoin de vous.
Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle le reconnut. Il portait à présent une longue barbe qui lui descendait jusqu’à la ceinture. Son crâne était presque entièrement tondu.
Quand il posa un regard sur elle, l’apprentie ne put retenir un frisson de crainte. Il n’y avait aucune bienveillance dans ses yeux. Seulement une colère tourmentée. Pensait-il qu’elle avait causé l’accident d’Arthur ? L’homme d’Église continua de la fixer quand il répondit à la reine.
– J’ai appris ce qu’il s’est passé. Nous allons prier de toutes nos forces.
D’un signe de la main, il fit transporter le roi évanoui dans l’édifice. Quand Ana voulut le suivre, le religieux l’arrêta.
– Tu ne peux entrer dans ce lieu saint. Tu suintes le péché.
– Je suis ta sœur d’adoption ! balbutia-t-elle.
– Cette sœur est morte quand elle a passé un pacte avec le démon. Je vois d’ailleurs qu’il t’a promis la jeunesse éternelle. Ana, éperdue, serra les dents. Elle avait espéré que l’hostilité de Bleïz se serait apaisée avec le temps Certes, il avait évolué et elle avait déjà été confrontée à ses nouvelles croyances. Mais il ne l’avait jamais attaquée ainsi.
Tandis que l’escorte royale pénétrait dans le lieu saint, elle demeurait au-dehors et le moine lui barrait le passage. Pendant un instant, un frémissement de colère la parcourut et elle sentit ses tatouages s’allumer. Par un effort de volonté, l’apprentie parvint à se contrôler.
– Explique-moi, supplia-t-elle.
Bleïz eut un instant d’hésitation. Puis, il l’invita à le suivre. Contrairement, à ce qu’elle espérait, il ne la conduisit pas dans le bâtiment mais le long du mur d’enceinte. Il faudrait s’en contenter.
Ana regarda ce vieillard consumé par un feu intérieur. Elle n’y retrouvait plus rien du petit garçon qu’elle avait aimé et protégé. Une seconde, elle se dit qu’il aurait peut-être mieux
valu qu’il meure à la bataille de Camlaan. Cette idée lui fit aussitôt honte. C’était Morgue qui parlait en elle.
Après quelques pas, ils arrivèrent en vue d’un cimetière semé de pierres tombales. Elle repéra le nom d’Antor sur l’une d’elles, puis ceux de Lot, d’Urien et de Léodagan. Son cœur se serra affreusement. Le temps avait fait son ouvrage. Tendant un doigt décharné, Bleïz désigna une sépulture double.
– Regarde. C’est là que j’ai enterré nos… mes parents, mes frères et mes sœurs. On n’a pas retrouvé leurs cadavres car ils ont été brûlés par leur assassin afin de cacher son crime. Je sais maintenant que Merlin est le coupable. Un chevalier nommé
Dagonet me l’a dit avant de disparaître. Tu le sais bien, puisque c’était l’un de tes déguisements. Guenièvre me l’a dit. Il soupira.
– La reine a su voir la vérité. Elle a embrassé la foi authentique alors qu’Arthur persiste à prêter l’oreille aux conseils de l’enchanteur. Je ne puis le raisonner. Avec ton aide, je pourrais peut-être le convaincre de se défaire de lui.
Ana détourna la tête. Son monde s’effondrait. On lui avait dit que le royaume était en paix. Mais ceux qu’elle aimait n’étaient plus unis ; au contraire, ils devenaient des ennemis jurés. Pourquoi avait-elle été absente si longtemps ?
– Ce n’est pas la faute de Merlin, reprit Bleïz d’une voix radoucie. Je connais maintenant sa nature. Bientôt, je publierai cela. J’ai enquêté et découvert que Merlin était le fils du Diable.
– Que racontes-tu ?
– Lorsque le Christ mourut, il descendit aux enfers et les vida de toutes les âmes qu’on y torturait. Les démons, réduits à l’inactivité, mirent au point un plan pour créer un Antéchrist.
Ils choisirent une vierge pour qu’elle porte l’enfant d’un démon incube. Celle-ci était une bonne croyante. Le résultat fut que, quand l’enfant naquit, il possédait à la fois une part divine et une part démoniaque. Merlin est cet enfant.
Abasourdie, la jeune femme ne sut que répondre. D’où le religieux tirait-il ces mensonges ? Son maître était un hommefaë né parmi les Démètes. Elle avait assisté à son sauvetage par un ours, au refuge qu’il avait trouvé chez la fée Morgue. En réalité, Bleïz s’efforçait de faire entrer l’enchanteur dans son système de croyance, en dépit de la vérité.
– Et moi ? Que suis-je pour toi ? Une âme perdue ?
– On peut encore te sauver, ma sœur. Il te suffit de renoncer à la sorcellerie et de reconnaître le véritable Dieu.
– Ton « véritable Dieu » tiendra-t-il aussi longtemps que ceux des Romains ? Leur autel a été coulé dans les fondations de ton monastère. Combien de temps faudra-t-il pour que celui de ton Dieu connaisse le même sort ?
– Tu blasphèmes !
Consciente de s’être montrée blessante, Ana leva les mains en signe de paix. Elle n’avait rien à gagner à se mettre définitivement le père à dos. Pour l’heure, elle voulait se rapprocher d’Arthur.
– Je te promets de réfléchir à ce que tu m’as dit, assura-t-elle d’un ton ferme. Je te jure également que je n’emploierai pas de magie dans l’enceinte de ton monastère. Mais tu dois me laisser voir le roi.
Elle comptait sur le fait que Bleïz cherchait à ménager Merlin, qui était toujours le conseiller royal. Un geste de bonne volonté ne lui coûterait guère.
– D’accord, céda-t-il. À ces conditions, je peux t’amener dans la chambre d’Arthur.
Ils tournèrent les talons. Ana quitta avec soulagement ce cimetière qui lui rappelait son récent cauchemar. Ils revinrent vers un grand bâtiment devant lequel attendait une foule importante. Nul ne chercha à les arrêter quand ils franchirent le seuil.
À l’intérieur, l’ombre régnait.
Une odeur de sang et de pommades flottait dans l’air. Trois chevaliers se trouvaient au chevet du blessé. Au premier coup d’œil, la magicienne reconnut Palamède. Keu était là, grossi, toujours aussi hirsute. Enfin, Perceval vint à elle, les bras ouverts. Elle se jeta contre lui.
– Je suis content de te revoir, Dagonet, murmura-t-il.
Elle se laissa aller à l’étreinte chaleureuse, retenant ses larmes.
– Tu peux m’appeler Ana maintenant.
L’écuyer du roi sourit.
– Arthur n’a pas encore repris connaissance. La corne a été ôtée de son flanc. Palamède a recousu et pansé la blessure. Il n’y a plus de danger.
Elle observa le roi étendu sur le lit, pâle mais vivant. Sa respiration semblait plus calme. Keu grogna de mécontentement en voyant l’apprentie. Palamède lui adressa un simple signe de tête en guise de salut. Ana sentit une chaleur brûlante couler dans ses veines. Arthur avait été blessé au moment où elle pouvait le revoir. Cette coïncidence malencontreuse la mettait dans une grande colère. À nouveau, ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque.
Soudain, un quatrième homme pénétra dans la pièce : Bédivère.
– Mes amis, vous devriez venir. On m’a annoncé l’arrivée d’un de nos compagnons.
Tous se redressèrent.
– De qui s’agit-il ? Lancelot ?
– Non, Caradoc. Il est en piteux état et dit avoir des nouvelles importantes.
CHAPITRE 3
– Il est à Camaaloth, précisa Bédivère.
– Emmenez-moi, dit soudain Arthur. Je veux retourner dans mon château.
Tous se tournèrent vers le roi qui les fixait d’un œil farouche.
– Sire, intervint Bleïz d’un ton onctueux, vous ne devriez pas vous déplacer. Il est encore trop tôt et…
– Je suis encore le roi de Logres !
Le ton suffit à écarter les remarques. Ana remarqua que le roi évitait soigneusement de croiser son regard. Elle fut contente qu’il soit réveillé.
Un ballet se mit aussitôt en place. Les chevaliers hissèrent leur souverain sur le dos et le transportèrent au-dehors. Les moines se rassemblaient pour assister au départ. Certains étaient très jeunes, d’autres très vieux.
L’autorité royale fit effet.
En quelques instants, Arthur fut placé sur son cheval et prêt à prendre la route. Il refusa qu’on l’aide à tenir en selle et la magicienne renonça à le soutenir au moyen d’un sort.
On confia à Ana une monture et le cortège quitta le monastère aussi rapidement qu’il y était arrivé. Guenièvre avait un regard accusateur et semblait soupçonner Ana d’être à l’origine
de ce départ précipité. Elle ne voulut pas les suivre dans l’immédiat, au grand soulagement de l’apprentie qui n’appréciait pas sa compagnie.
Ana ne parvint pas à parler à Arthur de tout le trajet. Il dodelinait de la tête et employait toutes ses forces à conserver son assise. Plusieurs cavaliers l’entouraient, prêts à intervenir s’il vidait les étriers. Ana se sentit également surveillée. Beaucoup ne lui accordaient aucune confiance, Keu le premier.
Quant à Perceval, il veillait sur son roi comme une mère inquiète sur son enfant. Au milieu de tous ces sexagénaires, il paraissait encore assez jeune avec ses dix années de moins.
– Ana ?
Palamède venait d’arriver à sa hauteur. Elle avait hérité d’un mauvais cheval qu’elle pouvait cependant diriger à sa guise.
– Je suis content de te voir, murmura le Persan en observant les alentours.
– Ce n’est pas le cas de tout le monde…
– Comprends-les : à chaque fois que tu apparais, les catastrophes s’enchaînent.
– J’apparais surtout pour arranger les catastrophes, rectifiat-elle. Comment va Arthur ?
– Mal.
– Sa blessure ? demanda-t-elle avec un frisson.
– Ce n’est qu’une partie du problème. Il ne guérira pas tant qu’il n’en aura pas la volonté.
– Je ne comprends pas.
– Il est plongé dans un état de profonde mélancolie. Il ne s’occupe plus de Logres, ni de ses sujets. Il passe ses journées à attendre on ne sait quoi. Quant à la reine, elle n’a plus que son Dieu à la bouche.
– Et Lancelot ?
– Personne ne sait où il est.
Ainsi Arthur dépérissait. Il avait plus de soixante ans, avait mené tant de batailles, vécu beaucoup de désillusions.
– Ne te désespère pas, reprit le savant. Peut-être que ton retour lui fera du bien cette fois. Je ne l’ai pas vu aussi décidé depuis longtemps.
Son visage s’affaissa et il parut soudain son âge.
– En tant que médecin, je n’ai rien pu faire pour Arthur. C’est son esprit qui est malade. Son organisme ne guérira jamais à moins qu’il ne le veuille. Merlin en personne n’y est pas parvenu.
– Mon maître est passé à la cour ?
– Oui, il y a quelques mois. Il est rapidement parti au mont Badon pour tenter de nouer une alliance avec les Francs.
– Pour quelle raison ? s’étonna la jeune femme.
– L’humeur sombre du roi n’est plus un secret depuis des années. Nos ennemis les Pictes, ainsi que les Saxons, se massent sur nos côtes et nos frontières. La réputation de notre souverain les repousse encore… Si Arthur venait à mourir, si nous ne pouvions plus utiliser Excalibur, ils déferleraient sur nous et ce serait la fin de Logres.
L’apprentie reçut la phrase en pleine poitrine. Elle n’imaginait pas que le royaume de Britannia était exposé à de telles menaces extérieures. C’était sans doute la raison de son réveil : sauver le royaume…
La magicienne eut soudain envie de retrouver l’enchanteur. S’il n’y avait pas eu Arthur et sa blessure, elle aurait couru au mont Badon.
– A-t-il laissé des instructions pour moi ?
– Pas vraiment. Il a dit que tu trouverais sûrement de quoi t’occuper mais il semblait penser que tu ne te réveillerais pas de sitôt.
Tant de confiance lui réchauffait le cœur ! Si même son maître ne croyait pas en elle !
Palamède s’était tu. De toute manière, leur destination était en vue.
Le château n’avait guère changé avec son architecture folle, sa profusion de tours et ses murailles de verre. Simplement, les buissons qui poussaient jadis dans les interstices avaient pris des allures d’arbrisseaux et une forêt verticale tapissait à présent l’enceinte de Camaaloth. L’ensemble rendait une impression étrange.
– Tu vois de quoi je parlais, déplora le Persan. On aurait dû s’occuper de ces plantes au lieu de les regarder croître. En cas de siège, il deviendrait très facile d’escalader les remparts…
La troupe passa sous la grande herse.
On descendit de cheval pour se diriger ensuite vers la salle d’apparat avec son immense cheminée et le trésor royal. En pénétrant dans la pièce, Ana remarqua que le tas de richesses avait considérablement diminué. Quant au foyer, malgré le temps frais, il était éteint.
– Arthur a renoncé aux tournois voilà bien longtemps, lui chuchota Palamède à l’oreille. Nous n’avons plus de rentrées d’argent.
Ana nota également que de nombreux chevaliers manquaient à l’appel. Elle ne vit aucune trace d’Agravain, Sagramor, Bohort, Tristan ou Gauvain. En fait, les compagnons de la Table Ronde présents à la chasse étaient les seuls à entourer encore le roi Arthur.
Le château tout entier semblait drapé dans la tristesse.
Un homme était assis sur un banc. Elle reconnut le sombre Caradoc qui ne parlait presque jamais et qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Malgré les années, ses cheveux restaient très noirs. Seule sa barbe courte avait viré à la couleur argent. Il se tenait le bras en grimaçant. En dépit de son âge, il ne ressemblait toujours pas à son père.
En apercevant Arthur, il se redressa et mit un genou en terre. Le roi lui posa la main sur l’épaule.
– Caradoc, mon ami, où étais-tu passé ?
Le chevalier n’eut pas le temps de répondre avant que Keu et Bédivère aient porté le souverain jusqu’à son trône.
– Maintenant, expliqua discrètement le Persan, c’est Keu le sénéchal et Bédivère le connétable qui assurent la réalité du pouvoir. Si leurs titres n’étaient qu’honorifiques à l’origine, ils sont maintenant synonymes de régents du royaume.
Malgré son amitié pour Palamède, Ana aurait préféré qu’il se taise à présent. En vieillissant, le savant paraissait incapable de s’arrêter de parler, et elle voulait entendre ce que Caradoc avait à raconter.
Quand le silence se fit et que tous les regards furent suspendus à ses lèvres, le chevalier commença :
– Sire, bien qu’absent, je n’ai cessé de travailler pour la couronne de Logres. J’ai beaucoup chevauché au côté de Gauvain et Tristan. Nous sommes allés jusqu’en Carmélide. À nous trois, nous avons vaincu le dragon Glamorgan qui dévastait la région. Ce fut un combat épique. Tristan, quoique blessé, a eu la présence d’esprit de couper les sept langues du dragon pour prouver que nous avions accompli cet exploit. Bien nous en a pris car un certain Morholt a voulu s’octroyer les
mérites de notre exploit. Il a présenté les têtes, nous avons montré les langues. Mais Tristan est tombé amoureux de la jeune femme qui le soignait et nous l’avons laissé vivre son amour avec Yseult.
Caradoc retint avec peine un gémissement de douleur.
– Nous sommes repartis à deux. Bientôt, Gauvain a été confronté à un chevalier qui usurpait son nom et se faisait passer pour lui. Il l’a poursuivi pour l’affronter en duel. Moi, j’étais déjà en route pour vivre mes propres aventures.
Un serviteur lui apporta une coupe de vin qu’il repoussa.
– Après des années, j’ai rencontré un homme qui m’a mis au défi de le décapiter. Si je n’y parvenais pas, je lui devrais obéissance. Je me suis donc exécuté. Il a alors remis sa tête coupée sur ses épaules et a continué à me parler comme si de rien n’était. Il m’a dit qu’il avait besoin de mes services pour s’emparer d’un objet magique…
Ana tendit l’oreille, commençant à comprendre pourquoi le récit du chevalier était important. Le mage sans tête aurait tout aussi bien pu être Merlin.
– L’homme m’a dit qu’il existait une coupe miraculeuse, le Graal, capable de guérir n’importe quelle maladie.
– Vraiment ? grogna Keu. Et pourquoi n’y est-il pas allé luimême s’il est immortel comme tu le prétends ?
– Laisse-le finir, ordonna Arthur.
Un éclat nouveau brillait dans ses yeux.
– Je lui ai promis de me mettre en quête de son artefact, avoua Caradoc. J’ai cherché en vain pendant des années. Je rentrais à Camaaloth quand j’ai appris la blessure du roi. Ah ! Il serra les dents pour ne pas hurler.
– Tu souffres, intervint Palamède. Montre-moi ton bras.
Avec précaution, il remonta la manche de mailles, révélant une chair gonflée et violacée, serrée par une sorte de lanière de cuir. Un murmure de dégoût parcourut la salle.
– Qu’est-ce que c’est ?
– L’homme a dû penser que ma parole n’était pas une motivation suffisante. Il a ordonné à un serpent de s’enrouler autour de mon avant-bras.
– L’os a été brisé en plusieurs points, diagnostiqua le Persan après un rapide examen.
– Il n’y a pas que cela. Le serpent aspire ma force vitale. Je suis certain que mon membre s’est rétracté. Pour cette raison, on m’appelle désormais Caradoc au bras court.
Ana observa à son tour le prodige. Passant une main au-dessus du corps écailleux, elle sentit ses runes dégager de la chaleur.
– Il y a de la magie à l’œuvre.
– Pourras-tu me délivrer ? demanda Caradoc sans grand espoir.
Elle grimaça, impuissante, ne connaissant aucun moyen de le libérer sans le mettre en danger.
– Je ne crois pas, avoua-t-elle. Il vaudrait mieux que tu goûtes à cette coupe qui guérit tout.
– Celui qui m’a blessé comptait là-dessus. Mais, en toutes ces années, j’ai eu beau arpenter Britannia de long en large, je n’ai jamais découvert le Graal dont il est question. Le royaume est trop grand pour un chevalier isolé.
Soudain, le roi se leva péniblement de son trône. Après un instant de stupéfaction, chacun mit un genou à terre devant la majesté qu’il dégageait. Ana eut l’impression fugitive de retrouver le garçon de jadis.
– Mes amis, dit Arthur d’une voix forte et solennelle, je demande à tous les compagnons de la Table Ronde de partir, toutes affaires cessantes, et de se mettre en quête du Graal !