

prologue
Lundi 15 avril 1912, 2 h 02
Radeau Engelhardt C
Proche de la position 41° 46 ʹ de latitude nord, 50° 14ʹ de longitude ouest
La vague est venue sans prévenir, sans bruit, comme un immense poisson des profondeurs qui serait remonté à la faveur de l’obscurité pour ratisser la surface de l’eau et renverser inexorablement tout sur son passage.
Et quand elle est arrivée à la hauteur du radeau, Nelly est immédiatement passée par-dessus bord, comme une vulgaire poupée de chiffon.
De toute façon, elle ne voulait pas monter sur ce radeau avec ces gens qu’elle ne connaissait pas, elle ne voulait pas quitter la sécurité du gros paquebot, elle ne voulait pas se séparer de son oncle. Elle s’était débattue, mais il avait fini par lui donner une
claque bienveillante et désespérée, et elle avait obéi, profondément choquée. Les yeux embués, elle avait vu la silhouette de son oncle rapetisser sur le pont à mesure que leur radeau s’éloignait, puis s’engouffrer à nouveau dans les entrailles du bateau. Elle n’avait pas compris qu’il aille s’occuper d’autres personnes qu’elle. Alors, quand la cheminée du Titanic s’était affaissée dans un crissement infernal avant de frapper les eaux sombres et de provoquer ce tsunami, la jeune fille était restée de marbre. Et quand le garçon le plus âgé leur avait hurlé de se cramponner à l’arrivée de la vague, Nelly s’était laissé cueillir, incapable du moindre mouvement.
Pendant quelques instants, son corps avait été tourneboulé dans le bouillonnement d’écume. Avalant tantôt de l’air, tantôt de l’eau, percevant tantôt les cris du dehors, tantôt les bulles furieuses du dedans, Nelly avait eu les sens bouleversés, les repères anéantis.
Puis le calme était revenu, sans prévenir lui non plus. Et maintenant, Nelly flotte entre deux eaux, en apesanteur, enfin libérée de l’étreinte déchaînée de l’océan. Les oreilles bouchées, la respiration bloquée, les yeux clos, elle ressent juste les ondulations de sa robe qui lui chatouillent la peau. Elle est en suspension dans un univers insondable, coupée du monde. Puis peu à peu, elle perçoit comme une lumière qui lui frôle le visage derrière ses paupières fermées qu’elle se risque à entrouvrir dans l’eau salée.
Le spectacle est fascinant.
Là, à quelques centaines de mètres d’elle, elle voit l’énorme silhouette trouble du paquebot penchée, en immersion dans l’eau. L’éclairage de ses hublots forme un halo phosphorescent qui irradie les alentours et laisse imaginer l’immensité de l’océan au-delà de cette bulle de lumière. Nelly est happée par cette apparition, par la masse délirante de ce fantôme des mers dont les hululements et les grincements étouffés lui parviennent maintenant.
C’est alors que tout redevient noir, avant de se rallumer une fois encore.
Un bref clignotement qui l’éblouit comme un phare dans la nuit, un deuxième, puis plus rien.
Le néant. Ne reste que la longue plainte du Titanic qui se répercute comme un chant de baleine à l’agonie. Nelly sort de sa torpeur, et ce sont ses sens qui se rallument désormais et remettent tout son corps en état d’alerte. Elle a soudain peur, extrêmement froid, et le sel lui pique les yeux. Elle panique et elle s’étouffe. L’eau qu’elle semblait tenir à distance jusque-là inonde tout à coup sa bouche, son nez, et bientôt ses poumons, et le cri que son cerveau lui commande de pousser ne veut pas sortir. Ses parents l’attendent là-bas, à New York, ils lui manquent tant. La vie l’attend là, au-dehors. Elle remue bras et jambes mais ne sait où aller dans les ténèbres qui l’entourent. Tout à coup, elle sent sa main sortir de l’eau et brasser l’air
glacé au-dessus d’elle. La surface est là, toute proche. Elle agite son bras avec le peu d’énergie qui lui reste, mais ses forces l’abandonnent bientôt.
Et le noir des flots se referme sur elle.
chapitre 1
Dix mois et demi plus tôt, le mercredi 31 mai 1911
Cale de construction numéro 3 des chantiers navals Harland and Wolff Belfast, Irlande du Nord
Ernest ne savait où donner de la tête et des yeux. De là où il se trouvait, la vue sur le géant des mers était spectaculaire, et la démesure de sa coque aux énormes flancs noirs parsemés de milliers de petits hublots en était presque oppressante. Les badauds restés au sol lui paraissaient de bien pauvres petites fourmis contraintes de se tordre le cou pour admirer le rutilant paquebot. L’adolescent sentait monter en lui une joie presque enfantine. Sa position de choix, au sommet d’un des échafaudages qui formaient une véritable forêt métallique autour du bateau, était un privilège obtenu grâce à son père, employé en tant que menuisier chez Harland and Wolff. Il en
avait conscience et ne boudait pas son plaisir. D’autant qu’ils n’avaient même pas eu à débourser une pièce pour assister au spectacle. Après tout, les privilèges étaient assez rares chez la famille Briand. Alors autant en profiter un peu.
Il s’agissait en effet d’un événement qui serait bientôt relayé dans les journaux du monde entier : la mise à l’eau du plus grand des transatlantiques construits jusqu’alors, le Titanic. La tension était à son comble à l’approche de cette étape cruciale, d’autant que quatre ans auparavant, l’échec du lancement d’un grand paquebot italien, le Principessa Iolanda, avait marqué les esprits. Un immense gâchis que les architectes navals du Titanic n’avaient certainement pas envie de voir se reproduire. Car l’enjeu était de taille et la manœuvre périlleuse. Jamais un aussi grand navire n’avait quitté son berceau pour rejoindre les eaux de l’Atlantique.
Au fur et à mesure que les minutes passaient, une irrépressible frénésie s’emparait du public dont la rumeur commençait à monter jusqu’aux oreilles d’Ernest. Le jeune garçon se pencha un peu trop et son béret de laine bouillie quitta ses boucles brunes pour faire le grand saut dans le vide et disparaître dans la foule. Une main ferme lui saisit le bras.
Mais enfin ! Fais donc attention, mon garçon, tu es à plus de quarante mètres de hauteur, dois-je te le rappeler ? Alors calme-toi, maintenant ! vociféra Marcel, son grand gaillard de père, un bourru au cœur tendre.
Du haut de ses seize ans, Ernest affichait certes une carrure proche de celle de Marcel, mais le jeune homme était toujours impressionné par le verbe tranchant de son père, à qui il vouait un profond respect. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir appris à donner courageusement son avis, même lorsqu’on ne le lui demandait pas. Ernest était un argumentateur. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il ouvre la bouche même sur le plus insignifiant des sujets, et Marcel avait fini par en prendre son parti, haussant parfois des sourcils désabusés. Il ne mettait son veto que lorsque c’était vraiment nécessaire, et dans ce cas, Ernest savait qu’il ne pouvait plus revenir sur le sujet.
C’est sûrement pour cela qu’il n’avait pas encore réussi à lui avouer ce qui le taraudait depuis longtemps. L’occasion ne lui paraissait jamais assez bonne, les mots restaient coincés dans sa gorge. Mais il en ressentait de plus en plus d’amertume. Un jour, il faudrait bien qu’il se lance. Mais bon, pas aujourd’hui.
Une fusée rouge s’éleva soudain dans le ciel, annonçant l’imminence du lancement.
Lorsque la deuxième fusée fut lancée devant la foule religieusement attentive, Ernest perçut de son nid d’aigle comme des craquements infernaux, comme des poutres qu’on briserait sauvagement. En contrebas, des ouvriers s’affairaient à supprimer les derniers étais de bois qui maintenaient la coque. Une manœuvre qui avait démarré la veille de manière tragique, puisqu’un ouvrier était décédé en sciant l’une de ces premières
cales, qui lui était tombée sur la jambe. Un coup dur pour le moral des autres, mais l’histoire devait continuer à s’inscrire, et bientôt, le mastodonte allait majestueusement incliner ses quarante-six mille tonnes sur la rampe de lancement afin de rejoindre les eaux. La trajectoire avait été étudiée au millimètre près. Avant de gravir les cent vingt marches de l’échafaudage sur lequel il se trouvait, Ernest avait été frappé par l’odeur envoûtante et âcre des vingt-deux tonnes du mélange de suif, d’huile de vidange, de graisse et de savon qui avait été étalés le long des cales pour réduire les frottements et permettre à la coque de glisser facilement.
Désormais, on y était. La foule retenait son souffle. Cent mille personnes en apnée.
Ernest s’agrippa à la rampe de son poste d’observation et fixa de son regard bleu glacier le transatlantique afin de traquer l’infime premier mouvement qui déclencherait la mise en route du processus. Rien pour le moment. La vedette du jour tardait à se mouvoir, comme si elle désirait que les regards s’attardent encore sur ses courbes hypnotiques, avant que l’eau n’en engloutisse un bon tiers jusqu’à la ligne de flottaison. Le paquebot était magnifique, magnétique et magique. Il semblait tout droit sorti d’un rêve… Comment imaginer que l’homme puisse construire un monument pareil ? Et depuis les rambardes du pont, des matelots, ouvriers et autres mécaniciens, fiers comme Artaban, saluaient la foule, le cœur gonflé d’un orgueil inédit.
Enfin, imperceptiblement, la carcasse du transatlantique s’ébranla et franchit les premiers mètres, qui ressemblaient de loin à des centimètres, avant de poursuivre inexorablement vers la rivière. Les dés étaient jetés. Plus rien ne pourrait l’arrêter désormais, hormis les vérins hydrauliques et les câbles d’acier qui devaient se tendre une fois que le navire serait à l’eau afin d’en contrôler la vitesse et la direction. Une erreur de calcul, et il en serait fini de l’avenir de ce paquebot. Mais tout se passa à merveille, sous les yeux ébahis d’Ernest et les acclamations du public, qui désormais sortait de sa torpeur. Et en soixante-deux secondes d’une insupportable intensité mais d’une précision technique hors norme, le Titanic vint se poser sur les eaux du fleuve Lagan et y faire glisser et coulisser ses deux cent soixante-dix mètres de longueur. Emporté par son élan, il franchit deux fois sa longueur avant que les câbles ne le retiennent comme prévu, et se stabilisa docilement tel un énorme cachalot apprivoisé. Alors la foule exulta d’une liesse débordante et virale, et les canotiers1 volèrent dans les airs tandis que certaines femmes pleuraient d’émotion. Certaines s’évanouirent même. Le Titanic n’était pas tant la fierté de ses concepteurs que celle des quelque quinze mille ouvriers des chantiers Harland and Wolff, le principal employeur de Belfast, la perle industrielle de l’Irlande. Avec ses trois gigantesques navires jumeaux,
1. Chapeaux de paille blonde à large bande noire.
l’Olympic, le Britannic et le Titanic, dont les conceptions étaient similaires, l’entreprise de construction navale comptait bien rayonner sur le monde entier, à l’instar de la compagnie maritime qui était copropriétaire des navires et en assurait l’exploitation : la White Star Line.
La mise à l’eau du paquebot était une réussite. Une légende venait de naître.
Rayonnant de joie, Ernest se tourna vers son père et, comme beaucoup de spectateurs en contrebas, ils se firent une virile accolade en tentant de retenir leurs larmes. Puis, s’écartant de son fils tout en continuant de lui serrer les bras de ses deux mains puissantes et parcheminées de menuisier, Marcel planta ses yeux brillants d’émotion dans les siens.
Et maintenant, à nous de jouer, fils !
À nous de jouer quoi ? balbutia Ernest, un sourire béat plaqué sur le visage et le regard aimanté par le navire qui passait au-dessus de l’épaule de son père.
Eh bien, voyons, l’aménagement intérieur ! C’est maintenant que notre nom va s’inscrire dans l’histoire de ce paquebot. BRIAND ET FILS, scanda-t-il lentement en faisant mine, avec le pouce et l’index, de graver l’appellation dans le ciel bleu du printemps. Toute ta vie tu te souviendras que ton apprentissage a démarré avec ce chantier. Ces portes, ces chambranles, ces cimaises que nous allons poser, tu te rends compte que dans chaque pièce qu’on habillera de notre bois, une petite plaque portera notre nom ? Une minuscule plaque,
mais une plaque quand même ! lança-t-il en haussant le ton et en secouant le jeune homme avant d’éclater de rire, dévoilant son éternelle prémolaire brillant par son absence.
Ernest eut un battement de paupières pour revenir à la réalité, et il dut faire des efforts aussi surhumains qu’invisibles pour ne pas laisser son sourire s’éteindre trop rapidement. Il ouvrit la bouche un instant, puis se ravisa. L’enthousiasme presque enfantin de son père était si fort qu’il ne pouvait se résoudre à gâcher ce moment historique. Il tenta d’afficher la même joie sur son visage avant de lui répondre.
Ah oui, ça ! Mais bien sûr, papa, quel idiot je fais ! Tu sais, j’ai encore du mal à y croire…
Marcel décrocha enfin ses mains et lui adressa un sourire tendre et rasséréné avant de réajuster sa casquette et de planter ses pouces dans les poches de son veston. Il avisa le Titanic qui prenait désormais son assise dans les eaux, encore auréolé des cercles concentriques provoqués par son glissement.
Ah, je comprends, mon garçon, moi aussi je suis ému, tu sais ! Et tu ne peux pas savoir comme je suis heureux de voir la même étincelle dans tes yeux à la vue de ce titan ! Et maintenant, c’est à nous qu’il revient d’en faire un véritable palace flottant. Quel privilège pour nous autres, menuisiers et ébénistes ! Tiens regarde, les bateaux remorqueurs sont déjà à l’approche pour l’acheminer vers le bassin d’aménagement pour la suite des travaux. Et tu vois l’énorme grue flottante au loin ? Elle a été commandée à une compagnie allemande de
Düsseldorf. Elle pèse deux cents tonnes et peut soulever son propre poids à quarante mètres de hauteur ! On l’appelle la grue Titan, c’est un signe, non ? ajouta-t-il dans un clin d’œil. Grâce à elle, les machines, les moteurs et les chaudières vont être hissés dans la coque, puis ce sera au tour des ponts, et enfin… C’est là qu’on entrera en scène, mon garçon !
C’est vraiment extraordinaire, papa, vraiment je… je n’ai pas de mots, réussit à articuler Ernest avant de lui tapoter affectueusement l’épaule et de se tourner de nouveau vers l’immense star du jour que les minuscules remorqueurs avaient commencé à mener vers la dernière étape de son achèvement. Non, pour une fois, Ernest n’avait pas de mots, pas d’arguments. Oui, le Titanic le faisait bel et bien rêver, lui mettait à lui aussi des étoiles plein les yeux, l’avait même empêché de dormir la nuit dernière. Et oui, il désirait ardemment faire partie de son destin, au-delà même de ce que son père pouvait imaginer. Mais comment lui expliquer que ce n’était pas du tout pour les mêmes raisons que lui ?
chapitre 2
Jeudi 15 février 1912
Quartier ouvrier de Belfast, Irlande du Nord
Le cœur battant à tout rompre, Ernest était plaqué contre le mur d’une maison à l’angle de Larkfield Grove et de Victoria Drive. Il aurait même voulu retenir ce souffle qui formait un halo de vapeur à chaque expiration dans le froid piquant de février, histoire d’être plus invisible encore. En même temps, cela se confondait avec la brume épaisse qui nimbait la ville et dans laquelle il était facile de disparaître puisqu’on n’y voyait guère plus loin qu’à dix mètres devant soi. Il n’empêche que ses adversaires étaient de taille et connaissaient comme lui le moindre recoin du quartier, avec son quadrillage parfait de rues aux modestes maisons de briques rouges accolées et alignées le long du même petit carré de pelouse.
Il risqua un œil sur la rue adjacente, lentement à droite, puis à gauche, puis… Une silhouette traversa son champ de vision alors qu’il s’apprêtait à poursuivre sa progression.
Vu ! hurla-t-il en commençant à détaler pour la prendre en chasse. Vuuu !
Il sprinta comme un fou, mais étrangement, la forme humaine ne semblait pas réagir et poursuivait tranquillement son chemin. Il ne lui fallut qu’une poignée de secondes pour l’atteindre et découvrir, consterné, qu’il s’agissait en fait d’une vieille dame effrayée qui déjà brandissait son parapluie pour se constituer une maigre défense.
Mais enfin, que diable me voulez-vous, espèce de voyou ? chevrota la dame, digne dans sa tenue sombre et tentant de masquer son effroi derrière la résille de son chapeau.
Oh, pardonnez-moi, madame, je vous ai confondue avec… Nous faisons un jeu avec des amis et il s’agit de…
Oui, eh bien vous avez de bien drôles de jeux, ma foi ! Écartez-vous de mon chemin avant que j’appelle un officier de police !
Non, ne vous donnez pas cette peine, je…
Vu ! gloussa une voix familière dans son dos.
Ernest baissa le menton et ferma les yeux en soupirant. Il avait encore perdu. Elle était trop forte. Ça l’agaçait tellement !
Il tenta une esquive alors que la vieille dame passait son chemin en maugréant derrière lui.
Non, là, je suis désolé, ce n’est pas juste, Marjo, je ne voyais rien avec ce satané brouillard alors il a bien fallu que je me déloge !
Tu n’avais qu’à être plus patient ! Allez, direction les quais, on se retrouve où tu sais dès que j’ai retrouvé Tommy.
Ou dès qu’il t’a retrouvé toi !
Marjolaine lui fit une grimace avant de tourner les talons de ses bottines à lacets qui lui montaient jusqu’à mi-mollet. Elle avait encore les bras croisés de dédain alors qu’elle s’éloignait d’un pas presque sautillant. Sa tignasse rousse était tressée d’une façon qui la rendait plus agaçante encore. Heureusement que c’était la sœur de Tommy, sinon… Bon, il fallait bien reconnaître qu’ils s’amusaient bien tous les trois. Et cette course effrénée, où le gagnant était le premier à arriver au but sans être débusqué par les autres, était leur jeu favori. Alors, en bon perdant, il boutonna sa veste anthracite et se dirigea, mains dans les poches, vers les chantiers en sifflotant.
Sur Queen’s Road, la voie principale des chantiers navals de Harland and Wolff, qui longeait les docks et permettait d’acheminer les marchandises entre les quais et les chantiers via une voie ferrée, un étrange cortège avait momentanément remplacé les wagons. Plusieurs attelages de chevaux de trait tractaient au pas lent vers le Titanic des carrioles chargées des bossoirs, ces impressionnantes grues pivotantes qui servaient à mettre à l’eau les canots de sauvetage en cas de besoin. Des
manœuvres rythmaient la marche des chevaux et veillaient à éloigner les curieux qui pouvaient compromettre la délicate progression. Les fumerolles s’échappant des ateliers de tôlerie et de fonderie se mêlaient à la brume et venaient masquer la scène de temps à autre. Sans les enfants en costume de laine, casquette et col blanc qui s’agitaient autour, on aurait pu croire à un cortège funèbre.
Juchés sur l’un des bâtiments austères et rectilignes qui surplombaient la voie d’accès, les jambes ballantes dans le vide, Marjolaine, Ernest et Tommy y allaient de leurs commentaires. Fichtre, elles sont énormes ces grues ! J’en ai compté seize en tout. Ah ! Avec ça, le bateau va couler avant même de quitter le port, s’amusa Tommy en rechaussant ses lunettes pour mieux distinguer les étranges mécanismes.
Ça, c’est sûr que ça doit en faire du poids en plus, confirma Ernest avec une moue d’admiration. Tiens, on devrait accrocher Marjo sur l’une d’elles, au moins elle nous ficherait la paix pour le jeu de la course, surtout pour venir nous cueillir à la fourbe !
Ne fais pas ton jaloux, Néneste, tu n’aurais pas dû te précipiter au premier mouvement, tu le sais très bien, rétorquat-elle avec un calme exaspérant, les mains jointes sur sa jupe à pans. Tu es trop impulsif, je te l’ai déjà dit cent fois.
Non, je suis pas impulsif ! s’énerva Ernest. Et puis arrête avec ton « Néneste » ! Tu vas m’appeler comme ça jusqu’à quel âge, bon sang ?! On n’est plus des gamins !
Eh bien si, la preuve, confirma Marjolaine, lèvres pincées, moqueuse. Je cesserai de t’appeler comme ça quand tu n’en seras plus un, ajouta-t-elle en riant avant de faire une grimace de dégoût. Beurk ! en tout cas, qu’est-ce qu’elles peuvent laisser comme crottin derrière elles, toutes ces bestioles !
Ah, j’ai une idée, Ernest ! On va étaler du crottin dans tout le quartier pour que Marjo glisse dessus et qu’on puisse la semer quand on court !
Les deux amis éclatèrent de rire, ce qui ne fit même pas sourciller la jeune fille. Tommy et Marjolaine étaient frère et sœur, mais Ernest avait rapidement eu le sentiment de faire partie de leur fratrie, dès leur arrivée à tous en Irlande, il y avait six ans, avec une poignée de Français émigrés pour les besoins en main-d’œuvre des chantiers navals. Ils ne s’étaient plus quittés depuis.
Au fait, Ernest, plus sérieusement… As-tu réussi à parler à ton père ? s’aventura Tommy. …
Là, franchement, tu exagères. Bon sang ! cela fait combien de temps que tu mijotes ça derrière le dos de tout le monde ? Et encore, nous, on a eu l’extrême honneur d’avoir été mis au courant la semaine dernière, sinon tu partais sans même nous dire au revoir !
Arrête, Tommy, tu sais très bien que je ne vous aurais jamais fait une chose pareille. Et puis, fais pas le type qui s’énerve, ça ne t’arrive jamais, et surtout, ça ne te va pas du tout.
Ah ben vas-y ! Dis tout de suite que je suis une mauviette ! se vexa Tommy en se relevant, manquant de perdre l’équilibre.
Et puis, de toute façon peu importe, tu sais que j’ai raison, ajouta-t-il en haussant le menton.
Mais je n’ai jamais pensé ça de toi, voyons ! Et puis, rassieds-toi, ou tu vas finir par t’écraser sur les crottins de chevaux en bas… Bon, tu as raison. Vous avez raison. Je… J’en parle à mon père demain. Aujourd’hui, il m’avait laissé la journée pour assister à l’arrivée des bossoirs et des canots, mais demain je dois être bien à l’heure à l’atelier, surtout si je dois lui annoncer ça… Mais il le faut, ajouta-t-il d’un air résolu.
Promis ? se radoucit Tommy en se rasseyant et en lui tendant la main.
Promis, le rassura Ernest dans un demi-sourire en la lui serrant fermement.
Marjolaine fit de son mieux pour répondre au sourire complice d’Ernest tout en réprimant de toutes ses forces les larmes qui lui montaient aux yeux.
Le lendemain, Ernest prétexta de devoir arriver plus tôt que son père à l’atelier de menuiserie pour aider un collègue à terminer un ouvrage. Mais il n’en était rien. Il avait juste besoin de temps, celui nécessaire pour s’armer de courage, pour oser. Et pour cela, il avait juste besoin d’aller LE voir.
Arrivé sur le quai d’aménagement du Titanic, Ernest emprunta la passerelle d’accès au pont D, autrement appelé le pont Salon, qui venait d’ouvrir. Puis il chemina selon une trajectoire qu’il connaissait par cœur à travers les couloirs du personnel jusqu’à atteindre la salle de réception de première classe, superbe avec ses panneaux blanc laiteux au milieu desquels étaient fixées de splendides tapisseries aux couleurs fauves.
Et que dire de l’œuvre monumentale, symbole du Titanic, l’escalier principal de première classe ? Ernest détailla la double volée de marches de dix-huit mètres de haut, avec ses lambris en chêne poli et ses balustrades en fer forgé rehaussées de motifs de feuillage en bronze doré. Son regard marqua une pause sur le panneau mural incrusté d’une somptueuse pendule encadrée par l’allégorie représentant L’Honneur et la Gloire couronnant le Temps, puis s’éleva vers le grand dôme qui laissait passer la lumière du jour. La nuit, un lustre de plus de cinquante lampes venait littéralement inonder de lumière le bijou d’ébénisterie.
Ernest avait participé également à l’habillage des cabines de deuxième classe du pont G au pont E et connaissait par cœur le dédale, là, juste sous ses pieds. Le confort qui y régnait était déjà inédit pour l’époque, avec des boiseries en pin et des meubles en acajou, ainsi que des cabinets de toilette. Même la troisième classe, constituée principalement de petits dortoirs où les femmes étaient séparées des hommes, disposait d’une
salle à manger où étaient servis trois repas par jour, alors qu’ordinairement, il convenait d’apporter sa propre nourriture.
Mais il fallait bien reconnaître que c’était à partir du pont D que se déployait la magnificence de celui qu’on appelait l’Insubmersible et qui possédait les attributs d’un véritable palace flottant. Alors oui, il y avait de quoi être fier d’avoir vu naître et grandir ce paquebot, et d’avoir participé à l’extravagance de son aménagement. Rien n’était trop beau pour le Titanic, qui avait toujours été le seul horizon d’Ernest et celui de son père. Sauf depuis que le jeune homme avait laissé germer en lui d’autres aspirations.
Il traversa la fameuse salle de réception à pas aussi feutrés que le permettait l’épaisse moquette rouge orangé à motifs bleu impérial, et emprunta le deuxième escalier de la première classe situé à l’arrière, plus discret. Irrésistiblement, son ascension le menait vers le pont B, et par là même vers l’endroit où tous ses rêves prenaient racine.
Le restaurant À la carte.
Son chantier aujourd’hui. Son avenir demain.
Il marqua un temps d’arrêt et de respect dans le hall de réception du restaurant, puis pénétra dans la pièce devenue familière, éprouvant le réconfort du foyer retrouvé. Il goûtait à cette solennelle solitude du petit jour de ce lundi, ce têteà-tête qui serait bientôt rompu par l’arrivée des artisans et des ouvriers du chantier. Il inspira profondément pour s’en emplir.
Du sol au plafond, un somptueux lambrissage de noyer français d’un brun ardent délicatement sculpté était agrémenté d’ornements dorés. Son travail et celui de ses collègues. Et il en tirait une juste fierté. Le reste de la pièce reflétait aussi ce travail d’orfèvre, avec le plafond de plâtre aux sublimes moulures florales que venaient illuminer ici et là d’imposants lustres de cristal, et le sol recouvert d’un élégant tapis de manufacture anglaise.
Le mobilier n’était pas encore mis en place puisque les ateliers d’ébénisterie travaillaient justement dessus, mais si Ernest fermait les yeux, il pouvait déjà imaginer les tables rondes et les fauteuils cossus autour desquels allait bientôt se mouvoir un ballet de serveurs au rythme du son feutré d’un orchestre chevronné.
Oui, s’il fermait les yeux, le rêve devenait réalité.
Mais cela n’était déjà plus un rêve…
Car la réalité avait pris le pas, il devait s’en rendre compte, enfin ! Marjolaine et Tommy avaient raison ! Désormais, il allait pouvoir exercer son talent à une échelle inimaginable, en piochant dans sa caverne d’Ali Baba à lui : le garde-manger du Titanic, avec ses soixante-dix tonnes de bœuf, ses dix tonnes de légumes, ses quarante mille œufs et ses quatre mille litres de lait. Son nouveau terrain de jeux. Car lui, Ernest Briand, venait d’être embauché en tant que cuisinier aux sauces par le chef cuisinier en personne, Monsieur Pierre Rousseau.
L’homme avait retenu sa candidature. Il avait dit oui. Ouiii !
Ernest jubilait : ses efforts acharnés venaient d’être récompensés ! Ses lèvres tremblèrent jusqu’à ce qu’il ne puisse plus contenir sa joie, qui s’échappa en un cri net. Youpiii !
Ernest entama alors une danse insensée sur une musique qui n’existait que dans sa tête, et répéta son « youpi » à l’envi et sur toutes les tonalités possibles, secoué de fous rires indomptables, galvanisé par une joie pure, jusqu’aux larmes.
Il faisait partie de l’équipage du Titanic et allait partir à New York dans deux mois.
New Yorrrk ! s’exclama-t-il en reprenant sa danse de plus belle, claquant des talons, moulinant des bras.
Sa détermination avait payé. Ses nuits blanches à s’entraîner sous l’appentis au fond de la cour avec l’ancienne gazinière de sa grand-mère, éclairé par la faible lueur d’une bougie pour ne pas attirer l’attention de son père, à sursauter à chaque bruit de peur de se faire surprendre. Mais surprendre de quoi ? De quoi avait-il peur, à la fin ? Son père n’était pas un monstre ! Après tout, Ernest ne faisait pas de mal, il ne faisait qu’agrémenter un peu l’existence en sublimant un jarret de bœuf ou une limande-sole. Et il avait séduit le chef Rousseau avec une simple sauce au beurre blanc. Certes travaillée jusqu’à atteindre la perfection. Sa perfection, tout au moins. Et a priori il avait la même idée de la perfection que le chef ! Alors que pouvait-il
y faire ? Il finit par se calmer, se dirigea vers les grandes baies vitrées du restaurant et regarda vers l’océan et au-delà.
Il pouvait y faire… Car cela faisait des mois qu’il menait une double vie, qu’il cachait ses véritables intentions, qu’il mentait. Sa mère avait compris qu’il se passionnait pour la cuisine et le laissait subtiliser les ingrédients en souriant avant de le laisser filer vers l’appentis. Après tout, c’est elle qui lui avait transmis ce plaisir de régaler l’autre. Mais elle ne se doutait pas qu’il nourrissait un tel projet. Il pouvait y faire… Car désormais, il était engagé. Il ne pouvait plus reculer, alors que sous prétexte qu’il y avait peu de chances que sa candidature soit retenue, il avait jugé bon de garder cela pour lui.
Il posa le front contre la baie et soupira.
Il était au pied du mur désormais. Il n’avait plus d’autre choix. Il devait assumer. Il allait décevoir.
Et c’était aujourd’hui qu’il allait le faire.
