Mechthild Gläser
Emma et le livre oublié
fleurus
T i t r e o r i g i n a l : E m m a , d e r Fa u n u n d d a s v e rg e s s e n e B u c h © 2 0 1 7 L oe w e V e r l ag G m b H , B i n dl ac h . C e t o u v r a g e a é t é p ro p o s é à l ’ é d i t e u r f r a n ç a i s pa r l ’ a g e n c e E D I T I O D I AL O G , L i l l e .
D i r e c t i on : G u i l l au m e A r n au d , G u i l l au m e P ô Di r e c t ion é di tor i a l e : Sa r a h M a lh e r be É di t ion : A n na Gu é v e l , a s si st é e de L é a Be rna r di n D i r e c t i o n a rt i s t i q u e : É l i s a b e t h H e b e rt P h o t o g r a p h i e d e c o u v e rt u r e : I l o n a W e l l m a n n / T r e v i l l i o n I m ag e s D i r e c t i o n d e l a fa b r i c a t i o n : T h i e r ry D u b u s Fa b r i c a t i o n : A x e l l e H o s t e n © F l e u ru s , Pa r i s , 2 0 1 8 S i t e : w w w . f l e u ru s e d i t i o n s . c o m IS BN : 9 7 8 - 2 - 2 1 5 1 - 3 5 6 8 - 5 MDS : 592 591 T o u s d ro i t s r é s e rv é s p o u r t o u s pay s . « L o i n ° 4 9 - 9 5 6 d u 1 6 j u i l l e t 1 9 4 9 s u r l e s p u b l i c at i o n s d e s t i n é e s à l a j e u n e s s e . »
1711_091_Emma.indd 2
19/12/17 09:27
mechthild Gläser
Emma et le livre oublié Traduit de l’allemand par Mathilde Ray
fleurus
1711_091_Emma.indd 3
19/12/17 09:27
« Au commencement était le Verbe » (Jean, 1,1)
1711_091_Emma.indd 5
19/12/17 09:27
une nuit Elle pleurait lorsqu’elle tourna la poignée et appuya dessus. La fenêtre résista : elle était vieille – une antiquité, comme toutes les choses ici. Elle était de ces lieux qui semblaient ne pas donner prise au temps, comme s’il s’en éloignait en tourbillonnant telles des feuilles au vent. Un lieu où rien n’avait jamais changé, sur lequel les secondes et les années n’avaient aucun poids. Même la nuit semblait être la même ici depuis des siècles. Sombre, d’un noir d’ébène, elle trônait à la cime des arbres et rôdait autour des murs imposants comme en des temps immémoriaux. Et pourtant les choses avaient changé. Les choses, les hommes et les mots. Mais pas forcément dans cet ordre-là.
7
1711_091_Emma.indd 7
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Les genoux flageolants, elle monta sur le rebord de la fenêtre, cligna des yeux pour en chasser ses larmes et inspira à pleins poumons l’air de l’obscurité séculaire. Même la lune, lui sembla-t-il, refusait de l’accompagner maintenant que le moment était venu. Mais au moins était-elle sûre ainsi qu’elle était seule. Elle hésita encore un moment, puis ferma les yeux et tout se déroula sans qu’elle intervienne. La nuit emplit ses poumons. Elle entendit son sang battre dans ses oreilles lorsqu’elle se pencha en avant, lâcha le chambranle de la fenêtre, enjamba le rebord. Les mots jaillissaient dans ses pensées, essayaient de la retenir. Mais ils ne pouvaient plus l’atteindre ; elle allait laisser les mots derrière elle, comme tout le reste. Elle les fit taire en sautant. Le temps d’un battement de cœur, elle se fondit dans la nuit immuable, puis, brusquement, vint la terre – comme une surprise malgré tout. Le choc ne fut pas aussi dur qu’elle l’avait craint, mais assez tout de même pour qu’elle se foule la cheville. Elle serra les dents et se mit à courir. Étaient-ce encore des pieds humains qui la portaient ? La douleur l’envahissait à chaque pas, brûlante et vive. Elle poursuivit néanmoins sa course. L’eût-elle voulu, elle ne pouvait pas revenir en arrière. Il était trop tard de toute façon pour changer quoi que ce soit, pour faire quoi que ce soit. Le Rhin n’était pas loin. Il l’attendait déjà.
1711_091_Emma.indd 8
19/12/17 09:27
1
C’est une vérité universellement reconnue qu’il y a peu de choses plus agréables que de rentrer à la maison après une longue absence. C’est du moins ce que je ressentis en revenant à Stolzenburg, un vendredi pluvieux. Des nuages de brouillard étaient accrochés au donjon et la cour du château semblait grise dans la lumière brumeuse de l’après-midi. Il faisait inhabituellement frais pour un mois d’août. Je demeurai cependant longtemps immobile devant les deux vantaux du portail d’entrée, fermai les yeux et respirai à pleins poumons l’odeur des vieux murs mouillés. Des gouttes m’éclaboussaient le visage comme un impétueux comité d’accueil, tandis que le vent tiraillait ma queue-de-cheval comme pour danser avec elle. Enfin ! Enfin j’étais de retour à la maison ! 9
1711_091_Emma.indd 9
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
C’était en tout cas l’endroit que j’appelais ainsi depuis quatre ans, le premier lieu de ma vie où je me sentais vraiment chez moi. Je m’apprêtais déjà à ouvrir grands les bras et à me mettre à danser de joie lorsque le moteur d’une voiture qui s’approchait me retint au dernier moment. Une limousine noire étincelante franchit le portail et Helena von Stein (première de classe et déléguée des élèves) en sortit d’un mouvement chaloupé en ouvrant un élégant parapluie. Je laissai retomber mes bras. – Emma ! Helena toisa ma valise à roulettes détrempée par la pluie et les éclaboussures de boue sur mon manteau d’été rouge, tandis que son chauffeur déchargeait ses bagages de la voiture (valises, boîte à chapeau et vanity-case). – Eh ben, tu es arrivée ici au pas de course ? Elle haussa un sourcil. – Salut, Helena, lui dis-je, tout sourire. Même Sa Majesté von Stein ne gâcherait pas ma bonne humeur aujourd’hui. En effet, j’avais dû faire une bonne partie du trajet à pied, mon père ayant encore oublié de venir me chercher à l’aéroport. Plus exactement, j’avais dû prendre un train puis deux bus entre Cologne et Bonn, puis j’avais marché pendant les trois derniers kilomètres entre le village et le château. En tout, un voyage de plus de huit heures. Mais je n’allais certainement pas le raconter à Helena. 10
1711_091_Emma.indd 10
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– J’aime bien me balader, lui expliquai-je. Et tu as passé de bonnes vacances ? J’espère que tu ne t’es pas encore fait harceler par ce play-boy que tu avais rencontré à la piscine ? Helena grimaça. – N’importe quoi, dit-elle en désignant ses joues bronzées. Je reviens juste de l’île Maurice et c’était le rêve. Et toi ? Tu es sûrement allée voir ta mère en Angleterre, c’est ça ? Dans sa bouche, le mot Angleterre s’apparentait à un bâillement. Comme ses parents étaient diplomates, Helena avait visité tant de pays qu’il aurait fallu rien de moins qu’une expédition sur la lune pour l’impressionner. – Cette fois, nous avons fait le tour du pays, expliquai-je tout de même. Un voyage d’études, euh… d’histoire de l’art, si tu veux tout savoir. C’était incroyablement intéressant. – Ah oui, hum… comme c’est passionnant. Bon. Elle rejeta en arrière ses cheveux bruns et suivit ses bagages à l’intérieur du château avant que j’aie pu répondre quoi que ce soit. Et ça valait sans doute mieux, car honnêtement j’aurais plus volontiers traîné de nouveau ma valise du village au château que raconté à Helena le moindre détail sur le soi-disant « voyage d’études ». Pourtant, la proposition de ma mère n’avait, au début, pas du tout eu l’air mauvaise. Que les vacances d’été coïncident cette année avec des conférences que devait donner le nouvel ami 11
1711_091_Emma.indd 11
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
de maman avait même semblé d’abord un heureux concours de circonstances. – Nous avons des invitations dans toute l’Angleterre, avaitelle dit, aux anges. Comme ça, tu verras un peu du pays et pas seulement Cambridge, comme toujours. Bien que ma mère ait tendance, dès que John était dans les parages, à ne plus parler que d’une voix rauque et à passer son temps à se mettre du rouge à lèvres, je m’étais réjouie à l’avance des sept semaines avec elle et des escapades à Londres, Manchester, Brighton et Newcastle. Mais il était bientôt apparu que John (illustre professeur de lettres de son état) faisait piètre cas de nos projets d’escapades entre filles et tenait à la place à ce que nous le suivions comme son ombre pour porter ses dossiers, lui servir de l’eau et lui tendre le crayon pour signer ses autographes. À la fin, après quarante-deux arrêts dans quarante-deux salles municipales glauques quelque part entre le Surrey et le Sussex, j’étais sûre de mourir d’ennui sur place si je devais une seule fois encore écouter le sempiternel exposé de quatre heures sur les femmes écrivains du xixe siècle. Tu parles de vacances ! Malgré tout, j’avais décidé de sortir de ce voyage l’esprit positif, et plus forte. Bien sûr, je n’avais été harcelée ni par un play-boy sexy ni par les riches héritiers d’un domaine de Cornouailles. En revanche, mes vacances avaient été si ennuyeuses qu’on pouvait carrément les qualifier de… méditatives. Oui, c’était bien le mot. D’autres passaient sept semaines sur une planche à clous dans un 12
1711_091_Emma.indd 12
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
onastère indien au fin fond des montagnes pour atteindre m l’illumination intérieure, et c’est précisément ce que j’avais fait (tout aussi stoïquement) dans quarante-deux salles municipales britanniques. En effet, j’avais enfin eu, entre les discours barbants de John et le gloussement essoufflé de ma mère à chacune de ses plaisanteries pourtant vaseuses, la révélation de ce que j’allais faire. Parce qu’à présent j’avais tout de même seize ans et il me semblait qu’il était temps que je prenne en main un certain nombre de choses. Des choses que j’avais même peut-être trop laissées traîner. Par exemple, souffler enfin à Sa Majesté von Stein le poste de déléguée des élèves. Ou m’atteler à ranger une bibliothèque. Et surtout, devenir à partir de maintenant plus intelligente, plus élégante et plus indépendante. Ah oui, et puis il y avait aussi cette histoire avec Frederick… Une fois Helena disparue, je commençai tout de même par me demander si j’allais retenter la danse sous la pluie. Mais comme j’avais peur que le chauffeur ne revienne à tout moment ou que d’autres élèves n’arrivent, et comme je commençais aussi à avoir froid, je finis par y renoncer. À la place, je me contentai de soupirer, de renverser la tête en arrière et de respirer encore une fois à pleins poumons. De l’air pur, frais comme la pluie, du vrai air de Stolzenburg. Oui, c’était 13
1711_091_Emma.indd 13
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
vraiment bon d’être de retour en Allemagne et au château. Les jardiniers avaient même planté quelques-uns de ces fuchsias roses que j’aimais tant dans des bacs qui bordaient l’entrée. Je souris en moi-même. La nouvelle année scolaire allait commencer lundi et moi, Emma Magdalena Morgenroth, j’avais l’impression d’être prête comme jamais. Prête pour la seconde. Prête à devenir adulte. Je hissai ma valise sur le perron et je pénétrai résolument dans l’imposant hall d’entrée de l’internat. Et c’est ce jour-là que je trouvai le livre. Je me suis souvent demandé par la suite ce qui se serait passé si je n’étais pas tombée dessus. Si je n’étais pas entrée dans la bibliothèque. Ou bien si, l’ayant trouvé, je l’avais juste mis de côté. Si je l’avais reposé n’importe où sur une étagère. Que se serait-il passé alors ? La bibliothèque de l’ouest se trouvait, comme l’indiquait son nom, dans l’aile ouest du château, donc dans la partie du bâtiment qui n’était presque plus utilisée par l’école. Alors que la partie nord hébergeait les salles de classe et l’aile est, les dortoirs et les salles de séjour des élèves de l’internat (pensionnaires tous triés sur le volet), l’aile ouest était restée en grande partie plus ou moins vide depuis la dernière phase de construction, environ quatre-vingts ans auparavant. L’un des précédents directeurs 14
1711_091_Emma.indd 14
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
de l’école avait jadis décidé de ne plus loger le personnel enseignant dans l’enceinte du château, mais dans des maisons individuelles dans les fermes voisines. L’aile ouest, qui était par ailleurs la plus ancienne partie de Stolzenburg, servait principalement, depuis, d’entrepôt pour des cartes abîmées, des meubles hors d’usage et des cartons pleins de cahiers d’écoliers jaunis. Avec ses murs de un mètre d’épaisseur et ses cages d’escalier en pierre, elle était difficile à chauffer et les canalisations gelaient maintenant régulièrement. Seule la salle de bal du premier étage était encore utilisée. Les étages au-dessus, eux, empoussiérés et froids, étaient la plupart du temps plongés dans un sommeil de Belle au bois dormant. Je trouvais depuis longtemps que c’était plutôt du gâchis, surtout à l’égard de la beauté de la bibliothèque de l’ouest. J’avais déjà deviné que la pièce serait parfaite pour mes desseins. Mais maintenant que je la voyais de mes yeux, j’étais enthousiasmée : les étagères couvraient les murs depuis le plancher jusqu’au plafond plaqué d’un bois précieux. On en avait apposé jusqu’autour des fenêtres et toutes étaient chargées de livres anciens, aux reliures de grand prix (que la médiathèque de l’internat, auquel tous les élèves pouvaient se connecter par Wi-Fi, avait évidemment détrônés depuis longtemps). Il y avait aussi une cheminée, un immense bureau en chêne, plusieurs fauteuils et canapés avec des pieds sculptés, une petite table en marqueterie et un grand lustre qui devait dater des débuts de l’électricité. Seuls les meubles et les lampes cassés, les papiers peints déchirés et les caisses pleines de vieux 15
1711_091_Emma.indd 15
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
atlas, recouverts de tonnes de poussière et de toiles d’araignée, faisaient un peu désordre. Mais cela pourrait s’arranger. Je remontai les manches de mon pull. – Pas mal, dit Charlotte, en prenant avec son portable une photo du bric-à-brac qui s’étalait devant nous, pour la poster plus tard. Mais tu es sûre que ton père est d’accord ? Charlotte était anglaise, un peu plus petite et délicate que moi, et ressemblait à une poupée en porcelaine avec des boucles blondes. Elle adorait porter des t-shirts avec des motifs de chats (aujourd’hui, c’était une variante avec deux chatons noirs dont les queues formaient un cœur), mais c’était surtout ma meilleure amie. Depuis quatre ans, à dater du jour où j’étais arrivée à Stolzenburg, nous étions voisines de classe à tous les cours et nous nous racontions tous nos secrets. – Bah, pas de problème, dis-je. De toute façon, personne n’utilise cette pièce. Pendant les vacances les plus ennuyeuses de l’histoire des vacances, je m’étais tout imaginé à l’avance dans le moindre détail. Nous ferions de cette bibliothèque notre refuge privé. Loin de tout le stress de l’école et des bousculades des salles communes. Je ne me faisais aucun souci quant au consentement de mon père. Il avait tendance à me permettre de faire à peu près tout ce que je lui demandais. C’était donc plutôt une formalité et je lui demanderais son autorisation à l’occasion. 16
1711_091_Emma.indd 16
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Nous grimpâmes au-dessus des cartons et du bric-à-brac. – Regarde un peu tous les bouquins. Fabuleux, non ? demandai-je, comme nous avions atteint le centre de la pièce. Et la cheminée ? L’hiver, nous nous ferons un bon feu, nous boirons du thé et nous lirons des grands classiques, pendant que cette horloge, là derrière, égrènera les heures et que des cristaux de glace se formeront sur la fenêtre. Ça sera sympa comme tout. Charlotte me dévisagea. – Des classiques ? Tu veux dire des lectures aussi passionnantes que Nathan le Sage de Lessing1 ? Touché coulé ! Charlotte se souvenait évidemment bien de mes commentaires ennuyés sur la pièce de théâtre que nous avions lue en troisième. Je déplaçai un candélabre bringuebalant. – Il ne s’agit pas forcément que de livres. Je pensais plutôt à une sorte de société secrète. J’avais récemment lu un article sur des fraternités étudiantes célèbres aux États-Unis et j’étais, depuis, fascinée par l’idée d’organiser ma propre petite société d’élite à Stolzenburg. Après tout, nous étions ici dans une des écoles les plus cotées et les plus anciennes d’Europe et je rêvais en secret d’une organisation comme Skull and Bones. Mais sans ces rites humiliants comme
1. Nathan le Sage (en allemand Nathan der Weise) est une pièce en cinq actes de Gotthold Ephraim Lessing, publiée en 1779. Œuvre majeure des Lumières allemandes, elle figure souvent au programme des collégiens et des lycéens allemands. 17
1711_091_Emma.indd 17
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
devoir rester allongé tout nu dans des cercueils ou ce genre de choses. – On pourrait se retrouver ici et discuter tranquillement, faire nos devoirs, regarder des films. Tu verras, ça sera super. – Ne plus devoir se battre tous les soirs pour une place sur le canapé dans la salle commune, ça en vaudrait déjà la peine, concéda Charlotte. Ses yeux firent encore le tour de la pièce, puis elle soupira. – Mais maintenant, au travail ! – C’est parti ! Je refis ma queue-de-cheval pour me dégager le visage et je ne pus me retenir cette fois de m’épancher : – Donc j’ai bien réfléchi à tout. D’abord, nous devons nous débarrasser de tout ce bazar, dans la chambre à côté par exemple, il y a assez de place. Bon, je ne sais pas si nous pouvons tout porter à deux. Mais essayons quand même. Puis un bon coup de balai et adieux aux toiles d’araignée et à leurs répugnantes habitantes. Et cette commode là-bas… eh, pourquoi tu m’enlaces comme ça ? – Tu m’as manqué. Je viens de me rendre compte à quel point tu m’avais manqué, dit Charlotte en me pressant contre elle. Elle sentait encore un peu le sable et la crème solaire, car elle aussi venait de revenir de vacances. Sa famille était partie aux îles Canaries. – Ce n’était pas génial ces vacances avec ta mère, hein ? demanda-t-elle. 18
1711_091_Emma.indd 18
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Bah, ça a été, marmonnai-je. Charlotte me connaissait par cœur. Elle savait bien que si je m’investissais avec enthousiasme dans notre vie à l’internat, c’était parce que j’étais d’autant moins à l’aise avec ma famille. Pourtant, maman et moi nous ne nous étions pas disputées une seule fois. – C’était supportable. C’est juste que… Je me demandai à ce moment pourquoi ces vacances désastreuses me rongeaient ainsi. S’ennuyer, ce n’était pas la fin du monde, et pourtant… – Je crois que je me suis surtout rendu compte qu’il ne faut plus que je m’attende à ce que mes parents règlent quoi que ce soit pour moi. C’est tout, expliquai-je finalement. En fait, ce n’était pas vraiment une découverte révolutionnaire. Pour être honnête, depuis la séparation de mes parents, cinq ans auparavant, je ne pouvais plus compter que sur moi-même. Mon père avait bien trop à faire avec ses problèmes personnels et son poste de directeur d’école et ma mère était bien assez occupée comme ça en Angleterre dans le tourbillon de sa propre vie. À onze ans déjà, lorsque nous habitions à Hambourg, c’est moi qui lavais mes habits, je faisais mes devoirs toute seule et je décidais de la liste de courses pour mes repas. Non, ce qui était nouveau, c’était que je devais bien reconnaître que ce que j’avais toujours considéré comme une situation passagère ne changerait en fait jamais. Mon père aurait toujours 19
1711_091_Emma.indd 19
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
autant de choses à faire, et ma mère continuerait à se laisser happer par sa quête effrénée d’elle-même. Et maintenant j’avais seize ans, donc je n’étais décidément plus une enfant. Il fallait que je prenne ma vie en main et c’est bien ce que j’allais faire à partir de maintenant. Tout simplement. Désormais, je serais quelqu’un qui prenait les choses à bras-le-corps. Charlotte me pinça gentiment la joue. – Alors que cette année scolaire soit la meilleure de notre vie, et faisons de cette bibliothèque notre quartier général ! Nous échangeâmes un sourire, puis nous commençâmes le rangement. Nous traînâmes ensemble, dans l’une des pièces voisines de l’autre côté du couloir, des caisses et des papiers, des chaises à trois pieds et des abat-jour défraîchis. Par-dessus, nous empilâmes des globes aux frontières obsolètes, des coussins mangés par les mites et des raquettes de tennis toutes pourries. Il nous fallut presque deux heures pour débarrasser tout ce capharnaüm. Il ne resta plus à la fin qu’une vieille commode au centre de la pièce, que tous nos efforts conjugués n’arrivaient pas à déplacer. Une vieillerie énorme ! Les jambes bien d’aplomb dans le sol, nous poussâmes de toutes nos forces. Mais la bête ne bougea pas d’un millimètre. Nous n’eûmes pas plus de succès à trois, avec Hannah venue pour nous aider. Elle était nouvelle à l’école et c’était ma voisine de chambre. – Est-ce que ce truc est vissé au sol ? gémit-elle, pendant qu’elle poussait avec Charlotte et que je tirais aussi fort que je le pouvais. 20
1711_091_Emma.indd 20
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Ou alors il a pris racine, sifflai-je entre mes dents serrées. Il est ancré en terre. Ils ont sans doute construit tout le château tout autour de cette commode. Hannah émit un petit gloussement. Nous avions tout de suite sympathisé. Je l’avais adorée sur-lechamp lorsqu’elle avait renversé sans ménagement le contenu de sa valise dans son armoire, en déclarant que, de toute façon, ça revenait au même puisqu’elle farfouillerait tous les matins dans ses vêtements jusqu’à ce qu’elle ait trouvé celui qu’elle cherchait. J’aurais évidemment préféré cohabiter avec Charlotte, maintenant que Francesca, mon ancienne voisine de chambre, avait quitté l’école. Mais Charlotte était condamnée depuis des années à être la colocataire de Sa Majesté von Stein, et madame Bröder-Strauchhaus, la professeure de biologie et de mathématiques qui avait par-dessus le marché la main haute sur la distribution des chambres, était tout sauf réceptive à ce type de changement (raison invoquée : nos compétences sociales. Ha, ha). Heureusement, Charlotte était la personne la plus tolérante et facile à vivre que le monde ait jamais connue, et elle supportait les humeurs d’Helena von Stein sans jamais se plaindre depuis la sixième. Et heureusement, Hannah, contrairement à Charlotte et à moi, n’avait pas peur des araignées et elle s’affairait maintenant à les déposer les unes après les autres dans 21
1711_091_Emma.indd 21
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
le lierre qui grimpait sur la paroi du château le long de la fenêtre de la bibliothèque. Pendant ce temps-là, Charlotte balayait le parquet, tandis que je me mesurais encore à la commode au centre de la pièce. J’étais déterminée à m’en débarrasser. En la vidant un peu, elle serait sûrement plus facile à déplacer. J’entrepris de fouiller dans les tiroirs. J’extirpai d’abord toute une collection d’atroces compositions en fleurs séchées, puis une pile d’assiettes en porcelaine encore plus horribles. S’ensuivirent des bougeoirs, des morceaux de savon qui s’effritaient et des mouchoirs en tissu jaunis. Et c’est là que je découvris le livre. Il était dans une sorte de tiroir secret, enfoui sous une trappe dans le tiroir inférieur de la commode. Pour un peu, je serais passée à côté sans voir la trappe. La fente dans le bois était presque invisible, je ne la remarquai que parce que je m’y pris le poignet et que je craignis un moment de m’être enfoncée une écharde dans la peau. Mais je palpai de nouveau le fond du tiroir et je tâtai les bords du compartiment rectangulaire. J’y enfonçai un ongle, je soulevai un peu et je parvins enfin à faire coulisser le mince couvercle de bois. En dessous, dans un creux qui semblait fait juste pour cela, se trouvait le livre. Il était ancien. Cela se voyait tout de suite à la reliure en toile tout abîmée. Les angles s’effilochaient et le tissu était si usé que je ne pouvais pas distinguer sa couleur d’origine. Grise ? 22
1711_091_Emma.indd 22
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Marron ? Bleue ? Je sortis le livre de sa cachette avec le plus grand soin. Il était plus lourd que je ne l’aurais cru, et plus chaud. – Vivant, pensai-je, non sans effroi. J’essuyai la reliure de la manche, un petit nuage de poussière se forma. Des lignes imperceptibles apparurent alors sur la couverture. Ce n’étaient pas des lettres. Pas un titre. Mais la représentation fantomatique d’un personnage. Gravé dans le tissu. On le devinait plus qu’on ne le voyait. Était-ce un homme ? Ou bien… non, le personnage ne semblait pas vraiment humain. Il portait sur la tête des espèces de cornes recourbées et ses jambes aussi avaient l’air étrangement tordues. J’effleurai le tissu craquelé du bout des doigts. Qu’y avait-il à l’intérieur ? Pourquoi quelqu’un avait-il caché ce livre ? Et de qui le cachait-il ? Tout à coup, un chuchotement se fit entendre, un murmure, si léger que je le sentis plus que je ne l’entendis. Un bruissement, un bourdonnement qui fit se hérisser les poils de mes bras, et qui ressemblait presque à mon nom. Mon nom. Mais oui, bien sûr. – Emma, chuchota le livre contre toute vraisemblance. Eeemmmmmmaaaa ! Je frissonnai… 23
1711_091_Emma.indd 23
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
… et je secouai la tête d’un air décidé. Franchement, n’importe quoi ! Voilà que mes sens me jouaient des tours. Bon, ça avait été une longue journée. Trop longue. Le retour d’Angleterre en Allemagne, le trajet de l’aéroport au château, et par-dessus le marché ce grand ménage. Pas étonnant que, debout depuis si longtemps, je commençais à tomber de sommeil. J’étais absolument épuisée, bien sûr que mon livre ne m’appelait pas par mon nom ou ce genre de fadaises. Et il n’était pas vivant du tout. Il fallait que je me ressaisisse. Ou que j’aille me coucher. Je bâillai. – On finira le reste une autre fois. Je pense que ça suffit pour aujourd’hui, déclarai-je finalement. J’eus pourtant du mal à détacher les yeux du personnage fantomatique de la couverture. Je m’aperçus alors que Charlotte et Hannah avaient de toute façon achevé leurs travaux de nettoyage. Elles avaient reposé le balai dans un coin et, accoudées à la fenêtre, regardaient dans la cour du château. – Tiens, ce sont des élèves, les deux là-bas ? demanda Hannah. Elle s’était hissée sur la pointe des pieds et se penchait autant que possible par la fenêtre ouverte. – Je ne pense pas, répondit Charlotte. Ils m’ont l’air un peu trop grands… quoique, avec la distance c’est dur à dire. – Ils ont l’air pas mal, je trouve, poursuivit Hannah. Ça se voit, même d’ici. – Mmoui, fit Charlotte. 24
1711_091_Emma.indd 24
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Elle me jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. – Tu les connais, ces gars-là ? J’accourus à mon tour à la fenêtre et j’eus juste le temps de voir deux grands jeunes hommes franchir le perron. Ils disparurent quelque part dans les profondeurs du château avant que j’aie pu jeter un coup d’œil à leurs visages. – Je ne crois pas, dis-je tout de même en regardant la Mini Cooper à plaque d’immatriculation britannique qui stationnait au pied du perron, dans l’allée de gravier. Mais apparemment ils ont une trop haute opinion d’eux-mêmes pour se garer sur une place de parking comme le commun des mortels. J’avais promis à mon père de dîner avec lui. Je gagnai donc la cour du château tandis que Charlotte et Hannah partaient pour la cafétéria. Mon père habitait ce qui était autrefois une grange. Chez lui, il y avait du parquet clair et des fenêtres qui donnaient sur le parc. Des masques et des tambours africains étaient suspendus au mur. Papa lui-même n’avait jamais mis les pieds hors d’Europe (sa phobie de l’avion l’en aurait empêché). Mais il recevait souvent des cadeaux de parents ou d’anciens élèves, qui connaissaient son faible pour tout ce qui était exotique. Je fus donc extrêmement soulagée de voir, lorsque nous prîmes place dans la salle à manger, que cette année aucun élève ne lui avait rapporté de vacances des sauterelles grillées au miel 25
1711_091_Emma.indd 25
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
ou des amuse-gueules d’insectes du même acabit. Ils avaient bien gâché notre dernier repas ensemble quelques semaines auparavant. Car même si papa les considérait comme très bonnes pour la santé, je refusais totalement, absolument, et catégoriquement, de croquer dans une carapace d’insecte. Et, pas de chance, les animaux de plus de quatre pattes étaient exclus eux aussi de mon menu. Heureusement, aujourd’hui il avait commandé le repas chez mon traiteur chinois préféré, et barquettes, baguettes et serviettes s’amoncelaient sur la table d’acajou poli. – Ma pauvre petite Emma, dit papa pour la troisième fois au moins en fouillant avec ses baguettes dans son poulet aigredoux (il devait regretter tout bas qu’il soit moins croustillant qu’une sauterelle géante). Je suis vraiment désolé de ne pas être allé te chercher. J’espère que tu n’as pas pris froid. Avec cette pluie, mon Dieu, pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? – C’est ce que j’ai fait. Ton portable était déchargé. Comme toujours d’ailleurs. Parce que mon père et la technologie, ça faisait deux. C’était même un vrai miracle qu’il communique par e-mail pour son travail. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait continué à taper ses lettres sur sa vieille machine à écrire et il n’aurait touché à Internet que pour regarder les pays étrangers sur Google Earth, à une distance prudente. Et encore. Car Internet, c’était le Mal et cela n’engendrait que des « surcharges sensorielles incontrôlables » (c’était du moins peu 26
1711_091_Emma.indd 26
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
ou prou l’expression de papa il y a juste dix-huit ans, dans son célèbre manuel d’éducation L’Enfant moderne face aux autorités, qui restait aujourd’hui un incontournable des bibliothèques parentales, et qui lui avait valu ce poste de directeur d’école et à moi-même – sans doute la dernière « enfant moderne » – d’attendre jusqu’à l’année précédente pour avoir, après une longue bataille, un smartphone). – Et la ligne fixe au bureau ? reprit mon père. Là au moins tu étais sûre de pouvoir me joindre. – Occupée. – Vraiment ? Tout le temps ? Je levai le sourcil. – J’ai essayé sept fois. À 1 heure, à 1 heure et quart, à 1 heure et demie, à moins le quart, à… Mon père se prit le menton dans la main et poussa un soupir. – Ah oui, ce cheik casse-pieds, qui pour un peu aurait voulu connaître la pointure des chaussures de tous les professeurs avant d’inscrire son fils, murmura-t-il. Trois heures au bout du fil avec lui, rien que d’y repenser j’en ai encore la migraine. À en juger par son horreur de la technologie et les innombrables infirmités et maladies dont mon père souffrait, ou du moins prétendait souffrir au quotidien, on lui aurait donné largement cent vingt ans. Et pourtant il n’aurait que cinquantesix ans à son prochain anniversaire, dans deux mois. Mais, grâce à ses excentricités, il arrivait à bien le dissimuler (et en tant que sommité pédagogique avec deux doctorats à son actif, il pouvait 27
1711_091_Emma.indd 27
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
se le permettre sans que quiconque mette en doute ses capacités à diriger un internat d’élite tel que Stolzenburg). – Comment ça s’est passé avec ta mère ? demanda-t-il entre deux bouchées de riz. – Bien. Elle m’a chargée de te passer le bonjour, dis-je en mangeant un rouleau de printemps. D’habitude, j’évitais autant que possible de parler de maman en présence de papa, à cause de l’expression de ses yeux à ce moment-là. À la moindre allusion, il se mettait à ressembler de façon frappante à un vieux chien triste à qui on aurait marché sur la patte. Et là aussi, il me sembla qu’il attendait juste le prochain coup. – Merci. Elle va bi… tout se passe bien ? demanda-t-il. – Oui, oui, elle vit toujours à Cambridge et quand elle cuisine, elle ne jure toujours que par les principes ayurvédiques. Et ça se finit la plupart du temps plutôt par une pizza… Enfin bon, tu la connais. Je m’éclaircis la gorge. – Mais raconte plutôt comment s’est passé ton été ! – Mmmh… Mon père avala son riz, puis se lança, visiblement soulagé de changer de sujet, dans un long récit de mal de gorge, de problèmes avec monsieur Schade, le concierge, de crises de frissons, de nouvelles inscriptions et de rencontres parents professeurs et, bien sûr, de convulsions de fièvres qui l’avaient presque rendu fou. Tout comme les migraines ces derniers jours. 28
1711_091_Emma.indd 28
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Et par-dessus le marché voilà ces deux jeunes hommes qui font irruption sans prévenir et qui demandent qu’on les accueille quelques semaines. Comme si on avait des lits vides, avec trois cents élèves en liste d’attente ! Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne peux quand même pas les laisser camper dans la cour, conclut-il. Il se mit à se masser la racine du nez avec le pouce et l’index. Sans doute pour éviter une nouvelle attaque de mal de tête. – Et pourquoi pas ? Il renifla. – Eh bien, l’un des deux, un certain Toby Bell, m’est parfaitement inconnu, je le laisserais à la porte sans aucun état d’âme. Mais l’autre est Darcy de Winter en personne, alors… Or, tout ce que j’ai pu leur proposer, dans la précipitation, ce sont des chambres dans l’aile ouest. – Je vois, marmonnai-je la bouche pleine, même si je ne voyais rien du tout. Évidemment, le nom De Winter évoquait bien vaguement quelque chose au fin fond de mon cerveau. Enfin, c’était le nom du vieux lord anglais dont la famille avait habité Stolzenburg par le passé et à qui l’école devait son existence. Il était bien connu qu’un fils de la famille Stolzenburg avait épousé une demoiselle de la branche cadette des De Winter du Royaume-Uni, si bien que le domaine revint aux De Winter lorsque le dernier Stolzenburg s’éteignit. Mais je n’avais encore jamais entendu parler d’un jeune homme du nom de Darcy de Winter. 29
1711_091_Emma.indd 29
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Et ils ont dit ce qu’ils voulaient ? – Pas vraiment. Apparemment, ils font un tour d’Europe et ils envisagent de faire une halte ici. – De plusieurs semaines ? Il n’y a pourtant pas grand-chose à voir ici. Papa soupira. – Bizarre, marmonnai-je. Mais mes pensées volaient déjà ailleurs, passant de ces types, qui devaient maintenant être quelque part dans l’aile ouest, à ma merveilleuse bibliothèque du même côté du château, puis à ce livre. Surtout à ce livre. Pour une raison obscure, je n’avais pas pu me résoudre à le remettre dans son tiroir secret, et je l’avais emporté pour mieux le regarder à ma guise. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais ce livre avait quelque chose qui me rendait curieuse. Et même extrêmement curieuse. – Quoi qu’il en soit, je leur ai donné deux des anciennes chambres d’invités au deuxième étage. Je voulais plutôt les garder pour la suite du cheik au cas où il déciderait de nous rendre visite en personne, mais ça ira pour quelques nuits et on verra après, poursuivit papa, tandis que je pensais toujours au livre qui, fourré dans la sacoche près de ma chaise à quelques centimètres de là, attendait d’être lu. Il paraissait de prime abord insignifiant, un livre comme il devait y en avoir des centaines, peut-être des milliers entre ces murs. Sans doute un vieux livre d’école. Ou bien un traité 30
1711_091_Emma.indd 30
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
à dormir debout sur les aromates, ou encore une histoire d’amour datée et kitsch. Rien qui méritait qu’on se creuse les méninges. Et pourtant… De retour dans notre chambre plus tard dans la soirée, je repris le livre, mais seulement pour me débarrasser de mon fantasme. J’allais me prouver qu’il n’avait vraiment rien de spécial. Tandis qu’Hannah dormait à poings fermés à l’autre bout de la chambre dans un pyjama dépareillé (le haut était rose, le pantalon rouge avec des motifs de Père Noël), je tournai précautionneusement les pages à la lueur de ma lampe de chevet. Mes yeux se fermaient tous seuls mais j’étais résolue à éclaircir cette affaire. Personne n’aime se coucher avec l’impression de ne plus avoir toute sa tête. Et, bien sûr, il n’y avait pas de quoi se mettre dans tous ses états. Comme on pouvait s’y attendre, ce n’était qu’un livre. Pas un roman en tout cas, ni un traité d’horticulture, mais plutôt une espèce de chronique. Je le pris tout d’abord pour une sorte de carnet de bord : chaque paragraphe était précédé d’une date. Il avait été écrit à la main, et à plusieurs mains. Alors que les premières pages, en lettres fleuries, avaient été plus peintes qu’écrites, on trouvait au milieu du livre des passages écrits à la plume comme autrefois, suivis de textes avec des dates plus récentes, écrits au stylo-bille ou quelques fois au crayon-feutre. 31
1711_091_Emma.indd 31
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Quant au contenu, pour autant que je puisse déchiffrer, il était surtout question de Stolzenburg. Des chroniqueurs d’époques différentes avaient consigné grands et petits événements de l’histoire du château. Ainsi trouvai-je des récits aussi bien de l’incendie dans les cuisines, pendant l’été 1734, que de la construction de l’internat en 1825 ou des fortes chutes de neige de l’hiver 1918. Quelqu’un avait commenté les bombardements nocturnes pendant la Seconde Guerre mondiale, quelqu’un d’autre, l’inauguration du nouveau laboratoire de chimie, cinq ans auparavant. Et le papier était d’une telle finesse qu’il devait rester encore beaucoup de pages vierges, m’étais-je dit au premier coup d’œil. Bon, donc le livre était en effet un peu particulier, d’accord. Mais pas non plus du genre à vous donner la chair de poule en vous appelant par votre nom. Je le feuilletai un moment au hasard. Au tout début, je vis un texte vraiment ancien, qui semblait dater de la construction du château. Il mentionnait même l’ancien monastère dont les ruines s’élevaient encore dans la forêt non loin de là, ainsi que les moines qui avaient habité là jadis et qui fabriquaient une sorte de papier bien particulier pour leurs livres. Quelques chapitres plus loin, je trouvai une esquisse à l’encre représentant le personnage qui figurait aussi sur la couverture. Quelqu’un avait ébauché la silhouette à coups de plume rapides. On la voyait mieux ici que sur la toile. Le haut du corps était 32
1711_091_Emma.indd 32
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
en effet celui d’un homme, mais il reposait sur des pattes de bouc qui s’achevaient en sabots fourchus. Et sa tête déformée était couronnée de deux cornes courbées entourées de feuillage et d’un essaim d’insectes. Il évoquait irrésistiblement un personnage de fable antique. Un faune peut-être. Oui, un faune au regard sombre. En poursuivant, je vis des passages datant de l’époque où Stolzenburg avait été transformé en internat. La partie la plus intéressante du livre commençait là. On y décrivait des bals, des changements de directeurs d’école et la visite de ducs, d’hommes politiques et d’acteurs connus. Des informations qui pourraient valoir de l’or lors des prochaines élections de délégués au printemps prochain. C’était peut-être le destin qui m’avait livré ces informations, qui avait voulu que ce soit moi qui trouve ce livre. Qui sait ? Je le reposai sur ma table de nuit avec un bâillement. Je le lirais plus à loisir plus tard. Quand je serais plus éveillée. Je ne tardai pas à glisser dans un sommeil tourmenté, plein de rêves déconcertants. Dans l’un d’entre eux, la bibliothèque de l’aile ouest s’était métamorphosée en salle de classe. John jouait le professeur et faisait l’un de ses interminables exposés de littérature. Bizarrement, mes camarades étaient pendus à ses lèvres comme 33
1711_091_Emma.indd 33
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
si ce qu’il racontait était absolument passionnant. Charlotte, en particulier, buvait littéralement ses paroles. Et voilà qu’Helena, assise dans la rangée devant moi, se retourna et me demanda pourquoi j’étais venue à pied sous la pluie, car j’étais horriblement décoiffée. Frederick, assis à côté d’elle, dit que ça ne changeait rien, j’étais très jolie même avec les cheveux mouillés. Et pendant ce temps-là, en arrière-plan de la présentation PowerPoint de John, mes parents étaient absorbés dans un tango. Quand tout à coup, quelque chose atterrit sur ma tête. Une bête. Je craignis tout d’abord que ce ne soit l’une des araignées qu’Hannah avait acheminées aujourd’hui dans le lierre. Je faisais souvent des cauchemars peuplés d’araignées. Je me demandai, étonnée, comment je pouvais penser aussi clairement dans mon rêve, lorsque je m’aperçus qu’il ne s’agissait pas d’une araignée mais d’une sorte de libellule. Une libellule aux couleurs surprenantes : au lieu d’un corps irisé de bleu et de vert, elle avait un dos couleur de neige et des yeux de nacre. On voyait juste à certains endroits des taches grisâtres qui, de plus près, se révélèrent être de minuscules lettres. Car ce n’était pas une libellule qui s’était posée sur ma main, mais un bout de papier plié avec application qui n’avait que l’apparence d’un insecte. Peut-être un origami réalisé avec la page d’un vieux livre. 34
1711_091_Emma.indd 34
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Et pourtant… à peine m’étais-je fait cette réflexion que la libellule de papier battit ses ailes chatoyantes et s’envola dans les airs. Elle s’élança en bourdonnant par-dessus les têtes de mes camarades, tourbillonna autour de John, puis de mes parents. Enfin elle revint vers moi, puis s’éloigna un peu, fit mine de m’attendre, vola de nouveau vers moi. Dans mon rêve, personne ne paraissait s’être aperçu de sa présence. Mais elle semblait vouloir que je la suive. Je me levai de ma chaise et j’enjambai mes camarades et leurs cartables. La libellule de papier volait maintenant plus vite. Elle me fit longer les couloirs de l’école, me conduisit dehors à travers le parc du château et je m’enfonçais dans la forêt à sa suite. La lune illuminait son corps en papier ; ses ailes bruissaient sourdement comme les pages d’un livre qu’on feuillette. Elle ne s’arrêta qu’à la rive du fleuve. Elle se posa sur un rocher (ou était-ce le vestige d’un mur en ruine ?) et tendit ses petites antennes vers moi. Je m’allongeai dans l’herbe devant elle et je l’observai ramper vers moi sur ses petites pattes frêles de papier, jusqu’à ce qu’elle soit à quelques centimètres de mon visage. Elle cligna ses yeux de perle tandis que je tentais de déchiffrer les lettres et les mots de son corps. – Emma, bruissa soudain la libellule. Je tressaillis. – Eeemmmmaaaa ! – N’importe quoi, dis-je en reniflant. 35
1711_091_Emma.indd 35
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Mon souffle fit perdre son équilibre à la libellule qui faillit tomber à l’eau. Mais elle se faufila de nouveau vers moi. – Emma, répéta-t-elle. Eeemmmmaaaa ! – Arrête, dis-je. Tu n’es qu’une libellule de papier. Tu ne peux ni voler ni parler. – Emmmmmaaa, siffla pourtant la libellule. À ce moment, j’en eus vraiment assez. J’aspirai à pleins poumons et je soufflai aussi fort que je pus. La libellule, tournoyant au loin dans la nuit vers le Rhin, fit entendre un long bruissement de désapprobation. Aussitôt je m’éveillai dans mon lit, médusée. Une libellule de papier qui parlait ? Hé oh, mon bien-aimé subconscient, est-ce que tout ça ne devenait pas un peu ridicule ?
1711_091_Emma.indd 36
19/12/17 09:27
13 août de l’an de grâce 1603 Comme ils l’avaient promis, les frères de l’abbaye Saint-Georges ont remis en ce jour à notre seigneur et maître, l’illustre comte de Stolzenburg, le papier issu des presses du moulin qu’ils viennent de construire. Ils ont aussitôt été mandés pour confectionner six livres enluminés, dont celui-ci, que le comte m’a gracieusement offert pour ma chronique. Le comte souhaite faire cadeau de ces livres à sa noble épouse pour la naissance de son deuxième enfant. Un des frères, pris dans les roues du moulin alors qu’il s’affairait au travail, y a trouvé la mort ; aussi les frères ont-ils requis une semaine supplémentaire pour enterrer le frère et honorer son deuil. Cela leur fut généreusement octroyé. Il semble que certains des saints frères, depuis, craignent le moulin et ses produits. Cet effroi est probablement à imputer à la peur, car plusieurs d’entre eux ont vu de leurs propres yeux le malheur qui s’est produit.
1711_091_Emma.indd 37
19/12/17 09:27
1711_091_Emma.indd 38
19/12/17 09:27
2
Lorsque le lendemain, vers 21 h 15, Darcy de Winter et Toby Bell pénétrèrent dans la cave du château, tous les regards se tournèrent vers eux, attirés par leur beauté, leurs habits et la noblesse qu’on leur attribuait. Depuis leur arrivée, ils étaient le sujet de conversation du jour, surtout parmi la gent écolière féminine. Rares pourtant étaient ceux qui avaient pu apercevoir les deux jeunes hommes, retranchés sans doute quelque part dans l’aile ouest. Je ne les avais toujours pas rencontrés moi-même et je les dévisageai avec curiosité lorsqu’ils entrèrent dans le plus grand des anciens cachots, celui où se trouvait la piste de danse. Une fois de plus, Hannah avait vu juste : ils étaient tout sauf laids, tous les deux. Le premier était grand et blond. Son visage était parsemé de taches de rousseur et on aurait dit qu’il avait passé tout 39
1711_091_Emma.indd 39
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
l’été à faire du surf sur la côte atlantique. Il sourit en regardant les élèves qui faisaient la fête et se fraya un chemin vers le bar. L’autre au contraire avait l’air nettement moins avenant, ne serait-ce qu’à cause de l’expression maussade de ses lèvres. Il était grand lui aussi et dépassait même son ami d’une demitête. Une raie impeccable séparait ses cheveux, qui étaient exactement du même brun que ses yeux. Contrairement au surfeur, il resta sur le seuil comme s’il hésitait à partir tout de suite. Et je me dis qu’il n’avait pas complètement tort. Personne ne l’avait invité, après tout. La première heure – comme on appelait cette fête par laquelle les pensionnaires de Stolzenburg avaient coutume d’inaugurer la nouvelle année, le dernier samedi avant la reprise des cours – était exclusivement réservée aux élèves. Jadis, lorsque les études étaient un luxe encore plus convoité que maintenant, il n’en était pas ainsi. À l’époque, les élèves de l’internat avaient effectivement leur première heure de cours à ce moment-là. Des professeurs coiffés de favoris, à la mine austère, pipes à la main, s’étaient succédé sur l’estrade pour faire leur discours inaugural. Et les élèves étaient restés vissés à leurs chaises inconfortables jusque tard dans la nuit, s’employant sans doute coûte que coûte à ne pas s’endormir par mégarde. Toutefois, cela faisait longtemps maintenant que cette soirée était devenue une fête des élèves. Frederick n’était pas venu, ce qui me contraria un peu. J’avais particulièrement soigné ma tenue et j’avais demandé à Charlotte de m’attacher les 40
1711_091_Emma.indd 40
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
cheveux en un chignon sophistiqué. Mais Frederick n’était plus scolarisé ici, il ne faisait plus que travailler régulièrement dans la propriété pendant les vacances. Évidemment, je comprenais qu’il ne soit pas là aujourd’hui, mais jusqu’au dernier moment, j’avais espéré qu’il viendrait. Du coup, que faisaient ces deux visiteurs étranges à notre fête ? Pourtant, leur irruption ne semblait gêner que moi. Ils furent entourés d’un essaim de filles. Je poussai un soupir et je tentai de penser à des choses plus importantes. La décoration, par exemple. Cette fois, c’étaient nous, les secondes, qui en avions été chargés et Charlotte et moi avions passé des semaines en cours d’art plastique, avant les vacances, à bricoler de la déco en papier mâché et en papier d’aluminium. Ça aussi, c’était la tradition : que la dernière promotion de bacheliers choisisse un thème pour l’année qui commence et que les élèves qui restaient à l’internat relèvent le défi. Avec « 2001 – L’odyssée de l’espace », on s’en était tirés à relativement bon compte. Je frissonnais encore rien qu’en me souvenant de la soirée sur le thème des araignées, deux ans auparavant. Des pattes velues et des fausses toiles d’araignée pendaient de partout et elles étaient malheureusement impossibles à distinguer des vraies (qui pullulaient au château). Je préférais donc des planètes faites avec des ballons, du papier journal et de la colle. Elles, au moins, ne vous rampaient pas 41
1711_091_Emma.indd 41
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
dessus. Charlotte, Hannah et moi avions passé presque toute la journée à tout accrocher selon nos plans. C’étaient les classes d’en dessous qui manifestaient le plus d’enthousiasme (et j’espérais bien qu’elles s’en souviendraient lors des élections des délégués au printemps). Le clou du spectacle était un grand satellite découpé dans un carton à chaussures et recouvert de fragments de miroir, qui tournait grâce à un moteur intégré et, suspendu au milieu de la pièce, servait de boule à facettes, façon discothèque. Enfin, en tout cas il aurait dû tourner. Je me demandais déjà si je pouvais décemment aller chercher une chaise, grimper dessus et jeter un coup d’œil à l’intérieur du satellite pendant que tout le monde danserait autour de moi sur les Quatre Fantastiques1, lorsque je remarquai Hannah qui se tenait à l’écart de la piste de danse et regardait Sinan, un garçon de notre classe, qui buvait un verre de limonade un peu plus loin. Elle chiffonnait d’un air absent le nœud de sa robe qui avait déjà l’air tout fripé. Ouh ! là, là ! – Tout va bien ? demandai-je après m’être frayé un passage jusqu’à elle. Hannah hocha la tête. Elle n’avait toujours pas quitté des yeux le garçon, qui s’appuyait contre le mur à quelques mètres de nous. – Euh, tu te fais un peu remarquer, suggérai-je le plus délicatement possible. Tu veux qu’on y aille ? 1. Groupe de hip-hop allemand. 42
1711_091_Emma.indd 42
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Où ça ? Je fis un signe de tête en direction de Sinan. Hannah devint rouge comme une pivoine. – N’importe quoi. Comment ça, je… Elle baissa les yeux vers le nœud tout froissé de sa robe. – Viens, je te présente. – Quoi ? Non ! Enfin, je ne sais pas. Non, il vaut mieux pas. Le visage d’Hannah arbora les couleurs d’un crabe cuit, tandis que passait une chanson de Madonna. Non loin de nous, au grand désarroi de toutes les sixièmes, le surfeur dansait avec… Charlotte ! Ils avaient l’air en pleine conversation, pendant que le lugubre ami du surfeur, appuyé à la porte, les bras croisés, continuait à regarder autour de lui d’un air revêche. Décidément, pourquoi restait-il planté là puisque de toute évidence il trouvait la fête complètement nulle ? Non, Charlotte avait raison. Cette soirée était faite pour qu’on s’amuse. Je m’élançai, décidée, au côté d’Hannah. – Bon, viens avec moi. Je l’entraînai vers la piste de danse et peu après, perdues dans le rythme effréné, nous tourbillonnions face à face pour fêter le début de la nouvelle année scolaire. Nous étions maintenant en seconde ! Une nouvelle année m’attendait à Stolzenburg, et c’était la toute première qui s’ouvrait pour Hannah, dans la meilleure école du pays, et qui sait, peut-être même du monde ! 43
1711_091_Emma.indd 43
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Tu peux vraiment t’estimer heureuse d’avoir reçu cette bourse, lui dis-je entre deux chansons, Stolzenburg est fantastique. – Oui, j’en suis sûre, dit Hannah, souriante, en tournoyant sur le parquet, tandis que Megan Stevens, cette année en première, passait devant nous au bras de Karl-Alexander von Stittlich-Rüpin (vieille noblesse silésienne, d’où ce nom ridicule) et criait : – Tu l’as dit, l’amie ! Charlotte aussi dansa encore sur quelques chansons, toujours avec le surfeur. Quelque temps après, ils se joignirent tout de même à nous. – Voici Toby, dit Charlotte en nous présentant son partenaire. Elle était un peu essoufflée. Ses yeux brillaient. – Salut, moi c’est Emma, et voici Hannah. – Enchanté. Vous prenez un verre ? Nous acquiescâmes. – Je reviens tout de suite. Il disparut dans la foule. – Il a l’air gentil, dis-je aussitôt qu’il fut parti. J’examinai Charlotte avec attention. Elle sourit de toutes ses dents. – Très gentil, dit-elle. Incroyablement gentil, hyper-supergentil pour être exacte. Ses joues étaient rouges. – Et son accent, est-ce qu’il n’est pas trop mignon ? 44
1711_091_Emma.indd 44
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Je ne pus m’empêcher de rire. – Il ressemble exactement au tien, Charlotte. C’est peut-être bien parce que vous êtes tous les deux anglais. Depuis toujours, de nombreux élèves de Stolzenburg venaient de Grande-Bretagne. C’était une école internationale. Un accent, ça n’avait ici rien d’exceptionnel. – Enfin, quand même, soupira Charlotte. – Et il t’a dit ce qui se passait dans la tête de son ami ? Je fis un signe en direction du rabat-joie qui devait donc être Darcy de Winter. – Il a l’air de détester la fête, lui. – Non, je ne lui ai pas demandé, dit Charlotte. Mais je me souviens que les De Winter étaient scolarisés ici. Il y a à peu près quatre ans. Darcy et sa jumelle devaient avoir seize ans à l’époque. Je n’avais que douze ans et j’étais nouvelle ici. En tout je n’ai pas dû les voir plus d’une ou deux fois. Et Darcy est parti pour Eaton je crois, après ce… enfin, tu te rappelles, ce qui s’est passé avec Gina. – Ah, alors c’est elle, la fille ? demandai-je. Charlotte hocha la tête et Hannah demanda : – Qui ça ? – Gina de Winter, murmurai-je. Oui, maintenant que Charlotte le disait… À ce moment-là, Toby revint, tenant quatre verres de CocaCola. 45
1711_091_Emma.indd 45
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Merci ! Charlotte lui adressa un sourire radieux, comme s’il venait de sauver le monde, et se mit à siroter son verre. Je pris une gorgée aussi. – Bon, commençai-je en regardant le surfeur droit dans ses yeux bleus. Qui êtes-vous au juste tous les deux et que venezvous faire dans notre château ? Il sourit. – Darcy et moi, nous faisons nos études à Oxford, expliqua-t-il. Mais il n’y a pas cours en ce moment et nous en profitons pour faire un tour d’Europe. Nous arrivons de France et nous faisons une halte ici. Darcy prétend que l’endroit lui appartient. Il fit un geste qui devait englober le sous-sol et plusieurs étages au-dessus de nos têtes, et nous sourit. Je renâclai. – Houlà, certainement pas à lui personnellement. Franchement, c’était de mieux en mieux ! Toby avait dû mal comprendre. L’école était la propriété d’une association et… hum, je n’aurais pas dû boire autant de Coca. J’en étais déjà à mon troisième verre ce soir. – Excusez-moi deux secondes. Lorsque je revins des toilettes quelques minutes plus tard, ce Darcy avait au moins cessé de rester planté là tout seul dans son coin. Malheureusement, il parlait justement avec Sa Majesté von Stein. 46
1711_091_Emma.indd 46
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Une discothèque pour gamins, avec une décoration ridicule… on se croirait au primaire, non ? Et ce satellite en carton à chaussures, franchement ! disait Helena juste au moment où je passai à côté d’eux, en montrant les planètes en papier mâché au-dessus de nos têtes. Je m’arrêtai net. Darcy acquiesca. – Grotesque. Mais qu’est-ce que tu veux, pour ces mioches l’internat est le centre du monde et cette fête est l’événement de l’année. – Pas pour moi, dit Helena. – Je sais. Il soupira. Et pourquoi en fait ? Parce qu’il s’était incrusté ici sans qu’on l’ait invité ? Parce que la décoration n’était pas au goût de Monsieur ? Sérieusement ? – Bonjour, me surpris-je à dire à haute et intelligible voix. Darcy de Winter pivota sur ses talons et me considéra de ce regard qui avait déjà fait fuir en pagaille toutes les filles du primaire. Il vous toisait de haut avec une expression impénétrable dans ses yeux sombres. Mais je lui adressai mon sourire le plus gracieux et fis mine de ne pas avoir entendu sa remarque sur notre étroitesse d ’esprit. – Je m’appelle Emma. Il paraît que tu étais élève ici avant. Bienvenue au bercail ! La fête ne te plaît pas ? demandai-je avec une gentillesse appuyée. – Pas vraiment, non, admit-il. 47
1711_091_Emma.indd 47
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Il voulut faire de nouveau volte-face. Mais je ne lui en laissai pas le temps et je me glissai en un éclair entre lui et Helena, qui dut reculer d’un pas. – Dommage que, hum, que tu t’ennuies, poursuivis-je. Mais qu’étais-je donc en train de faire ? Qu’il continue à bouder, après tout. Ça m’était bien égal. Oui, j’allais repartir. Tout de suite. Mais mes pieds restaient cloués au sol. Il fronça les sourcils. Il me regardait enfin vraiment. – Mmmh, désolé, on se connaît ? – Non. Je m’appelle Emma. – Tu l’as déjà dit. – Oui. – Mmmh. Nous étions face à face à nous dévisager. Son nez était v raiment très aristocratique. Comme s’il était accoutumé à se froncer tout le temps face aux événements ou aux gens. Pourtant, il se plissait un peu maintenant. D’amusement ou de mécontentement ? Ou des deux ? Et pourquoi ne laissais-je pas ce gars se morfondre tout seul ? Oh mon Dieu ! Mon chignon relevé avait dû débrancher mon cerveau. Je pris une large inspiration. Le moment s’étirait en longueur. – Que veux-tu, Emma ? demanda finalement Helena. – Est-ce qu’on peut t’aider ? compléta Darcy. – Non. C’est juste que… je… enfin nous aimons beaucoup notre discothèque pour gamins, l’informai-je sans un regard pour Helena. 48
1711_091_Emma.indd 48
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Peu à peu, mes pensées redevenaient un peu plus claires. – Tu te rappelles peut-être : la première heure est faite pour tout le monde, même pour les élèves plus jeunes. Il s’agit de faire quelque chose ensemble, avec tous les pensionnaires de Stolzenburg. Et ça, c’est vraiment important pour nous. Darcy fit la moue. – Oui, je suis au courant. Bien sûr, je ne voulais pas t’offenser en n’étant pas d’humeur à danser. – Pas de problème. J’émis un son qui se voulait un rire. – Pour m’offenser, il faut se lever de bonne heure. – Vraiment ? dit-il en haussant un sourcil. Franchement, tu m’as l’air énervée. – N’importe quoi. J’ai juste remarqué que tu étais planté là depuis à peu près douze chansons et que tu te comportes comme si cette fête était une torture. Et, bon, puisqu’il se trouve que je suis la porte-parole du secondaire ici, je me suis dit que j’allais te demander pourquoi. – Bon, Emma, la porte-parole du secondaire, puisque tu veux absolument tout savoir, Toby m’a persuadé de venir. Et même si ça me désole, je n’arrive pas à me passionner pour les filles de treize ans qui dansent sur les top 100 des années quatre-vingt-dix dans une cave décorée de ballons et de papier d’aluminium. Navré pour l’esprit de corps, répondit-il, tandis que je retrouvais à grand-peine le contrôle de mes pieds. 49
1711_091_Emma.indd 49
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
– Dommage, dis-je. Tu sais, ça peut vous sauver la soirée quelquefois d’oublier le vaste monde et ses clubs branchés. Même en présence de satellites en papier. Je tournai les talons pour m’en aller. – Ah, Emma… dit Helena. Il vaut mieux ne pas faire attention à elle, Darcy. Elle a passé une semaine à coller des boules à facettes sur des cartons à chaussures et la colle lui est montée à la tête. On va se chercher quelque chose à boire ? Je glissai entre les danseurs. J’entendis encore Darcy qui disait : – Non merci, de toute façon je comptais partir. Puis la musique changea et le DJ monta le son au maximum. Je mis très longtemps à m’endormir cette nuit-là. La première heure avait comme d’habitude fini à minuit pile et Hannah et moi avions eu droit, tout au long du trajet jusqu’aux chambres, au récit exhaustif de Charlotte sur les taches de rousseur de Toby Bell, son humour, ses fossettes et bien sûr son irrésistible, incroyablement hyper-super-gentil accent. Charlotte était sur son petit nuage rose, et moi je continuais à bouillonner contre Darcy. – La fête n’avait rien de ridicule, marmonnais-je encore lorsque nous nous glissâmes dans nos lits. Et puis c’est comme ça qu’on fait à Stolzenburg. Hannah soupira. – J’ai trouvé que c’était génial et ton organisation a marché comme sur des roulettes. Pourquoi est-ce que tu te laisses 50
1711_091_Emma.indd 50
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
énerver comme ça par ce gars ? Je l’ai à peine remarqué, moi. Et de toute façon ils vont sûrement repartir bientôt. – Évite de le dire à Charlotte. – Oui, mais bon c’est vrai. Qu’est-ce qu’il fabrique ici ? Il veut se replonger dans ses vieux souvenirs ? – Mmmh. De ce que je savais, Darcy avait quitté l’école peu après mon arrivée à Stolzenburg, à cause de ce qui s’était passé avec cette fille. Avec Gina de Winter, sa jumelle. J’en avais entendu parler, bien sûr. Cela s’était passé quelques mois avant que mon père soit nommé au poste de directeur de l’école. Certains murmuraient même que c’était à cause de cela que le directeur Bäuerle s’était enfin décidé à prendre sa retraite. Gina était, disait-on, une élève tranquille, discrète mais sympathique. Une fille qui espérait vaincre sa timidité grâce aux cours de théâtre. Et puis, pfuit ! elle avait disparu une nuit sans laisser de traces. Personne ne savait où. Elle n’avait rien emporté avec elle et le système d’alarme n’avait pas fonctionné. La police l’avait cherchée partout en vain et avait fini par abandonner les recherches. On ne l’avait toujours pas retrouvée à ce jour. Bien sûr, toutes sortes de rumeurs circulaient parmi les élèves de l’internat. Les hypothèses allaient de l’enlèvement à la fuite romantique avec un mystérieux amoureux. Certains prétendaient même que Gina était partie en Amérique pour faire carrière comme chanteuse et gagnait sa vie grâce à des apparitions dans des spots publicitaires. 51
1711_091_Emma.indd 51
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Quoi qu’il en soit, sa disparition avait fait des vagues et son frère était reparti en Angleterre peu de temps après. Cette fois-ci non plus, il ne resterait probablement pas longtemps ici. Hannah avait raison, il n’y avait pas de raison de s’énerver à son sujet. Avec un peu de chance, il disparaîtrait aussi vite qu’il était venu. J’espérais juste que son ami resterait encore un peu. À cause de Charlotte. Je l’avais rarement vue aussi radieuse. La dernière fois que j’avais vu Charlotte au septième ciel comme ça, c’était peu avant sa visite chez la reine, l’automne dernier. Sa famille avait été invitée à prendre le thé à Buckingham Palace avec quelques autres heureux élus et Charlotte avait passé toute une semaine à se creuser la tête sur la robe qu’elle allait porter. Malheureusement, le goûter avait tourné à la catastrophe, propulsant Charlotte et sa petite sœur June à la une du journal britannique The Sun. Le souvenir de l’affaire était encore tellement pénible pour Charlotte que nous ne l’évoquions jamais. Elle craignait même de ne plus jamais pouvoir se montrer dans sa patrie. J’étais certaine que l’histoire serait vite morte et enterrée – en plus, Charlotte n’y pouvait vraiment rien si le bacon était avarié ce jour-là et si June et elle avaient été malades, pile au milieu de l’audience. En tout cas, Toby Bell n’avait pas dit un mot de l’incident. Il était d’ailleurs possible qu’il n’en ait jamais entendu parler. Tout le monde ne lisait pas le Sun. The Sun… drôle de nom pour un journal. Est-ce qu’on l’avait appelé ainsi parce qu’il paraissait le matin, comme le soleil ? 52
1711_091_Emma.indd 52
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
Ou est-ce que ça avait quelque chose à voir avec le jour de la semaine ? J’avais dû m’endormir quelque part au milieu de ces réflexions, car soudain les chiffres lumineux de mon réveil indiquèrent 3 h 47 et je me mis à grelotter horriblement. Ce n’était pas étonnant car la fenêtre était grande ouverte. J’allumai ma lampe de chevet et jetai un œil sur le lit d’Hannah. Mais elle s’était mis la tête sous la couverture et il en sortait un ronflement étouffé. Pourquoi avait-elle ouvert la fenêtre ? Est-ce qu’elle voulait nous faire mourir de froid ? Ou était-ce le vent qui avait ouvert le battant parce que la poignée n’avait pas été correctement rabattue ? Les rideaux se gonflaient, fantomatiques, près de mon bureau. Je dus faire un petit effort pour quitter la relative chaleur de mon lit. D’un bond, je fus à la fenêtre, je la fermai, j’allumai le petit radiateur, je dénichai quelques chaussettes bien épaisses et une couverture en laine dans le placard, puis je regagnai mon lit en rampant. La nuit était vraiment glaciale pour une fin août. Pourquoi est-ce que les températures avaient dégringolé ainsi ces derniers jours ? Je tremblai encore quelque temps mais la chaleur revint lentement sous les couvertures. Mes yeux allaient se fermer. Je tâtonnai en direction de l’interrupteur de ma lampe de chevet pour l’éteindre. Le bout de mes doigts buta alors sur du papier et de la toile effilochée et… Était-ce possible ? Est-ce que le vent 53
1711_091_Emma.indd 53
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
avait soufflé aussi fort que ça ? Je tournai la tête, clignai des yeux. Je n’avais plus du tout envie de dormir. Le livre était grand ouvert. Il se trouvait encore à l’endroit où je l’avais posé, sur la petite commode près de mon oreiller. Mais il était ouvert, à une page plutôt avancée. Je le pris et je regardai les pages de plus près. Il s’agissait d’un des passages plutôt récents : l’écriture était moderne, cela ressemblait à du crayon-feutre. C’était daté d’un soir d’août, quatre ans auparavant. Et il était même question, apparemment, de la première heure de cette année-là. Je survolai quelques lignes et soupirai. C’était une description détaillée des habits des participants, des boissons et de la musique. Détails qui n’étaient pas faits pour m’enflammer d’intérêt la nuit, à 4 heures du matin. Je feuilletai le livre doucement. On y parlait aussi de tranches de saumon, mmmh… Maintenant que j’y pensais, je me fis la réflexion que j’avais plutôt faim. Cette année, il n’y avait malheureusement pas eu de biscuits apéritif à la soirée et le dîner était déjà loin. Je ne dirais pas non à un peu de saumon. Et à des canapés. Oh oui alors ! Dans un sursaut d’énergie, je finis par me relever. Cette fois pour filer à pas de loup dans les cuisines et me concocter un petit sandwich. J’enfilai un sweat-shirt par-dessus mon pyjama, puis je longeai les murs des couloirs endormis. Les tapis épais 54
1711_091_Emma.indd 54
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
feutraient mes pas et j’avais l’impression de glisser sans bruit dans les couloirs. Mais les vieilles pierres, elles, faisaient du bruit, comme toujours. On entendait sans cesse la charpente craquer quelque part ou quelque chose bruisser dans un coin. Des ombres dansaient au-dessus de tableaux et d’armures de chevaliers. J’avais l’habitude depuis quatre ans maintenant, et cela ne me faisait ni chaud ni froid. Stolzenburg n’était pas un château hanté, et quand bien même, je n’étais pas du genre à prêter foi à ces fadaises. Stolzenburg, c’était ma maison. En chemin, je feuilletai encore le livre, parcourant, à travers les rayons de ma lampe de poche, de nouveaux passages écrits au feutre. Quel que soit celui qui avait écrit dans ce cahier, il avait pris cela rudement au sérieux. En bas, dans la cuisine, il y avait un accès à la chambre froide, où des générations d’élèves s’étaient livrées avant moi à des pillages nocturnes. Moi-même, ce n’était pas la première fois que je venais et je trouvai vite ce que je cherchais, et même davantage. Pourvue d’un sandwich, d’une petite brique de lait chocolaté et d’une demi-banane (j’avais déjà avalé l’autre moitié en chemin), j’arrivai un quart d’heure plus tard dans notre chambre – et je reçus un nouveau choc. Hannah était couchée dans la même position que tout à l’heure. Elle ronflait doucement, emmitouflée dans sa 55
1711_091_Emma.indd 55
19/12/17 09:27
Emma et Le Livre oublié
couverture, dormant à poings fermés. Et tout le reste, dans la chambre, avait l’air strictement comme avant. Mais la fenêtre… La fenêtre était de nouveau grande ouverte.
1711_091_Emma.indd 56
19/12/17 09:27
En l’an de grâce, bla bla Août 2013 Les illustres pensionnaires de Stolzenburg ont fêté de nouveau cet été le début de la nouvelle année scolaire. Les petits canapés au saumon que le recteur Bäuerle a généreusement offerts aux élèves étaient excellents, mais sont partis bien trop vite malheureusement. J’aurais dû en mettre quelques-uns de côté dès le début. Frederick Larbach a été sacré héros du jour pour avoir réparé l’enceinte qui était tombée de son socle pendant une danse un peu trop effrénée de Darcy de Winter et Helena von Stein. Oui, tout le monde s’est bien amusé. Enfin, presque tout le monde.
1711_091_Emma.indd 57
19/12/17 09:27
Complainte du faune Je tourne en rond Entre les lignes Et la nuit qui m’entoure est plus noire que l’encre. J’entends que vient À tire-d’aile Jaillie du flanc de l’ouragan, la fée maligne. Ô, donnez-moi De nouveaux mots Donnez-moi du papier et un livre nouveau ! Cherche le lieu Qui de mon père Fut le secret refuge et l’obscur sanctuaire. En cherchant bien Parmi les phrases Et derrière les mots, tu trouveras la clé. Emporte-moi Mets-les en pièces Et partons loin d’ici – où tu iras, j’irai !
1711_091_Emma.indd 427
19/12/17 09:27
Du mĂŞme auteur :
du_meme_auteur.indd 1711_091_Emma.indd 1429
15/12/2017 12:24 19/12/17 09:27
MEP_PUB_ROMANS_GENERIQUE.indd 2 1711_091_Emma.indd 431
25/01/2016 16:11 19/12/17 09:27
C o m p o s i t i o n e t m i s e e n pa g e s : T e x t ’ O h ! ( 3 9 D o l e ) N ° d ’ é di t ion : J 1 8 0 4 9 A c h e v é d ’ i m p r i m e r e n j a n v i e r 2 0 1 8 pa r L e g o S P A , e n I t a l i e Dépôt légal : fév rier 2018
1711_091_Emma.indd 432
19/12/17 09:27
Une nouvelle année scolaire commence au pensionnat de Stolzenburg ! Avec ses amies, Charlotte et Hanna, Emma organise des réunions de club de lecture dans la vieille bibliothèque de l’aile ouest du château. Un jour, elle y trouve un vieux livre oublié, ou plutôt caché, dans une commode. À première vue, c’est un journal intime ordinaire écrit par différents habitants du château, mais… on dirait qu’il murmure, qu’il chuchote le prénom d’Emma, comme s’il était… vivant ! Tandis qu’Emma essaie de percer le mystère de ce livre, Darcy, ancien élève de Stolzenburg venu passer quelques mois au château, mène également son enquête : comprendre pourquoi et comment sa soeur jumelle Gina a brutalement disparu quatre ans plus tôt. Le livre oublié aurait-il un lien avec la disparition de Gina ? Du même auteur :
16,90 € TTC France
www.fleuruseditions.com