REVUE DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS
// MÉTIER //
Maria Malakhina, la passion de la transmission ILINI : l’actualité au service de l’apprentissage
N°443 novembre-décembre 2022
5 f iches pédagogiques avec ce numéro
Espagne : Pratiques d’enseignement dans une section bilingue
// LANGUE //
Le monde du prince Tesso Sisowath du Cambodge Henriette Walter, mille et une histoires de mots
// ÉPOQUE //
Partir du bon pied avec l’Académie Diomède Les bouquinistes entre Seine et ciel
// DOSSIER //
IL SERA UNE FOIS
LA LITTÉRATURE JEUNESSE
FIPF
// MÉMO //
Benjamin Biolay : « On a tous envie d’oxygène »
Grégoire Solotaref f , « La liberté de créer »
12
numéro 443
RÉGION
MARSEILLE, SAINT-ÉTIENNE, LENS : ALLONS ENFANTS DE LA PARTIE ! ÉPOQUE
08. Portrait
Que vous soyez abonné(e) à la version numérique ou papier + numérique
Partir du bon pied avec l’Académie Diomède
10. Tendance
La tête dans les étoiles
11. Sport
Créez en quatre clics votre espace en ligne sur www.fdlm.org pour accéder aux suppléments pédagogiques Pour profiter de fiches pédagogiques, des documents sonores et de leur transcription ainsi que des suppléments en ligne, ne perdez pas une minute pour créer votre Espace abonné sur le site du Français dans le monde. Suppléments en ligne et PDF des numéros n L’espace « Suppléments en ligne » offre des prolongements aux articles parus dans la revue : l’accès aux clips des artistes présentés dans la rubrique « À écouter » et aux bandes-annonces des films de la rubrique « À voir », des informations complémentaires aux articles parus dans la revue, des prolongements pédagogiques au dossier… Téléchargez le PDF complet des numéros de la revue depuis 2016.
L’Île-de-France, fournisseur officiel des Bleus
12. Région
Marseille, Saint-Étienne, Lens : Allons enfants de la partie !
14. Idées
Fiches pédagogiques n Les fiches pédagogiques en téléchargement : des démarches d’exploitation d’articles parus dans Le français dans le monde. n Cliquez sur le picto « fiche pédagogique » sur les pages lors de la lecture pour télécharger la fiche d’exploitation de l’article en question. n Rendez-vous directement sur les pages « À écouter » et « À voir » : cliquez sur le nom des artistes ou des œuvres pour visionner les vidéos ou les bandes annonces des films. n Cliquez sur les liens ci-dessous pour télécharger les reportages audio et leur transcription.
Olivier Bétourné : « C’est à la source révolutionnaire qu’il faut puiser l’énergie d’agir »
16. Tourisme
Les bouquinistes entre Seine et ciel
17. Disparition
Jean-Luc Godard : « Pas juste une image, une image juste »
LANGUE
18. Anniversaire
Champion Champollion
19. Témoignage
Henriette Walter, mille et une histoires de mots
20. Étonnants francophones
SAR prince Tesso Sisowath : « Découvrir le monde était mon rêve d’enfance »
Rendez-vous sur www.fdlm.org !
21. Mot à mot
Dites-moi professeur
22. Politique linguistique
Les États-Unis : pas si linguistiquement unis
DANS VOTRE ESPACE ABONNÉ SUR FDLM.ORG LES REPORTAGES AUDIO RFI
- Région : Allons enfants de la partie ! - Mnémo : L’incroyable histoire des expressions de conséquence
- Dossier : Parle-moi de ces femmes, un livre jeunesse sur 28 Sénégalaises hors du commun - Culture : À l'Institut du monde arabe, plongée en réalité virtuelle dans les entrailles de la pyramide de Khéops - Tendance : Des singes bien outillés - Expression : Inclusif
02
24. Parlers de France
Couverture © Grégoire Solotareff (couverture de Loulou)
DES FICHES PÉDAGOGIQUES POUR EXPLOITER LES ARTICLES
Un labo comme un camion
MÉTIER
28. Réseaux
Cynthia Eid : « Le 24 novembre 2022, célébrons les enseignant·e·s de français, créateurs/trices d’avenir »
30. Vie de prof
Maria Malakhina, la passion de la transmission
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
Le français dans le monde sur Internet : http://www.fdlm.org 32. FLE en France
46. Enseignement bilingue
Réseau EIF-FEL : mieux orienter pour mieux former
Pratiques d’enseignement dans une section bilingue
34. Focus
48. Tribune didactique
Louis-Jean Calvet : « Il n’y a pas de langue fasciste, mais des usages fascistes de la langue »
Sous le soleil des « Summer schools »
36. Expérience
50. Ressources
Les stars, ce sont les lycéens !
38. Innovation
MÉMO
ILINI : l’actualité au service de l’apprentissage
40. Savoir-faire
La pédagogie par l’humour. Peut-on rire en classe ?
42. Astuces de classe
66. À écouter 68. À lire 72. À voir
INTERLUDE 06. Graphe Jeunesse
26. Poésie
Comment utiliser les albums de jeunesse en classe ?
« À chacun son sport »
44. Français professionnel
52. En scène !
Tourisme : mettre en place des dispositifs flexibles et novateurs
Je n’aime que toi !
64. BD
Les Nœils : Fallait pas l’inviter
DOSSIER
IL SERA UNE FOIS LA LITTÉRATURE JEUNESSE
54
Grégoire Solotareff, « la liberté de créer » ............ 56 Christèle Maizonniaux : Quelle didactique pour la littérature de jeunesse ? ............................. 58 Nouvelles tendances de la littérature de jeunesse francophone...................................... 60 Aux livres, jeunes citoyens ! ................................... 62
OUTILS
75. Fiche pédagogique RFI
Parler des femmes en littérature jeunesse
77. Fiche pédagogique Lisez Jeunesse !
79. Fiche pédagogique
81. Mnémo
L’incroyable histoire des expressions de conséquence
82. Jeux
Les homonymes parfaits
« Monstres de maison »
édito
Le monde de demain vous appartient
R
etenez bien la date : ça sera le 24 novembre. Pour la troisième année consécutive, on fêtera les enseignants de français. Nom de code : « Le Jour du prof ». Des professeurs que Cynthia Eid, la présidente de la FIPF, décrit comme « toujours sur le devant de la scène en tant que porteurs des savoirs, compagnons de voyage sur les sentiers de la connaissance, médiateurs linguistiques et culturels », avec « l’immense responsabilité d’inspirer les jeunes, d’éveiller leur joie dans la découverte et de les inciter à l’expression créative. » Dans cette période d’intenses bouleversements touchant aussi bien l’économie de l’apprentissage et son environnement que le statut et le rôle de l’enseignant, celui-ci fait front et ces pages en portent une fois de plus témoignage : évènement culturel à finalité solidaire, dispositifs flexibles et novateurs en matière de tourisme, projets interdisciplinaires pour un enseignement bilingue, pédagogie par l’humour ou encore plateforme numérique d’apprentissage dédiée à l’actualité et au divertissement. Au cœur de ce numéro, une invitée de choix : la littérature de jeunesse. Un genre si protéiforme qu’il offre de multiples entrées et de multiples ressources, et qui se présente aussi comme moteur pour une éducation plurielle, interculturelle et inclusive, à la fois défense et illustration d’une pédagogie de la créativité en classe. « Le prof de français, créateur d’avenir », c’est le mot d’ordre de ce « Jour du prof ». Avec ce numéro, nous voici donc militants et partisans. n
Le français dans le monde, revue de la Fédération internationale des professeurs de français - www.fipf.org, éditée par CLE International – 92, avenue de France – 75013 Paris – Tél. : +33 (0) 1 72 36 30 67 Fax : +33 (0) 1 45 87 43 18 • Service abonnements : COM&COM : TBS GROUP - 235, avenue le Jour se Lève 92100 Boulogne-Billancourt - tél. : +33 (1) 40 94 22 22 Directeur de la publication Cynthia Eid (FIPF) • Conseiller de la rédaction Jacques Pécheur • Rédacteur en chef NN • Secrétaire général de la rédaction Clément Balta cbalta@sejer.fr • Relations commerciales Sophie Ferrand sferrand@sejer.fr • Conception graphique - réalisation miz’enpage - www.mizenpage.com (pour les fiches : Sophie Ferrand) Commission paritaire : 0422T81661. 60e année. Imprimé par Estimprim • Comité de rédaction Michel Boiron, Célestine Bianchetti, Franck Desroches, Juliette Salabert, Isabelle Gruca, Chantal Parpette, Gérard Ribot. Conseil d’orientation sous la présidence d’honneur de Mme Louise Mushikiwabo, Secrétaire générale de la Francophonie : Cynthia Eid (FIPF), Paul de Sinety (DGLFLF), Franck Desroches (Alliance française), Nivine Khaled (OIF), Marie Buscail (MEAE), Diego Fonseca (Secrétaire général de la FIPF), Évelyne Pâquier (TV5Monde), Nadine Prost (MEN), Doina Spita (FIPF), Lidwien Van Dixhoorn (RFI), Jean-Luc Wollensack (CLE International).
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
03
MÉTIER | ENSEIGNEMENT BILINGUE Dans un établissement espagnol ayant une section en français, tour d’horizons des avantages de l’enseignement de disciplines non linguistique (DNL), du simple contact journalier avec la langue étrangère, au fait d’apprendre autrement (méthodologie EMILE) ou d’être en relation avec la culture francophone.
PRATIQUES
PAR ELENA RUBIO SANTIAGO ET ANNE-LAURE GARCIA
D’ENSEIGNEMENT DANS UNE SECTION
BILINGUE
L
’Instituto de Enseñanza Secundaria (IES) Juan de Mairena, est un collège-lycée public, situé au nord de Madrid, à San Sebastián de los Reyes. Depuis 2010, il comprend une section linguistique de français, ce qui signifie qu’un tiers de l’enseignement doit être dispensé en français. Concrètement, nous proposons aux élèves 5 heures de FLE et au moins deux disciplines non linguistiques (DNL) en français, par semaine. Nous offrons, selon le niveau, les matières suivantes : éducation physique, histoire-géographie, musique, philosophie, physique-chimie, SVT et technologie. Dans ce contexte pluri-
Elena Rubio Santiago est cheffe des études de la section de français et AnneLaure Garcia, cheffe adjointe des études de l’Instituto de Enseñanza Secundaria Juan de Mairena à San Sebastián de los Reyes (Espagne).
46
lingue, nous avons choisi de travailler par projets interdisciplinaires, impliquant ainsi les élèves autour de tâches qui se concluent par un produit final, comme le recommande Jean Duverger. Cette approche pédagogique active privilégie la rencontre des savoirs et la mobilisation des compétences transversales pour aller au-delà des disciplines. L’équipe de professeurs de français et de DNL se réunit dans un premier temps pour définir le sujet sur lequel portera le projet d’une classe ou d’un niveau. Pour cela, il faut à la fois tenir compte des programmes de chaque matière, du niveau des élèves, de la motivation ainsi que des installations et du matériel disponibles. Ensuite, c’est au cours de réunions hebdomadaires que les enseignants définissent plus précisément les différents aspects et étapes du projet (calendrier, objectifs, méthodologie, activités et produit final).
Régulièrement, nous faisons un point afin d’évaluer les progrès, de parler des difficultés rencontrées et d’effectuer les rectifications nécessaires. Le résultat final attendu est un produit de référence partageable avec les pairs mais aussi avec le reste de la communauté éducative, afin de faire (re)connaître le travail de nos élèves. En général, tout se passe comme prévu et nous rencontrons peu d’obstacles au bon déroulement des activités et des projets, sauf imprévus.
Un exemple de projet interdisciplinaire
Ces dernières années, nous avons élaboré de nombreux projets (consultables sur les réseaux sociaux de l’IES) : « Un marché médiéval », « Louis XIV », « Manger mieux », « Les Parcs Nationaux » Ici, nous avons choisi de présenter un projet que nous avons refait à plusieurs reprises, à la suite du grand
Le résultat final est un produit de référence partageable avec les pairs mais aussi avec le reste de la communauté éducative enthousiasme qu’il a suscité auprès de nos adolescents : « La Journée de la femme ». Nous avons décidé de nous pencher sur ce sujet après avoir comparé les différents programmes de Seconde (Cuarto de ESO) dans plusieurs matières, avec comme produit final un spectacle pour fêter la Journée de la femme, le 8 mars. Pendant le premier trimestre, nous avons abordé le rôle de la femme. En histoire, nous avons étudié Jeanne d’Arc, Simone de Beauvoir, Frida Khalo… En SVT, nous nous sommes concentrés sur des scientifiques telles que Marie Curie, Irène Joliot-Curie, Françoise Barré-Sinoussi… En musique, nous avons écouté des chansons engagées qui traitent de l’égalité hommesfemmes comme « Les voix des femmes » d’Indépendantes, « Dommage » de Bigflo et Oli… Parallèlement, en cours de FLE, nous avons vu des humoristes francophones (Blanche Gardin, Paul Taylor, Anne Roumanoff, Florence Foresti…) afin d’interpréter et d’analyser la structure et le vocabulaire nécessaires pour pouvoir écrire, par la suite, un monologue. Durant le deuxième trimestre, nous avons préparé le spectacle. En français, nous avons proposé aux élèves l’écriture d’un monologue humoristique ou bien de changer les paroles d’une chanson qu’ils aimaient pour l’adapter à la thématique célébrée. D’autre part, en EPS, les élèves ont inventé une chorégraphie sur une des chansons étudiées en musique. Quand le grand jour est arrivé, les élèves étaient un peu nerveux et avaient le trac malgré de nombreuses répétitions. Mais toute cette pression est redescendue après une heure de monologues, chansons et danses, et surtout après avoir
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
DOSSIER |
IL SERA UNE FOIS LA LITTÉRATURE
JEUNESSE Littérature jeunesse ». Genre, label, le livre dédi é à c e publi c recouvre souvent des objets aux caractéristiques très diverses et difficiles à cerner. Est-ce l’album illustré qui nous a plongé dans mille imaginaires étant enfants ? Est-ce un conte issu de la tradition orale et retranscrit postérieurement ? Est-ce une œuvre picturale, comme un ensemble de tableaux ? Ou serait-ce plutôt le roman qui nous a permis d’échapper aux tourments de l’adolescence ? Si les formes et les publics sont variés, il existe souvent un trait commun au
genre : l’évasion d’un monde parfois imposé ou créé pour d’autres que nous et qui se prête à de nombreuses interprétations. La littérature de jeunesse laisse tout à la fois la possibilité d’une découverte solitaire mais elle se prête aussi aisément à la lecture collective et aux échanges. La mise sous silence par la critique de l’existence même du genre a paradoxalement permis une vraie liberté formelle aux auteurs et aux éditeurs (dans les mises en page, les matérialités, les formats), liberté souvent préservée depuis et qui fait maintenant l’objet d’un immense succès auprès du grand public.
Ce dossier se veut une invitation à plonger dans ce continent passionnant aux frontières floues et hybrides ! Au sommaire, parmi les grands créateurs francophones qui continuent de faire évoluer le genre, rencontre avec Grégoire Solotareff, auteur-illustrateur de Loulou, qui illustre la couverture de ce numéro. Plongée dans un genre si polymorphe qu’il offre de multiples entrées, de multiples ressources. Réflexion sur la littérature jeunesse comme moteur pour une éducation plurielle et inculturelle. Défense et illustration d’une pédagogie de la créativité en classe grâce à l’utilisation des livres jeunesse. n
© Grégoire Solotareff (extrait de Loulou)
DOSSIER COORDONNÉ PAR JEANNE RENAUDIN, UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE
Remerciements L’ouverture de ce dossier ainsi que la couverture de ce numéro sont issues de l’album Loulou, créé par Grégoire Solotareff. Nous le remercions ainsi que son éditeur, l’École des loisirs, pour cette généreuse autorisation.
54
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
RETROUVEZ LA FICHE PÉDAGOGIQUE RFI EN PAGES 75-76 ET LE REPORTAGE AUDIO SUR WWW.FDLM.ORG DEUX AUTRES FICHES PÉDAGOGIQUES POUR CE DOSSIER À RETROUVER PAGES 77 À 80
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
55
DOSSIER | ENTRETIEN
GRÉGOIRE SOLOTAREFF, « LA LIBERTÉ DE CRÉER » Il est l’auteur-illustrateur qui fait rêver les enfants grâce à la création, depuis plus de trente ans, de près de 250 ouvrages. Connue pour l’album Loulou, son œuvre se distingue aussi par son aspect polymorphe : de l’image à l’animation, en passant par le monde de l’édition. Retour sur la trajectoire de Grégoire Solotareff.
© L’École des loisirs / C.Crenel
Vous avez grandi dans un panorama linguistique et culturel cosmopolite. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Grégoire Solotareff, qui vient de sortir un nouvel album, Une nuit, avec son complice illustrateur Julien De Man, aux éditions L’École des loisirs. Page de droite, deux ouvrages emblématiques de l’univers de l’auteur.
Je suis né en Égypte, mon père était d’origine libanaise, ma mère d’origine russe. Je suis le cadet de quatre enfants, on a vécu d’abord au Liban, puis en France, et on a eu un parcours d’enfants un peu particulier parce qu’on n’est pas allés à l’école jusqu’à assez tard, moi à 12 ans seulement. On avait beaucoup de livres d’art à la maison, on était baignés dans le dessin et la peinture. On dessinait beaucoup car avec l’école à la maison, à midi nous avions fait le programme. Les cours, par correspondance, étaient en français. Et si ma mère nous parlait parfois en russe, pas mon père. La langue de communication et de rencontre de tout le monde, c’était le français.
Alors que vous étiez médecin, comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la littérature jeunesse ?
J’ai en effet été médecin pendant quelques années, un métier qui ne me plaisait pas beaucoup. J’ai fait la
56
rencontre d’Alain Le Saux, avec qui j’ai beaucoup échangé. J’ai trouvé que sa vie d’artiste correspondait bien à celle que j’avais envie de mener. On a continué à se voir beaucoup, on est devenus amis et on a fait des choses ensemble, dont un livre qui s’appelle Petit Musée, en 2005. Il y avait aussi le fait que ma mère, peintre, dessinait quand j’étais enfant et c’était assez naturel d’arriver à cette activité.
Vous avez aussi une casquette d’éditeur…
Ça, c’est beaucoup plus tard, en 1994. C’est-à-dire pratiquement dix ans après avoir commencé en tant qu’auteur. Le fondateur de L’École des loisirs, Arthur Hubschmid, m’a proposé de m’occuper des livres pour petits dans sa maison d’édition. J’ai alors créé la collection Loulou & Cie. Cela a commencé par des idées ponctuelles avec des amis auteurs et maintenant c’est un vrai département. C’est avant tout une collection de plaisir. Je ne demande jamais d’écrire un livre sur tel ou tel sujet, je reçois des propositions créatives d’une trentaine d’auteurs qui ont une seule contrainte : le temps. Je suis en cela l’esprit de l’École des loisirs, qui préfère favoriser les livres d’auteurs, et je crois que c’est pour cela que ça plaît.
L’image est-elle la source principale de l’éveil lorsqu’on est un tout jeune enfant ?
Oui, à cet âge, ce sont évidemment les images qui comptent et disons que le texte est un support, mais aussi une aide parce que souvent les parents sont un peu démunis devant
« La clé lorsqu’on fait un livre pour enfants, c’est de savoir communiquer son plaisir de dessiner, de créer le livre » les livres sans texte. Après l’âge de 5 ans, les livres passent à un autre équilibre entre images et textes, mais les premiers livres sont toujours séduisants d’abord par les images. Il faut se souvenir que la clé lorsqu’on fait un livre pour enfants, c’est de savoir communiquer son plaisir de dessiner, son plaisir de créer le livre. Ce qu’on sent, dans un bon livre, c’est le plaisir de communiquer.
Un « bon livre », serait-ce aussi celui dont les illustrations paraissent intemporelles, comme pour la série des Loulou ou celles des livres d’Ungerer comme Les Trois Brigands ?
C’est très gentil à vous, mais je n’en suis pas sûr. Je crois tout de même que le dessin est souvent daté. Évidemment, on peut aimer un dessin au-delà du fait qu’il soit daté. On aime bien les maîtres anciens, mais pour autant on ne peint pas comme au xviie siècle. Cela étant, l’illustration, ça passe plus vite, parce que ce sont des sujets culturels, des sujets d’époque et la culture change avec le temps. C’est en fait un peu la limite de l’illustration : elle marque son époque, et réciproquement. Toutefois, quelques rares livres sont artistiquement intemporels. Je suis
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
PROPOS RECUEILLIS PAR JEANNE RENAUDIN
à l’intérêt des adultes parce qu’il s’adapte parfaitement à leur âge et à leur intérêt du moment. C’est le cas par exemple avec les choses très quotidiennes. Celui qui serait un bon livre pour tout le monde, c’est avant tout un sujet universel (l’humour par exemple) et, bien entendu, un bon dessin.
« La peur, c’est au fond le ressort absolu de la fiction. Parce que si tout va bien, il ne se passe rien d’intéressant, en fait » assez d’accord en ce qui concerne Les Trois Brigands. Tomi Ungerer est un des grands dessinateurs de notre époque, ses dessins d’animaux sont exceptionnels et m’ont beaucoup inspiré. Il est très rare de trouver des livres qui tiennent ainsi le coup, comme certains d’André François (par exemple Les Larmes de crocodile) ou d’autres de Maurice Sendak. Malgré tout, dès qu’on fait des personnages humains, on peut paraître daté. Même les mamans d’Ungerer pourraient être vues comme des arrière-grands-mères d’aujourd’hui, avec des landaus qui traînent par terre et des robes qui arrivent aux mollets.
Un sujet universel revient souvent dans vos travaux : la peur (en album 3 sorcières ou en récit La Vie secrète de la forêt par exemple). Pour quelle raison ?
Parce que c’est un sujet d’imagination et de curiosité. La peur, c’est au fond le ressort absolu de la fiction. Parce que si tout va bien, il ne se passe rien d’intéressant, en fait. Et donc la peur, c’est l’exagération de la question, si l’on peut dire, c’est l’ultime question : « Qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce qui est inquiétant ? » Et c’est d’autant plus intéressant d’être rassuré après l’inquiétude.
Est ce pour cela que vous aimez les bestiaires ou les sorcières, qui sont finalement très stables dans nos représentations ?
Quels sont vos projets en cours et à venir ?
Le bon livre pour enfants doit-il aussi parler aux adultes, justement ?
Sur le plan artistique, je dirais que oui. Sur le plan du sujet, parfois, un bon livre pour enfants échappe Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
© L’École des loisirs / C.Crenel
Exactement, ces personnages-là ne bougent pas, ils font nécessairement partie de l’univers des contes, qui est plutôt immuable. Mais je ne dessine pas les humains parce que je ne sais pas les dessiner et que ça m’intéresse moins que les animaux. En fait, depuis que je suis petit, je dessine des animaux qui sont des caricatures d’humains. Mon sujet principal, c’est le bestiaire, c’est ce que j’aime, ça m’amuse davantage. J’ai beaucoup aimé les Fables de La Fontaine quand j’étais enfant, je les ai illustrées. Ces animaux humains m’ont toujours plu. Ça parle vraiment aux enfants, mais pas toujours aux adultes. On me demande parfois : « Pourquoi habillez-vous vos animaux ? » C’est une question extraordinaire !
J’ai lancé une nouvelle idée de travail, après mon expérience dans le cinéma d’animation. L’animation ne m’a pas bouleversé, en particulier parce qu’en France, nos moyens restent très limités. Cela étant, mon incursion de presque dix ans dans ce monde m’a permis de faire des rencontres très intéressantes, et je me suis dit qu’on pourrait utiliser les talents de certains animateurs et décorateurs. J’ai donc eu l’idée d’un livre qui s’appelle Une nuit (qui sort début novembre) et dont les illustrations ont été reprises avec un décorateur d’animation. Elles s’apparentent parfois à l’image de cinéma. J’ai maintenant l’envie de travailler sur une collection qui se développerait dans ce sens-là : toujours faire un livre, donc, mais avec une vision cinématographique de l’histoire, à la fois du point de vue des textes et des images (avec des jeux sur la lumière, la profondeur de champ, l’angle de vue, etc.). De quoi peut-être renouveler l’album jeunesse ? n
57
DOSSIER | ANALYSE
QUELLE DIDACTIQUE
POUR LA LITTÉRATURE
DE JEUNESSE ?
La littérature de jeunesse contemporaine de langue française a récemment été à l’honneur avec l’attribution du prix Andersen, en mars dernier, à MarieAude Murail (1), la célèbre autrice de Oh, boy !. Une occasion d’introduire cette littérature en classe de langue. Pourquoi et comment ? Mode d’emploi. Christèle Maizonniaux est maîtresse de conférences en français langue étrangère à l’Université Flinders d’Adélaïde (Australie). Elle est l’autrice de La littérature de jeunesse en classe de langue. Pour une pédagogie de la créativité (UGA éditions, 2020).
58
L
a littérature de jeunesse contemporaine n’est pas nécessairement bien connue des enseignants de FLE, ni présente dans les classes de FLE à l’étranger, et ce, même si les enseignants sont souvent familiers des classiques du genre qu’ils continuent parfois à transmettre. Nous voulons donc présenter les caractéristiques de la littérature de jeunesse française contemporaine, et envisager les questions qu’il convient de se poser lorsqu’on souhaite l’introduire dans l’enseignement-apprentissage du français comme langue étrangère.
Pourquoi s’intéresser à la littérature de jeunesse en FLE ?
Décrire la littérature de jeunesse contemporaine française et francophone n’est pas chose évidente. Les formes et formats existants sont multiples et les hybridations nombreuses. Les genres les plus aisément reconnaissables sont sans doute l’album, souvent destiné aux jeunes lecteurs, et le roman, généralement dédié à un lectorat plus âgé. Mais on trouve aussi des récits illustrés, des albums pour adolescents,
des albums-poèmes et des poèmes albums (2), des romans pour jeunes adultes, des albums qui s’apparentent au livre d’art… Cependant, comme le dit Bertrand Ferrier, « tout n’est pas littérature » au sein de la production pléthorique de livres pour la jeunesse. Des couleurs et une présentation attrayante ne suffisent pas pour qu’un livre appartienne pleinement à la littérature de ou pour la jeunesse. Sans donner une déf inition complexe, disons qu’une des caractéristiques essentielles de cette dernière est sa capacité, comme toute forme de littérature, à offrir plusieurs interprétations, plusieurs sens possibles, ce qui, en classe de FLE, ouvre des perspectives de discussion. On y trouve également la présence de traits de littérarité ou plus exactement de « procédés de type littéraire » (Ferrier toujours) comme la présence de références. On pense aussi ici à l’originalité, à l’inventivité et à un souci du lecteur. S’intéresser à la littérature contemporaine pour la jeunesse, c’est accéder à un domaine extrêmement riche, créatif et surprenant. Les auteurs actuels n’hésitent pas à aborder des faits de société (les addictions), des questions en débat
(la fin de vie), des évolutions de société (la place de la femme ou des minorités), non sans controverse parfois. Sans compter le lien à un patrimoine plus large, comme les arts, d’hier ou d’aujourd’hui, incluant ainsi des références à des ressources patrimoniales telles que les contes (Le Petit Chaperon rouge ou autre) ou l’imagerie traditionnelle (images d’Épinal par exemple). Ajoutons que les œuvres de ce domaine sont reliées à la littérature générale, avec laquelle la littérature jeunesse entretient des liens étroits : certains auteurs œuvrent dans les deux champs (Florence Seyvos par exemple), d’autres réécrivent un ouvrage pour adulte pour le publier dans une collection de jeunesse (Andrée Chédid), d’autres enfin, écrivant pour les adultes, puisent
S’intéresser à la littérature contemporaine pour la jeunesse, c’est accéder à un domaine extrêmement riche, créatif et surprenant
Le français dans le monde | n° 443 | novembre-décembre 2022
UB_CLE_MACARON_230X235_2022.indd 1
NOUVEAUTÉ 2022
Macaron Pour apprendre
1
avec gourmandise
Méthode de français pour enfants www.cle-international.com Le français dans le monde est une publication de la Fédération internationale des professeurs de français éditée par CLE International
Pour en savoir plus
ISSN 0015-9395 9782090358247 10/10/2022 18:10:06
9 782090
358247