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Ellinikon - Le Monde-1

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Économie & Entreprise | 19

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­Jeudi 11­ décembre 2025

Athènes - correspondante

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ace au golfe Saronique et au bleu profond de la mer Egée, la Riviera Tower se hisse déjà à presque 200 mètres, surpassant la hauteur de l’Acropole d’Athènes et de tous les bâtiments jamais réalisés en Grèce. A Ellinikon, à trente minutes du centre de la capitale grecque, sur un terrain de 6,2 millions de mètres carrés – « trois fois la taille de Monaco ou de milliers de stades de football », selon Tasos Papapostolou, le responsable des projets d’infrastructure du site –, des grues et des camions s’affairent à travers des chemins cabossés, des collines de terre et des carcasses de béton en construction. Le projet pharaonique, qui doit être achevé en 2035, prévoit 8 000 résidences haut de gamme, quatre centres commerciaux, deux hôtels cinq étoiles, un casino, un centre de conférences, trois marinas, dont une pouvant accueillir des méga-yachts, des dizaines de restaurants, une clinique privée, un campus universitaire, des stades… Un tiers du terrain doit être consacré à un vaste parc, un prérequis que le gouvernement grec a fait inscrire dans le contrat de cession du site. Avec 31 000 arbres de 86 espèces méditerranéennes, le parc d’Ellinikon promet de doubler la surface des espaces verts disponibles pour les Athéniens. Plus de 50 kilomètres de voies piétonnes et cyclables relieront les quartiers et les espaces publics, un système de récupération des eaux usées permettra d’irriguer le parc, les infrastructures seront dotées de panneaux solaires, les déchets triés et le réseau électrique enfoui, ce qui est peu commun en Grèce, souligne le propriétaire, Lamda Development, qui utilise allègrement ces arguments pour soutenir que le projet est écologique et au service des Grecs. Renouveau du pays

Lors de la visite du Monde mi-novembre, quelques résidences prennent forme. Mais il est difficile d’imaginer comment les premiers habitants s’installeront ici dans seulement deux ans, tellement les travaux semblent colossaux. Il y a encore quelques années, sur cette étendue, une longue plage bordée par une voie rapide, des hangars et une discothèque étaient perdus au milieu d’une friche géante. Jusqu’en 2001, l’aéroport d’Athènes y était installé. Puis, durant les Jeux olympiques de 2004, des compétitions sportives de canoë-kayak et de hockey sur gazon y ont été organisées. Ellinikon a ensuite été occupée par une clinique sociale, avant de servir d’hébergement provisoire pour les réfugiés lors de l’afflux de presque 1 million d’exilés en Grèce en 2015. Rattrapée par la crise financière (2010-2015), la Grèce a été obligée par les créanciers du pays de renflouer les caisses de l’Etat. D’où la privatisation de ce terrain. Et c’est le groupe Lamda Development, holding spécialisée dans la gestion de biens immobiliers et propriété du magnat grec Spiros Latsis, qui a acheté Ellinikon en 2014, pour moins de 1 milliard d’euros. Un montant au moins 2,7 fois inférieur à sa valeur réelle, selon l’expertise de Giorgos Anamate-

La tour Riviera en construction dans le parc métropolitain d’Ellinikon, près d’Athènes, le 19 novembre. LOUIZA VRADI POUR « LE MONDE »

PLEIN CADRE

Ellinikon, « mini-Dubaï » sur la Riviera athénienne A trente minutes d’Athènes, un projet immobilier pharaonique vise à construire une nouvelle ville. Ce projet, censé illustrer la renaissance de l’économie grecque, irrite les municipalités

ros, ingénieur civil, mandaté lors de l’appel d’offres par le procureur chargé de la lutte contre la criminalité économique, pour évaluer le prix de vente. Son rapport a été enterré à l’époque. L’entreprise répond qu’elle était la seule à l’époque à vouloir investir et qu’elle a aussi dépensé 1,5 milliard d’euros pour la décontamination des sols, la construction des routes ou des réseaux électriques et hydrauliques. M. Anamateros n’en démord pas. Rencontré début novembre, il pointe aussi du doigt le fait que l’accord a été, au fil des années, amendé à l’avantage de l’investisseur, qui dispose de la gestion du site pour quatre-vingt-dix-neuf ans et reste propriétaire des bâtis définitivement. « Le contrat prévoyait que seuls des bâtiments pourraient être vendus et non des terrains, mais cela n’a pas été respecté », explique M. Anamateros. De même, lorsque Lamda ­Development a voulu augmenter la hauteur des édifices construits ou créer de nouvelles structures, des décisions ministérielles – souvent non rendues publiques – ont suffi pour faire avancer les plans.

Le terrain a été acheté pour un montant au moins 2,7 fois inférieur à sa valeur réelle, selon un expert

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Monde;u:rafenberg@ext.lemonde.fr;

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Sortie par de cazanove le 10/12/2025 07:46:05 Date de Publication 11/12/2025

« Initialement dans l’accord n’était prévu qu’une tour, la Riviera Tower. Les résidences ne devaient pas excéder les 11 mètres, ce qui correspond à environ quatre étages… Mais, dans les faits, plusieurs bâtiments les dépassent », constate M. Anamateros. « Toutes les modifications ont été approuvées par les autorités compétentes », répond le PDG de Lamda Development, Odisseas Athanasiou. Pour le gouvernement conservateur, qui se targue d’avoir sorti la Grèce de la crise, Ellinikon incarne le renouveau du pays. En octobre 2022, lorsque les premiers bulldozers pénètrent sur le site, le ministre du développement et des investissements, Adonis Geor­giadis, se félicite que « la Grèce soit aujourd’hui un pays véritablement différent ». Pour M. Athanasiou, « Ellinikon est le plus grand projet de régénération urbaine en Europe et l’un des plus importants investissements de ce type dans l’histoire grecque. Il incarne une nouvelle ère de confiance pour le pays ». Le projet devrait, selon lui, permettre la création « d’environ 70 000 nouveaux emplois dans les secteurs de la construction, du tourisme, de la technologie et des services » et « avoir un impact de 2,5 % sur le produit intérieur brut national ». D’ores et déjà, « 10 000 emplois ont été créés », avance M. Papapostolou, en montrant l’avancée des travaux sur la zone côtière, là où se vendent les villas les plus chères. La construction de la Riviera Tower, dessinée par l’architecte

renommé Norman Foster, est bien avancée. « Trente-sept étages sur 50 ont été érigés et la fin de la construction est prévue pour juin 2026 », souligne Christophe Petit, vice-président de Bouygues Bâtiment International. « Nous avons utilisé notre savoir-faire pour bâtir le premier grand gratte-ciel en Grèce, car les entreprises locales n’avaient pas cette expérience pour répondre aux exigences de cette région exposée aux séismes », poursuit-il. « Cette tour est plus résistante que le Burj Khalifa de Dubaï », s’amuse M. Papapostolou. La comparaison n’est sans doute pas fortuite. A Ellinikon, les constructions ultramodernes qui ne rappellent en rien l’architecture grecque ne laissent pas de marbre la population environnante. Une ville fermée

« Nous n’avons pas besoin d’un mini-Dubaï ! », lance le maire de Glyfada, Giorgos Papanikolaou. L’élu conservateur de cette banlieue voisine d’Ellinikon a déjà saisi deux fois la Cour suprême avec une autre municipalité des alentours. « Il existe des villes avec leur histoire et une population qui doit être respectée », insiste M. Papanikolaou, qui reproche à l’investisseur de ne pas prendre en compte les critiques émises. « Aucune étude sur la gestion globale du trafic n’a été réalisée, alors que cela va grandement nous affecter. Nous voulions une gestion des déchets conjointe entre les trois municipalités et l’investisseur, mais il a refusé ! », s’insurge-t-il.

V1

« Tout est conçu pour que des habitants très riches vivent dans un entre-soi » Stavros Gouzos

habitant d’une commune voisine d’Ellinikon Deux initiatives prises par Lamda Development le contrarient particulièrement : la création d’une plage juste à côté de la marina de Glyfada et la construction d’une salle de concerts pouvant accueillir jusqu’à 10 000 personnes. « Ces changements n’étaient pas prévus dans l’accord et nous n’avons pas été consultés », soupire M. Papanikolaou. Les associations d’habitants des trois banlieues adjacentes au site ont lancé une pétition pour protester contre « les nuages de poussière, le bruit et le chaos routier causés par les travaux sur le chantier ». « Depuis quatre ans, tout ce que les habitants voient, c’est beaucoup de béton et de terre, mais pas du tout de vert », soutient M. Papanikolaou. En 2015, Petros Karaminas était enthousiaste en apprenant qu’un vaste parc allait s’installer au sud d’Athènes, à tel point qu’il a acheté en bordure du terrain. « A l’époque, on nous disait que dans cinq ans, nous verrions des changements significatifs. Mais je ne pensais pas que dix ans plus tard, nous serions toujours sous la poussière ! », pro-

teste celui qui est devenu, depuis, conseiller municipal à Glyfada. Outre la hausse des prix engendrée dans la région par ce projet, M. Karaminas craint l’impact qu’aura la venue à Ellinikon de près de 30 000 habitants et jusqu’à 80 000 visiteurs par jour. « Certains détails ne semblent pas avoir été bien réfléchis, comme le nombre de places de parking », pointet-il du doigt. Pour Stavros Gouzos, habitant d’Ellinikon-Argyroupoli, une autre commune voisine, c’est « la philosophie du projet en luimême » qui pose problème. « Tout est conçu pour que des habitants très riches soient dans un entresoi, avec leur école privée, leur clinique privée et leurs magasins de luxe. En quoi la communauté locale va-t-elle bénéficier de cette transformation présentée comme pionnière ? Pourquoi prétendre offrir un parc aux Athéniens, tout en construisant une marina pour des méga-yachts, des piscines à gogo et des résidences fermées où les habitants n’entreront qu’avec des badges ? », s’énerve l’enseignant. « Dans un des quartiers résidentiels, Little Athens, les prix commencent à 400 000 euros pour des maisons d’entrée de gamme avec une chambre. Les acheteurs sont environ pour moitié des Grecs et pour moitié des étrangers », réplique M. Athanassiou, contestant les accusations de vouloir créer une ville fermée pour des étrangers aisés venus profiter du soleil grec. Quelque 95 % des résidences mises sur le marché ont déjà été vendues, avec des préventes totales dépassant 1 milliard d’euros. « C’est un gage de confiance en la vision du projet, se réjouit M. Athanassiou. Et plus globalement, c’est le signe d’une résurgence d’Athènes ! » Depuis quelques mois, l’entreprise a décidé de demander l’avis sur l’avancée du projet aux habitants des environs sur les réseaux sociaux. « Il suffit de jeter un œil aux commentaires pour comprendre que la grande majorité est déçue ! », commente M. Gouzos. Mais alors que les actions en justice sont lentes, « la population ne résiste plus, désespère-t-il. L’investisseur a déjà gagné ! ». p Marina Rafenberg

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