Catherine Delvaux Claire Martha

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Catherine Delvaux Claire Martha

Avant 1803, les nuages flottaient sans nom. On les regardait, on les décrivait parfois, mais on ne les classait pas. Ils appartenaient au domaine mouvant de la sensation, du poétique, du familier.

Avant 1803, on parlait de brumes, de vapeurs, de nuées — ce mot ancien pouvait désigner un banc de brouillard, de la fumée ou une colonne de poussière soulevée par le vent. Les marins avaient leurs mots, les paysans les leurs. Mais personne ne s’était encore avisé de donner aux nuages un nom scientifique, universel.
Au xviiie siècle les maîtres de l’estampe japonaise, comme Hokusai, les représentent généreusement. Pour les nommer, ils les comparent à des objets familiers : diablotins, pis de vache, mouton, oiseau, chou, pomme, fleur…


Les nuages acquièrent un passeport Luke Howard (1772-1864) est un pharmacien britannique, passionné par l’observation des nuages. En 1803, il invente un système de classification qui suit le système linnéen (de Carl von Linné), celui qui classe plantes et animaux en genre, espèce et variété (genre et espèce étant en latin). Le succès de la classification de Howard tient à sa simplicité. Un peu modifié, il est toujours en usage dans la météorologie (voir p. 42).
De la peinture sacrée à la description scientifique, du romantisme au surréalisme, les nuages ont fasciné les peintres. Leur représentation reflète l’évolution des rapports entre l’homme, la nature et la lumière.

À la Renaissance, ils sont chargés de symboles religieux : dans La Madone Sixtine de Raphaël, ils incarnent une frontière entre le ciel et le divin, parfois ornés de visages angéliques. Au xviie siècle, Tiepolo les utilise pour des fresques allégoriques où mythologie et ciel s’entrelacent.


Au xviie siècle, les peintres flamands et hollandais accordent aux nuages une place inédite dans le paysage. Dans Vue de Haarlem (vers 1670) de Jacob van Ruisdael, les cieux occupent près de 75 % de la toile. Ils structurent la composition et influencent la lumière, devenant un élément central du réalisme pictural.





Eugène l’ouvertureBoudin, vers
l’impressionnisme
Eugène Boudin (1824–1898) est l’un des premiers peintres à installer son chevalet face à la mer et au ciel changeant. Sur les plages de Normandie, il s’attache à représenter la variété des atmosphères.
Au xxe siècle, René Magritte détourne la représentation du ciel.
Dans Le Château des Pyrénées, il peint un rocher flottant dans le ciel, sur lequel trône un château médiéval. Le rocher est entouré d’un ciel clair parsemé de nuages blancs et vaporeux, contrastant avec la masse rocheuse. Les nuages accentuent la suspension irréelle de l’édifice, brouillant la frontière entre ciel et terre, rêve et réalité.
John Constable, peintre météorologue
John Constable (1776–1837), peintre anglais du romantisme, fait du ciel un sujet d’étude scientifique. Dès les années 1820, il réalise depuis Hampstead (Londres) une série d’études atmosphériques à l’huile sur papier, mêlant art et météorologie — ses œuvres ont été vérifiées par des données historiques.


Un nuage n’est pas une boule de coton (même si ça en a l’air parfois). Un nuage est un regroupement visible de gouttelettes d’eau ou de cristaux de glace, maintenu en suspension par les mouvements d’air.
De l’ai r humide qui s ’ élève
En montant, l’air se détend, se refroidit et atteint un seuil appelé saturation : la vapeur d’eau qu’il contient ne peut plus rester invisible.
La vapeur d’eau se condense autour de particules microscopiques en suspension dans l’air, appelées noyaux de condensation (poussières, sels marins, pollens, particules issues des volcans ou de la combustion). Sans ces noyaux, les nuages ne pourraient tout simplement pas exister.
Vapeur d’eau
Noyau de condensation
À ces altitudes, les vents peuvent dépasser 150 km/h : ils étirent les Cirrus en longues traînées soyeuses.
Plus haut encore, les nuages dits « élevés » évoluent dans des conditions polaires. Les Cirrus, ces voiles fins et effilés situés entre 6 000 et 13 000 m d’altitude, se forment dans un air où les températures descendent couramment à -30 °C, et parfois jusqu’à -60 °C (voir p. 34). À ces niveaux, l’eau n’existe plus sous forme liquide : elle est intégralement transformée en cristaux de glace, dessinant dans le ciel des structures aussi fragiles qu’éphémères.
À mesure que l’air s’élève, il se détend et se refroidit : c’est ce refroidissement qui favorise la formation des gouttes, et donc des nuages. Un nu age est un milieu froid...
Dès que l’on prend de l’altitude, la température de l’air chute rapidement : à 2 000 m, elle peut déjà atteindre 0 °C, voire -5 °C.

Contrairement à l’image douce et ouatée que l’on s’en fait, un nuage est un milieu froid, parfois extrême.
Au xixe siècle, Luke Howard (voir p. 10) eut l’idée de classer les nuages en genre, espèce et variété, comme Linné avant lui pour les plantes et les animaux.
12-21 000 m
Les nuages hauts sont principalement composés de cristaux de glace.

Cirrus (Ci)

Cirrostratus (Cs)
5 500 m

Cirrocumulus (Cc)
Les nuages moyens sont composés de gouttes et de cristaux de glace.

(Ac)

(As)
2 000 m
Les nuages bas sont principalement composés de gouttes d’eau.




Certains nuages traversent plusieurs étages. On les appelle « nuages convectifs » car ils sont liés à des mouvements verticaux d’air chaud et humide. Ils se forment généralement par une ascension rapide de l’air dans une atmosphère instable.

On ne se demande jamais ce que sent un nuage… Pourtant, la question n’est pas si farfelue. Alors, un nuage, ça sent quoi ?

En réalité, un nuage en lui-même n’a pas d’odeur marquée. Composé de minuscules gouttelettes d’eau pure ou de cristaux de glace, il est pratiquement inodore. Mais ce que nous percevons avant ou pendant son passage, ce sont les odeurs de l’atmosphère qu’il accompagne, car chaque type de nuage a sa signature invisible, mais bien réelle.
Prenez l’odeur de la pluie qui s’annonce : ce parfum si caractéristique, à la fois frais, terreux, presque métallique. Il a un nom : le pétrichor. Ce mot savant désigne l’arôme dégagé lorsque la pluie tombe sur un sol sec. Il provient de composés organiques relâchés par les plantes (huiles végétales) ou le sol (comme la géosmine, produite par des bactéries du sol). Transportés par le vent, qui précède souvent l’arrivée d’un nuage de pluie, ils titillent nos narines avant même que la première goutte ne tombe.

D’autres nuages, comme ceux qui apportent les orages, peuvent être accompagnés d’une odeur d’ozone, reconnaissable entre mille : piquante, électrique. Elle se forme lorsque des éclairs produisent une réaction dans l’air, transformant l’oxygène en ozone. Un indice olfactif puissant qu’un orage est proche.
Imaginez le ciel rempli de poches arrondies qui pendent, comme des grappes ou des coussins suspendus. Ce sont les mammatus, un mot qui vient du latin mamma (mamelle).



Pas de risque ! Même s’ils ont l’air menaçants, les mammatus ne sont pas dangereux : ils sont souvent le résultat d’un orage, pas son signe avant-coureur.
Ce phénomène rare se forme à l’envers de la plupart des nuages. Au lieu d’air qui monte, ce sont des masses d’air froid et humide qui descendent depuis le sommet d’un gros nuage d’orage (comme un Cumulonimbus). Ces bulles d’air en descente se condensent en formant des renflements visibles sous la base du nuage.
Un jour, en regardant près du soleil, vous pourriez apercevoir des reflets arc-en-ciel sur un voile nuageux. Ce sont des nuages iridescents. Ils apparaissent quand la lumière du soleil est diffusée par de toutes petites gouttelettes d’eau ou des cristaux de glace, tous de taille très proche. Cela crée un effet de diffraction : la lumière blanche se décompose en couleurs douces, comme sur un CD ou une bulle. Ces instabilités ne forment pas toujours des nuages visibles, mais quand l’humidité est suffisante, les ondes deviennent apparentes.

On les observe surtout près du soleil, avec des nuages fins (Cirrus, Cirrostratus…), souvent en fin de journée. C’est un spectacle bref mais magique.

Altocumulus lenticulaire, nuage lenticulaire.

Il apparaît lorsqu’un flux d’air stable rencontre un obstacle, comme une montagne, et est forcé de s’élever en formant des ondes orographiques. Ces ondes provoquent la condensation de la vapeur d’eau à certains points, créant ce nuage en forme de lentille.


Le saviez-vous ?

Plusieurs heures tant que les conditions d’ondes orographiques persistent.
On l’observe fréquemment dans les zones montagneuses ou proches de reliefs importants, notamment lors de vents forts et stables.
Que dit-il du temps à venir ?
Sa présence ne signifie pas forcément que le temps va changer tout de suite. Elle révèle surtout un flux d’air stable, porté par des vents forts en altitude. Pourtant, ce nuage peut jouer les avant-coureurs : si l’instabilité grandit en aval, il annonce alors une possible dégradation à venir. Un signe à surveiller, donc.

Ce nuage est parfois confondu avec des phénomènes liés aux ovnis. Il est aussi un indicateur des vents forts en altitude, ce qui peut intéresser les pilotes.

12 000 m

6 000 m


Cirrus en crochet, cirrus en virgule, cirrus en plume recourbée.
Il se forme dans des couches d’air très froid et très sec, à partir de cristaux de glace. Sa forme caractéristique est liée à de forts vents d’altitude (courant-jet), qui étirent et courbent les filaments nuageux.
du temps à venir ?
La présence de Cirrus uncinus annonce généralement une dégradation progressive du temps dans les 12 à 36 heures suivantes. Il signale l’approche d’un système perturbé, avec un épaississement progressif de la couverture nuageuse, souvent suivi d’Altostratus puis de précipitations.

De quelques dizaines de minutes à plusieurs heures, avec une évolution souvent rapide.

Assez fréquent en amont des perturbations, notamment avant l’arrivée d’un front chaud. Il est courant en situation de circulation atmosphérique active en altitude.

Le saviez-vous ?
La forme en crochet du Cirrus uncinus est un excellent indicateur visuel de vents très rapides en altitude, parfois supérieurs à 150 km/h, bien avant que ces mouvements ne se traduisent près du sol.

Voilà un mouton, un lion… et puis voilà que ça revient, ça gonfle, ça s’éclaire. Un souffle les pousse, un autre les dissout. Les nuages, par leur beauté mouvante et leur capacité à flotter dans les cieux, fascinent scientifiques, artistes et curieux.
Observer le ciel, c’est entrer dans un univers onirique, mais aussi apprendre à reconnaître les nuages — acteurs essentiels du climat de notre planète — comprendre comment ils se forment, les classer et découvrir ce qu’ils nous disent de la météo à venir. Alors, envolons-nous là-haut, tout là-haut, et mettons la tête dans les nuages.

Le ciel se déplie, s’écrit, se déchire et se recoud.
