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La mémoire des étangs et des marais - Éditions Ulmer

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Jean-Michel Derex Préface Allain Bougrain Dubourg

la mémoire des

étangs et des marais À la découverte des traces de l’activité humaine dans les pays d’étangs et de marais à travers les siècles


sommaire

Préface

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INTRODUCTION

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Chapitre 1

Le marais DU diable et DU bon Dieu Chapitre II

Des espaces vraiment sauvages ?

Chapitre III

Des eaux vraiment dormantes ?

12 30 44

Chapitre IV

Le marais et l’étang pour s’enrichir 60 Chapitre V

Le marais qui fait vivre

70

Chapitre VI

Le marais des riches et le marais des pauvres Chapitre VII

Le plat pays qui est le mien

4

88 104


Chapitre VIII

Le marais en marge

118

Chapitre IX

Des eaux agitées

124

Chapitre X

Quand la politique et l’idéologie s’en mêlent

134

Chapitre XI

Les marais et les étangs dans la guerre Chapitre XII

Les Belles aux eaux dormantes Chapitre XIII

À la vie, à la mort

144 156 164

Chapitre XIV

Épilogue

174

Index

186

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P r é fa c e

Je vous dois la vérité ! Initialement, j’ai refusé l’aimable proposition de Jean-Michel Derex qui me sollicitait pour cette préface. Après avoir lu son introduction, j’ai en effet considéré qu’il avait synthétisé de manière remarquable son travail sur « la mémoire des étangs et des marais ». Qu’ajouter puisque tout était dit ? L’indispensable main de l’homme créatrice d’espaces humides, les vocations culturelles, alimentaires ou biologiques de ces lieux d’exception, ces terroirs d’identité, ces creusets d’histoire… même la mémoire de l’eau n’a pas échappé à Jean-Michel Derex. Las, je me suis rangé aux propos du prix Nobel Octavio Paz : « L’eau parle sans cesse et jamais ne se répète ». J’ai voulu ressembler à l’eau en ne reproduisant pas le déjà-vu. Jean-Michel ne m’en a pas tenu rigueur. Il a même parfaitement compris ma décision. Pourquoi donc suis-je en train d’écrire ces lignes ? Parce qu’en refermant ces pages, j’ai éprouvé une grande frustration à ne pas dire tout le bien que m’inspire cet ouvrage. Ce vagabondage dans l’épopée des étangs et marais montre une fois de plus la rigueur de l’auteur qui nous entraîne dans un univers méconnu et si longtemps rejeté. Cette saga, vieille comme l’histoire de l’humanité, connaît aujourd’hui ce qui apparaît comme une agonie, peut être un épilogue. Les scientifiques estiment en effet que 64 % des espaces humides de la planète ont disparu depuis 1900. La France n’échappe pas à ce pathétique bilan. Les deux tiers de la superficie des espaces originels ont été détruits, soit trois fois la superficie de la Corse. Par bonheur, l’hémorragie semble se stabiliser depuis quelques années, mais il est probable que le dérèglement climatique redessinera les cartes dans les années à venir.

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En attendant, jamais les services rendus par les étangs et marais ne sont apparus avec autant d’évidence. Le Commissariat Général au Développement Durable évalue même, de manière monétaire, leurs avantages par une fourchette située entre 2 400 et 4 400 € à l’hectare. Purification de l’eau, nurserie de biodiversité, régulation du climat, ressources alimentaires ou encore tourisme figurent dans la liste des bienfaits qui nous sont indispensables. Pour conclure, et après avoir longtemps traîné mes bottes dans l’univers aquatique, je ne peux me dispenser d’évoquer les émotions ressenties. Tous ceux qui ont communié avec les étangs et marais savent que l’on n’échappe pas à l’envoûtement qui réveille délicieusement nos sens. Jean-Michel Derex, historien si consciencieux, ne se prive pas de nous entraîner dans cette savoureuse inclination. Ah, j’allais oublier : si vous avez le bonheur d’échanger avec Jean-Michel Derex, ne lui parlez surtout pas de « zones humides », c’est un vilain mot qu’il trouve très laid. Quoi qu’il en soit, vous conviendrez avec moi qu’il faut un certain talent pour écrire près de 200 pages sur le mot en question sans jamais le prononcer…

Allain Bougrain Dubourg

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la m é m o i r e d e s É TA N G S E T DES MARAIS

Les flamants roses de la Camargue : des hôtes d’une nature vraiment vierge ? 8


I nt rod u ction

On pourrait croire que les étangs, les marais salants ou terrestres se plient à des lois hydrauliques immuables selon lesquelles l’eau stagne et dort là où elle ne peut s’écouler ! Pour l’homme du XXIe siècle, ces espaces humides représentent la nature. Ils sont même vus souvent comme les derniers domaines vierges préservés de toute intervention humaine : les flamants roses de la Camargue, les cormorans des étangs de la Brenne, les phoques de la baie de Somme ne sont-ils pas ici présents pour témoigner de cet état ? Rien n’est plus faux. Ces étangs et ces chemins d’eau tracés au cordeau qui courent dans les marais sont là par la volonté des hommes. Méfions-nous donc de l’eau qui dort. Si ces étangs et ces marais sont vus aujourd’hui comme des espaces naturels, c’est que l’on a oublié l’importance économique et sociale qu’ils ont eue au cours des siècles. L’industrialisation a beaucoup marginalisé ces milieux et leurs produits : le plastique a remplacé les objets en osier ; les tôles ont chassé les toits de chaume ; le charbon a marginalisé la tourbe ; les trains, les réfrigérateurs puis les congélateurs ont apporté le poisson de mer jusque dans les territoires les plus continentaux, mettant du même coup au rancart les poissons d’eau douce et notamment la carpe des étangs. On a oublié aussi que les marais côtiers, espaces de labeur, étaient jadis inquiétants et redoutés. Ils sont devenus aux yeux de nos contemporains des lieux de loisirs. Le temps des côtes fortifiées, militaires et conflictuelles, de Colbert au mur de l’Atlantique, est maintenant obsolète faute d’ennemi. La Camargue, le marais poitevin et celui de la Somme sont maintenant le complément esthétique, l’annexe ludique, la caution culturelle des stations balnéaires toutes proches : la Brière et La Baule ; la Camargue et la Grande Motte… De même, dans les terres, bon nombre d’étangs, jadis façonnés et mis en valeur par les seigneurs féodaux et les moines, sont maintenant gérés par des sociétés de chasse, par les collectivités territoriales ou l’État. Un voile a été jeté sur ces espaces au point que l’on a oublié les raisons de leur création et de leur existence. Il faut donc faire un effort pour regarder les pays d’étangs et de marais, pour aujourd’hui percer leurs secrets, pour comprendre les héritages qui passent les siècles. Tout cela ne se livre pas facilement. 9


la m é m o i r e d e s É TA N G S E T DES MARAIS

La culture ambiante n’aide pas à retrouver les héritages. La protection et la mise en valeur de ces milieux que l’on nomme du vilain terme de « zones humides » fait l’objet de nombreuses initiatives. Mais dans une approche savante des espaces humides, l’homme n’y a plus sa place. Sa présence devient suspecte. Les naturalistes définissent ainsi de nouvelles normes dans lesquelles les usages traditionnels définis par les hommes au cours des siècles se trouvent en situation d’accusés. Ces espaces sont ainsi de plus en plus hiérarchisés suivant l’intérêt scientifique représenté par les différentes espèces végétales et animales qu’on y trouve. Il est presque tentant de penser que ces milieux seraient infiniment plus riches si l’homme ne venait les perturber ! Les pays d’étangs et de marais ne seraient pourtant pas ce qu’ils sont aujourd’hui sans une présence constante des hommes depuis bien des siècles. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les photos et les cartes postales de la fin du XIXe siècle et celles du début du suivant pour constater que les hommes y sont nombreux. Leur présence a laissé des traces. L’eau est porteuse de mémoire, nous dit Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves. Les marais et les étangs aussi, pourrait-on ajouter. Ces marais et ces étangs ont en effet une histoire. À qui sait regarder, à qui sait déchiffrer, les traces d’un passé plus ou moins lointain sont là, à portée de vue. Il suffit de regarder pour trouver un héritage qui modèle, qui structure encore aujourd’hui le quotidien des femmes et des hommes de ces pays. Je vous invite à découvrir ces pays d’étangs et de marais à partir de quatorze entrées différentes. Chaque chapitre a sa propre logique. Chacun apporte un éclairage différent. Venez-vous y perdre pour porter ensuite un autre regard sur ces pays merveilleux et mystérieux.

Les roseaux des marais (Phragmites communis) qui dansent dans le vent sont traditionnellement cultivés et utilisés pour la couverture des toits. 10


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la m é m o i r e d e s É TA N G S E T DES MARAIS

Les feux follets que l’on voit danser nuitamment à la surface des eaux ont toujours impressionné les hommes. C.-V. Muttich (1873-1924). 12


Chapitre 1

l e m a ra is d u di a bl e e t d u bon D i e u z Les marais fascinent parce que l’homme y côtoie, plus qu’ailleurs, le mystère de la vie. Dans le chaos végétal des lieux, la vie s’y déploie dans le plus grand secret, libre et autonome. Mais la mort rôde aussi : on s’y noie, on y attrape les fièvres ; c’est le royaume des feux follets. La peur, l’effroi submergent facilement l’homme qui s’y aventure. À coup sûr, on est ici rarement dans le rationnel. Plus qu’ailleurs, les hommes y côtoient le diable et le bon Dieu.

Des lieux mortifères Les pays de marais ont longtemps été perçus comme des endroits dangereux à cause des fièvres qui y régnaient, les « fièvres intermittentes » comme on les appelait autrefois. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les hommes sont convaincus que le mal se transmet par la corruption de l’air due à la décomposition, au fond de l’eau, des êtres et des choses. Ils redoutent par conséquent les brumes et les brouillards qui naissent sur les plans d’eau et qui essaiment les miasmes qui remonteraient, croient-ils, du fond de l’eau. Ces brumes et ces brouillards forment le mauvais air, ce que les Italiens nomment la mal aria. Et même lorsque l’on aura démontré à la fin du XIXe siècle que les fièvres ne trouvent pas leur origine dans les brumes transportées par les vents, l’étymologie du paludisme gardera toujours, malgré tout, une forte imprégnation géographique : paludisme ne vient-il pas de paludes, c’est-à-dire de marais ? Quelle qu’en soit la cause, la mort rôde ici plus qu’ailleurs. Jusqu’à l’utilisation des dérivés de quinine utilisés pour le traitement antipaludéen, on mourrait très jeune dans les pays de marais et d’étangs. 13


la m é m o i r e d e s É TA N G S E T DES MARAIS

Dans une nouvelle Des Lettres de mon Moulin, intitulée « En Camargue », Alphonse Daudet livre une description impressionnante des gardes employés dans les grands domaines de la Camargue et atteints par les fièvres : « De place en place, les étangs fumaient au soleil comme d’immenses cuves gardant tout au fond un reste de vie qui s’agitait, un grouillement de salamandres, d’araignées, de mouches d’eau cherchant des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes lourdement flottante qu’épaississaient encore d’innombrables tourbillons de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde avait la fièvre, et c’était pitié de voir les visages jeunes, tirés, les yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, pendant trois mois sous ce plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux sans les réchauffer… Triste et pénible vie que celle de garde-chasse en Camargue ! » Daudet, dans une autre nouvelle, « Les Douaniers », campe son héros sur le littoral corse. Palombo, le personnage principal du récit, chante tout le temps. Et puis, un beau jour, il se tait : « Eh, Palombo, on ne chante donc plus ? » Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sous son banc. Je m’approchai de lui. Ses dents claquaient ; tout son corps tremblait de fièvre ».

Le douanier des côtes atlantiques était soumis aux fièvres paludéennes. Hutte de douanier dans les marais salants des Sables d’Olonnes (Vendée), début XXe siècle. 14


Une cabane de gardien en Camargue au début du XXe siècle : ici, « tout le monde grelottait, tout le monde avait la fièvre ».

Des campagnes préventives sont organisées au début du XXe siècle par les départements afin de circonscrire les fièvres qui sévissent. Carte postale éditée par le sous-secrétariat d’État au service de la santé. 15


Et si on regardait les étangs et les marais différemment ? Si on abandonnait un moment la libellule et le ragondin pour nous intéresser à l’homme, cet autre habitant des lieux ? Dans ces pays aux eaux dormantes, qui apparaissent aux yeux de nos contemporains comme les derniers vestiges d’une nature vierge, les hommes ont, depuis des siècles, prié, pêché, chassé, exploité des produits pour se chauffer, se nourrir et se soigner. Ils s’y sont cachés aussi et ils s’y sont parfois battus. Ce livre part à la découverte des traces, parfois effacées, des activités de l’homme. On pénètre dans des espaces de paradoxes, où l’eau véhicule à la fois une méditation sur la mort, l’inexorabilité du temps et une réflexion sur la régénération physique et spirituelle. Jean-Michel Derex propose une synthèse — la première du genre — sur l’évolution des activités de l’homme dans ces espaces. Fourmillant d’anecdotes, cet ouvrage passionnant et documenté permet de mieux comprendre ces espaces fragiles situés entre terre et eau. Docteur en histoire, diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, Jean-Michel Derex est spécialiste de l’histoire de l’environnement. Il a à son actif plusieurs ouvrages sur l’histoire des forêts, notamment La mémoire des forêts, paru aux éditions Ulmer.

ISBN : 978-2-84138-746-5

,!7IC8E1-dihegf! PRIX TTC france  : 22   €


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