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« Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques, qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique. […] j’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. […] Après cette simplification sommaire, il eût été plus possible de se livrer à la chimère du beau idéal de la civilisation : c’est dans cet état de choses qu’on eût trouvé plus de chances d’amener partout l’unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentimens, des vues et des intérêts. Alors peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la grande famille européenne, l’application du congrès américain, ou celle des Amphictions de la Grèce […] [J]e ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples ».
Napoléon Bonaparte, 11 novembre 1816 (Emmanuel de Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, t. 7, Paris 1823, p. 168-9, 175).
Pour Irène, ma mère
Préface Pascal Couchepin
On attribue à Churchill le mot suivant : « Les Balkans ont produit tellement d’histoire qu’ils ont de la peine à la digérer. » Jean Capodistrias a participé activement à la naissance de l’un des États les plus importants de cet espace européen, la Grèce. Personnalité exemplaire de cette région par la multiplicité de ses attachements et de ses engagements, il est né à Corfou, une île ionienne qui passa successivement sous l’autorité de Venise, de l’Empire ottoman, puis de la France, enfin sous le protectorat britannique. Capodistrias se distingua comme ministre des Affaires étrangères de Russie. Il finit sa carrière comme gouverneur d’une République hellénique naissante avant d’être assassiné par des opposants d’un clan grec.
Lors du Congrès de Vienne, Capodistrias joua un rôle décisif en faveur de la Suisse. Il y avait séjourné préalablement de novembre 1813 à septembre 1814, à la demande du tsar Alexandre Ier, dont l’intérêt pour notre pays avait été éveillé par son précepteur, le Vaudois Frédéric César de La Harpe. Ce dernier, avec le Genevois Charles Pictet de Rochemont et l’appui bienveillant et efficace de Capodistrias, parvint à réaliser le souhait des empereurs d’Autriche et de Russie, ainsi que du Roi de Prusse, de rétablir une Confédération Helvétique indépendante. Les Puissances, comme on disait à l’époque, imposèrent de nouvelles frontières internationales à la Suisse et, à l’intérieur, la structure fédéraliste qui la caractérise toujours. L’acte final du Congrès de Vienne officialisa cette décision tout en imposant la neutralité armée. Le Pacte fédéral de 1815 entérina cette volonté. C’est à cette occasion que le canton de Berne reçut une partie des terres de l’Évêché de Bâle, le Jura, en compensation de ses droits sur le Pays de Vaud.
En 1822, Capodistrias démissionna de ses fonctions au service du tsar et s’installa pour quelques années dans une modeste demeure
de Genève. Il profita de son séjour pour s’informer notamment des nouvelles techniques agricoles dont Pictet de Rochemont était un promoteur. En 1827, il fut élu Gouverneur de la Grèce indépendante En 2021, à l’initiative de la Fondation Hardt pour l’étude de l’Antiquité classique, en collaboration avec le Musée d’Art et d’histoire de Genève, une exposition intitulée : « Genève et la Grèce – Une amitié au service de l’indépendance » rendit hommage à Jean Capodistrias et aux deux philhellènes genevois qui l’accompagnèrent à Vienne, Charles Pictet de Rochemont et Jean-Gabriel Eynard. L’exposition fut perpétuée par un catalogue, ultérieurement traduit et édité en Grèce. Un premier colloque, organisé à Genève, suivi de deux autres, à Corfou en 2022 et 2023, contribua à évoquer la mémoire de Capodistrias.
Pour de nombreux Suisses, alémaniques en particulier, la mise en évidence du rôle du Corfiote dans la naissance de la Suisse nouvelle fut une surprise. Elle contredisait la fable d’une Suisse qui se construit elle-même sans l’aide bienveillante de puissants acteurs étrangers.
Le présent ouvrage approfondit la connaissance des conceptions politiques de Jean Capodistrias. L’auteur révèle au public le texte inédit, rédigé en français, de deux lettres adressées au ministre russe des Affaires étrangères Karl Nesselrode. Capodistrias y développe des idées audacieuses et novatrices sur la création d’une confédération balkanique, qui aurait Constantinople pour capitale. C’était sans compter avec la résilience de l’Empire ottoman, qui survécut jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.
Pascal Couchepin, ancien président de la Confédération suisse
Introduction
Pendant un demi-siècle, la carte des Balkans que Jean Capodistrias avait tracée pour Karl Nesselrode demeura enfouie dans les archives russes, page muette dans la longue histoire de la Question d’Orient. Jamais publiée, elle ne reparaît que deux siècles plus tard – dans la présente édition – révélant pour la première fois l’esquisse d’une autre vision de l’Europe du Sud-Est : non l’émiettement incertain d’Étatsnations vulnérables, mais une péninsule recomposée autour de garanties mutuelles, d’institutions communes, d’une sécurité partagée et de la promesse, encore fragile, d’un ordre plus pacifié. Cette vision avait pris forme dans deux lettres adressées par Capodistrias, tout juste investi de la présidence de la République grecque, au ministre russe des Affaires étrangères. (Fig. 1)
À travers ces lettres, Capodistrias ne parlait pas seulement en dirigeant d’un État grec naissant, au moment où se dessinaient les premiers contours d’un nationalisme à vocation territoriale. Il s’y exprimait en homme d’État façonné par un horizon plus vaste et nourri d’expériences multiples, où affleure l’empreinte d’un esprit cosmopolite et visionnaire. Maître des mécanismes fédéraux, qu’il avait éprouvés au Congrès de Vienne en contribuant à la refonte de la Suisse, il donnait à une intuition ancienne la forme diplomatique de son temps : entre l’Adriatique et la mer Noire, les peuples avaient constitué – et pouvaient encore constituer – un espace politique cohérent. De ces pages surgit le contour fragile d’un commonwealth désavoué, et l’écho assourdi d’un récit commun peu à peu relégué dans l’ombre.
Cette intuition plongeait ses racines dans la tradition impériale. Dans la Novelle 6, Justinien avait défini la symphonia comme un ordre harmonisé d’autorité au sein de l’oikouménè chrétienne. Photios et les canonistes du Nomocanon en avaient inscrit les principes dans les pratiques juridiques et ecclésiastiques du quotidien. Leur monde, loin d’être uniforme, formait un tissu dense d’interconnexions : juridictions
patriarcales franchissant les frontières, écoles monastiques et urbaines faisant circuler maîtres et manuscrits, marchands reliant des cités qui, malgré leurs différences, partageaient un même langage institutionnel.
Fig. 1 : Carte générale de la Turquie d’Europe et de la Grèce, dressée par Pierre Lapie (1779-1850), Géographe du Roi. J. Andriveau-Goujon, Paris, 1816, rééd. 1832.
Avant même son arrivée en Grèce en 1828, Jean Capodistrias utilisait les cartes de Lapie pour réfléchir aux frontières, aux provinces et à l’ordonnancement spatial de l’État grec naissant dans l’espace post-ottoman.
Bien plus tard, Dimitri Obolensky donna à cette continuité son expression la plus achevée sous le nom de Commonwealth byzantin. Il décrivit les grandes lignes d’une civilisation s’étendant de Constantinople aux plaines danubiennes, où Grecs, Slaves, et Albanais évoluaient selon des normes partagées de droit et de dévotion sans se fondre dans une seule identité. Les tentatives ultérieures – du projet républicain de Rigas aux premiers schémas fédératifs du XIXe siècle, puis aux conférences balkaniques de l’entre-deux-guerres – en furent les derniers échos audibles, ultimes efforts pour ranimer une cohérence régionale avant que les nationalismes montants ne s’imposent comme seul langage légitime.
Capodistrias se tenait à ce seuil. Sa trajectoire avait traversé ces mondes imbriqués : les îles Ioniennes, marquées par un héritage à la fois vénitien et orthodoxe ; les chancelleries pétersbourgeoises, encore habitées par les rythmes de l’Orient chrétien; et l’expérience helvétique, où la garantie de neutralité et le fédéralisme avaient offert, au sortir des guerres napoléoniennes, le modèle le plus achevé d’une zone de paix durable en Europe. En ce sens, la notion de Commonwealth byzantin donne une forme conceptuelle, a posteriori, à ce que Capodistrias avait déjà intuitivement perçu : un espace civilisationnel partagé, structuré par la pluralité des autorités et une unité sans uniformisation. Lorsqu’en 1828 il soumit à Nesselrode son projet de réorganisation des Balkans, il ne cédait ni à l’improvisation ni à l’illusion. Il traduisait une architecture politico-culturelle héritée dans les idiomes séculiers de son temps – frontières, traités, congrès, garanties réciproques – pour lui donner une forme compatible avec les exigences d’un ordre moderne. Mais les circonstances se dérobaient : une guerre russo-ottomane à l’issue incertaine, la circonspection croissante de la Russie elle-même, la résilience inattendue de l’édifice ottoman, la prudence britannique et les oscillations françaises composaient un paysage instable. Dans ce climat, le projet de Capodistrias apparaît moins comme une rêverie généreuse que comme la dernière tentative méthodique de donner à une cohérence ancienne les contours d’une solution politique nouvelle. Son échec n’abolit pas les principes qui avaient façonné la péninsule. Il les refoula dans le désaveu – silence imposé à un récit soudain en décalage avec les passions de l’époque. L’unité vécue dans le droit, la coutume et la mémoire se retira du discours sans disparaître tout à fait.
Les chapitres qui suivent perpétuent ces continuités immergées, les forces qui les ont assombries, et l’instant où Capodistrias tenta de leur rendre forme. Nul ne saurait encore dire si cette ancienne matrice civilisationnelle est enfouie ou seulement assoupie – et si elle pourrait s’éveiller de nouveau.
Égine, le 16 novembre 2025
Ire partie
Le contexte
1.
Le choix de l’heure
De 1822 jusqu’à son élection par les représentants de l’Assemblée de Trézène en mars 1827, Jean Capodistrias (Fig. 2) avait repoussé plusieurs propositions successives visant à lui confier la direction politique de la lutte pour l’indépendance1. Bien qu’il invoquât la nécessité de donner à l’invitation un caractère plus officiel, il ne jugeait pas les circonstances propices à une arrivée en Grèce. À la fin de 1825, il avait même demandé à bénéficier d’une pension de retraite de la chancellerie diplomatique russe, initiative qui semblait indiquer son intention de ne pas jouer de rôle actif dans les affaires grecques. Que les deux statuts lui parussent incompatibles est d’ailleurs confirmé par le fait qu’il devait plus tard lier son accession à la fonction de Gouverneur à sa renonciation à toute rémunération versée par l’État russe.
La question s’est posée de savoir ce qui l’avait amené à dépasser ses hésitations au cours de cet intervalle. On a invoqué le climat d’entente prometteuse qui se consolidait entre les trois Puissances2 , l’atténuation des divisions internes grecques, ou encore sa prise de distance à l’égard de la diplomatie russe3. Cependant, on sous-estime souvent à la fois la persistance d’une guerre civile latente et la conjoncture défavorable dans laquelle il prit finalement la décision d’accepter cette charge, trois mois environ avant la finalisation du traité de Londres et sept mois avant la bataille de Navarin, à un moment où la coopération entre les puissances n’avait pas encore acquis une forme stable et où l’issue de la guerre d’indépendance demeurait incertaine. Selon une
1 AIK, t. VII, p. 246-252 ; Crawley 1970, p. 70 ; Petropulos 1997, p. 119-120. Voir aussi Dafnis 1976, p. 498-542, pour l’historique des contacts préparatoires ayant conduit au décret de Trézène.
2 Voir notamment Dakin 2010, p. 251-254.
3 Loukatos 1978, p. 148-170.
autre interprétation très répandue, Capodistrias aurait mis de côté son ancienne fidélité à la Russie pour servir sa patrie4, une thèse qui attribue un rôle déterminant à l’amertume qu’il aurait ressentie face à l’attitude d’Alexandre Ier envers les Grecs5
Fig. 2 : Portrait de Jean Capodistrias (1776-1831). Huile sur toile de Thomas Lawrence (1769-1830). 1818-1819.
Portrait réalisé à l’apogée de la carrière européenne du diplomate cosmopolite.
4 Zanou 2018, p. 102-103.
5 Arš 2015, p. 201-203, 207-210 ; Arš 2008, p. 30-32.
Ces lectures méritent d’être réévaluées à la lumière d’une enquête sur les relations de Capodistrias avec la Russie à partir de 1826. En effet, devenu Gouverneur, il continua à entretenir des liens étroits avec le pouvoir russe et à considérer la Puissance du Nord comme l’acteur le plus déterminant pour l’issue heureuse de la lutte révolutionnaire. S’inscrivant dans la tradition des Lumières orthodoxes qu’il avait développée au sein du réseau informel auquel il appartenait les années précédentes, il posa les fondements de la restauration future du grand hellénisme dans l’ère post-ottomane, en s’appuyant sur un projet pragmatique visant à la formation d’un État panbalkanique. Ce plan, destiné à être appliqué en cas d’effondrement intérieur de l’Empire ottoman, semble poursuivre une synthèse novatrice entre les revendications territoriales grecques, les objectifs russes dans la région et les intérêts plus larges des puissances européennes. De son côté, le pouvoir tsariste prit sérieusement en considération l’approche proposée par Capodistrias dans l’élaboration de sa politique à l’égard de la puissance ottomane vaincue.
En juin 1826, le diplomate corfiote fut contraint de regagner Genève depuis Amsterdam, après avoir été averti qu’il ne serait pas autorisé à se rendre à Saint-Pétersbourg pour rencontrer l’empereur de Russie.
Nicolas Ier n’était monté sur le trône que six mois plus tôt et était alors entièrement absorbé par la répression de l’insurrection décembriste, un mouvement qui, entre autres, plaidait en faveur d’une politique plus offensive contre l’Empire ottoman. Quelques mois plus tard, toutefois, Nesselrode (Fig. 3) informa Capodistrias que les conditions qui avaient jusque-là entravé sa venue en Russie n’existaient plus – laissant entendre, de toute évidence, que la répression du mouvement intérieur avait été menée à bien – et qu’en conséquence, sa demande d’audience auprès du nouveau souverain était acceptée.
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