TROUBLES ALIMENTAIRES
10 histoires de combat de thérapie et de guérison
anorexie – boulimie – bigorexie orthorexie – hyperphagie
binge-eating
Jen B igorexie, orthorexie
Préface
Lorsque Sara Stevan m’a généreusement proposé d’écrire la préface du livre que vous vous apprêtez à lire, j’ai été heureuse à l’idée de me replonger dans l’objet d’étude qui a été le mien au cours de longues années de recherches : les troubles alimentaires, et surtout l’anorexie mentale. Mais ce qui m’a frappée à la lecture des premières pages, c’est la richesse du matériel clinique, l’aspect vivant des paroles des patients qui y sont rapportées, résonnant davantage avec mon vécu charnel de l’anorexie mentale et de la boulimie qu’avec les idées que j’avais patiemment élaborées. Cette matière vivante, toujours singulière, est semblable à celle que mes propres analysants me soumettent depuis que j’ai commencé à exercer la psychanalyse : elle vient confondre le thérapeute, qui se trouve face à elle démuni, comme mis à nu, au sens où elle remet en jeu toutes ses théories. Pour accueillir la parole d’un patient, il faut oublier tout ce que l’on sait ou croit savoir, et accepter de ne pas comprendre. Quelque chose en nous peut alors s’émouvoir, sans notre concours actif, et nos interprétations, quand elles viennent, sont à leur tour vivantes.
L’une des patientes que Sara Stevan convoque, dans une série de récits cliniques, souffre d’obésité et d’hyperphagie boulimique. Elle s’adresse à elle car elle a peur de grossir jusqu’à un point irreprésentable : non seulement la perte de poids lui est impossible, mais de plus les kilos s’accumulent sans limite apparente. Cette compulsion effrayante, opposée à l’illusion de la maîtrise anorexique – celle du jeûne, où la perte vertigineuse des kilos est, quant à elle, grisante –, je l’ai vécue moi-même, et elle fut aussi, pour moi, un motif tardif de consultation. J’étais déjà en analyse depuis plusieurs années, mais je m’adressais cette fois à un médecin généraliste, redoutant tout recours aux médicaments mais consciente qu’il me fallait désormais une barrière chimique, ne fût-ce que pour continuer mon analyse sans me détruire tout à fait physiquement. C’était un appel à l’aide, Préface
et il traduisait la même détresse et la même horreur devant l’impossibilité de faire obstacle à la compulsion, humiliant toute résolution consciente, toute volonté. La psychanalyse était, de son côté, impropre à l’urgence de la situation ; mais elle seule devait, à long terme, dénouer les causes profondes de ma douleur, et rendre les médicaments superflus. Sara Stevan accueille sans la brusquer une situation comparable où la perspective de prendre de l’Ozempic est devenue le seul horizon rassurant pour sa patiente. Et pour cause : ce médicament, que la patiente arrêtera rapidement de consommer au vu de ses effets drastiques, lui donnera toutefois l’expérience concrète, sensorielle, que l’indifférence à la nourriture est possible C’est sur cette base que se déroulera sa thérapie avec Sara Stevan, amenant peu à peu pour elle une déprise du désir des autres… Savoir que la nourriture n’est pas toute-puissante, même si c’est par le truchement d’une molécule, est une sécurité à partir de laquelle la patiente pourra être à l’écoute d’autre chose en elle. Le décentrement est sensible dans le progrès de la cure, où les questions délicates de la thérapeute n’appellent parfois pas de réponses immédiates, mais « travaillent […] en arrière-fond », comme elle l’écrit.
Les détails sont précieux dans les cures qui sont retracées dans ce livre – ils traduisent la qualité d’écoute de Sara Stevan. L’un d’eux a retenu mon attention : l’utilisation que font certains patients de leur téléphone. La patiente que je viens de mentionner éteint son téléphone le vendredi soir, lorsqu’elle et son compagnon peuvent enfin s’accorder le répit d’une fin de semaine, s’adonnant à un « chaos » alimentaire –un chaos festif. Une autre patiente évoquée par l’auteure, souffrant d’anorexie mentale, cesse de donner à son père sa géolocalisation par téléphone à chacun de ses déplacements, tandis qu’elle entame un processus de rémission. Moi-même, au comble de la boulimie qui me ravageait peu avant que je ne commence à demander de l’aide, mettais toujours mon téléphone en « mode avion » lorsque je faisais une crise – depuis l’achat des aliments jusqu’au ménage que j’accomplissais frénétiquement après avoir vomi. Tous ces téléphones coupés traduisent à mes yeux un même désir, central : celui d’être indétectable, de disparaître des écrans radar, de se soustraire à toute prise de l’autre. Ce désir apparaît à même le vécu pathologique, et il doit se frayer un chemin dans la rémission…
On ne peut comprendre les troubles alimentaires sans voir en eux la tentative désespérée d’être à soi-même, de s’appartenir un peu. La volupté de la disparition, même momentanée, et comme transgressive, est à l’image du noyau du self chez Winnicott, un auteur que l’on retrouvera dans ce livre. Ce noyau profond de la personnalité n’est pas voué à entrer en communication avec le monde extérieur. Il est silencieux – et toute effraction en lui s’apparente à un viol. Le plaisir pris à s’isoler pour manger, et la nécessité souvent perçue de le faire chez les sujets obèses et anorexiques (qui ne sont pas rares à dire que l’acte de manger est trop intime pour qu’ils puissent s’y livrer en public), sont une réponse à l’omniprésence, pour eux, du regard de l’autre. Ils sont une offensive à ce que Winnicott appelle les empiètements de l’environnement. Lorsqu’ils coupent leurs téléphones, les patients défient leur faux self, concept que Sara Stevan évoque dans l’un de ses « diagnostics philosophiques » : ils défient cette part d’eux-mêmes qui s’est formée de manière précoce en réaction aux empiètements des autres, et qui leur est aliénée. Le faux self est parfois virtuose mais il est piégeant : entièrement réactionnel, il est sur-adapté aux autres mais dévitalisé. Il donne aux sujets le sentiment qu’ils sont forcés de vivre, ou que leur vie est futile. Rien n’est alors éprouvé comme réel. Dans les téléphones éteints, les téléphones qui n’affichent plus leur géolocalisation, je lis la tentative de rejoindre le point interne, intime, de non-communication qu’est le noyau du vrai self… Sara Stevan donne à voir, sous plusieurs facettes, comment se cultive l’aptitude à être soi, pour que les rituels alimentaires destructifs n’aient plus lieu d’être. Le symptôme peut alors tomber de lui-même.
La richesse des détails s’accompagne dans les récits cliniques de Sara Stevan d’une ambition philosophique : chaque cas donne lieu à une bulle conceptuelle, sorte de sagesse pratique que l’on peut extraire des parcours thérapeutiques singuliers. Sara Stevan donne des clés : à ses patients d’abord, pour qui la déprise progressive du désir de l’Autre se joue moins par des ruptures spectaculaires que par des changements progressifs. On voit alors comme l’alliance thérapeutique se crée dans le respect des liens du patient, qu’il veut souvent moins arracher – avec une radicalité nietzschéenne – que mettre à leur juste place. Les clés nous sont livrées du même coup : elles dévoilent le mode opératoire d’une séance, ce qui est précieux pour les praticiens qui apprennent les uns des autres, comme pour Préface
ceux que la thérapie attire, que ces indices mettent déjà au travail. La philosophie, telle qu’elle est mobilisée, est entière et dégagée de l’étiologie classique des symptômes ; elle donne un point d’aboutissement aux thérapies, même si celui-ci pourra toujours être remis en jeu. Dans ma propre pratique, je me risque parfois à interpréter à l’appui de ma sensibilité philosophique : les patients y sont réceptifs, car la philosophie les appelle à des vérités qui peuvent les nourrir longtemps, comme autant d’aliments qu’ils ne se lassent pas de mâcher.
Margaux Merand-Goldminc
Psychanalyste, docteure en philosophie et psychopathologie, auteure de La maladie du faux soi (Hermann, 2023)
Introduction
Je suis Diana.
Je suis Lola.
Je suis Gina.
Maxime. Mélanie. Jen. Luca. Julie. Enzo. Nina.
Comme elles, comme eux, j’ai moi aussi fait tout ce qu’un être humain peut raisonnablement entreprendre pour aller mieux. Seule d’abord. Puis accompagnée par ceux qui se présentaient comme des experts des troubles alimentaires : psychologues et psychothérapeutes de courants variés, diététiciennes, psychiatres, nutritionnistes, médecins, rebouteux, thérapeutes spirituels, spécialistes de la pleine conscience.
Aucun – je dis bien aucun – n’a pris le temps de comprendre comment j’étais construite et reliée au monde, à moi-même, aux autres, à mon histoire. Aucun n’a vraiment pris au sérieux ce qui se jouait en moi au-delà des symptômes, traités avec un empressement méthodique, à coups d’exercices, de techniques ou de stratégies cognitives soigneusement appliquées. Tout venait de l’extérieur, de manuels universitaires, de personnes formées à appliquer un savoir, d’exercices appris et de protocoles fondés sur des connaissances validées par la science, appliqués sur moi comme une crème que l’on étale à la surface de la peau, avec l’espoir qu’elle atteigne (par miracle !) les couches profondes qui en auraient réellement besoin.
À chaque rendez-vous, je repartais avec quelque chose de plus : un outil, une consigne, une tâche, un savoir appliqués sur les parties de moi devenues symptomatiques.
Le comportement alimentaire.
Le menu quotidien.
Les bilans sanguins.
La déprime.
Le sommeil.
Mes cauchemars nocturnes liés aux paralysies du sommeil. Mon éternel sentiment de culpabilité.
Le transit intestinal et la qualité du microbiote.
Chaque thérapeute prenait en charge une petite partie de moi, convaincu que la guérison dépendait de l’identification du symptôme prioritaire – comme s’il existait une hiérarchie secrète, une course pour découvrir celui qui allait expliquer tous les autres. Peut-être pensaientils que la guérison naîtrait de la somme de ces interventions, comme si ma personne n’était rien de plus qu’une addition.
On me demandait d’observer mes comportements dits dysfonctionnels, de les relier aux situations et aux émotions du quotidien, de tenir un journal alimentaire, de pratiquer la respiration ou la pleine conscience, de travailler certaines croyances jugées erronées. Mais jamais d’aller jusqu’à l’origine de mes difficultés. Il s’agissait plutôt de corriger mes réactions, d’ajuster mes réponses à la vie et aux autres, selon des protocoles standardisés.
Il m’est arrivé d’entendre des thérapeutes me dire « on a tout essayé, on ne peut plus rien pour vous », comme si le problème venait de moi plutôt que de leur difficulté à mettre en place quelque chose de plus humain, à entrer dans mes angoisses pour les regarder avec moi au lieu de vouloir les bloquer, à accueillir mes zones figées pour comprendre pourquoi mes fixations me protégeaient de ce que je ne pouvais pas encore gérer et comment elles me servaient de défense, avec cette utilité étrange que peuvent avoir certains symptômes. Et mes profondeurs ne s’activaient pas avec les approches brèves ni avec les méthodes qui restaient en surface.
Peu à peu, j’ai fini par consentir – sans jamais y croire vraiment – à l’idée que mes difficultés relevaient, peut-être, d’un simple déficit d’outils. Je me laissais dériver dans cette illusion, tandis qu’au fond de moi je pressentais déjà que tous ces efforts ne se portaient pas là où l’âme aurait besoin d’être rencontrée.
Mon vécu n’était pas rencontré, il était traité. Comme tous les personnages de ce livre, j’avais besoin d’aide. Mais de quoi, exactement ? J’avais étudié la philosophie à l’université,
et tout ce savoir sur la complexité de l’existence ne m’aidait pas réellement, pas encore…
C’est grâce à un directeur médical doté d’une véritable intuition humaine et d’une écoute fine qu’il a été compris que, derrière mes symptômes, j’avais besoin de quelque chose de plus essentiel. Il m’a alors orientée vers l’une de ses collègues, psychothérapeute et psychanalyste, avec qui ma cure, cette fois-ci, a réellement fonctionné.
À la fin de cette première psychanalyse, j’étais profondément transformée. Les symptômes qui m’avaient accompagnée avaient disparu. Mais surtout, quelque chose en moi s’était ouvert, déployé. J’avais changé de saison intérieure.
Mais sous quelle forme, exactement ? Moi-même, pourtant philosophe, je n’arrivais pas à l’identifier clairement.
Ce qui avait été le plus puissant était aussi le plus simple, et sans doute le plus mystérieux : nous n’avions fait que parler. Moi, allongée sur le divan. Elle, ma psychanalyste, assise derrière moi. Rien d’autre. Juste moi, mon histoire (telle que je me la racontais), mes rêves (nocturnes), mon transfert intense sur mon analyste.
Elle me parlait, oui.
Mais pas comme l’image figée de la psychanalyse freudienne voudrait nous le faire croire, cette image où l’analyste reste silencieuse, lointaine, presque effacée, et où le patient se débrouille seul avec ses paroles. Non. Elle parlait, mais autrement. Ses réponses n’arrivaient jamais sous forme de réponses. Elles se glissaient dans ses questions, comme un fil discret qui m’indiquait une direction sans jamais me la désigner. Elle savait exactement où se nouaient les points obscurs de mon être, mais elle ne me les pointait pas du doigt. Elle attendait que j’y arrive moi-même, pour que la découverte vienne de l’intérieur et non d’une parole d’autorité.
Elle me parlait à la manière socratique. Elle allait droit à l’essentiel, en enlevant ce qui brouillait la pensée, et me ramenait vers la question réelle. Arrivée au centre, elle me demandait simplement :
« Qu’est-ce que vous sentez là ? Qu’est-ce que ça vous fait, maintenant que vous êtes en contact avec cette vérité-là ? »
C’était une manière de m’inviter à habiter mes réponses avec tout mon corps. Jusque-là, je ne vivais pas depuis l’ensemble de moi-même.
Je vivais à travers un filtre ancien, presque incrusté, qui transformait mon expérience en interprétation figée avant même que je puisse la sentir.
Ce travail fut une déconstruction, oui. Mais pas une déconstruction qui laisse vide. Une déconstruction qui rend à chaque fois un morceau de sens, un fragment de vérité, une parole exilée qui attendait d’être réintégrée et libre de toute censure.
J’ai alors commencé à tenir un autre discours sur moi et sur mon histoire. Non plus la version unique que je m’étais racontée pendant des années, celle que tout le monde finit par croire pour soi-même parce qu’elle est la seule disponible, trop proche pour être vraiment vue, trop près pour en percevoir la forme entière.
L’analyse m’a montré à quel point le théâtre intérieur se construit à partir du théâtre extérieur des autres, auquel on participe presque par osmose : la cellule familiale, le groupe humain, les forces sociales. Une tragédie intérieure naît souvent d’une tragédie extérieure.
Je vivais dans un scénario intériorisé qui n’était pas vraiment le mien.
Je rejouais les pièces des autres, celles qui avaient marqué mon enfance. Leur monde, leurs inconscients, leurs vies s’étaient déposés en moi, et je suivais leurs tragédies sans voir qu’elles ne m’appartenaient pas. C’était un théâtre choisi à ma place, intégré sans le savoir.
Quelque chose en moi suivait cette logique tragique, où tout paraît joué d’avance. Dans mon cas, cela signifiait que les drames autour de moi m’avaient façonnée au point que j’en avais repris le modèle.
Grâce à la thérapie, j’ai compris aussi qu’il existait une autre réalité, plus exigeante peut-être, mais plus pleine, plus vraie : une réalité qui surgissait grâce à la rencontre avec toutes les parties de moi qui, jusque-là, étaient restées comme inactives et, à partir de là, une nouvelle manière plus fertile de rencontrer la vie.
Alors une question s’est imposée à moi : comment ma parole, la sienne, et ce mélange étrange de nos deux voix pouvaient-ils me soigner ?
C’est devenu mon enquête. Je devais absolument comprendre comment la philosophie, celle que j’avais étudiée à l’université, était entrée dans cette cure de la parole, dans ce travail où le langage ne décrit pas seulement la vie, mais la transforme.
J’ai senti là une vocation.
Mes années de philosophie trouvaient enfin leur usage.
Ce processus a été rendu possible grâce à une relation thérapeutique véritable, une forme de maïeutique au sens socratique. Être accompagné par quelqu’un qui sait écouter ce que les défenses protègent encore, c’est rencontrer une présence capable d’aider l’être à accoucher de sa propre vérité en sécurité, comme Socrate aidait les âmes à faire naître ce qui cherchait à émerger.
Elles m’offraient une manière particulière d’entrer dans la question de la thérapie, comme si ce travail prolongeait naturellement certaines attitudes et pratiques philosophiques que j’avais apprises.
Pierre Hadot l’a montré avec force : la philosophie antique n’était pas d’abord une théorie mais une manière de vivre, un ensemble d’exercices pour transformer l’existence. Pratiquer une vie philosophique, c’était d’abord prendre soin de sa vie intérieure. C’était apprendre à regarder toutes les zones de soi, le corps, l’esprit, les sensations, les angoisses, et comprendre comment elles se nouent dans notre manière d’être en relation avec soi et avec les autres.
Je suis convaincue que lorsqu’une relation à soi et à l’autre est suffisamment nourrie et équilibrée, les symptômes n’ont plus la même nécessité. Ils apparaissent lorsque quelque chose, dans le lien à soi, ne trouve plus sa place et ils se retirent quand ce lien recommence à vivre.
Cette dimension pratique de la philosophie rejoint profondément le travail thérapeutique. Elle offre cette exigence d’aller jusqu’au noyau du sens, là où le symptôme se forme pour signaler quelque chose. Le thérapeute peut alors en recueillir les fragments, comprendre les zones secrètes d’une existence, en saisir la logique profonde, les relier, et aider la personne à retrouver une forme d’unité intérieure.
La psychanalyse aime se distinguer de la philosophie en affirmant que leurs objets diffèrent : la philosophie chercherait des vérités universelles, des modèles de pensée, des principes, tandis que la psychanalyse explorerait la vérité singulière d’un sujet, la vérité d’un désir. Je n’ai jamais vu ces démarches comme opposées.
La philosophie, loin d’être confinée à l’abstraction, a toujours su descendre dans les profondeurs de l’humain. Elle peut accueillir une vérité individuelle, revenir de l’observation clinique vers l’ensemble
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