Quelques mots en préambule
« Depuis le temps, on l’aurait trouvé. »
Autrement dit : si, après toutes ces années, les investigations n’ont pas abouti malgré tout ce qui a été fait, l’Affaire 1 ne sera jamais élucidée.
« Il est certainement mort. Un mec comme lui ne s’arrête pas. »
Sous-entendu : un tueur en série ne cesse jamais de commettre ses crimes. Vu le nombre d’années passées sans aucun signe, aucune manifestation, aucune trace de lui, c’est qu’il n’est plus de ce monde… Il est inutile de poursuivre.
« Tu es toujours sur cette Affaire ? », « Tu y crois encore ? »
Traduction : quel intérêt à s’acharner sur une cause manifestement perdue.
Ces affirmations ou questions, non totalement infondées, il est vrai, je les ai maintes fois entendues. Pourtant, la réalité s’est révélée tout autre.
J’avais coutume de répondre que l’auteur que nous recherchions pour une série de viols et de meurtres perpétrés entre 1986 et 1994 devait être né fin des années 1950 ou début 1960. Son espérance de vie restait élevée. J’estimais arbitrairement à 20 % le taux de décès dans cette tranche d’âge
1. Par simplification, j’utiliserai une majuscule pour évoquer le Dossier, l’Affaire ou l’Enquête visant les cinq faits criminels finalement regroupés au sein d’une même information judiciaire. Il s’agit d’un repère pour le lecteur, en rien une dévalorisation des autres affaires criminelles.
À la Crim’, on dit toujours qu’il n’y a pas de « petites affaires ». Tous les crimes sont traités avec le même égard.
allant même jusqu’à 30 % en lui concédant une conduite à risque. Mathématiquement, il restait 70 % de chance qu’il soit encore vivant. Suffisamment pour croire qu’il était toujours là, quelque part, valide ou non, en France ou ailleurs, avec la crainte qu’il puisse avoir recommencé sans qu’on le sache, qu’il puisse faire de nouvelles victimes et rester à jamais impuni.
Il y a un principe dans notre métier : vérifier afin de savoir si on a raison ou tort de croire à quelque chose. Nous avons une obligation de tout faire avec les moyens matériels, humains, juridiques, techniques et financiers qui sont les nôtres.
Prologue
Les deux jours précédant l’élucidation
Le mercredi 29 septembre 2021
Paris, 36 rue Bastion. 6e étage, Brigade Criminelle, bureau 6.047.
Fin de matinée. Mon poste sonne.
C’est Fabien, le chef de la Division Criminelle de Montpellier. Il m’informe de la disparition inquiétante d’un des témoins que son service avait pour mission d’interroger et de soumettre à un prélèvement biologique.
Son nom ?
François Vérove, un ancien gendarme de la Garde républicaine.
Celui qui n’était encore qu’un simple témoin avait été avisé téléphoniquement cinq jours plus tôt qu’il devait être entendu dans le cadre d’une commission rogatoire visant une série de crimes commis à Paris dans les années 1980. Sans marquer la moindre hésitation, il avait alors accepté de se présenter au jour et à l’heure proposés par l’enquêteur de la PJ de Montpellier.
Une information d’importance car les individus qui nous intéressaient au plus haut point étaient ceux qui refuseraient le test salivaire ou ceux qui ne se présenteraient pas à leur convocation…
Disparaître avant le jour de son rendez-vous devant les policiers ne semblait pas anodin.
Le criminel recherché dans cette affaire avait déclaré à deux reprises être gendarme et exhibé un document professionnel. François Vérove avait exercé à Paris dans les années 1986-1987, période où le plus grand nombre de crimes et délits en lien avec ce cold case avaient été constatés. Comme près des huit cents autres gendarmes de France concernés, il était
dans la tranche d’âge, avait la taille requise et était du groupe sanguin recherché.
Dès réception de cette information, des vérifications complémentaires sont effectuées par mes collègues et font apparaître que François Vérove demeurait en région parisienne à la période des faits criminels répertoriés et qu’il avait fait l’essentiel de sa carrière active dans la Police.
J’en informe ma hiérarchie et Nathalie Turquey, la juge d’instruction en charge du dossier.
Avec les collègues montpelliérains, il était décidé que si François Vérove ne se présentait pas à sa convocation de ce jour à 17 heures, ils se déplaceraient à son domicile.
À l’heure dite, personne !
Aucun appel !
Aucune explication !
Une heure, puis deux heures plus tard, toujours rien alors qu’il était, selon son entourage, réputé pour sa ponctualité.
Vers 19 heures, les gendarmes enquêtant sur la disparition découvraient son cadavre dans un logement Airbnb du Grau-du-Roi.
Vers 20 h 30, ma collègue Christine de la PJ de Montpellier présente sur place m’appelle. Au volant de mon véhicule de service, je me trouve à l’entrée du tunnel de Saint-Cloud en direction de Versailles. Elle me confirme le décès de François Vérove et me donne les premiers éléments de constatation. Elle évoque une lettre laissée par le défunt et se propose de me la lire, ce que j’accepte volontiers, me trouvant au milieu du trafic sur l’A13.
Un moment d’attention extrême.
Je reste sans voix le temps d’absorber l’impact de l’information puis m’entends dire à deux reprises « Ah quand même ! ». Je venais d’encaisser des mots terribles, effrayants, sans concession et sans appel. Du « lourd » comme on dit dans le jargon policier.
« Je traînais en moi une rage folle qui a fait de moi un criminel. »
« … par période, il me fallait détruire, salir, tuer quelqu’un d’innocent… »
« … après plus de trente ans, le système judiciaire m’a rattrapé… »
« Je ne sollicite aucun pardon parce que tout ceci est impardonnable. »
Voilà ce qui venait de m’être lu. Les photographies de scènes de crimes effroyables que j’ai si longuement étudiées ont fugacement défilé dans mon esprit : le corps de la petite
Cécile Bloch découvert dans ce sordide débarras au 3e sous-sol de son immeuble, les cadavres suppliciés de Gilles Politi et Irmgard Muller, le sinistre squat à Saclay dans l’Essonne où la jeune Ingrid avait été violentée…
« Tout colle, me suis-je dit. Ce ne peut être que lui ». J’en suis à ce moment précis intimement persuadé…
J’ai remercié ma collègue de m’avoir rapidement tenu informé et l’ai invitée à en rendre compte sans tarder à Nathalie Turquey.
J’ai alors pris la mesure du chemin parcouru.
J’avais 35 ans lors de la reprise du dossier de Cécile, violée et tuée le 5 mai 1986. J’en ai désormais 60.
Au fil du temps, sans doute de manière inconsciente, je m’étais construit une sorte d’armure pour me protéger. Trop de fois, j’avais cru à la bonne piste. J’étais devenu prudent, réservé, voire dubitatif concernant toutes nouvelles orientations d’enquête, toutes nouvelles hypothèses.
Et là, la lueur, si longtemps espérée, si vainement attendue, se dessinait à l’horizon.
Je me suis reconcentré sur ma conduite, un peu relâchée malgré moi.
J’étais à l’instant présent seul, décontenancé, ému aussi. Je prenais peu à peu conscience qu’on touchait au but. Que l’assassin était identifié et surtout qu’il ne ferait plus jamais de mal.
J’ai immédiatement pensé aux victimes, aux familles des victimes. Plus de trente ans qu’elles vivaient avec ce mal en toile de fond, plus de trente ans à craindre qu’il réapparaisse un jour ou l’autre, lui qui les connaissait.
Allaient-elles enfin trouver l’apaisement, la possibilité de tourner définitivement la page, de faire leur deuil ? Elles l’avaient bien mérité.
Je repensais aussi à mes collègues, à tous ceux qui n’y croyaient plus et ils commençaient à devenir nombreux. Léger sourire…
Toujours y croire !
À l’approche de mon domicile, je reçois un appel de Michel Faury, le chef de la Brigade Criminelle. Cinq ans que nous nous connaissions et que l’on avait appris à s’apprécier. Il était bien au fait du dossier et savait mon investissement dans l’enquête. Lui aussi avait compris la portée de toutes ces dernières informations venant de Montpellier. Il n’en revenait pas. C’était exceptionnel. Il était heureux pour moi, pour lui, le service, et tous les enquêteurs ayant contribué à un moment ou un autre à ce résultat. Il se proposait de me lire la lettre écrite par François Vérove que son homologue de province lui avait fait parvenir. J’acceptais. J’avais encore besoin de la réentendre. J’écoutais à nouveau ce court récit de toute une vie d’horreurs et de mal-être.
« Je ne pourrai jamais effacer le mal que j’ai fait à ma famille ainsi qu’aux familles des victimes. »
« … je déteste ce criminel que j’ai été. »
Au fond de moi, je me demandais si cet homme avait vécu hanté par son passé, par les atrocités qu’il avait commises.
Arrivé chez moi, je suis appelé par Nathalie Turquey.
Sept ans que nous travaillions ensemble sur ce dossier. Elle, la juge d’instruction, moi, le directeur d’enquête… De la personnalité des deux côtés, des divergences parfois, mais la même volonté et beaucoup de respect l’un envers l’autre.
Un échange téléphonique chaleureux. Nous savions que cette fois-ci, la nouvelle orientation d’enquête était probablement la bonne, mais nous devions rester mesurés, prudents. En tant que professionnels consciencieux, responsables, il nous fallait attendre les résultats de la comparaison génétique entre l’ADN du défunt François Vérove et « SK2 », l’appellation de la trace biologique inconnue de l’Affaire.
En raison de la forte potentialité qu’il soit enfin l’auteur tant recherché, nous nous donnions rendez-vous au siège de la Crim’ 36, rue Bastion afin d’en informer les parties civiles dès le lendemain matin.
Sylvie, mon épouse, avait bien compris à mon attitude et mes conversations téléphoniques qu’il se passait quelque chose d’important. Je ne cultivais pas le secret des enquêtes avec elle.
Bien au contraire…
Il y avait toujours quelque chose d’enrichissant à échanger avec ma femme, même sur des affaires macabres. Elle m’écoutait patiemment et parfois se laissait aller à des réflexions tout à fait judicieuses.
Je ne tardais pas à lui confier la piste très sérieuse qui se présentait à nous.
Tant d’années qu’elle m’entendait évoquer cette Affaire.
Plus que tout, elle était vraiment heureuse pour moi. Elle appréhendait mon prochain départ à la retraite avec cette enquête non élucidée. Le tant espéré était arrivé. Je crois qu’elle m’admirait pour ma persévérance et ma ténacité, cette obstination à ne rien lâcher. Je savais de mon côté que cela n’aurait jamais été possible si elle n’avait pas organisé sa carrière d’infirmière de manière à pouvoir s’occuper de nos trois enfants durant mes absences liées à mon activité professionnelle.
Le jeudi 30 septembre 2021
Paris, 36, rue Bastion, 6e étage, Brigade Criminelle, salle de crise.
C’est l’effervescence à l’étage ce matin-là. Les enquêteurs constatent une agitation anormale et s’interrogent sur sa raison.
La venue de la juge Nathalie Turquey et de sa greffière ne passe pas inaperçue, surtout en présence de Michel Faury et de ses plus proches collaborateurs dans la pièce nous servant de salle de crise.
Avec Nathalie Turquey, nous nous étions réparti les appels téléphoniques à destination des parties civiles qu’il fallait informer des derniers développements de l’enquête avec toute la prudence requise. Nous nous devions d’être respectueux des victimes ou de leurs familles. C’était à nous de leur apprendre cette nouvelle dont l’impact psychologique pouvait être différent d’une personne à l’autre. Nous savions que cette information, si elle était confirmée, serait rapidement médiatisée et nous nous inquiétions que les parties civiles puissent en prendre connaissance par l’intermédiaire des journalistes.
Décision était prise de nous déplacer à quatre dans l’Hérault : Nathalie Turquey, Fanny sa greffière, Jean-Michel, l’enquêteur du groupe, et moi-même.
Dans la soirée, alors que nous arrivions en gare TGV de Montpellier, le téléphone portable de la magistrate sonne. C’est le Docteur Olivier Pascal de l’Institut français des empreintes génétiques (IFEG), expert qu’elle a préalablement requis pour les analyses. Nos yeux sont fixés sur elle. À sa voix, nous comprenons rapidement que la comparaison est positive :
« SK2 » = François Vérove.
Sourires. Petits moments de grâce. Félicitations mutuelles.
Un peu d’émotion aussi… Pas de triomphalisme mais une profonde satisfaction, un énorme soulagement. Nous y étions arrivés !
Ce n’était pas une immense surprise. Ce résultat, nous l’espérions, nous l’attendions avec confiance. Mais il était mentalement indispensable qu’il nous soit formellement confirmé pour pouvoir enfin nous libérer de cette pression…
On y était.
Plus besoin de le chercher, nous l’avions trouvé. Il avait enfin un nom, un visage…
Les investigations menées à grande échelle avec l’ensemble des services de la PJ de France avaient abouti à l’identification du criminel. Nous avions eu raison de persévérer et de toujours y croire.
Nathalie Turquey et moi-même appelions dans la foulée les parties civiles pour confirmer l’information qui leur avait été donnée le matin. Autres moments forts.
La déferlante médiatique n’allait plus tarder. « Le Grêlé », qui ne l’était pas réellement 2 , avait enfin une identité.
Les jours suivants
Vingt-huit ans que j’étais à la Crim’. Vingt-cinq ans que j’avais participé à la relance de l’Affaire Cécile Bloch. Autant de temps que ce Dossier m’avait suivi dans mes différents postes occupés au sein de la Brigade Criminelle, ce qui était exceptionnel en soi puisque les dossiers étaient en principe affectés à un groupe et non à un enquêteur. Près de vingt ans que j’étais directeur d’enquête de ce Dossier, parmi la centaine d’affaires criminelles que j’ai eues à traiter.
J’allais prendre ma retraite un an plus tard et j’avais mentalement commencé à me préparer à ce grand départ. Comme déjà dit, mon épouse était inquiète, sachant l’intérêt que je portais à mon métier et mon implication dans cette enquête de longue haleine. Moi, je savais que l’Affaire ne serait pas enterrée. J’étais déjà informé du nom de mon successeur à la tête de l’Unité d’analyse criminelle et comportementale des affaires classées (UAC3), Christophe, un de mes anciens adjoints qui avait lui aussi participé à l’Enquête. Je connaissais la force de travail et la valeur de la juge Nathalie Turquey. J’étais donc rassuré pour les parties civiles, l’espoir d’une résolution restait possible.
Et puis, tout s’est accéléré. Deux jours avaient suffi pour identifier cet insaisissable prédateur.
Les jours et les semaines suivants, je gagnais en notoriété. J’incarnais l’exemple à suivre pour les enquêteurs de la Crim’, admiratifs de la résolution d’une affaire criminelle sérielle sur une telle durée. Pour tout dire, les plus jeunes n’étaient même
2. Nous verrons plus tard que cette description s’est avérée trompeuse.