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Paysannes (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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Paysannes Anouk Hutmacher Un combat silencieux

Éditions Favre SA

29, rue de Bourg – CH-1003 Lausanne

Tél. : +41 (0)21 312 17 17 www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Dépôt légal en Suisse en avril 2026.

Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par tous procédés, y compris la photocopie, est interdite.

Photo de couverture + pp. 4-5, 22, 50, 110-111, 119 :

© Frédéric Gonseth (photos de tournage du film Être

paysan·ne de Frédéric Gonseth et Catherine Azad, coproduit par la RTS)

Illustrations p. 10 © Marc Piccand, p. 18 © Lina Pichler

Mise en page : Aline Lehmann

ISBN : 978-2-8289-2362-4 © 2026, Éditions Favre

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.

Anouk Hutmacher

Paysannes

Un combat silencieux

À toutes les Friquette de la terre !

LA PETITE

Joseph

À l’arrivée de la Petite, il y avait plus de dix ans qu’Angèle était veuve. Son homme était mort tout d’un coup. Devant l’étable après qu’il avait sorti les vaches. À ce moment, le gamin avait 10 ans. C’est lui qui l’a trouvé là, effondré pile entre le dedans et le dehors de l’écurie. On n’a rien pu faire. Il était bel et bien mort le Bertrand.

Angèle, elle avait toujours préféré les bêtes, les champs et même les machines. La cuisine, le raccommodage et le récurage, elle s’en passait volontiers. Comme ça, quand le Bertrand est mort, ça n’a pas été trop difficile de se mettre au travail et quand il a eu fini l’école, Jérôme a rejoint sa mère. Autant dire qu’une fois mariée, la Petite a bien dû s’accommoder. Angèle avait tenu la ferme tout ce temps-là. Pour sûr, elle n’allait pas lâcher l’affaire parce que son gamin avait pris femme !

Quand son homme est mort, elle y connaissait déjà un rayon, Angèle. Mais elle n’avait jamais trait, ça non, elle n’avait jamais trait !

C’était quelque chose que les femmes n’apprenaient pas volontiers. Non pas qu’elles feraient moins bien que les hommes, mais elles disaient que si elles se mettaient à traire, alors elles trairaient toujours et tous les jours. Et puis, peut-être aussi qu’elles ne voulaient pas laisser aux hommes l’occasion de ne pas revenir aux heures.

Alors la traite, c’est le gamin qui lui a appris. Son papa avait eu le temps de lui expliquer. Quand sa mère a su y faire, il a vite repris sa vie de gamin. Il aidait un peu, ça oui ! Mais pas plus qu’il n’en faut.

On ne s’était pas attendu à ce qu’Angèle continue ainsi. Ce n’est pas donné à toutes les femmes ! Parce qu’en général, elles ne traînent pas trop sur les tracteurs et aux machines. Aux foins, elles manient bien le râteau et à l’écurie, le râblais. Puis elles donnent aux veaux. C’est parce qu’elles sont plus douces et plus patientes… Mais qu’Angèle tienne ainsi tout le train de ferme sans jamais se remarier… ça non, on ne s’y attendait pas !

Pour sûr, il y a bien eu quelques prétendants.

Le Fernand d’abord. Il aurait eu bon temps. Il aurait appondu les domaines et en aurait fait le plus grand du village. Et le plus beau aussi !

Et puis Laurent. Resté seul avec ses trois petiots après que sa femme est partie on ne sait toujours pas où. Il a bien essayé de l’entreprendre mais il est revenu penaud. Pas moyen. « Ce n’est pas un cœur qu’elle a, c’est une pierre ! » qu’il disait. Pauvre Laurent !

Et puis nous. Nous, on a un peu attendu. On regardait et on se disait qu’on pourrait toujours proposer le coup de main. Pour le cas où elle voudrait louer ou vendre. Mais non, elle a mené toutes ces années aussi bien qu’un homme. Et quand le gamin a eu fini ses écoles, eh bien…

Je parle de ça… c’est vieux ! Le Jérôme, il est bientôt à la retraite et moi au tombeau.

Aujourd’hui, je n’arrive pas à me figurer ce qu’il s’est passé. Jérôme et sa mère se retrouvent bien mal en point, ma foi. La Petite est partie. C’est à n’y rien comprendre. Les femmes ne sont plus vraiment les mêmes de nos jours. On le voit bien à la télévision, elles ont parfois de drôles d’idées qui leur mettent la tête de travers.

Pourtant, moi je dis qu’aujourd’hui, elles ont moins de peine qu’en son temps. Avec les machines qui font le gros, c’est moins pénible, ça oui ! Et puis dehors, on n’y demande plus grand-chose aux femmes. C’est un peu chacun son département. Comme ça, il semble que ça devrait mieux aller.

Si c’est pas malheureux ! Jérôme, il a eu une jolie famille et le domaine s’en portait bien. Non, vraiment, je n’arrive pas comprendre ce qu’il s’est passé entre ces deux-là.

Pas bien loin avant qu’elle s’en aille, il m’avait dit qu’Héloïse réclamait. « De la reconnaissance » qu’il avait dit… je m’en souviens parce que c’était frappant. Ça veut dire quoi ?

Quand je pense… quand elle est arrivée…

Lui et sa mère l’ont prise comme elle est venue : avec rien ! À la maison, elle a pu faire comme elle l’entendait, à condition de tenir son ménage et que les repas soient servis aux heures. Rien de plus normal. Et bien sûr le jardin. Puis quelques bricoles à l’écurie. Un coup de main de-ci de-là quand il y a du gros. Puis, les gamins, quoi ! Une fille et trois garçons qu’ils ont eus. Pas un seul n’a voulu reprendre. Si c’est pas malheureux…

Pourtant, il semble qu’il ne lui en demandait pas tant que ça. En tout cas, elle n’en faisait pas plus qu’une

autre. Le matin et le soir, elle donnait aux veaux. Puis, elle nettoyait les machines. Mais les boilles, c’était pour lui, ça lui donnait un peu de temps à la laiterie.

À l’écurie, elle venait bien volontiers, qu’il disait. Pour les lampés et les chardons, elle rognachait pour sûr, mais elle allait. Enfin, rien de bien méchant. Il fallait bien aider un peu, quoi ! Et il semble qu’elle faisait bien ce qu’on lui demandait.

À la maison, elle était reine en son royaume. Le Jérôme et sa mère lui fichaient une paix royale ! De même pour la paperasse. Avec elle, les choses étaient bien tenues. Lui, il n’aurait jamais eu idée de s’en mêler ! De toute façon, tout était bien comme ça… Alors bon, de la reconnaissance… De quoi ? Non vraiment, je ne comprends pas. Et lui non plus, me semble… pas plus qu’Angèle qui est bien vieille maintenant.

La pauvre, à son âge, ce n’est pas elle qui va arranger les choses. Elle peut plus aider. Elle a de l’arthrose. Forcément, avec tout le boulot qu’elle a fait ! Une dure vie qu’elle a eue, on peut le dire. Elle ne s’est pas économisée, alors on peut bien y foutre un peu la paix, non ?

Nous, on ne trouve pas bien normal que la Petite les laisse comme ça. On voit bien que sans elle, ils n’y arrivent pas. Ils se sont sortis de ce malheur d’avoir perdu Bertrand trop tôt, ils ont tenu bon tout ce temps… jamais on n’aurait imaginé que ça finisse ainsi, ça non !

Regardez ce jardin, si c’est pas malheureux ! Avant, il y avait des fleurs. De mars à novembre, toujours des fleurs. Et les carreaux, qu’est-ce qu’ils rendaient ! La Petite, elle n’allait jamais au magasin. Elle avait tout au potager et il faut dire qu’avec le congélateur, c’est devenu moins

pénible. Quand je pense, tous ces bocaux qu’elles ont faits nos femmes !

Je me demande bien comment c’est là-dedans. Ce n’est pas qu’on ne veut pas, mais… on n’ose plus trop y aller chez Jérôme. C’est plutôt qu’on ne voudrait pas déranger.

Quand il a fini à l’écurie, il rentre par la porte de derrière. Voilà un bail qu’ils n’ont pas ouvert le volet de celle du jardin. On voit bien que depuis qu’Héloïse est partie, ils y tournent le dos au jardin. Y a plus rien qui pousse, sauf les orties et les pissenlits. À ce train-là, on aura bientôt les lampés et les chardons ! La nature reprend vite ses droits, ça oui. Si c’est pas malheureux !

Héloïse

Un matin, je me suis réveillée en pensant à Germaine. La femme au Fernand. La mère au Jean, celui qui fait bio maintenant.

Les parents du Fernand étaient morts jeunes. Il s’était trouvé seul pour s’occuper de tout. Un bien beau domaine qu’il n’aurait pas fallu laisser filer. Il travaillait jour et nuit et n’avait pas le temps pour les rencontres. Il avait bien essayé Angèle une fois qu’elle était devenue veuve. Ils auraient pu appondre les domaines et en faire le plus grand du village. Le plus beau aussi. Mais elle n’a jamais voulu se remarier, Angèle. Elle est restée fidèle à son Bertrand, puis à son fils Jérôme.

Jérôme, mon mari.

Les anciens disent que Germaine est arrivée dans une maison en triste état et qu’en un rien de temps, c’était devenu un nid douillet. Une vraie magicienne !

Faut dire qu’elle a de l’or dans les mains. Tout ce qu’elle entreprend, elle le réussit : le jardin tellement bien aligné, des conserves pour toute l’année, le sol récuré brillant comme un sou neuf, le repas prêt pour midi avec la soupe, le plat, les fruits et les biscuits pour le café. Aujourd’hui encore, tout est bon, savoureux et confortable chez Germaine.

Et puis, elle lui a donné Jean au Fernand. Un bon garçon qu’elle a couvé comme une poule protège son petit. Il n’a

jamais manqué de rien, aimé qu’il était par ses deux parents. Ça, personne ne pourra lui enlever !

Arrivée à l’âge, Germaine s’est rendue dans les bureaux pour la retraite. Elle se réjouissait. Ce serait la première fois qu’elle toucherait son propre argent. J’ai senti que c’était important pour elle quand elle m’a raconté. À ce moment, Fernand était mort depuis trois ans. Il est mort quelque temps après avoir été emmené à l’hôpital par son garçon. Depuis un moment, on le voyait moins vaillant. Il aura laissé filer trop longtemps.

Quand Germaine est allée trouver le préposé, elle a compris que le Fernand ne l’avait pas inscrite pour la retraite. Ni Jean d’ailleurs. « Vous n’existez pas chez nous, Madame ! », voilà ce que lui a dit le préposé.

Autant dire que ça a été un choc pour Germaine. Toutes ces années de travail. D’abord avec Fernand. Puis avec Jean. Tous ces jours et les nuits parfois… faits de bon cœur, bien sûr. Sans compter, jamais. Mais tout de même ! Voilà que les papiers disent que tout ça ne vaut rien ou presque. Pas de quoi toucher une retraite complète.

Tout ça l’a mise dans un état… On n’aurait jamais imaginé la voir ainsi. Elle était vraiment en colère. Elle est allée partout dans les cuisines et les jardins et elle a raconté son histoire. Surtout, elle nous a mises en garde. Elle nous disait d’aller vérifier auprès de nos maris pour qu’on n’ait pas à subir ce qu’elle avait vécu devant ce petit préposé aux retraites… Humiliée qu’elle était. Ah oui vraiment ! Ça l’avait mise en colère cette affaire.

Il semble que les choses se sont arrangées puisqu’elle touche bel et bien une rente maintenant. Mais la plus

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