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Le Téléphone du vent (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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Patrick Genaine

Le Téléphone du vent

Une manière poétique d’accompagner le deuil

Le Téléphone du vent

Une manière poétique d’accompagner le deuil

Patrick Genaine

Les morts sont de drôles de gens. Parfois ils reviennent en coup de vent comme quelqu’un qui a oublié un document important à la maison et repart aussitôt. Leur présence est légère. Allant chercher le pain, j’ai senti une brise, comme une main de couleur bleue qui frôlait mes tempes. Cela a suffi pour qu’une porte se rouvre entre ce monde et l’autre et que ma mère revienne.

La légende de Kaze no denwa

Préface de l’auteur

Préface de Muriel Jolivet

1. Introduction

2. Une nouvelle approche À l’affiche

3. Tsunami & solidarité locale

4. Un Téléphone du vent en Suisse

Mode d’emploi → Témoignage n° 1

5. La rencontre

La question du gardien

La dimension collective

→ Témoignage n° 2

6. Accueillir

→ Témoignage n° 3

7. Différentes formes, même source

La lettre ouverte

Boucler la boucle

Petite philosophie du Téléphone du vent

→ Témoignage n° 4

8. Un peu de conceptualisation

Espoir et transmutation

Statut temporaire

Interrupteur dans le cerveau ou effet psychopompe ?

Parler à haute voix

Écrire

Paradoxe & mystère

Spiritualité & neutralité

Un gardien réservé…

→ Témoignage n° 5

9. Enfants et familles

→ Témoignage n° 6

10. Chroniques

La première utilisatrice

Mettre à jour les rituels

Le bouquet

Pouvoir sur la mort

Préjugés

Une famille venue de Belgique → Témoignage n° 7

11. Permission socialement accordée

Témoignage n° 8

12. L’avenir du Téléphone du vent

13. Regards croisés sur la cabine

Le deuil dans la cabine du Téléphone du vent, Dr Craig Van Dyke

Kaze no denwa à Harvard, Ian J. Miller, PhD

Un lieu à la fois fermé et ouvert, Dr Seiji Hamagaki

Dans ce livre, la forme masculine est utilisée pour alléger le texte mais elle comprend les genres féminin et masculin.

Les noms et prénoms des personnes citées dans les témoignages et les chroniques ont été modifiés pour respecter leur anonymat.

La légende de Kaze no denwa1

Il était une fois, dans le nord du Japon, une ancienne cabine téléphonique sans toit, un Japonais triste et un tsunami dévastateur qui fit parler de lui loin à la ronde.

Itaru, le monsieur japonais, était attristé par la mort d’un de ses cousins bien-aimés. Un jour, il eut une idée : il décida de réparer l’ancienne cabine téléphonique, lui fabriqua un petit toit à quatre pans et la plaça dans son jardin. À l’intérieur, il installa un ancien appareil de téléphone à cadran rotatif. Un appareil qui n’était pas branché. Un peu poète, estimant que c’était le vent qui porterait ses paroles jusqu’à son cousin, Itaru décida d’appeler son installation « Téléphone du vent ».

Tel un cocon protecteur, la cabine favorisa l’expression des mots et des émotions. Elle lui permit de garder un lien avec son cousin et cela le réconforta. Grâce à ce dispositif, Itaru put exprimer tout ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire avant sa mort. Ce qu’il vécut dans cette cabine l’aida à mobiliser ses forces de guérison intérieure. Puis le tsunami arriva. Très vite, la cabine fut utilisée par des personnes dont un proche avait disparu ou été tué dans la catastrophe. En quatorze ans, elles furent plus de vingtcinq mille. Les vents soufflèrent très loin l’histoire de cette cabine particulière. L’idée fit le tour du monde. D’autres reproduisirent ce dispositif. Aujourd’hui, aux quatre coins de la planète, des endeuillés bénéficient de cette installation, si simple et si puissante à la fois.

1 Signifie « Téléphone du vent » en japonais.

Préface de l’auteur

Dès que j’ai appris l’existence du Téléphone du vent, ce concept m’a passionné. Je l’ai découvert en lisant un livre sur le Japon. Ce qui se passa à sa lecture, et tout ce qui en découla n’a pas fini de m’étonner. À l’instant où je compris ce que recouvrait ce concept, quelque chose se déclencha en moi. Une impulsion se développa. Ma tête assista à la naissance d’un élan venu du fond de mon ventre. Je fus le spectateur, à la fois déconcerté et émerveillé, de quelque chose qui grandit très vite jusqu’à devenir une évidence. Mis en mots, cela donnait : dès demain, je commence la construction d’un Téléphone du vent. Je l’installerai dans mon jardin et l’ouvrirai au public dès que tout sera prêt.

J’étais très conscient de foncer tête baissée dans un projet insolite, voire extravagant. Mais toute une partie de moi refusait de prendre ne serait-ce qu’une minute pour réfléchir à ses implications ou ses conséquences. J’entrevoyais pourtant que cette décision allait avoir un impact sur mes habitudes de vie, ma pratique professionnelle, l’organisation et l’utilisation de mon jardin, mais c’était viscéral : il fallait le faire, un point c’est tout ! Plus tard viendrait le temps de penser. Je commençai par effectuer des recherches pour trouver le maximum d’articles, de sites web ou de reportages consacrés à la cabine d’Otsuchi. Trois jours plus tard, j’avais établi les plans de ma cabine et à la fin de la semaine les premiers coups de pioche avaient été donnés à l’endroit de mon jardin où elle allait être installée.

Le point de départ de toute cette aventure tient donc dans cinq minutes de lecture. Une lecture qui me touche profondément et entre en résonance avec mon histoire de vie et ma trajectoire professionnelle. Depuis une trentaine d’années, j’avais un intérêt pour le sujet de la mort, du deuil et de l’accompagnement de fin de vie. En 1992, à Villeneuve, Suisse, j’avais passé une journée mémorable dans l’unité de soins palliatifs de la fondation Rive-Neuve, ouverte quelques années auparavant par Paul et Danielle Beck avec une équipe d’infirmiers, de médecins et de bénévoles. J’ai encore en mémoire le slogan, imprimé sur leurs t-shirts : « J’aime la vie, je travaille à Rive-Neuve ». Cette expérience me donna envie de travailler dans une structure comme celle-là. J’eus l’occasion de le faire quelques mois plus tard, mais pas à Rive-Neuve.

J’habitais Genève à l’époque et c’est dans l’unité de soins palliatifs du CESCO à Collonge-Bellerive que je passai six mois. Au terme de cette expérience d’une grande richesse, une certitude –

surprenante – émergea en moi : ce qui m’intéressait à l’avenir, c’était de travailler avec des personnes en deuil plutôt qu’avec des personnes en fin de vie. Aider à la transition, soutenir le travail de deuil, aider à se remettre des secousses dues à l’effraction de la mort dans la vie, voilà ce qui m’intéressait. Je souhaitais accompagner la traversée du tunnel, puis les retrouvailles avec la lumière, l’envie de faire des projets et de continuer à vivre. Durant les années qui suivirent, je me suis intéressé professionnellement au domaine de l’accompagnement du deuil. J’effectuai différentes formations complémentaires et m’investis durant huit ans dans deux associations d’aide aux endeuillés, à Neuchâtel et à Fribourg (Suisse).

À l’âge de 60 ans, je décidai d’arrêter mon travail d’intervenant psychosocial en institution, d’ouvrir mon propre cabinet et de centrer mes activités sur l’accompagnement du deuil. Trois ans plus tard, musardant dans une librairie, un livre de Muriel Jolivet2 attira mon attention. Il s’intitule Les dernières chamanes du Japon Je l’achetai. Ce livre de 448 pages comporte, page 40, un paragraphe ayant pour titre : « Téléphoner aux défunts ». En seize lignes, Muriel Jolivet raconte l’idée qu’eut un jour Monsieur Sasaki d’installer dans son jardin une cabine téléphonique et un ancien appareil pour aller parler à son cousin décédé et maintenir ainsi un lien avec lui. J’arrêtai de lire à la page 40. Je ne terminerais le livre que trois mois plus tard, la construction de mon propre Téléphone du vent achevée.

Sitôt après avoir fini la lecture du paragraphe de seize lignes de la page 40, j’ai souhaité contacter Muriel Jolivet. N’ayant aucune coordonnée mais voyant qu’elle disposait d’un compte Facebook, je lui ai écrit par Messenger. Je n’ai jamais reçu de réponse. Ne sachant pas si c’était volontaire ou non, je n’ai pas voulu insister. Deux ans et demi ont passé. J’ai construit mon Téléphone du vent, je suis allé au Japon discuter avec Monsieur Sasaki, puis je me suis mis à l’écriture de ce livre. Arrivé au bout, j’ai réfléchi à la personne idéale pour écrire une préface. En Suisse, nous avons un journaliste célèbre, ancien correspondant au Japon durant plus de trente ans : Georges Baumgartner, alias Frédéric Charles3. Sachant qu’il connaissait le Téléphone du vent et avait interviewé Itaru Sasaki, il me paraissait tout indiqué pour préfacer mon livre. Je le lui demandai. Il déclina, me disant que la personne la plus compétente pour ce travail était

2 Muriel Jolivet est une sociologue française installée et travaillant au Japon depuis cinquante ans.

3 Le nom qu’il utilisait pour ses reportages sur Radio France, Radio Canada et la Radio-Télévision belge de la Communauté francophone (RTBF).

une femme du nom de… Muriel Jolivet, dont il me donnait l’adresse électronique, sans savoir qu’elle était pour moi celle par qui tout avait commencé.

Dans ma bibliothèque, je cherchai un de ses livres et relus sa biographie : « D’origine française, Muriel Jolivet est une sociologue spécialiste de la culture et de la société japonaises. Formée à l’université Waseda puis à l’université de Tokyo, elle est également docteure en études orientales. Elle a été durant trente-quatre ans professeure titulaire à l’université Sophia de Tokyo, ville dans laquelle elle est établie depuis 1973. Elle est l’auteure d’une dizaine de livres sur le Japon et donne également, en français et en japonais, des conférences comparatives sur les deux sociétés. En 2004, Muriel Jolivet a été décorée Chevalier de l’Ordre National du Mérite. »

Je la remercie chaleureusement d’avoir accepté de préfacer ce livre.

Préface de Muriel Jolivet

Au moment où des documentaires bouleversants apparaissaient à la télévision après le désastre sismique du 11 mars 2011 au Japon, le concept du Téléphone du vent m’avait beaucoup touchée. Je n’oublierai jamais les paroles de ce petit garçon qui avait fait le parcours seul pour délivrer le message suivant à son père : « Papa, j’ai une question à te poser. Pourquoi es-tu mort ? Pourquoi toi ? Je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai été aussi éprouvé… »

Je me souviens avoir été la première à emprunter, à la bibliothèque de mon quartier, le livre d’Itaru Sasaki, publié en 2017 sous le titre : Le Téléphone du vent : ce qu’il nous révèle, six ans après le grand désastre sismique. C’est dans Chroniques d’un Japon ordinaire4 que j’ai présenté ce concept pour la première fois, sous le titre « Autant en emporte le vent ». Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il déborderait les frontières du Japon, pour les raisons suivantes, qui nous amènent à replacer ce téléphone dans son contexte :

AU JAPON, ON PARLE AUX

MORTS

La plupart des familles ont un butsudan, soit un autel bouddhiste, dans lequel sont placées les tablettes funéraires des ancêtres ou ihai5, ce qui rend leur présence palpable. Devant cet autel, on brûle de l’encens, et on dépose leurs mets préférés (une de mes amies déposait même une tasse de café à son mari tous les matins !), mais surtout, on les tient au courant des événements marquants de la famille (mariages, naissances, succès, séparations, maladies, etc.).

À Okinawa, où prévaut le culte des ancêtres à l’état pur, le buchidan occupe la place d’honneur de la pièce principale, et c’est la première chose qu’on remarque en entrant dans une maison okinawaïenne. Il est coutume de se recueillir quelques minutes devant ces défunts, qui ont le pouvoir de faire revenir le fils aîné pour leur tenir compagnie, et de lui interdire de louer la demeure qu’ils continuent à occuper.

ON CONVOQUE LES MORTS PAR L’INTERMÉDIAIRE D’UNE CHAMANE

Lors du festival d’Osorezan, ce mont où on convoque les morts, les chamanes aveugles (itako) de la préfecture d’Aomori ont eu leur temps de gloire, entre le 20 et le 24 juillet et au moment de l’équinoxe

4 Voir la bibliographie en fin d’ouvrage pour les références.

5 Quand les personnes ont eu le droit de retourner quelques minutes dans le périmètre d’exclusion de la centrale nucléaire de Fukushima pour reprendre un minimum d’affaires, elles se sont précipitées sur les tablettes funéraires.

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