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Le masque (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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Magali Jenny LE MASQUE

Éditions Favre SA 29, rue de Bourg

CH-1003 Lausanne

Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Distribution | importation France, Belgique, Canada : Interforum 92 Avenue de France F-75013 Paris

Contact.clientele@interforum.fr

Distribution en Suisse : Office du livre de Fribourg

Route André-Piller

CH-1720 Corminbœuf

Dépôt légal : mai 2026

Imprimé en Suisse par Genoud

Lot 1

Tous droits réservés pour tous pays.

Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Mise en page : SIR

Couverture : Anthony Kinné, Dedikace

ISBN : 978-2-28289-2327-3

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.

Magali Jenny Le masque

Au parrain de Jo, phare dans la tempête, lumière bienveillante des accalmies.

Sa sesta die, Deus ha fattu sa Sardinna ghettande pacas predas in ziru.

– Detto sardo

Au sixième jour,

Dieu créa la Sardaigne avec un tas de pierres jetées çà et là.

– Proverbe sarde

Ho vissuto coi venti, coi boschi, colle montagne. Ho guardato per giorni, mesi ed anni il lento svolgersi delle nuvole sul cielo sardo. Ho mille volte poggiato la testa ai tronchi degli alberi, alle pietre, alle rocce per ascoltare la voce delle foglie, ciò che dicevano gli uccelli, ciò che raccontava l’acqua corrente. Ho visto l’alba e il tramonto, il sorgere della luna nell’immensa solitudine delle montagne, ho ascoltato i canti, le musiche tradizionali e le fiabe e i discorsi del popolo. E così si è formata la mia arte, come una canzone, o un motivo che sgorga spontaneo dalle labbra di un poeta primitivo.

– Grazia Deledda, Discorso del Premio Nobel per la letteratura, 1926

J’ai vécu avec les vents, avec les bois, avec les montagnes. J’ai observé pendant des jours, des mois et des années le lent déploiement des nuages dans le ciel sarde. J’ai mille fois appuyé ma tête contre les troncs d’arbres, contre les pierres, contre les rochers pour écouter la voix des feuilles, ce que disaient les oiseaux, ce que disait l’eau qui coulait. J’ai vu le lever et le coucher du soleil, le lever de la lune dans l’immense solitude des montagnes, j’ai écouté les chants, la musique traditionnelle, les contes et les discours des gens. Et c’est ainsi que mon art s’est formé, comme une chanson ou un motif jaillissant spontanément des lèvres d’un poète primitif.

– Grazia Deledda, Discours du prix Nobel de littérature, 1926

Table des matières

La disparition

Unbruit dans la nuit. Le vieil homme se redresse dans son lit. Une présence inhabituelle rôde à l’extérieur près du menhir. Pourquoi le chien n’aboie-t-il pas ? Le vieil homme se lève et sort en silence. La lune éclaire faiblement la nature environnante. Il n’a pas besoin de sa lumière. Il connaît le chemin par cœur et pourrait le parcourir les yeux fermés. Un bruissement dans les buissons. Un être humain ? Un sanglier ? Le chien, couché devant le menhir, plonge son museau dans le trou béant. Vide. Le vieil homme a failli à sa mission. Le trésor qu’il devait garder a été volé. Sous le coup de l’émotion, il s’effondre.

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Le mystère des mamuthones

«L’ethnologie n’est rien d’autre que l’étude explicative et comparative de l’ensemble des caractères de groupes humains qui tente d’aboutir à la formulation de la structure et de l’évolution des sociétés, ainsi que la recherche scientifique et systématique portant sur des communautés anthropoformées dans la totalité de leurs manifestations linguistiques, coutumières, politiques, religieuses et économiques, comme dans leurs traditions particulières, menant à la connaissance de toutes les données sous une forme descriptive, nécessaire à la solution des problèmes généraux de l’histoire des peuples. » Voilà peu ou prou ce que la docteure en anthropologie sociale (elle lui préférait le terme ethnologie) Joséphine Victorine Leszczynska-dit-Rhônois aurait pu dire en préambule de la conférence qu’elle avait accepté de présenter à l’Université de Rome devant le gratin académique international.

En lieu et place, et pour emmener chacun directement au cœur du sujet, elle avait choisi un langage plus abordable, adapté au grand public : « Dans tout le bassin méditerranéen, des traditions similaires ont pu être étudiées. Si j’ai choisi ce soir de vous parler du carnaval de Mamoiada*1, village situé au centre de la Barbagia* en Sardaigne, c’est qu’on peut y trouver, encore à l’heure actuelle, des résidus d’un rite archaïque dont les racines pourraient se situer dans la préhistoire. »

1. Les termes suivis d’un astérisque sont expliqués dans le lexique, p. 262..

Elle leva les yeux de son texte et scruta les personnes présentes, constatant une fois de plus que l’amas de professeurs blasés, accompagnés de leurs assistants zélés, ne lui prêtaient aucune attention. Contrariée, elle ne put réprimer un soupir. Machinalement, elle glissa la main dans sa poche. La petite boîte en carton était toujours là.

Puisant dans ses ressources pour rester motivée, elle reprit : « Les preuves protohistoriques de présence humaine que l’on rencontre dans cette région sont nombreuses et diverses : menhirs, domus de janas* ou maisons des fées, et nuraghes*. Les archéologues y ont également découvert les vestiges de sites romains, phéniciens, carthaginois et espagnols. »

Pas un battement de cils ne venait trahir une quelconque surprise. Ce n’est pas gagné. Allez Jo ! Envoie ! se motivat-elle avant de lancer : « Certains voient dans les dessins gravés sur quelques menhirs des liens avec l’Écosse, bien qu’il soit historiquement difficile d’envisager une interpénétration de ces deux cultures situées à des milliers de kilomètres de distance. » Frémissement dans la salle.

Et bam ! jubila-t-elle. Qu’est-ce que vous dites de ça ? Une mouche survolait bruyamment la docte assemblée. Tenace, elle poursuivit sa présentation : « Ce qu’il est ici important de souligner, c’est la permanence et la continuité de ces rites qui ont su trouver leur place jusque dans la modernité, et ce malgré les nombreux envahisseurs et les tentatives de l’Église catholique d’éradiquer des croyances considérées comme païennes, pour ne pas dire démoniaques. »

Elle s’autorisa à regarder son auditoire. Ce professeur baille comme un hippopotame en plein nettoyage de dents. Et la doyenne s’est carrément endormie ! Incroyable ! pesta-t-elle intérieurement. Agacée, elle secoua la tête. Venons-en au thème principal avant de les hypnotiser tutti quanti et de leur ordonner de caqueter sur scène comme des poules, s’amusa-t-elle.

Elle inspira profondément et poursuivit sa présentation d’une voix plus forte : « Venons-en au propos principal : les mamuthones. Les linguistes estiment que ce terme serait issu de l’évolution du nom du village, passant de Mamujone à Mamojada où ils sont toujours actifs. Il pourrait aussi être relié à Maimone, le mannequin de carnaval brûlé à la fin des festivités, et qui ne serait autre que le diable en personne. Les habitants de la bourgade, très fiers de ces figures emblématiques du carnaval qui s’y déroule aujourd’hui encore, contestent fermement cette origine sulfureuse. »

Intérieurement, elle fulminait en entendant les soupirs impatients et désapprobateurs. Les snobs ! Les sombres idiots ! Indignes et incapables de se passionner pour autre chose que leur nombril ! Je me demande vraiment pourquoi je m’entête à leur donner des conférences… Personne ne m’écoute et c’est payé à coups de lancepierre. C’est sûr, mes assistants ont raison : ça me fait mal de l’admettre, mais impossible de nier que je suis victime du syndrome de Stockholm. Elle chassa cette pensée parasite et reprit : « Avant de présenter plus en détail le mamuthone, je tiens ici à préciser que, même s’ils sont les héros de la fête, ils forment actuellement un binôme avec les issohadores*. »

Un nouveau toussotement se fit entendre dans l’aula. C’était le trentième au moins depuis le début de sa conférence. L’ethnologue foudroya son auteur du regard. Il baissa les yeux et ne bougea plus d’une oreille. Elle poursuivit toutefois sa présentation : « Les mamuthones, disais-je, sont personnifiés par les hommes du village qui défilent le 17 janvier à l’occasion de la Saint-Antoine, protecteur des animaux, des troupeaux et des bergers, qui a aussi donné le feu aux hommes. Ils reviennent le dimanche de carnaval et le Mardi gras. Leur costume est composé de l’habit traditionnel* du berger sarde complété par un lourd gilet sans manches fabriqué avec les peaux de quatre moutons noirs. Sur cette fourrure, on accroche dans le dos du protagoniste plusieurs rangées de cloches de brebis, de chèvres ou de vaches, munies de battants en fer ou en os, fermement harnachées par des sangles en cuir croisées sur

la poitrine. Cet attirail peut peser jusqu’à trente-cinq kilos, ce qui rend le défilé éprouvant. Pour atteindre une métamorphose totale avec cet être mythique, les hommes portent un masque noir, la bisera, en bois d’aulne couvrant tout le visage et un foulard de femme en laine marron noué par-dessus le béret de berger. »

Léger frémissement dans la salle. Les photographies projetées en arrière-plan avaient suscité un regain d’intérêt. Des milliers de lecteurs ont acheté et apprécié mes livres. Pourquoi diable est-ce que je ne m’adresse pas à eux seuls plutôt qu’à ces envieux au col et à l’esprit étriqués ? Syndrome de Stockholm ! C’est certain, songeat-elle. Et maintenant : battre le fer tant qu’il est tiède.

« L’habillement des mamuthones a lieu dans un endroit clos, caché des regards des non-initiés. Deux hommes et une vingtaine de minutes sont nécessaires au déroulement de ce rituel ésotérique. Après s’être transformés, les mamuthones, traditionnellement au nombre de douze comme les mois de l’année, exécutent les pas qu’ils reproduiront durant tout le défilé, sans jamais retirer leur masque : un pas à droite avec torsion du buste à gauche, un pas à gauche avec torsion du buste à droite et, à la cadence de trois pas d’un côté et deux de l’autre, trois petits sauts sont réalisés les pieds joints avant de reprendre la série depuis le début et cela pendant plusieurs heures. Ce mouvement leur permet de faire tinter leur lourd chargement de cloches à un rythme particulier et lancinant. » Joséphine voyait certains auditeurs piquer du nez. Et un bon coup d’encyclopédie sur la tête pour finir de les assommer, rêva-t-elle. Accélérer pour mettre fin à son supplice, tel était son but premier : « Lors de leur première sortie annuelle, de nombreux brasiers sont allumés dans tout le village en l’honneur de saint Antoine. Les mamuthones visitent chaque bûcher dont ils font trois fois le tour en signe de bons auspices. Les habitants distribuent des pâtisseries traditionnelles et, pour la première fois, on goûte le vin nouveau. Même si l’Église catholique a voulu incorporer ce rite à la fête de carnaval, il n’en demeure pas moins que l’élément à l’honneur, ce jour-là, n’est autre que le feu purificateur et propitiatoire. »

Elle tira une télécommande de sa poche et pressa un bouton. Et tu vas voir comme je vais te les réveiller maintenant ! ricana-t-elle avant de projeter une courte vidéo permettant de bien visualiser le rituel. Un auditeur sursauta. Le fracas des sonnailles* avait fini de réveiller l’assemblée. Elle réfréna un sourire moqueur et regarda encore une fois la salle. Elle pouvait terminer : « La symbolique se cachant derrière ce rite archaïque a été sujette à de nombreuses interprétations. Pour ma part, j’y vois un éveil de la terre après l’hiver et une manière de marquer la distanciation entre l’homme et son troupeau. »

Enthousiaste, malgré la déception éprouvée face à cet accueil glacial, elle conclut : « D’un point de vue purement socioanthropologique, le masque remplit la fonction de conjurer le mauvais sort, permettant de ramener l’ordre dans une société en crise. »

Et bim ! songea-t-elle encore avant de relever la tête pour répondre aux questions qui n’allaient pas manquer de lui être posées.

Quelques faibles applaudissements ponctuèrent son intervention. L’ethnologue et autrice à succès était habituée à cet engourdissement polaire. Elle bouillonnait cependant intérieurement et éprouva toutes les peines du monde à retenir sa colère. Elle souhaitait achever cette corvée pour passer à autre chose.

Si elle en avait eu besoin, la pensée de ce qui l’attendait hors de l’aula lui aurait remonté le moral. Elle entendait d’ailleurs le joyeux brouhaha qui accompagnait chacune de ses interventions publiques. Intéresser les gens à l’ethnologie était sa plus belle réussite, son plus beau titre, sa plus grande audace. Comment les mandarins de l’intelligentsia avaient-ils pu passer à côté de cet acte civique, les imbéciles ? Comment pouvaient-ils encore considérer les « gens du dehors » comme des ignares incapables de saisir les finesses d’une explication, quelle qu’elle soit ?

Joséphine regarda discrètement sa montre. Elle serra quelques mains aussi molles que les applaudissements, tout en écoutant les voix impatientes qui attendaient sa sortie. Elle mit la main dans sa poche pour en sortir la petite boîte carrée en carton. Elle fit glisser son contenu dans sa paume : des Smarties. Elle en avait toujours sur elle. Quand elle rédigeait ses premiers travaux universitaires, elle avait pris l’habitude de vider le contenu d’une boîte sur son bureau. Elle suçotait le sucre coloré des bonbons, un à un, jusqu’à ce que la coque fondue cède et que le chocolat, tiédi pas la chaleur de sa bouche, se répande sur sa langue. Cette sensation la réconfortait au-delà de tout. Les roses étaient ses préférés, sans doute parce qu’ils étaient les plus rares.

Près de la porte de l’aula, un jeune homme vêtu de velours brun, une casquette vissée sur la tête, les traits tirés, l’air perdu semblait guetter le moindre de ses mouvements. Elle l’avait repéré durant la conférence et elle aurait pu parier qu’il ne s’agissait ni d’un professeur ni d’un étudiant. Comment était-il entré ? Personne ne lui prêtait attention. Assis sur le côté de la salle, il avait bien été le seul à boire ses paroles. Le seul aussi qui paraissait comprendre les propos présentés et les idées qu’elle essayait de défendre. Sa thèse d’une possible filiation entre les masques traditionnels portés à carnaval dans les régions méditerranéennes et une forme de « chamanisme » préchrétien avait déjà fait couler beaucoup d’encre. Elle avait au moins le mérite de hérisser le poil de ses collègues avec des arguments parfois un peu trop novateurs. Elle fixa le jeune homme aux cheveux noirs et à la peau olivâtre droit dans les yeux, tentant de déchiffrer ses intentions. Il en fit autant sans baisser le regard. Ses yeux verts, presque jaunes, intenses, tout droit sortis d’un autre temps semblaient dire : je te connais ou, mieux, je te reconnais. Un instant suspendu, comme elle les aimait. Il lui fit un signe de tête qu’elle comprit immédiatement et auquel elle répondit brièvement par un sourire entendu. Ils se verraient plus tard. Il la trouverait et viendrait lui parler. Elle était impatiente.

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