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Le dernier sarrasin (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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OLIVIER MAY

Une épopée valaisanne

Éditions Favre SA 29, rue de Bourg

CH-1003 Lausanne

Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Distribution France, Belgique, Canada : Interforum 92 Avenue de France F-75013 Paris contact.clientele@interforum.fr

Distribution Suisse : Office du livre de Fribourg

Route André Piller CH-1720 Corminboeuf

Dépôt légal : mai 2026

Imprimé en Bulgarie par Flex, lot 1

Tous droits réservés pour tous pays. Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Illustrations de couverture : © Wikimedia Commons

Mise en page : SIR

Couverture : Steve Guenat

ISBN : 978-2-8289-2344-0

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.

Olivier May

Une épopée valaisanne

À mon ami Mauro Losa, réalisateur, qui m’a encouragé à écrire ce roman librement inspiré d’un projet de long métrage cinéma jamais abouti que nous avions imaginé ensemble voici trente ans.

PROLOGUE

Ad villam usque descendunt quae prope Dranci fluvii decursum posita, pons Ursarii quondam vocitari erat solita.

Ils descendent jusqu’au village situé au bord de la Dranse, au pont qui était désigné autrefois sous le nom de Pont d’Orsières.

Syrus de Cluny, in Vita Maioli, chronique datée de l’an 1010

Bismillah ar-Rahman ar-Rahim… Allahu akbar !

Les rayons du soleil, encore dissimulés par une arête rocheuse, annoncent l’aube. En ce début d’été de l’an du seigneur 972, cinq chasseurs, habillés de simples tuniques sans manches et de braies sanglées par des lanières en cuir, pieds nus, sont agenouillés sur des tapis de prière au bord d’un petit lac de montagne. Leurs armes, épées ou cimeterres, de même que leurs arcs et carquois sont déposés à leur droite. Le jeune homme qui conduit la prière est de haute taille, avec des cheveux et des yeux noirs. Son visage anguleux est orné d’une courte barbe. Il dresse ses mains ouvertes vers les cieux.

Ses compagnons l’imitent et reprennent en chœur : – Bismillah ar-Rahman ar-Rahim… Allahu akbar !

Tous les cinq se prosternent à plusieurs reprises en marmonnant les formules rituelles apprises de leurs pères.

Après la prière matinale, le Fajr, le groupe de chasseurs se restaure en silence de tranches de viande séchée à l’odeur forte de mouton. L’un après l’autre, ils se penchent sur une source qui jaillit d’un rocher pour se désaltérer dans le creux de leurs mains jointes. Ils chaussent ensuite leurs bottes de cuir au bout recourbé, passent leur épée au fourreau et ramassent arcs et carquois. Ils délaissent les bords du lac pour grimper d’un pas sûr jusqu’à une petite éminence où ils se couchent côte

à côte. De là, ils aperçoivent, sur une corniche qui court sous la crête leur faisant face, un troupeau de bouquetins, parmi lesquels trois jeunes mâles encadrent un ancêtre aux très longues cornes.

Sur un signe de tête de son chef, le groupe s’avance en rampant, en descendant la pente jusqu’à un replat, avant d’entamer une progression en montée en direction du troupeau. Leurs mouvements sont coordonnés, entrecoupés d’arrêts pour ne pas effrayer les bêtes et déclencher leur fuite. Bientôt, ils s’écartent les uns des autres en formant un demi-cercle. Dans une manœuvre d’encerclement, ils se rapprochent. Ils connaissent bien ce haut plateau moucheté de lacs qui scintillent sur les hauteurs du Mont-Joux 2 , juste derrière la crête vers laquelle ils convergent. Ils savent qu’elle donne sur une falaise abrupte qui ne laisse aucune chance aux ongulés.

Soudain, ils se lèvent comme un seul homme, arc bandé et flèche encochée. Ils rabattent le troupeau qui tente de fuir en grimpant jusqu’à la crête. Une partie des bouquetins parvient à s’extraire de la nasse. Les premières flèches transpercent deux des jeunes mâles, qui s’écroulent dans la pente. Mais le vieux mâle et son dernier garde du corps se mettent à l’abri au creux d’un grand rocher qui saille sous la crête.

Un des chasseurs, un Nubien au visage couvert de scarifications rituelles, contourne le rocher en éclaireur. Mais lorsqu’il parvient sous sa face cachée, il constate que le vieux bouquetin mâle, sous la conduite du jeune, a rejoint l’arête rocheuse. Ses cornes immenses, coiffant sa silhouette, se découpent dans le bleu pâle du ciel matinal.

Le jeune chef le rejoint. Ils se concertent du regard. Tous deux savent que tirer leurs flèches sur deux bêtes aguillées sur la crête, c’est prendre le risque de les voir basculer de l’autre côté, se fracassant au pied de la falaise.

Mais leur hésitation est emportée avec la soudaine chute des bouquetins. Transpercés chacun d’une flèche dans le poitrail, ils disparaissent de leur vue, happés par l’abîme dissimulé à leurs yeux.

Figés un moment par la stupeur, les chasseurs se reprennent pour bondir vers le faîte de la crête. Toutefois, le chef arrête ses compagnons, les empêchant d’offrir une cible facile aux archers invisibles. Ils rampent jusqu’au sommet et scrutent le vide.

Et ce qu’ils découvrent leur coupe le souffle.

2 Du latin Mons Jovis, « Montagne de Jupiter », ancien nom du col du Grand-Saint-Bernard.

En bas, sous la falaise, une silhouette aux longs cheveux roux, vêtue de braies et d’une tunique molletonnée tombant sur des bottes de chasse, les toise, un arc bandé à la main, flèche encochée.

Bandé dans leur direction.

Mais déjà, des hommes accourent chercher les dépouilles des deux bouquetins qui gisent au pied de la falaise. Ils les chargent en travers de deux mules.

Stupéfaits, les chasseurs, restés prudemment couchés, regardent leur chef. Le Nubien commente simplement :

– Tu as vu ce que je vois, Sayyid 3 ?

– Oui, en voilà une surprise ! Mais mon père attend des hôtes, et je suis certain qu’on en saura plus ce soir.

3 Maître, seigneur.

CHAPITRE 1

L’abbé Mayeul descend de sa mule dans la froidure du petit jour. À ces altitudes, le givre s’invite en toutes saisons sous les semelles des voyageurs. Et le chemin du Mont-Joux se fait glissant lorsqu’il passe sur de vastes dalles de pierre, affleurant sous l’herbe drue qui les recouvre, alors qu’il franchit les Alpes.

Car le temps des légions romaines, qui entretinrent cette voie indispensable au commerce dans l’Empire pendant cinq siècles, est bien loin. Le second personnage de l’Église en influence, juste après le saint Père, dont il est le plus fidèle conseiller, est vêtu d’une simple robe de bure. Il réajuste le capuchon sur son crâne tonsuré où pointe l’avant d’une couronne grise, laissant à peine entrevoir son visage fin et ridé, couvert d’une barbe naissante.

Il s’avance vers la grande croix de bois qui protège le plus haut passage des Alpes, presque entièrement carrossable de part et d’autre du col. C’est le plus court chemin entre Rome et les terres de Bourgogne, loin au nord-est.

Rien ne le distingue a priori de son compagnon vêtu à l’identique, chaussé comme lui de robustes sandales cloutées, qui le rejoint, la mine renfrognée sur un visage un peu bouffi arborant le teint pâle des moines studieux.

Mayeul se retourne sur un guerrier encore jeune, le visage glabre et les cheveux coupés court comme à l’aide d’un bol. Il s’approche du prélat après avoir confié son casque au fin nasal à son écuyer.

– Gibelin, mon neveu, rejoignez-moi avec vos hommes pour la prière ! lui ordonne l’abbé.

Lorsque son oncle s’agenouille avec peine devant la croix, aidé par son compagnon, l’homme d’armes, sa tête bien droite aux joues rasées de près doté d’un menton volontaire et d’un regard bleu, caparaçonné dans une longue broigne ferrée qui lui court jusque sous les genoux, l’imite. Mais pour sa part, il s’appuie non sur un bâton de pèlerin comme les

hommes d’Église, mais sur la garde de l’épée qu’il vient d’extraire d’un fourreau au décor damasquiné.

Après avoir attaché mules et chevaux à une longue barrière de bois destinée à cet effet, devant une grange en pierre d’où des montagnards extraient des balles de foin à leur intention, l’escorte d’hommes en armes les rejoint. Ils mettent genou à terre en demi-cercle derrière leur seigneur.

Mayeul, sans se retourner, jugeant que son escorte est en place, relève la tête et entame son oraison :

– O crux, spes unica. Mundi salus et gloria. Adoramus te Christo et benedicimus tibi. Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum…

Vient la méditation. Un silence ponctué du cri strident des chocards4 qui survolent les lieux en accomplissant des cercles concentriques. L’abbé se tourne vers son compagnon :

– Frère Ardutius… lui dit-il simplement.

Le moine relève sa capuche et poursuit la prière avec ferveur, dans la langue des terres qui s’ouvrent devant eux et que les Romains nommaient simplement Vallensis, la grande vallée du haut Rhône dont il est originaire, appelée Valais en parler vernaculaire.

– Les ténèbres se sont abattues sur ces montagnes où règne le païen sarrasin. Seigneur, protège tes fidèles dans ce chemin ardu qui nous attend en route pour la rencontre avec ton représentant sur terre, sa sainteté le Pape.

– Dominus, noster Jesus Christus, qui pro nobis flagellatus est, Crucem portavit et fuit crucifixus, requiescant in pace. Amen, récite Mayeul sans commenter ce qu’a dit le moine.

– Amen, reprennent les hommes d’armes.

L’abbé se relève et parcourt le demi-cercle de son escorte pour distribuer sa bénédiction. Derrière lui, le guerrier se redresse lentement, récupère son casque, le coiffe avant de remonter sur son destrier, imité par ses hommes. Un homme en armes remonte la colonne au pas de course dans sa direction.

– Baron de Grimaldi, monseigneur…

L’écuyer, un borgne au visage taillé à la hache, barré d’une balafre qui court de la mâchoire droite à l’œil gauche, distille quelques informations à l’oreille de son maître. Ce dernier s’empresse de les transmettre à l’abbé Mayeul :

4 Corvidés à bec jaune, erronément appelés choucas.

– Messire l’abbé, mon oncle. Ma cousine, votre nièce, s’est à nouveau éloignée du convoi avec dame Isabelle et ses serviteurs. Cela alors que mon écuyer m’avertit à l’instant d’une présence sarrasine à une lieue d’ici. Il vous siéra de rester à couvert dans votre voiture aussitôt que nous arriverons en vue de leur repaire de Leides5.

Plus loin, des montagnards font passer un carrosse de bois aux roues pleines cerclées de fer. Ils le poussent dans la pente, aidés par la traction de quatre robustes petites vaches, noires et trapues, de la race montagnarde locale aux belles cornes symétriquement recourbées. Les arceaux du char sont recouverts d’une bâche de toile aux armoiries de la maison de Cluny : deux clés croisées sur une épée.

Mayeul remonte sur sa mule, suivi par le chariot, toujours tiré par les vaches noires et retenu par des serviteurs au moyen de cordes dans les passages les plus périlleux. Au détour d’un virage délicat, comme surgi du grand rocher qui surplombe l’ancienne voie romaine, un groupe de cavaliers apparaît. Il est conduit par deux femmes en tenue de chasse, arc en bandoulière.

L’abbé interpelle celle dont la chevelure rousse flamboie au soleil matinal.

– Adélaïde ! Décidément, vous ne changez pas. Toujours à chevaucher vers quelque proie ! Votre père, le comte d’Ivrée, vous a élevée comme un damoiseau, mais vous êtes désormais une femme et bientôt une épouse.

Le ton de Mayeul est certes réprobateur, ainsi qu’il sied à son rang et à leur lien avunculaire, mais la jeune fille, loin de se renfrogner sous la remarque, lui répond dans un sourire :

– Je comprends votre sollicitude, mon oncle, mais il eût été fâcheux de nous présenter à nos hôtes sans quelque présent de bouche. Regardez ces belles bêtes qui ont croisé notre route ! C’eût été dommage de ne pas les honorer d’une flèche.

Elle s’écarte pour désigner les dépouilles bringuebalantes des bouquetins acalifourchonnés sur les mules que conduisent les hommes de son escorte à cheval.

Ardutius va intervenir, mais l’abbé le fait taire d’un geste de la main.

– Au moins nous ne commettrons pas d’impair avec ces boucs, précise l’abbé d’un ton docte où toute sévérité a disparu. En me

5 Le village de Liddes dans le val d’Entremont, deuxième village au nord du Grand-Saint-Bernard.

renseignant sur les mœurs de nos hôtes, j’ai appris que porc et sanglier leur sont interdits.

Ils sont interrompus par l’arrivée de deux cavaliers remontant la colonne.

– Cousine, où avez-vous la tête ? J’allais mander mes hommes à votre recherche !

Gibelin aperçoit le gibier avant de poursuivre.

– C’est cela, profitez avant que vous ne quittiez plus la robe qui sied à une épouse !

Ne lui laissant pas le loisir de rétorquer, le baron retourne à la tête du convoi sur son destrier aux sabots velus.

Au bout d’une longue série de lacets, alors que pâturages et pierriers se garnissent peu à peu de mélèzes et de bouleaux, un cavalier remonte la colonne jusqu’à Mayeul.

– Messire l’abbé, nous arrivons en vue de Leides, le fief sarrasin. Le baron de Grimaldi vous demande, à vous et à votre nièce, de vous mettre à l’abri des regards dans le chariot, qui maintenant roule sur un chemin moins dangereux.

Ardutius descend le premier de sa mule, avant d’aider son supérieur à faire de même et à pénétrer dans le carrosse. De leur côté, les deux jeunes femmes se concertent un instant avant de se résigner à les rejoindre, confiant leurs chevaux à l’escorte.

À un détour du chemin, le convoi tombe sur un groupe d’hommes et de femmes qui se désaltèrent à une source qui jaillit sur la berge d’un petit torrent de montagne. Ils sont vêtus de robes blanches bordées d’une raie noire, signe distinctif de leur statut de lépreux. Leurs visages portent les stigmates de la maladie. Au centre du groupe, un homme mange et partage le contenu de sa besace avec les malades. Il est habillé simplement, d’une robe de bure grossière et de sandales cloutées qui désignent en lui un ermite. À droite de son col, il arbore le symbole des pèlerins du chemin de Compostelle : une coquille Saint-Jacques. À la vue des lépreux qui font tourner leurs crécelles, les hommes d’escorte s’arrêtent, paralysés.

Au son des moulinets, une rumeur de panique gagne la colonne. Les premiers cavaliers reculent alors que les conducteurs de mules les imitent. Le chariot s’immobilise. Les deux groupes s’observent, d’abord en silence. La peur des lances et des épées fait face à la hantise ancestrale de la lèpre. Un des lépreux, remarquant l’emblème de la maison de Cluny sur la bâche couvrant le chariot, s’avance dans une attitude d’humilité.

– Bénissez-nous Messire l’abbé. Priez pour notre salut !

Le baron de Grimaldi dégaine son épée, éperonne son destrier et s’avance vers l’homme.

– Lépreux, retourne à ton lazaret !

Puis il s’adresse aux ecclésiastiques et à leurs compagnes de voyage :

– Surtout, ne descendez point !

L’ermite intervient, prend le lépreux par la main et l’éloigne du chariot, le ramenant vers son groupe d’infortunés compagnons qui se blottissent les uns contre les autres, apeurés par cette réaction. Le baron baisse son arme et observe cet étrange individu, scrutant les stigmates de la maladie sur son visage et ses mains, sans les trouver. L’homme s’adresse à Gibelin sur un ton prophétique :

– Noble baron de Provence, épargne ceux qui sont vêtus de robes blanches car ils viennent de la grande Tribulation. L’Agneau qui est sur le trône les conduira aux sources des eaux de la vie. Il refermera leurs plaies et essuiera toutes les larmes de leurs yeux. Voici ce que dit le Saint, le Véridique : « Celui qui ouvre et que personne ne fermera, celui qui ferme et que personne n’ouvrira, car Il possède la clé de l’abîme. »

Gibelin le toise un instant, avant de s’écarter, comme pris d’une sorte de respect presque superstitieux devant cette déclamation d’un homme d’une si grande foi.

Les lépreux se serrent dans le fossé bordant le chemin, tandis que le convoi les dépasse, reprenant sa route, lances pointées dans leur direction.

Mayeul entrouvre la bâche du chariot pour regarder l’ermite d’un air gêné. Celui-ci l’interpelle avec des yeux pleins d’espoir.

– Mon abbé, bénissez ce peuple malade ! Étendez sur eux votre miséricorde, présentez-leur une sainte relique qui saura apaiser leurs souffrances…

L’abbé semble sur le point de sortir sa main quand Ardutius répond à l’ermite sans prendre de gants :

– Qui es-tu donc pour oser évoquer les saintes Écritures devant l’abbé de Cluny ?

– Mes paroles sont vraies, le Seigneur Dieu a envoyé son ange pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver, répond l’ermite, désappointé.

– Faux prophète ! Aucun ulcéreux ne mettra ses doigts purulents sur une sainte relique, répond Ardutius.

– Et ton devoir de compassion, moine ? rétorque l’ermite. Si en vérité tu es chrétien, son omission est un grand péché…

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