Dédicace
†
À Jean Garrabé, témoin direct de l’histoire lacanienne, en souvenir d’échanges mémorables et d’anecdotes que l’on ne trouve pas dans les livres. Je lui adresse un hommage respectueux.
† À Jacques Félician, ami de longue date qui m’a guidé dans les méandres de ce labyrinthe lacanien. Son exigence et sa générosité continuent de m’accompagner.
Introduction
Lacan enfin expliqué.
Tel est l’esprit de cet ouvrage : rendre accessible la pensée de Jacques Lacan sans en trahir la rigueur, sans céder non plus à l’obscurcissement inutile. Trop souvent, Lacan est réputé difficile, inaccessible, réservé à quelques initiés. Ce livre fait le pari inverse : expliquer, clarifier, rendre compréhensible, sans appauvrir.
Conçu avant tout comme un guide pratique et pédagogique, il propose aux lecteurs une progression structurée et accompagnée à travers l’univers de Lacan. Chaque concept, chaque schéma, chaque développement théorique est expliqué pas à pas, illustré à l’aide de nombreux outils pédagogiques :
• Schémas explicatifs clairs ;
• Tableaux synthétiques pour résumer les idées essentielles ;
• Encadrés pour approfondir certaines notions ou ouvrir des perspectives critiques ;
• Résumés visuels et fiches pratiques à la fin des sections pour ancrer les acquis.
Ce livre se déploie en quatre grandes parties :
1. Les principaux concepts : tous les grands concepts lacaniens sont expliqués avec soin (objet a, signifiant, désir, transfert, symptôme, jouissance, etc.), en les rendant accessibles sans les simplifier abusivement.
2. Les schémas, graphes, mathèmes, topologie : les figures célèbres de Lacan (stade du miroir, graphe du désir, schéma L, schéma R, nœuds borroméens) sont détaillées étape par étape, afin de permettre à chacune et chacun de comprendre non seulement leur forme mais aussi leur usage clinique et théorique.
3. Les principaux séminaires : une sélection des séminaires les plus marquants (I, II, III, VII, XI, XVII, etc.) est résumée et expliquée, pour donner un accès rapide et solide aux grandes étapes de l’enseignement de Lacan.
4. Les principaux écrits : des textes majeurs (notamment Fonction et champ de la parole, Subversion du sujet, L’instance de la lettre, La direction de la cure) sont présentés avec un effort constant de clarté, en replaçant chaque écrit dans son contexte et ses enjeux.
Mais cet ouvrage n’a pas pour ambition de se réduire à une simple « vulgarisation scolaire ». Il vise aussi à mettre en perspective l’intérêt de l’apport lacanien en donnant la parole à ses critiques.
Les objections, les débats, les interrogations soulevées par de grandes figures (Daniel Lagache, Jean Laplanche, Henri Ey, Didier Anzieu, Françoise Dolto, Roland Gori, André Green, Alain Costes, Guy Rosolato, entre autres) sont présentées loyalement. Non pour amoindrir Lacan, mais pour permettre au lecteur de saisir la richesse des controverses qu’il a suscitées, et mesurer ainsi la vitalité de sa pensée dans le champ psychanalytique et au-delà.
Ce livre est né d’une conviction forte :
• Il est possible de comprendre Lacan clairement, même dans ses formulations les plus complexes.
• Il est possible d’en tirer un enseignement pratique, utile pour la clinique et la réflexion.
PARTIE 1
Les concepts
L’objet a
L’objet a est l’un des concepts fondamentaux de Jacques Lacan, qui permet d’expliquer la dynamique du désir humain et son rapport à l’inconscient. Issu de son enseignement sur la topologie du manque, il représente un objet insaisissable, cause du désir, et non son but. Il ne s’agit donc pas d’un objet concret, mais d’un élément structurant le sujet en tant qu’être désirant.
1. L’origine de l’objet a : une trace du manque
L’objet du désir trouve ses racines dans l’expérience première de satisfaction, comme en témoigne l’exemple du sein maternel. Cette expérience laisse une trace mnésique durable dans l’appareil psychique de l’enfant, une empreinte qui devient la représentation interne du processus pulsionnel. Autrement dit, l’enfant ne cherche plus seulement à revivre la satisfaction réelle, mais poursuit désormais l’image de cette satisfaction passée, conservée sous forme de trace. C’est précisément cette poursuite d’une représentation, et non d’un objet tangible, qui introduit une confusion fondamentale entre l’objet réel et l’objet du désir. Car le désir, en réalité, ne vise pas un objet concret dans le monde, mais une absence, une représentation, une évocation intérieure.
Point essentiel :
L’objet a n’est pas un objet tangible, mais une trace du manque, un reste de la perte qui structure le sujet.
2. L’objet a : un objet partiel et cause du désir
Lacan définit l’objet a comme « l’objet du désir » :
« L’objet a, au point de départ où le situe notre modèle, est, dès qu’il y fonctionne… l’objet du désir. »1
Il n’est pas un objet de consommation ni un objet identifiable : il est ce qui cause le désir, c’est-à-dire ce qui pousse le sujet à désirer toujours autre chose. C’est pourquoi Lacan qualifie cet objet de « partiel » : il ne renvoie pas à un tout, mais à une part manquante qui maintient le sujet dans une quête infinie.
Point essentiel :
L’objet a est le moteur du désir, non son but. Il est ce qui pousse le sujet à chercher sans jamais atteindre une satisfaction complète.
3. L’objet a et le miroir : une absence d’image
Lacan insiste sur le fait que l’objet a est non spécularisable, c’est-àdire qu’il ne se reflète pas dans le miroir, contrairement à l’image du Moi :
« C’est à cet objet insaisissable au miroir que l’image spéculaire donne son habillement. Proie saisie aux rets de l’ombre, et qui, volée de son volume gonflant l’ombre, retend le leurre fatigué de celle-ci d’un air de proie. »2
Ce passage souligne une opposition fondamentale :
• L’image spéculaire (stade du miroir) → Le sujet voit une image unifiée de lui-même.
• L’objet a → Ce qui manque à cette image, ce qui échappe à la capture narcissique.
C’est pourquoi le désir n’est pas comblé par l’image du Moi, mais se déplace toujours vers autre chose.
Point essentiel :
L’objet a ne se voit pas mais agit comme un vide structurant dans le champ du désir.
1. Lacan, J. (1966) Écrits, Paris, Seuil, p. 682
2. Ibid., p. 818
4. L’objet a et la cause du désir : un manque fait objet
« L’objet a […] est le manque fait objet et c’est pourquoi il ne peut avoir d’image. […] Ce rien qui cause le désir dont la conceptualisation radicalise la rupture freudienne. »3
L’objet a est un « reste », un « excédent », qui ne trouve pas de place dans la chaîne signifiante mais qui persiste comme moteur du désir. Il est l’« autre côté » du fantasme, ce qui soutient le sujet sans jamais être atteint.
Point essentiel :
L’objet a n’est pas une « chose », mais ce qui pousse à désirer toujours plus, ce qui donne au désir son insatisfaction structurelle.
Points à retenir sur l’objet a
Ü L’objet a est la cause du désir, non son but.
Ü Il ne se confond pas avec l’objet réel : il est une trace mnésique du manque.
Ü Il n’a pas d’image : il échappe au champ spéculaire.
Ü Il est un reste, un excès, un manque fait objet, structurant le sujet comme être de désir.
Qu’est-ce qu’un signifiant pour Lacan ?
La notion de signifiant est l’un des concepts clés du travail de Jacques Lacan. Il s’inspire de la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure, tout en la dépassant en affirmant la primauté du signifiant sur le signifié. Cette approche bouleverse la manière de concevoir le langage et l’inconscient, en mettant l’accent sur les jeux de différence et de substitution entre les signifiants.
3. Chaumon, F. (2004) Lacan : la loi, le sujet et la jouissance, Michalon, p. 69
concepts
1. L’héritage de Saussure : le langage comme système de différences
Ferdinand de Saussure, dans son Cours de linguistique générale, propose une conception du signe linguistique en deux composantes :
« Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique. »4
Exemple classique :
• Signifiant : l’image sonore du mot « arbre ».
• Signifié : le concept mental de l’arbre.
Point clé chez Saussure :
• Le signifiant ne renvoie pas directement à un objet réel, mais à un concept dans un système de langage.
• Un signifiant n’a de sens que par sa différence avec les autres signifiants (ex. arbre en français ≠ tree en anglais).
• Cette relation est arbitraire : il n’y a pas de lien intrinsèque entre le son « arbre » et l’objet « arbre ».
4. Saussure, F. (1916) Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1975, p. 158.
2. Lacan : la primauté du signifiant sur le signifié
Lacan renverse la perspective saussurienne en mettant l’accent sur l’autonomie du signifiant et son rôle structurant dans l’inconscient. Pour Lacan, le signifiant domine le signifié et en constitue la structure. Contrairement à Saussure, qui voyait le signe linguistique comme une unité, Lacan pose une barre entre signifiant et signifié, illustrant ainsi l’écart fondamental entre le langage et le sens :
Schéma lacanien :
Cette rupture est marquée par une séparation structurale qui affecte profondément le sujet : lorsqu’il parle, il ne sait pas exactement ce qu’il dit.
Conséquences de cette approche :
1. Le sujet ne maîtrise pas le langage : lorsqu’il parle, il est parlé par les signifiants, qui agissent de manière autonome.
2. Le signifiant circule indépendamment du sujet : il précède et structure son discours et son inconscient.
3. Il existe un écart irréductible entre ce qu’on dit et ce qu’on veut dire : le signifié est toujours fuyant, instable, glissant sous l’effet des signifiants.
Exemple :
Quand quelqu’un dit « je suis heureux », il ne maîtrise pas totalement le sens de son énoncé. Son inconscient, structuré par des signifiants préexistants, peut en dire autre chose à travers un lapsus, un acte manqué ou une association libre.
3. Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant
Lacan reformule la définition du signe en dissociant le signe et le signifiant :
Lacan (Les psychoses, 1981) :
Le signifiant est l’instrument avec lequel s’exprime le signifié disparu. C’est pour cette raison qu’en ramenant l’attention sur le signifiant,
concepts
nous ne faisons rien d’autre que de revenir au point de départ de la découverte freudienne.
Ce que cela signifie :
• Le signifiant ne renvoie pas directement au sens, mais à un autre signifiant.
• Le sujet lui-même est représenté par un signifiant.
« Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant » dira Lacan dans son séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
Implication clinique :
• L’inconscient fonctionne comme un réseau de signifiants qui se renvoient les uns aux autres, sans qu’un signifié stable puisse être atteint.
• Le psychanalyste ne cherche pas la signification cachée, mais observe la circulation des signifiants, qui révèle la structure du désir du sujet.
4. La suprématie du signifiant illustrée par la métaphore et la métonymie
Lacan appuie son analyse du signifiant sur les deux figures majeures du langage définies par Roman Jakobson :
1. La métaphore → un signifiant en remplace un autre par substitution.
> Exemple : « C’est un lion » (remplacement de « homme » par « lion »).
> En psychanalyse, c’est le mécanisme de condensation des rêves Eidentifié par Freud.
2. La métonymie → un signifiant renvoie à un autre par contiguïté.
> Exemple : « Boire un verre » (le contenant pour le contenu).
> En psychanalyse, c’est le mécanisme de déplacement du rêve et du symptôme.
Ces processus montrent comment le signifiant fonctionne de manière autonome, glissant d’un élément à un autre sans fixer définitivement le sens.
Conséquence :
Le désir humain est structuré par cette insatisfaction fondamentale, où le sujet ne peut jamais atteindre un signifié absolu.
Lacan, mode d’emploi
Points à retenir sur le signifiant chez Lacan
Ü Saussure définit le signe comme l’union du signifiant (image sonore) et du signifié (concept).
Ü Lacan inverse cette perspective et affirme la primauté du signifiant sur le signifié.
Ü Le sujet ne maîtrise pas son discours : il est structuré par un réseau de signifiants qui se renvoient les uns aux autres.
Ü Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant : il n’existe pas d’identité stable du sujet dans le langage.
Ü Les mécanismes de métaphore et métonymie montrent comment le signifiant fonctionne de manière autonome, créant un déplacement infini du sens.
Mounin met en garde – la linguistique déformée par les philosophes5
Dans son texte incisif, l’éminent professeur de linguistique générale Georges Mounin dénonce l’irruption brutale – et souvent maladroite – de la linguistique dans la culture française à partir des années 1950. Il identifie un phénomène qu’il juge inquiétant : l’appropriation hâtive et parfois erronée de la linguistique par des philosophes, anthropologues, critiques et psychanalystes, parmi lesquels il cite Lévi-Strauss, Merleau-Ponty, Barthes, Lefèvre, Foucault… et Jacques Lacan.
Une « initiation philosophique » biaisée
Selon Mounin, la découverte tardive de la linguistique par ces penseurs brillants a engendré une diffusion déformée des concepts saussuriens et structuralistes. Les notions de signe, de code, de syntagme, ou encore de phonème sont souvent manipulées sans rigueur, voire vidées de leur sens opératoire dans le champ proprement linguistique. Loin d’ouvrir un dialogue fécond entre disciplines, cette récupération produit un effet de mode qui nuit à la discipline elle-même.
5. Mounin, G. Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, 1968, pp. 7-11
concepts
Vous venez de consulter un
Tous droits réservés pour tous pays.
Toute reproduction, même partielle, par tous procédés, y compris la photocopie, est interdite.
Éditions Favre SA
Siège social : 29, rue de Bourg – CH–1003 Lausanne
Tél. : +41 (0)21 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com