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La disparue de Córdoba (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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La disparue de CÓrdoba

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Distribution Suisse :

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Dépôt légal : mars 2026

Imprimé par Genoud SA, lot 1

Tous droits réservés pour tous pays.

Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Mise en page : SIR

Couverture : SIR

ISBN : 978-2-8289-2324-2

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Kyra Dupont Troubetzkoy

La disparue de Córdoba

roman

Note d’auteur

Ceroman est inspiré de faits réels mais relève de la fiction. Les faits rapportés concernant les tortionnaires cités reposent sur des condamnations judiciaires établies.

À tous ceux qui ne cessent de rechercher un être cher enlevé trop tôt.

« On entend par “victime” la personne disparue et toute personne physique ayant subi un préjudice direct du fait d’une disparition forcée. »

Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, Article 24, alinéa 1.

Contexte historique

L’histoire de La disparue de Córdoba s’ancre dans l’Argentine du XXe siècle, marquée par une profonde instabilité politique, des tensions sociales croissantes et une spirale de violence. En 1946, Juan Domingo Perón accède pour la première fois à la présidence, soutenu par les classes populaires et les syndicats. Aux côtés de son épouse charismatique, Eva Perón (ou Evita comme l’appelaient affectueusement les Argentins), il incarne une forme de justice sociale autoritaire qui transforme durablement le paysage politique. Après la mort d’Evita en 1952 et un coup d’État militaire en 1955, l’Argentine entre dans une période agitée, alternant entre gouvernements civils fragiles et dictatures militaires. En 1969, la révolte populaire du Cordobazo, menée par des étudiants et des ouvriers dans la ville de Córdoba, marque un tournant : la contestation devient plus radicale, et la répression plus féroce.

En 1973, après dix-huit ans d’exil, Perón revient au pouvoir. Il meurt l’année suivante, laissant le pays entre les mains de sa nouvelle et influençable épouse Isabel Perón, rapidement dépassée par la montée de la violence politique. Tandis que la guérilla se développe dans certaines provinces, l’État met en place des dispositifs répressifs clandestins. À Córdoba, les forces de sécurité sont militarisées. Le 24 mars 1976, les militaires prennent le pouvoir par un coup d’État et instaurent

la dictature du Processus de réorganisation nationale. S’ouvre alors la période des « années sales », la dictature la plus brutale que le pays ait connue : un régime militaire soutenu par une partie du pouvoir économique et civil, qui engage une véritable guerre contre sa propre population. Des milliers de personnes – militants, syndicalistes, étudiants, ouvriers ou simples suspects – sont enlevées, torturées, exécutées ou portées disparues.

Cette politique de terreur s’inscrit dans une stratégie régionale plus vaste : l’Opération Condor, une alliance secrète entre les dictatures sud-américaines (Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Brésil, Bolivie) pour traquer, faire disparaître ou assassiner leurs opposants à travers les frontières. À Córdoba, le centre clandestin de détention de La Perla, dirigé par le général Luciano Benjamín Menéndez, devient l’un des plus grands lieux d’extermination du pays.

La dictature prend fin en 1983 avec le retour à la démocratie. Le rapport « Nunca Más » révèle l’ampleur des crimes commis. Après de nombreux obstacles – lois d’amnistie, grâces présidentielles –, les procès reprennent au début des années 2000. En 2016, le verdict du procès de la « Megacausa La Perla » condamne Menéndez et d’autres hauts responsables à la prison à perpétuité. On estime qu’environ 30 000 personnes ont disparu et 500 bébés ont été volés dans cette « guerre sale » à l’échelle du pays. L’État argentin a officiellement reconnu ce chiffre dans plusieurs discours présidentiels et commémorations, même si certains secteurs conservateurs ou négationnistes contestent ce nombre.

Ce roman s’inscrit dans cette mémoire douloureuse, à travers l’histoire intime d’une jeune femme confrontée à la disparition de sa mère dans ce contexte de violence d’État.

Prologue

J’ai hésité… et je suis allée embrasser Maman avenue Maipú. Je savais que je n’aurais pas dû. Miguel me l’avait fait promettre. Mais comment ne pas lui dire au revoir ?

Le danger comme une seconde peau. J’avais choisi de rester active, visible. Malgré tout, je savais ce que ça impliquait. Je savais que ça pouvait arriver. J’avais choisi de croire à un avenir meilleur pour tous les Argentins, même si cela voulait dire vivre sous la menace.

Une ombre que je ne lui avais jamais vue assombrissait son visage. Celle de mon frère, enlevé. C’est donc à cela qu’on ressemble quand on vous arrache votre enfant, me suis-je dit. Son regard comme une mer en hiver.

Elles s’étaient réunies, les trois mères : la mienne, celle de Tina, celle d’Eduardo. Assises autour de la table, des papiers éparpillés, l’air conquérant et désemparé à la fois comme si cette nuit-là les avait vieillies d’un coup. Une ride pour chacun de leurs prénoms.

Elles m’ont dit qu’elles préparaient des habeas corpus, du latin « corps présent ». Le seul outil juridique à leur disposition. La formule claquait comme une promesse et un désespoir. Exiger la « présence », dénoncer l’absence de mon frère Ernesto, de ma belle-sœur Tina et de notre camarade Eduardo. Auprès de toutes les instances. « Sont-ils chez vous ? » « Avez-vous quelque chose contre eux ? » La police, l’armée… Trouver des indices, prouver

des complicités. Avertir un maximum de monde. Le gouverneur, le cardinal, les journaux. Faire vite. Faire du bruit. Faire quelque chose.

Je l’ai embrassée. Une fois. Sur la joue. Puis longuement serrée contre moi. Je ne sais pas si c’était pour la rassurer ou me rassurer moi. Nous ancrer dans un temps où rien de tout ça n’existerait. Elle sentait la frangipane. La veille, ils avaient célébré l’Épiphanie. Je savais qu’elle n’approuvait pas ce que nous faisions. Militants. Révolutionnaires. « Subversifs ». Elle ne nous reprochait rien, mais son regard disait « ça va mal finir vos histoires ».

Ce jour-là, j’aurais été bien en peine de la contredire. Je ne portais pas d’armes, mais fréquentais ceux qui en usaient. J’aidais, cachais, transportais, suivais. À une époque où imprimer un tract, coller une affiche suffisait à faire de vous une cible. Au lieu de nous faire oublier, nous avions soufflé sur les braises.

À présent, nous étions tous pétrifiés comme ces rois de cartons échoués après la fête. L’article de La Opinión disait qu’« ils » en avaient raflé au moins dix. Le journaliste avait écrit « ont été enlevés ». Formule passive. Peur ou manque de preuves ?

« Fais attention à toi Claudia », a-t-elle soufflé en me serrant le bras.

C’était du vent mais je lui ai fait promettre de ne pas s’inquiéter pour moi. Miguel avait un plan. Nous irions chercher les filles chez Yoli, sa mère, puis nous cacher le temps qu’il faudrait dans leur maison de campagne à La Bolsa. Comme si c’était les vacances. D’ailleurs c’était les vacances.

« Ça va aller, Maman. »

J’ai dévalé les escaliers encore imprégnée de son odeur de pâte d’amande. Urgence de retrouver Miguel, mes filles, mes bébés.

Mais une fois dans la rue, je me suis concentrée pour ne pas marcher trop vite. Surtout ne pas courir, se fondre dans la masse, entre les passants, suivre le flot des anonymes, n’être personne. « Reste nonchalante même si ton cœur cogne contre ta poitrine. » Se souvenir de la consigne. « Surtout ne pas se laisser prendre. Surtout ne pas se laisser prendre. » En boucle dans ma tête comme un mantra. Mais j’étais essoufflée. Par le faux plat et par l’angoisse, cet étau qui se resserrait sur moi, sur nous tous. Les événements se précipitaient depuis la mort de Perón. Les jours se succédaient aux jours dans une cavalcade hiératique qui échappait à notre contrôle. C’était l’été mais un épais brouillard semblait tomber sur nous.

« Ne pas succomber à la panique, Claudia. Reste calme. » Le flegme de Miguel.

« Plus qu’un pâté d’immeubles et tu y seras… »

Ensemble, Miguel et moi.

J’y étais quand ils se sont jetés sur moi. À l’angle de San Juan et Chacabuco, notre lieu de rendez-vous. Deux types en civil surgis de nulle part. Deux types sans visage. Ils m’ont empoignée. Brutalement. Tordu le bras. J’ai senti le lien se faire dans mon dos. Les mitraillettes dans les côtes. J’ai hurlé avant même de comprendre ce que je savais déjà. Si je ne me tirais pas, j’allais rejoindre mon frère, Tina, Eduardo… Là où personne d’autre que nous ne saurait où nous étions. Ils serraient. Je hurlais. Plus je criais, plus ils serraient fort. Des gens se retournaient.

« Eh ! lâchez-la ! »

Les armes alors pointées sur eux. J’ai vu qu’ils étaient plusieurs.

Pourvu que Miguel n’intervienne pas, j’ai pensé.

Je ne sais pas comment j’ai réussi à me dégager. Une force que je ne me connaissais pas. J’ai couru. Un bar. Une lumière. Une porte. Je me suis engouffrée à  l’intérieur.

Chercher refuge… Il y avait du monde. La vie continuait. Ils n’oseraient pas.

Les salauds m’ont rattrapée, saisie. Arme sur la tempe cette fois. Au vu et au su de tous. Rouée de coups. Traînée jusqu’à la voiture. Une Ford Falcon. Sans plaques. Verte, je crois. Bien large avec un grand coffre. Leur tombeau roulant qu’ils n’avaient même pas pris la peine de garer.

Les passants médusés. Certains au balcon protestaient encore, « Lâchez-la ! lâchez-la ! ».

Des survivants ont témoigné plus tard de leur propre enlèvement.

« J’entendais des cris et subitement c’étaient les miens… » ont-ils raconté. Je me suis entendue hurler :

« ¡Soy Claudia Pérez! Soy la madre de dos nenas 1 , ¡Soledad y Alicia! »

C’étaient bien mes cris. Je les répétais en boucle, comme une forcenée.

C’est à vous que j’ai pensé à ce moment-là, rien qu’à vous. Mes filles. Mes bébés.

Je n’étais plus rien d’autre qu’une mère.

Et j’ai crié, crié. Tant que j’ai pu. Tant que c’était encore possible…

« ¡Soy Claudia Pérez! Soy la madré de dos nenas, ¡Soledad y Alicia! »

1. Deux filles.

SOLEDAD

OU LE SILENCE DE L’ENFANCE

Nous sommes arrivés en Suisse le 25 mai 1978. Ce jour-là, à l’autre bout du monde, l’Argentine fêtait son indépendance. Notre pays, celui que nous fuyions, celui où était « restée » ma mère, célébrait la liberté.

J’avais 4 ans, ma sœur 3, nos cœurs lourds de mille vies.

Nous étions arrivés sans papiers à Zurich. Réfugiés politiques, notre nouvelle identité. Nos passeports argentins relégués comme une équipe de seconde division au fond de nos sacs vides et mous, reliquaires de nos maigres souvenirs. Une assistante sociale nous attendait avec des poupées de chiffon, une pour moi, une pour ma sœur. Leurs yeux ronds comme les nôtres.

Avec son accent traînant qui se voulait persuasif, l’officier d’état civil nous a accueillis d’un :

« Ici, pas de politique, hein ? »

Mon père, plus que tout autre, savait que chaque passage de frontière comportait son risque. Chaque douanier, chaque policier pouvait être un danger. Pourtant, sa réponse a aussitôt claqué, nette et claire, entre les murs froids du bureau des étrangers :

« Vous pouvez tout me demander mais ne pas dénoncer la dictature, ça non ! »

L’officier a esquissé un vague sourire. Ses parents ou ses grands-parents avaient peut-être fui un régime

répressif, qui sait… Comme mon père, peut-être avaient-ils, eux aussi, traversé en tremblant la frontière de leur pays d’origine un balluchon sur l’épaule ? Tendu leur fausse carte d’identité en priant qu’on ne les démasque pas ? Quitté pour un temps indéfini une terre tant aimée qui leur avait volé la mère de leurs enfants ?

C’était mon premier contact avec la Suisse. Un pays dont je ne savais rien. Seulement qu’il était « peut-être démocratique, Solé, mais aussi le plus capitaliste au monde ! »

Mais ça, ce serait bien plus tard.

Dans le train qui nous menait vers Genève, mon père ne disait plus un mot, le regard perdu dans le vide à la recherche d’un point de repère qu’il ne semblait pas trouver. Tout nous était étranger, incompréhensible. Incapable de voir le lac, les coteaux, les vergers, il remarqua des baraques en tôle isolées le long de la voie ferrée. Il était hors de question que ses deux filles grandissent dans de telles conditions. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour que nous finissions dans un bidonville !

Ces maisons-là n’étaient rien d’autre que des remises. « De simples remises de maraîchers, Miguel. Pas des habitations. » Plus tard, on en rirait.

Mais ce matin, malgré le printemps, les arbres en fleurs, rongé d’inquiétude, traqué depuis des années, notre père ne savait que se méfier. Ne sachant plus espérer, il ne s’accrochait qu’à ce dont il ne voulait pas. L’exil est un tunnel condamné que l’on creuse à mains nues. Et moi, sentant son désarroi, je glissais la mienne dans cette paume sèche espérant le réconforter. Ou était-ce moi qui cherchais des réponses logées dans la pulsation de ses doigts ?

Les contours du visage de Maman s’effaçaient de nos mémoires, nos yeux trop occupés à trouver des points d’appui dans ce paysage muet. Nous avions été tant

trimbalées ces trois dernières années. Notre mère, plus qu’un mot, presque une inconnue déjà. Ma sœur appelait désormais Marti, la fiancée d’Eduardo disparu en même temps que mon oncle, « Maman ». « Ta “deuxième” maman, tu veux dire », me semblait-il bon de lui rappeler. Mais je voyais bien que, pour elle, la première, la vraie, était déjà presque oubliée.

Marti était entrée comme par magie dans nos vies après la disparition tout aussi mystérieuse de notre mère. Mon père avait raconté qu’il était « tombé » sur elle. Quelques semaines après notre départ précipité de Córdoba… Par hasard. Un matin, au même moment, en plein Buenos Aires, à l’intersection de deux rues, dans une ville qui tient plutôt de la fourmilière, peuplée de millions d’habitants, grouillante, immense, voilà qu’ils marchaient l’un vers l’autre, en sens inverse. Leurs retrouvailles tenaient du miracle. Ils ne se savaient pas vivants.

Il était arrivé le souffle court, enthousiaste. Marti voulait absolument nous voir. La première chose qu’elle avait demandée était : « ¿Y las nenas? » Le rendez-vous avait été pris pour le lendemain. Même coin de rue, même heure. Elle nous avait serrées dans ses bras, embrassées comme si la Terre n’avait jamais rien produit de plus merveilleux. « Elle pleurait de joie », avait dit Papa –quelle chose étrange. Elle répétait « queridas mias, queridas mias 2 ». Papa avait l’air soulagé, presque heureux, même s’il regardait de tous les côtés pour être sûr qu’on ne nous repère pas. C’est elle qui veillerait sur nous à partir de maintenant. J’ai pensé qu’on avait gagné au change parce qu’il n’était pas facile pour lui de s’occuper seul d’un bébé de 10 mois et d’une fille de 2 ans en clandestinité. Marti s’occuperait de tout ce qu’il faisait moins

2. Mes chéries.

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