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L'Amérique française (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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L’Amérique française

De l’Alabama au Wyoming : les racines

desfrancophones États-Unis

Une épopée en 50 Étatschapitres

Éditions Favre SA

Siège social et bureaux

29, rue de Bourg

CH-1003 Lausanne

Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com

www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Distribution/Importation France, Belgique, Canada : Interforum

92 Avenue de France

F-75013 Paris

Contact.clientele@interforum.fr

Distribution Suisse :

Office du livre de Fribourg

Route André Piller

CH-1720 Corminbœuf

Dépôt légal : mars 2026

Rang : 01

Imprimé en France par Sepec

Tous droits réservés pour tous pays. Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Couverture : Dedikace

Mise en pages : SIR

ISBN : 978-2-8289-2320-4

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Préambule

Le livre contient quelques mots typiquement canadiens qui sont expliqués en annexe.

Par ailleurs, tous les mots d’origine française mais orthographiés à l’américaine, par exemple sur des cartes topographiques ou des panneaux de signalisation, ne portent pas d’accent.

À feu mon père Yvon, humble portageur de mémoire

Amériquois avec ou sans fusil par gestes et par cris plaise à tous que notre vie donne aux racines suprématie

L’Alabama français

Mobile

Le chemin le plus court entre Montréal et le golfe du Mexique (22 heures selon Google) nous conduit vers la très petite côte de l’Alabama. Prendre mon camping-car et atteindre rapidement ce qui ressemble le plus aux Caraïbes, histoire de hâter un printemps qui n’en finit plus de ne pas arriver, tel est mon objectif cette année-là. C’est parti ! Dans mon avidité de chaleur, je mène un train d’enfer pour accéder à la mer, mais la ville de Mobile, près de mon but, va freiner ma course. Mobile est la troisième plus grande ville de l’Alabama, et sans aucun doute la plus belle. Par son architecture, Mobile est une autre Amérique. Son centre-ville, le long de la rue Dauphin et autour du square Bienville, m’évoque Montréal, le quartier Soulard à SaintLouis, mais surtout le Vieux Carré de La Nouvelle-Orléans.

Mobile, la plus vieille ville de la vaste Louisiane d’antan, est bien en Alabama et non dans le petit État de la Louisiane d’aujourd’hui. Le fort de la Mobile, sur la rivière du même nom, a été érigé en 1702, par les frères Jean-Baptiste et Pierre Le Moyne d’Iberville. Mobile est la première colonie européenne permanente dans la région du golfe du Mexique. Elle a été fondée avant La Nouvelle-Orléans, et a été la capitale de la Louisiane française de 1710 à 1720. Au XVIIIe siècle, elle était surtout peuplée de créoles français, louisianais ou antillais. Il y avait aussi des Français métropolitains, des trappeurs canadiens, des Africains et des autochtones. Tous unis par le catholicisme et la langue française.

Mobile était aussi un lieu de rendez-vous pour les nations autochtones des alentours. Chaque année, elles y convergeaient pour assister au banquet tenu par les Français. Ces derniers, soucieux d’entretenir de bonnes relations avec les autochtones dans le cadre du commerce lucratif des fourrures, tenaient à bien recevoir leurs hôtes. Environ 2 000 autochtones se rendaient donc à Mobile tous les ans pour une durée de deux semaines et repartaient chargés de cadeaux. Le carnaval

de Mobile, en Alabama, est le plus ancien des États-Unis. C’est la tradition française du Mardi gras qu’on célèbre dans cette ville depuis plus longtemps qu’à La Nouvelle-Orléans.

Mobile a été longtemps une ville francophone, et la plus grande ville de l’Alabama. Complètement détruite pendant la guerre de Sécession, elle ne s’est jamais véritablement relevée. La ville créole a périclité, et l’anglo-saxonne Birmingham est devenue la plus grande ville de l’Alabama.

Noirs et Blacks

En 1763, la Louisiane, à l’ouest du Mississippi, devient espagnole, alors que l’Est revient aux Britanniques. Plusieurs créoles louisianais viennent alors dans la région de Mobile en misant sur une administration britannique jugée plus souple. Les esclaves noirs qui viennent à leur suite, par contre, y trouvent un cadre légal beaucoup plus dur à leur égard. Impossible d’évoquer l’Alabama sans penser à la lancinante question raciale déjà présente à l’ère française. L’esclavage a été autorisé sur ce territoire de la Nouvelle-France en 1721, mais dès 1724, les propriétaires ont été soumis au « code noir » qui donnait aux esclaves français des droits inconnus dans les colonies anglaises, et dans l’union américaine plus tard. Ce code donnait aux affranchis la pleine citoyenneté et l’égalité civile avec les autres sujets français. Ces premiers non-autochtones de la région, noirs et blancs, qui avaient parfois habité auparavant dans les Antilles, ont introduit les cultures africaine et créole française en Alabama.

L’institution de l’esclavage est devenue une question épineuse lorsque les États-Unis ont pris possession de ce qui est aujourd’hui l’Alabama. Les Anglo-Américains du Sud voyaient l’esclavage comme une institution bénéfique pour ceux qu’ils tenaient en servitude. Or, la communauté créole de la région de Mobile posait de sérieux problèmes pratiques et idéologiques aux partisans de l’esclavage. Comment l’esclavage seul pouvait être un bienfait, autant pour les Noirs que pour les Blancs, alors qu’une société créole française qui incluait des Noirs libres pouvait prospérer sans trop de ségrégation ?10 Les esclaves urbains avaient de l’argent et pouvaient fréquenter les

10 McLaurin, M. A. et Thomason, M. (1981). Mobile, the Life and Times of a Great Southern City: An Illustrated History. Windsor Publications.

Noirs libres. Selon la coutume de « la liberté des savanes », proscrite par les Américains, les esclaves pouvaient louer leurs services et accumuler ainsi un pécule personnel. Les esclaves de Mobile apprenaient à lire et à écrire auprès des créoles instruits, et obtenaient souvent leur émancipation grâce à leur travail qualifié.

La mémoire française de la côte

Fin de l’intermède historique, et de ma courte pause à Mobile. Je reprends allègrement le volant en étant aussitôt confronté à un choix pour atteindre le golfe : ou je contourne la baie de Mobile par la gauche vers Belforest, Bon Secour et Joséphine, ou je la contourne à droite en me dirigeant vers Belle Fontaine, Mon Louis et Bayou La Batre. Ce sera à droite. Les plages de l’île Dauphin m’attirent davantage. La ville de Dauphin Island m’accueille après la passe Chateaugue, à l’extrémité d’une interminable route-pont qui me rappelle les Keys de Floride. La mémoire française est frappante sur cette île longitissime. Je tombe automatiquement sur Lemoyne Drive qui se termine au centre-ville sur le boulevard Bienville. Ça n’arrête pas ! Avenue Chaumont, Cadillac, Chenault, Dolive, Conde, Lafitte, Lavigne, Lamothe, Monberaut, Narbonne, Napoleon… Puis les rues Audubon, Cavalier, Beauregard, Epinet, La Salle, Orleans, Pequeno. Je devrai parcourir le boulevard Bienville dans toute sa longueur avant d’arriver à une plage discrète et me tremper enfin dans les eaux tièdes du golfe.

C’est l’île Dauphin, avant même Mobile, qui marque le début de l’aventure coloniale française de la Louisiane. C’est sur cette ile, la première terre qu’il a aperçue, que D’Iberville a d’abord séjourné en 1699 avant de reprendre la mer à la recherche du Mississippi. Le nom donné à l’île ne fait pas référence au sympathique mammifère marin, mais au titre porté par le successeur du roi de France.

Le gros de l’Alabama français s’est développé dans la partie sud de l’État où les noms de lieux français abondent encore aujourd’hui : Grand Bay, D’Iberville, l’Isle aux herbes, l’île Gaillard, Citronelle, Le Moyne, Bay Minette, Josephine, Daphne, Belforest… La présence francophone s’est aussi fait sentir dans les autres parties de l’État. Il y a eu des foyers français au Fort Tombecbe près de l’actuelle ville d’Epes, ou encore au Fort Louis près de l’actuelle ville de Le Moyne.

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