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Funambules du silence (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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Delphine Bloetzer

Funambules du silence

Delphine Bloetzer

Funambules du silence

Éditions Favre SA

29, rue de Bourg

CH-1003 Lausanne

Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Distribution | importation France, Belgique, Canada : Interforum 92 avenue de France

F-75013 Paris contact.clientele@interforum.fr

Distribution Suisse :

Office du livre de Fribourg

Route André Piller

CH-1720 Corminboeuf

Dépôt légal : février 2026

Imprimé en Bulgarie par Flex, lot 1

Tous droits réservés pour tous pays.

Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Mise en page : SIR

Couverture : © Caroline Emmelot (gravure).

Mise en page par Aline Lehmann

ISBN : 978-2-8289-2345-7

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.

À mes garçons…

Audrey

« Aux terrasses des cafés, tout autour, les serveurs ne descendent plus les bannes, on ne cherche plus l’ombre, le soleil est sucré, doux comme une confiture d’abricot, avec quelques amandes. » Les eaux troubles du mojito Philippe Delerm

Comme chaque jour, elle prit le livre suivant dans la pile et l’ouvrit au hasard. Elle lut les deux pages offertes et choisit « sa phrase ». Ce soir elle parlait de soleil sucré. Comme une confiture d’abricot. L’astre de feu venait de se coucher, mais pour elle une nouvelle journée débutait. Cette période de chômage lui avait permis d’inverser son rythme et de profiter du calme de ces heures tardives, solitaires, une fois la foule endormie. Son sommeil diurne la protégeait des rires, des disputes, des appareils ménagers alentour. Ces échos quotidiens qu’elle ressentait comme des bruits assourdissants, martelant comme une armée en marche. Le jour, elle se sentait comme en pays envahi. Triste et prisonnière. Dans l’attente de la liberté du silence.

Elle passa une heure à lire les offres d’emploi sur internet et dans le journal. Mais aucun travail ne l’intéressait. Elle mangea deux tartines à la confiture en pensant à la douceur du soleil et reprit sa lecture de la veille.

Les livres étaient une de ses seules motivations. Certains jours, son unique nourriture, même. Elle aurait pu devenir libraire ou bibliothécaire, mais elle y avait renoncé, pour échapper aux échanges. Ils ne pouvaient que la mettre à nu et violer son intimité. Audrey ne comprenait pas les expressions

« conversations futiles » ou « discussions banales ». Pour elle, chaque mot émis par ses cordes vocales pouvait la rendre vulnérable et créer une brèche dans sa carapace. Sans compter ces émotions qu’il fallait deviner chez l’autre. À travers un regard, une position des lèvres ou la courbure d’un sourcil. Pour elle une autre souffrance, une autre défaite. Mais dans cette guerre des dialogues existait une arme plus redoutable encore. L’humour. Un combat perdu d’avance, où les phrases prenaient un sens qu’elle ne comprenait plus. Il avait ce pouvoir de balayer d’un seul trait son savoir et la mettre à terre. Anéantie et incomprise.

Dans les livres, heureusement, les mots ne représentaient aucun danger. Écrits noir sur blanc, figés, sans intonation, sans émotions. Indépendants du temps. Indifférents à l’interprétation du lecteur. Un monde protégé qui lui avait permis, enfant, de vivre sa solitude. Loin des moqueries de ses camarades, loin des disputes de ses parents. Loin des humains même.

Elle adorait aussi écrire des histoires dans sa tête. Elle y inventait des vies parallèles où les animaux élevaient des hommes. Sans émotions, sans mimiques, sans sentiments. Des vies où son diagnostic n’avait plus de sens.

Le seul être indispensable à ses yeux était son chat, Albatros. Elle aimait le son de ce nom. Elle avait découvert ces oiseaux par le poème de Baudelaire. Des compagnons de voyage exceptionnels. Courageux. Elle l’avait lu, capables de parcourir 22 548 kilomètres en 46 jours, sans se poser une seule fois. Mais ils étaient aussi « ces vastes oiseaux des mers si gauches et infirmes », comme elle au milieu des humains.

Elle aurait voulu découvrir avec eux depuis là-haut, notre Terre et les richesses du monde, sans contact, sans partage. Retrouver une solitude utopique par voie terrestre. Mais ce rêve était impossible. Alors elle restait là, à voyager à travers les histoires et alignait des kilomètres de mots.

Elle aimait choisir les livres à la bibliothèque. Ou dans les brocantes. Sur place, elle commençait à les lire, tourner leurs

pages écornées. Selon leur titre, elle essayait d’imaginer leur début ou deviner leur fin. Elle lisait toujours la dédicace en première page. Le nom écrit était pour elle le lien entre l’auteur et le récit. Cet ami, ce parent, parfois cet amoureux avait participé à la naissance de l’œuvre, à l’ébauche des personnages ou offert son soutien dans l’ombre. Il était le lien entre le rêve et son aboutissement. Et pourtant si peu de personnes y prêtaient attention.

À la caisse, elle murmurait un bonjour, puis elle laissait place au silence, sans jamais oser négocier un prix. Ni même croiser un regard.

Elle gardait chaque livre acheté. Elle aimait leur odeur, la couleur des pages jaunies. Elle les empilait sur le sol, du plus grand au plus petit. Parfois, elle changeait. Par ordre alphabétique ou par couleurs.

C’était son dernier patron qui lui avait offert Albatros, un chaton à l’époque, lorsqu’il avait pris sa retraite, après trentecinq ans à la tête d’une maison d’édition.

Elle avait débuté chez lui pour réaliser un petit travail de dépannage. Faire les photocopies, distribuer le courrier, amener un colis à la poste. Après un mois il l’avait engagée. Pour son efficacité. Sa discrétion. Elle avait accepté, car ce travail lui permettait de rester vivre dans son univers.

Un jour, le patron l’avait surprise occupée à lire un manuscrit qu’il avait reçu. Un roman d’un jeune écrivain prometteur. Il ne fit aucun reproche à Audrey. Il lui suggéra au contraire de prendre le texte à la maison et de lui faire part de ses observations à la fin de sa lecture. Elle l’avait déposé le lendemain sur son bureau. Elle avait noté sur la première page un 8/10 et rédigé trois commentaires. Il les avait trouvés concis, pertinents, avec une pointe de singularité qui l’avait touché.

Par la suite, il prit l’habitude de laisser de nouveaux écrits dans son casier. Elle les lui rendait toujours quelques jours plus tard, avec une note et trois commentaires. Il continuait à en apprécier leur originalité et leur précision.

Il lui avait proposé un autre poste mais elle l’avait refusé. Elle ne voulait ni rencontrer les auteurs, ni modifier leur texte. Et encore moins argumenter son point de vue. Alors il avait continué à déposer des dossiers dans son casier. Et l’avait augmentée.

Mais il était parti à la retraite. Celui qui avait repris la tête de l’entreprise était un homme moderne. Malheureusement pour elle, le monde numérique avait remplacé celui du papier.

Il l’avait licenciée.

Et le soleil, indifférent, continuait à être sucré.

Claire

Encore une de ces nuits durant laquelle le téléphone n’arrêta pas de sonner. Claire savait pourquoi elle avait opté pour ce métier mais parfois certains appels transformaient ce choix en sacerdoce.

Puis il y avait eu cette dernière urgence à 5 heures, des douleurs thoraciques chez un homme de quarante-cinq ans. Suspectant un infarctus, elle avait rapidement appelé l’ambulance. Elle avait pris la bonne décision. Sur le chemin de l’hôpital son cœur s’était arrêté. Mais la décharge électrique du défibrillateur l’avait sauvé.

Pour Claire, le destin ne tenait qu’à un fil. Un faux pas et tout pouvait basculer. Sur le chemin de sa vie, elle avançait comme une funambule, pétrifiée par le vertige. Elle enviait ceux qui roulaient sur une autoroute sans virages. Dans leurs blindés, invincibles.

Elle rentra chez elle, se doucha et prit son café. Pour oublier sa fatigue. Pour affronter son agenda noirci de rendez-vous. Elle avait découvert ce doux péché en Italie, où elle avait passé quelques étés heureux. Chaque mois d’août, elle y partait avec sa meilleure amie et sa famille dans leur logement sur le Lido, ce long cordon de terre face à Venise. L’île du luxe et du farniente. L’appartement était ancien, dans la pénombre pour repousser la chaleur. Elle y aimait les parquets d’époque, les hauts plafonds et l’odeur des glycines dans le jardin. Le rythme des journées était immuable. On dormait le matin, on se prélassait à la plage l’après-midi, on sortait le soir. La famille louait à prix d’or ses chaises longues et son cabanon. Pourtant, la mer ne reflétait qu’un bleu terne et le sable de simples variétés de gris. Mais on était au Lido. L’île des élites. Des élites entassées.

C’était le temps de l’insouciance, ses premiers pas dans l’adolescence. Des souvenirs banals mais nécessaires pour s’extirper de l’enfance. Un regard d’amoureux, un essai de maquillage, une première cigarette, la promesse d’une amitié éternelle. Mais aussi ses premiers coups de blues. Loin de ses parents, de son milieu et de la langue française. Son amie était bilingue mais, pour elle, l’italien restait une langue obscure, un obstacle infranchissable. Alors parfois les soirées devant la télévision locale ou les rencontres nocturnes avec les copains vénitiens n’étaient qu’incompréhension. Des moments d’ennui profond, imprégnés de mélancolie.

Ce matin, faute de temps, elle échappa à ses habituelles longues hésitations vestimentaires. Elle prit sans réfléchir le jeans de cette nuit, un chemisier blanc et les ballerines qui traînaient dans le couloir. Ce fut encore un départ précipité où il fallut courir pour attraper le bus.

Heureusement les consultations du matin s’enchaînèrent.

Des diagnostics faciles. Un délégué médical. Elle les recevait encore, malgré leurs discours rodés et surfaits, leurs chiffres parlants mais faux. Pourquoi acceptait-elle cette mascarade ? Peut-être en raison de sa difficulté à dire non.

Pour une fois, elle finit sa matinée à l’heure. Elle put prendre le temps de dîner. Elle aimait se rendre dans le café voisin, au coin de la rue. Elle s’y sentait bien. La décoration était sobre mais chaleureuse. Elle adorait ces vieilles tables de bistrot avec leurs chaises dépareillées. Le patron avait toujours un mot gentil, une anecdote à raconter. Elle s’asseyait dans le fond pour pouvoir observer la nature humaine, deviner les relations et les mots non-dits. Repérer les narcissiques et les autoritaires. Elle rêvait d’abattre leur masque et de mettre à nu leur fragilité inassumée. Elle se souvenait de ce couple à la table d’à côté, la trentaine. L’homme ne cessait de regarder son téléphone et envoyer des messages. Sa compagne s’était permis une remarque. Il renversa en quelques phrases la situation, lui reprochant ses conversations banales et le temps pris pour elle. Par gentillesse. Cette pauvre femme avait murmuré ces quelques

mots : « Je suis désolée, merci d’être venu. » Claire aurait voulu crier son incompréhension, insulter cet égocentrique, mais elle n’avait pas osé, enfermée dans un carcan de fausse politesse. Au cabinet, cachée derrière sa blouse blanche et sa pile de dossiers, elle aurait pu exprimer sa vision, mais comme toujours, son assurance disparaissait hors de ces murs. Elle retrouvait son fil d’acrobate et sa peur du vide. Même dans le choix de son plat.

Alors elle prenait toujours le même. La salade césar en été et la soupe du jour en hiver. Elle était souvent incapable de choisir, car choisir c’était renoncer. Et renoncer c’était risquer de tomber.

Alors pour survivre, elle se réfugiait derrière des habitudes ou se laissait guider par son entourage. Elle pouvait aussi tirer au sort ses choix, accordant plus de confiance au hasard qu’à son cœur. Elle avait trouvé ainsi des destinations de vacances, des choix de poste ou d’appartement dans un chapeau de magicien. Elle était l’unique funambule à avoir foi dans l’imprévu.

Elle paya et sortit. Il s’était mis à pleuvoir. Elle n’avait qu’une seule envie, retourner chez elle pour faire une sieste. Dans son lit, elle avait cette impression de retrouver son insouciance d’enfant. Petite, elle s’y cachait quand ses parents la grondaient pour une mauvaise note. Sa couette la protégeait de la rudesse du monde et lui permettait de rentrer dans des rêves pleins de féerie et d’heureux lutins. Encore maintenant, quand elle était submergée par ses émotions, elle se réfugiait sous son duvet. À la recherche d’un temps passé, entre réel et imaginaire.

Mais l’agenda était plein. Morphée allait devoir attendre.

L’après-midi se révéla plus compliqué. Des histoires tristes, des malades chroniques, des vieilles personnes entourées de solitude. Et des rapports d’assurance à remplir. Malgré l’absence de traitements ou d’examens superflus dans sa pratique, elle devait sans cesse se justifier du moindre centime dépensé.

À 18 heures, elle abandonna. Le reste du courrier attendrait. Avant de rentrer, elle passa faire des courses. Elle erra dans les rayons, incapable de réfléchir à une idée de repas. Elle se rabattit sur une pizza et une bière.

Elle arriva chez elle, épuisée. Avant de s’affaler sur le canapé, elle choisit un CD pour remplir son salon de musique et effacer le vide. Elle ferma les yeux sur les premières notes du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. Elle aimait cette musique tortueuse qui la prenait aux tripes. Elle avait l’impression de voir la terre revivre après sa longue hibernation, pleine d’espoir et de nouvelles croyances. Elle aussi pourrait peut-être un jour renaître. Oublier le passé. Oublier ses parents et repartir vers un nouveau printemps

Elle s’endormit après quelques instants. La pizza resta dans le sac avec la bière. Elle n’avait même pas eu le courage de les sortir.

Paul

Il avala rapidement son déjeuner, mit son survêtement, ses baskets, prit ses écouteurs et se dirigea vers les quais.

Il était 6h15. Il faisait nuit, mais il aimait partir avant le lever du soleil, pour entendre l’éveil de la nature. Voir la lueur de l’aube, les montagnes se détacher progressivement de la pénombre, les lumières s’allumer dans les foyers. Un spectacle incessant. Un cycle infini. Et pourtant jamais identique.

Il courait en général dix kilomètres. Parfois la moitié, faute de temps ou d’énergie. Ce qui devenait fréquent ces dernières semaines. Une fatigue sourde l’envahissait. Sans raison évidente.

Ce matin, le paysage resplendissait. Les vignes et les arbres étaient en feu. L’eau du lac transparente, presque immobile. Les vendanges avaient débuté. Il flottait dans l’air cette odeur un peu âcre de raisin pressé. Pour Paul, une odeur d’enfance, un souvenir heureux.

Après sa course, il rentra prendre sa douche et sa sacoche.

Il enfourcha son vélo et partit pour l’école. Sur le chemin, devant ces couleurs, il pensa aux vacances d’octobre. Cette année, il avait renoncé à partir. Il désirait profiter de l’automne, de la montagne, voir les copains et passer du temps avec sa sœur cadette et ses neveux. Il voulait aussi pour une fois affronter sa solitude, pourtant choisie. Pour ne plus s’attacher. Pour ne plus souffrir.

Il enseignait le français à des adolescents. Il voulait partager avec eux sa passion pour cette langue. Leur apprendre les subtilités de sa grammaire et l’importance des racines latines. Il désirait les voir jouer avec les mots, élargir leur vocabulaire, profiter de cette richesse. Alors il utilisait des supports qu’ils

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