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Apnée (Ed. Favre, 2026) - EXTRAIT

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APNÉE YANNIG GUÉGUEN

Victime d’un AVC à 7 ans, le combat exemplaire d’une survivante raconté par son père

Yannig Guéguen

Apnée

Éditions Favre SA 29, rue de Bourg

CH-1003 Lausanne

Tél. : (+41) 021 312 17 17 lausanne@editionsfavre.com www.editionsfavre.com

Groupe Libella, Paris

Distribution | importation France, Belgique, Canada : Interforum 92 avenue de France

F-75013 Paris contact.clientele@interforum.fr

Distribution Suisse : Office du livre de Fribourg

Route André Piller

CH-1720 Corminboeuf

Dépôt légal : avril 2026

Imprimé en France par Normandie Roto Impression

Lot : 01

Tous droits réservés pour tous pays.

Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Mise en page : SIR

Photo de couverture : katueng/iStock

ISBN : 978-2-8289-2337-2

© 2026, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2026-2028.

Les Éditions Favre bénéficient d’un soutien de la Ville de Lausanne pour les années 2026-2028.

Aux soignants, ceux qui enlèvent le goût du sang de la bouche.

Avant-propos

En lisant les pages qui suivent, vous allez vous retrouver immergé au cœur du service de réanimation pédiatrique de l’hôpital de Brest.

En lisant les pages qui suivent, vous allez aussi vous retrouver plongé au sein d’une famille, la mienne, qui va vivre suspendue au sort réservé à l’une des siens.

En lisant les pages qui suivent, vous assisterez à l’expression du cercle amical qui va faire corps pour mieux y croire. Y croire ensemble pour y croire plus fort.

Vous y découvrirez un personnage central omniprésent et paradoxalement inactif : Camille, 7 ans et demi, dernière de mes trois enfants, plongée dans le coma à la suite d’un AVC. C’est autour d’elle, avec elle ou sans elle, que va tourner pendant quinze jours cette histoire.

Soyons techniques. Ce récit est relaté sous une forme chronologique. Les faits y furent rédigés en temps réel (ou presque), c’est pourquoi le temps utilisé est le plus souvent le présent de l’indicatif.

Soyons honnêtes ! Cette histoire n’a pas été écrite pour être lue. Elle fut la meilleure (la seule ?) échappatoire d’un père déversant toute sa folle angoisse sur le papier à coups de lignes enfilées telles les perles nacrées d’un élégant collier. Chaque jour, chaque heure, l’écriture a caressé mes angoisses « dans le sens du poil ». Comme pour mieux les maîtriser. Tenter de les dompter.

C’est pour cela et du fait de son instantanéité qu’aucune émotion n’est passée sous silence. En lisant ces pages, il faut donc accepter de recevoir les sentiments les plus profonds exprimés brutalement. Brutalement… comme naquit cette histoire.

Est-ce que dévoiler ses émotions est exhibitionniste ? Est-ce que les scruter est voyeuriste ? Chacun jugera.

Soyons cohérents : si cet écrit était personnel, pourquoi le publier ?

Ma femme a eu la faiblesse (mais en était-ce une ?) de dérober cette centaine de pages, manuscrites et raturées, qui m’accompagnait en permanence aux tréfonds du service de réanimation pédiatrique du CHRU de Brest. Sa conclusion fut claire – « Tu dois le partager » – et finalement logique tant les peurs furent communes et les soutiens puissants.

À la hauteur du partage s’étale par conséquent une galerie de portraits qui vont et viennent, étayant mon

quotidien précaire. Le lecteur ne les retiendra pas tous, l’essentiel n’est pas là.

Je n’ai jamais aimé le surf. Trop humide pour moi… Mais toujours, j’ai imaginé la sensation enivrante des acrobates glissant sur l’écume au sommet des déferlantes. Si vous lisez l’apnée de ces quinze jours, peut-être percevrezvous qu’une vague humaine a grandi sous nos pieds jusqu’à nous porter haut, très haut. Loin, très loin. Si nous ne l’avions pas saisie, nous aurions pataugé seuls, au milieu d’un triste océan. Cet épisode m’a par moments donné l’impression de surfer, quitte à prendre un bouillon…

C’est à nos familles et amis que j’offre la narration de ce récit. C’est aussi le remerciement le plus appuyé que je puisse leur faire. Il soulignera également la gratitude infinie que nous portons à tous les soignants qui se sont penchés comme des bonnes fées au-dessus du berceau de la belle au bois dormant. Dormant profondément.

Philippe Lançon ne me lira sans doute jamais, mais moi, j’ai lu son chef-d’œuvre – Le lambeau – qui retrace sa longue convalescence post-attentats de Charlie. Je l’ai lu deux fois ! Avant l’AVC et après… Chaque moment passé en réa fit écho à la lecture que j’avais eue de son roman. Mes préoccupations telles les siennes, mes émotions telles les siennes, aveux pour aveux, obsessions pour obsessions. Larmes pour larmes.

Et au-dessus de tout, la force du lien avec les soignants, si similaire, si soudaine, si éternelle…

Novembre…

Jepourrais aimer ce mois, mois des promenades en forêt, mois des premiers feux de cheminée, mois des couleurs automnales, mois de mon anniversaire. Je pourrais aimer ce mois qui incite à retrouver la chaleur de son intérieur que les saisons estivales nous ont poussés à délaisser, que des étés indiens retardent.

Pourtant, je n’aime pas novembre, mois creux du calendrier, sans relief entre la rentrée et les fêtes, mois des jours pluvieux, mois où le soleil se couche sans avoir donné l’impression de se lever, mois des soirées sombres, mois dont deux jours fériés sont tournés vers la mort.

Était-ce un présage ?

La journée de dimanche avait été banalement agréable. La banalité n’est pas un fléau. Chez nous, la banalité est la répétition des choses que l’on aime. C’est aussi nos repères et nos amitiés. Vous comprendrez par la suite que ces dernières méritent d’être choyées chaque jour.

La journée de dimanche avait été banale. Le matin, j’avais participé au trail de notre commune. Le matin, nous avions traîné longtemps après la fin de la course… à cause des gens. L’après-midi, nous étions au match de basket de l’équipe auprès de laquelle je m’investis. L’aprèsmidi, nous avions traîné après la fin du match… à cause des gens.

Le matin, Camille, 7 ans et demi, benjamine de notre fratrie de trois, avait encouragé sa sœur, Jeanne, puis son père. Le matin, Camille avait longtemps joué autour de la ligne d’arrivée… à cause des gens.

L’après-midi, Camille avait encouragé les amies de ses parents (en vain !) pour qu’elles gagnent leur match. L’après-midi, Camille avait longtemps couru, joué, ri sur le parquet de la salle avec ses copines… à cause des gens.

Ce sont les joues roses et la bouche souriante qu’elle a rejoint la voiture pour rentrer à la maison en cette fin d’après-midi du 11 novembre.

Ce soir-là, je me suis couché en écoutant la radio, comme souvent le dimanche soir, qui débriefait une énième victoire écrasante du PSG en championnat. Encore une banalité. Une façon de s’endormir la tête vide. Jeanne, Martin et Camille dormaient comme des loirs.

Camille avait insisté vers 20 heures pour que je lui tienne compagnie pendant sa toilette du soir… au cas où

la dame blanche serait dans la salle de bains ! Un temps interloqué, je finis par accepter ce que j’avais considéré un temps comme un caprice. Une fois au lit, elle avait souhaité lire un passage de Belle et Sébastien. Peut-être que ses souvenirs la promenaient vers le séjour hivernal et familial passé en Maurienne quatre ans plus tôt. Le tournage du film avait eu lieu sur les hauteurs de Bonneval, station de nos bons souvenirs. En descendant, j’ai dit à Rozenn, ma très chère femme, que Camille l’attendait. Léger soupir de celle qui s’est confortablement blottie près du feu de cheminée. Elle monte quand même. Bien sûr, elle ne le regrettera pas non plus.

Quatre heures plus tard, Camille sera transportée par hélicoptère aux urgences pédiatriques de Brest. Clairement, rien ne sera plus banal pour nous. Notre vie a pris un virage radical pour emprunter un itinéraire bis que l’on ne connaît pas, que l’on n’a pas choisi et dont on ignore l’issue. Si je tenais Bison futé…

Car entre-temps, Camille, peu après 23 heures, m’a appelé d’une voix ensommeillée. Deux « Papa » soupirés comme un appel à la survie. Les mots sont approximatifs, les gestes sont saccadés. À nos yeux de parents au naturel confiant, le sommeil gagne, d’ailleurs Camille y replonge déjà. Effectivement, elle plonge…

Il y a bien, quelques minutes plus tard, un effort pour demander un Doliprane, là également d’une voix couverte. Nous n’avons pas le temps de le lui proposer, le sommeil

vient encore de gagner, elle y replonge. Effectivement, elle plonge…

Sans le savoir, ni elle ni nous, cet appel au médicament sera son dernier mot. Ce n’est pas le sommeil qui gagne, Camille est évanouie dans son lit, mais nous ne le savons pas encore.

Nous nous couchons, pour de bon se dit-on, la porte entrouverte, alertés par son comportement inhabituel.

C’est assez vite que notre petite va tousser puis vomir, sans que l’on arrive à lui faire retrouver ses esprits.

Entre le moment où nous appelons le SAMU et l’arrivée des secours, je n’éprouve aucune émotion. Je crois bien ressentir de l’inquiétude face à l’inconscience de Camille, mais elle n’est pas démesurée. En tout cas, elle n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être. Et je m’en sens légèrement coupable. En vérité, je suis en train de générer des quantités infimes d’angoisse que j’enfermerai jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place. Pour l’instant, je ne suis qu’un semeur d’inquiétude.

La médecin-urgentiste m’annonce qu’ils jugent préférable de l’orienter directement vers Brest. J’analyse immédiatement le degré de gravité inhérent à cette décision. Je continue probablement de semer…

Elle me dévisage de haut en bas.

Il faut que je vous suive, du coup ?

Jusqu’alors, il était convenu que Rozenn accompagne Camille et que je reste avec Jeanne et Martin. Répartition des rôles qui nous convenait bien à tous les deux. Chacun son élément, dirons-nous.

Je m’habille alors ?

Oui, ce serait mieux, me suggère l’urgentiste dans un hochement de tête et un nouveau balayage du regard.

Mais je t’emm… Il me plaît mon jogging pourri, pensai-je alors fortement.

Comme pour lutter contre les codes vestimentaires, j’enfile un t-shirt bien usé, une veste plus confortable qu’élégante et une vieille paire de chaussures bateau, sans chaussettes.

J’appelle mes parents qui, bien sûr, ne dorment pas. Il n’est qu’une heure du matin…

Je suis bref et demande à ma mère de venir à la maison pour être là avec les grands. Durant tout le temps de présence des secours (six personnes en tout), ni Jeanne ni Martin n’ont perçu le moindre bruit. Pour eux, la vie banale continue. Bande de veinards…

Quand j’explique à ma mère que Camille est envoyée à Brest en urgence, je sens que ma voix tremble. J’ai

probablement semé sans m’en rendre compte. Quelque part, je suis rassuré d’exprimer un souffle de sensations.

Maman me répond juste :

À Brest ? Merde.

L’analyse n’est pas des plus profondes mais résume bien notre pensée commune du moment. Maman est sûrement plus saisie qu’inquiète. Leur inquiétude se chargera de grandir pendant la demi-heure de trajet silencieux qu’ils effectueront tous les deux vers notre domicile. À cet instant, notre vie va basculer dans la lessiveuse hospitalière.

À 23h42, Camille a sombré dans le coma. Nous nous en sommes rendu compte dix minutes plus tard. À ce moment-là, nous avons reçu un SMS de la vie qui disait grosso modo : lâchez tout, maintenant votre vie, c’est ça !

Le réseau était bon ce soir-là, on l’a tous reçu assez vite.

Rozenn grimpe dans l’ambulance que je suis en voiture dans mon habit de lumière. Au cours du trajet vers l’aéroport, sur ces routes que j’emprunte quotidiennement, je conduis machinalement. J’ai les yeux rivés sur le véhicule des secours. Flash-back de ma pensée. La seule fois où j’ai suivi une ambulance, c’était avant la naissance de Jeanne, en direction de la maternité. Je ne saurais dire si j’étais plus rassuré quatorze ans plus tôt.

Je remarque que le véhicule du SAMU ralentit nettement : je ne sais pas ce qui s’y passe, mais ça se passe. Et moi, je sème, je sème… Nous nous stationnons près de l’hélicoptère de la sécurité civile qui attend sur le tarmac, tel un sprinter dans les starting-blocks. Rozenn me rapporte l’incident. Camille a vomi, il faut l’intuber pour garantir sa respiration au cours du trajet en hélicoptère. Je sème…

Le temps de l’intervention médicale conduisant à l’intubation est interminable. Moi, je veux qu’ils partent, qu’ils la soignent loin de moi. Je n’arrive toujours pas à être très inquiet, je culpabilise, je voudrais me forcer mais je sais, avec le recul, que je sème…

Situation ubuesque de trois pompiers, deux pilotes d’hélico et deux parents pétrifiés, tous silencieux au cul d’une ambulance sur le tarmac d’un aéroport en pleine nuit humide du mois de novembre. Je ne connais pas le réalisateur de cette série B, mais s’il pouvait dire « Coupez », ça nous détendrait tous.

Ils finissent par s’envoler, Rozenn a gagné l’autorisation de monter dans l’hélicoptère, aux côtés de sa fille, direction le CHU Morvan. J’admire son aplomb devant les pilotes, j’en aurais été incapable.

Leur trajet dure un gros quart d’heure. Gratuitement, Camille vient de réaliser son baptême de l’air. Gratuitement… disons aux frais du contribuable. Mon trajet est plus long

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