Le mystère, notre demeure
Pierre van Breemen, né en 1927 aux Pays-Bas, entre chez les jésuites en 1945. Titulaire d’un doctorat en mathématique et en physique, il travaille essentiellement à la formation des jésuites. En outre, il donne un nombre incalculable de retraites ignatiennes dans de nombreux pays et a publié plusieurs livres qui ont été traduits en une vingtaine de langues (Tu as du prix à mes yeux, Bellarmin, 1986, Trouver Dieu en toutes choses, Cerf, 1995, Seul l’amour compte, Bellarmin, 2000, Le don de vieillir, Bellarmin, 2006…).
ISBN 978-2-87356-426-1 Prix TTC : 8,95 €
9 782873 564261
Vie spirituelle
Pierre Van Breemen
Le mystère, notre demeure
Les sept méditations bibliques de ce petit livre abordent toutes ce mystère : comment trouver Dieu en nous et nous trouver en Dieu, afin d’apprendre à vivre plus consciemment en union avec lui. Elles veulent nous aider à devenir capables de nous confier, dans une attitude de prière, au mystère que Dieu est, et de nous remettre avec confiance entre ses mains, de la même manière que lui-même s’est confié à nous en Jésus. Ainsi, nous pourrons rendre notre vie personnelle et communautaire plus authentique et plus féconde.
Pierre Van Breemen
Le mystère, notre demeure
Pierre Van Breemen
Le mystère, notre demeure
Namur – Paris
Dans la même collection : Brèves rencontres, Willy Gettemans, 2002. La compassion, Henri Nouwen, 2003 (2e éd. 2004). Sous mon figuier, Jacques Patout, 2004. Ce Dieu caché que nous prions, Gaston Lecleir, 2004. Dans le feu du buisson ardent, Mark Ivan Rupnik, 2004. Chemin de Croix au Colisée, André Louf, 2005. Le récit du pèlerin, Ignace de Loyola, 2006. Réapprendre à prier, Cardinal Godfried Danneels, 2006. La prière de contemplation, Franz Jalics, 2007. On a trahi Judas, Paul Maskens, 2008. La Bonne Nouvelle au hasard des routes de Palestine, Édouard Boné, 2008. L’Évangile du partage des biens, François Bal, 2008. Le mystère, notre demeure, Pierre Van Breemen, 2009.
Édition originale en allemand : Im Geheimnis Daheim, Würzburg, Echter Verlag, 2008. Traduit du néerlandais par les Cisterciennes de l’Abbaye Notre-Dame de Clairefontaine d’après Vertrouwd met het Geheim, Gent, Carmelitana, 2008. Revu et corrigé par l’auteur. Sauf indication contraire, les citations scripturaires sont empruntées à la Traduction liturgique. La numérotation des psaumes est celle de la Bible hébraïque. © Éditions Fidélité • 7, rue Blondeau • 5000 Namur • Belgique info@fidelite.be • www.fidelite.be ISBN : 978-2-87356-426-1 Dépôt légal : D/2009/4323/06 Maquette et mise en page : Jean-Marie Schwartz Imprimé en Belgique
Présentation
Les problèmes, il nous faut les résoudre dans la mesure où nous le pouvons. Mais les mystères, nous devons les goûter, leur accorder confiance et, en un certain sens, les habiter. Il est vital de bien discerner entre problème et mystère, tout comme il est funeste de brouiller les deux. Celui qui transforme un problème en mystère s’en débarrasse trop facilement et chemine sur une voie sans issue. Celui qui réduit un mystère à un problème échoue dans un marécage et perd d’incomparables trésors qui confèrent à la vie profondeur et sens. L’être humain, être déchiré à maints égards, est aussi un mystère. Les sciences qui tentent de résoudre les problèmes humains sont nombreuses et enregistrent dans leur domaine de remarquables réussites. Dans la contemplation, au contraire, l’être humain tente de s’ouvrir à l’inépuisable Mystère, d’y puiser sécurité et force, sagesse et espérance, mais aussi de voir avec plus de clarté comment Dieu veut qu’il conduise sa vie. Il s’agit d’un enrichissement autant que d’une tâche, car le mystère de la personne humaine est entièrement enraciné dans le mystère de Dieu, plus intime et plus proche de nous que
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nous-mêmes et qui, simultanément, nous dépasse infiniment. La Bible nous apporte une aide précieuse pour plonger davantage en Dieu et en nous-mêmes. Ce petit livre veut en approfondir quelques aspects. Les sept méditations bibliques abordent toutes ce mystère : comment trouver Dieu en nous et nous trouver en Dieu, afin d’apprendre à vivre plus consciemment en union avec lui. Elles veulent nous aider à devenir capables de nous confier, dans une attitude de prière, au mystère que Dieu est, et de nous remettre avec confiance entre ses mains, de la même manière que lui-même s’est confié à nous en Jésus. Ainsi, nous pourrons rendre notre vie personnelle et communautaire plus authentique et plus féconde.
Chapitre 1
Que cherches-tu ?
Les premières paroles que Jésus prononce, dans chacun des Évangiles, revêtent une importance particulière et introduisent la mélodie propre de chacun d’eux. Dans l’évangile de Jean, cette parole inaugurale ne veut rien annoncer, révéler ou exiger ; elle pose une question qui prend pour point de départ les destinataires et les situe au centre : « Que cherchez-vous ? » (Jn 1, 38). Sa question — la première sur les quarante-quatre que Jésus formule dans l’Évangile de Jean — présente une approche pastorale qui prend l’autre au sérieux et le provoque à se prendre lui-même au sérieux. Il est significatif que, d’après saint Jean, la première parole du Seigneur ressuscité en soit une variante : « Qui cherches-tu ? » (Jn 20, 15 ; cf. aussi 18, 4.7). C’est la question du Jésus johannique. Elle nous invite à prendre conscience de nos souhaits et de nos désirs, à les exprimer par des mots et à les lui confier. L’enfant possède ce privilège de pouvoir faire connaître ses désirs. Et, normalement, il est superflu de lui enseigner cela ! Lorsque je rends visite à une famille dans laquelle les enfants n’expriment pas leurs désirs, j’éprouve
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spontanément un sentiment pénible : quelque chose ne va pas. Ou les enfants sont trop timides ou les parents trop sévères. Nous sommes tous des enfants de Dieu, conviés à présenter nos désirs et nos aspirations à Dieu dans la prière : « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte […]. Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt 7, 7.11). Ignace, dans cette ligne, recommande au retraitant de demander, au début de chaque méditation, ce qu’il désire. « Demander [à Dieu notre Seigneur] ce que je veux et désire » (par exemple : ES 48 1) est l’expression la plus fréquente, dans les Exercices spirituels. Ignace sait que tout être humain est un réceptacle de désirs, et que ces derniers structurent notre vie, qu’ils soient satisfaits ou non. Comme le dit Khalil Gibran : « Nous choisissons nos joies et nos peines bien avant de les éprouver. » Celui qui essaie d’exprimer ses désirs les plus profonds réalisera bientôt que c’est loin d’être facile. Précisément parce que le bonheur de notre vie en dépend, nous les enfouissons avec tant de zèle que nous ne pouvons 1. Ignace de Loyola, Exercices spirituels, trad. Paul Doncœur, 1956 (pour toutes les citations des ES).
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presque plus les manifester. Qui n’a jamais si bien caché une chose d’importance capitale qu’il ne pouvait plus la retrouver, tout en ayant la certitude absolue qu’elle n’était pas perdue ? Le jardin secret de nos désirs profonds est un enclos où la raison pénètre difficilement. Le philosophe anglais Ernest Gellner compare la raison humaine au département de publicité d’une grande entreprise, complexe et quelque peu corrompue, dirigée par un conseil d’administration — pas très honnête par ailleurs — qui prend bien soin de ne pas tenir au courant de ses projets les membres de ce département. Et ces derniers parlent, écrivent et font la réclame de leur entreprise ! Blaise Pascal (1623–1662) le dit d’une manière lapidaire et plus précise, avec un jeu de mots éloquent : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas 2. » Frédéric Nietzsche, lui, l’exprime d’une formule plus percutante encore : « L’intelligence est le serviteur de la volonté. » Avoir accès au cœur et à ce qu’il renferme est donc tâche laborieuse ! Ordinairement, à peine avons-nous appris à percevoir et à prendre au sérieux nos désirs les plus profonds, moins encore à les exprimer. C’est pourtant l’invitation claire que Jésus nous adresse initialement dans l’Évangile de Jean. Accepter cette invitation constitue un premier pas
2. Pensées 277.
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sur le chemin qui conduit au mystère que nous sommes. Le mot « spiritualité », si rebattu, parle essentiellement de la manière dont nous assumons nos désirs et nos souhaits, tant de la satisfaction que nous éprouvons dans leur réalisation que de notre souffrance dans leur refus et leur frustration. Surgit alors la question fondamentale de discerner dans quelle mesure nos désirs correspondent à la volonté de Dieu. À ce point précis s’ajoute une difficulté : le mot « désir » — aspiration intérieure — s’emploie souvent d’une manière inadéquate. Et cela selon deux acceptions. La première ne recouvre qu’un faible « je voudrais », sans volonté ni engagement de réaliser ce que nous désirons ; la seconde, sous forme d’euphémisme, manifeste une exigence qui, si elle n’est satisfaite, nous donne le sentiment d’être rejeté. Le désir authentique, qui naît du plus intime, s’avère, au contraire, puissant et disposé à agir ; mais aussi, réceptif et ouvert. Nos désirs forment un large spectre d’aspirations très différentes et, en partie aussi, contradictoires. Sans aucun doute, tous ne revêtent pas pour nous la même importance, et n’ont pas la même intensité. En certains désirs se cache parfois un besoin plus essentiel. Ainsi, une femme raconte que, fillette, elle désirait ardemment un chien et un vélo. Elle le fit connaître à ses parents clairement et avec insistance. Elle reçut le chien le jour de son
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anniversaire et le vélo à Noël. Mais sa joie ne dura pas longtemps : bientôt, elle voulut d’autres choses. Devenue adulte, il lui apparut avec une évidente clarté que dans le désir d’un chien se dissimulait un sentiment de solitude, et que le vélo convoité exprimait le besoin d’une plus grande liberté de mouvement. Si nous-mêmes avons déjà tant de difficulté à découvrir nos désirs les plus profonds, combien est-il plus malaisé encore pour nos amis et connaissances de déceler ce que nous voulons réellement. De nombreuses relations aboutissent à une déception parce que l’un a des idées erronées sur ce que désire l’autre. Personne ne sait en vérité ce que je veux à moins que je ne le fasse connaître moi-même ; ce qui peut prévenir bien des exaspérations ou des malentendus. Ainsi arrivons-nous inévitablement à l’interrogation suivante : quel est notre désir le plus authentique et le plus profond ? La réponse à cette question est capitale parce que, dans ce désir-là, nous pouvons reconnaître la volonté de Dieu. Mais elle se révèle en outre ardue car à peine accédons-nous à ce niveau de notre cœur. Le maître du noviciat jésuite de l’Oregon (ÉtatsUnis) affirme que sa mission la plus délicate est de conduire les novices vers cette liberté intérieure afin qu’ils puissent entendre ce que leur cœur désire en vérité. Au milieu de tant de bruits, de pressions, de contraintes sociales, de rivalités et de contrôles extérieurs, il devient très difficile d’atteindre à la liberté nécessaire.
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Dans l’accompagnement des retraites, c’est toujours une expérience lumineuse de constater comment un retraitant parvient à un niveau de silence intérieur où ses désirs deviennent manifestes. Bien des personnes me confient, au début d’une retraite, le dilemme douloureux ou le problème sérieux qui les tourmente. Après les avoir écoutées avec mes oreilles et de tout mon cœur, je leur donne habituellement le conseil de mettre cela provisoirement au frigo et de s’accorder d’abord, dans la mesure du possible, un temps libéré de tout souci, afin d’atteindre au silence dans le plus profond d’elles-mêmes. Et, si cette difficulté ne cesse de resurgir, de la remettre patiemment à chaque fois dans les mains du Père, comme Jésus sur la croix (cf. Lc 23, 46). Une fois établies en ce centre de la tranquillité enveloppé de silence (dont Hammarskjöld dit que tout homme le porte en lui), elles perçoivent d’un œil tout différent la réalité qui les préoccupait tellement. Cette nouvelle perspective livre parfois, sans effort et très clairement, la réponse qu’elles cherchaient. J’ai souvent pu être le témoin de la joie et de la consolation qu’engendre cette expérience et, en quelque sorte, la partager. Nous n’atteindrons cette profondeur ni en nous faisant violence ni en creusant davantage avec dépit. Nous devons plutôt patiemment ôter la couche de poussière et de boue pour qu’apparaisse le lit de pierres et de roches qui soutient notre vie ou — à travers une autre image — pour que jaillisse librement la source de laquelle sourd
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l’eau vive. Paul dit : « Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage » (Ph 1, 21). Comment, moi, définirais-je ma vie ? Un cantique allemand dit : « Ton désir le plus profond est ton meilleur conseiller. » Qu’évoquent en moi ces paroles ? Il est parfois utile de prendre le chemin inverse, c’est-à-dire de nous demander ce qui nous irrite, ce dont nous avons peur, ce que nous refusons, quelles résistances nous ressentons. Le nœud de la question sera toujours de dépasser les désirs superficiels, pour devenir suffisamment libres à l’intime de nous-mêmes, pour écouter notre désir le plus vrai : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21). Comment pouvons-nous découvrir ce trésor ? Pour Ignace, tout est contenu dans cette intuition : notre désir le plus profond s’identifie à la volonté de Dieu. Parmi les plus ou moins sept mille lettres qui nous restent de lui, il en achève neuf cent quatre-vingt-treize par une requête, formulée généralement comme suit : « Pour finir je prie Dieu notre Seigneur que, dans son infinie bonté, il daigne nous accorder sa grâce très parfaite pour que nous ayons le sens de sa très sainte volonté et que nous l’accomplissions entièrement 3. » Ignace était convaincu que nous devons rencontrer cette volonté de Dieu dans notre propre cœur.
3. Lettre 5736 du 17 septembre 1555 à François de Borgia.
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Le jésuite Jean-Claude Guy (1927–1986), spécialiste de l’histoire de la spiritualité, particulièrement de la spiritualité ignatienne, développe une parabole pour mettre en lumière, de manière un peu provocatrice, une caractéristique essentielle de la doctrine de saint Ignace 4. Le récit imaginaire se passe à Rome, à un moment où ce dernier est Général de la Compagnie. Les Jésuites dirigent déjà plusieurs collèges qui instruisent et éduquent des jeunes gens. Deux des institutions ont un besoin urgent d’un effectif supplémentaire pour remplir leur tâche de manière satisfaisante. L’un de ces collèges se situe à Venise où la Compagnie est aimée et vénérée par la population ; l’autre à Naples, où les Pères sont calomniés et dépréciés à tel point que la vie et le travail leur sont devenus réellement pénibles. Les deux collèges exposent leur besoin au Général. Mais Ignace ne dispose que d’un seul candidat et se demande comment il peut déterminer le lieu auquel la volonté de Dieu destine ce Père. Comment un supérieur agirait-il aujourd’hui dans un cas semblable ? Sans doute parlerait-il longuement avec le Père en question, demanderait-il l’avis de quelques personnes qui le connaissent bien pour solliciter l’un ou l’autre conseil. Peut-être même consulterait-il un psychologue. Il tenterait d’apprécier la résistance psychique, 4. Je m’inspire ici largement d’André Louf, La grâce peut davantage. L’accompagnement spirituel, Paris, DDB, 1992 p. 197-200.
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la capacité spirituelle et la profondeur religieuse du candidat. Il présenterait tout cela à Dieu dans la prière, et ainsi prendrait-il avec prudence la décision juste. Ignace agit autrement. Certain que la réponse ne peut se trouver que dans le cœur du candidat lui-même, il l’appelle et lui annonce qu’il a l’intention de l’envoyer à l’un de ces deux collèges. Ensuite, il lui décrit exactement la situation prévalant dans les deux villes. Et avant que le Jésuite n’exprime spontanément vers quel collège il se sent le plus attiré, Ignace l’envoie à la chapelle pour qu’il y demeure trois heures en oraison. Il doit demander la liberté intérieure face aux deux possibilités et, après la prière, revenir auprès d’Ignace. Le fondateur de la Compagnie définit cette attitude comme « sainte indifférence 5 » Cette expression résonne sans doute négativement à nos oreilles avec la connotation : « Que m’importe ? » Pour Ignace, elle signifie tout autre chose : la disposition du cœur à assumer n’importe laquelle des deux options. Quand le Jésuite se présente trois heures plus tard, Ignace lui demande s’il a vraiment renoncé à sa volonté propre face à ce projet. Si le candidat répond positivement et affirme qu’il pense sincèrement être intérieurement libre de ses propres préférences, Ignace lui dit : « Et maintenant, dis-moi ce que tu dé-
5. Cf. ES 23.
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sires. » Ainsi, l’affaire est décidée. Et le secrétaire d’Ignace d’ajouter le commentaire suivant : « Car Ignace savait que, en quelqu’un qui a complètement renoncé à ses volontés propres, le désir qui persiste alors dans le cœur coïncide exactement avec la volonté de Dieu sur lui. » Pour Ignace, une décision selon la volonté de Dieu ne dépend jamais uniquement des urgences de l’organisation ou d’autres circonstances extérieures. Jamais il n’emploierait quelqu’un pour combler un trou. À l’évidence, la situation concrète et le contexte jouent un rôle important, mais seulement dans la mesure où ils résonnent au plus profond du cœur de l’intéressé. Une grande honnêteté en regard de la liberté intérieure — ce qu’il appelle la « sainte indifférence » — constitue le fondement de l’obéissance. Ignace n’est pas le seul à penser ainsi. À la même époque, Jean de la Croix (1542–1591) écrit : « Renoncez à vos désirs et vous trouverez ce que votre cœur désire : que savez-vous si votre appétit est selon Dieu 6 ? » Et, un siècle plus tard, Pascal (1623–1662) s’exprime ainsi dans la prière « Toi » : « À qui crierai-je, Seigneur, à qui aurai-je recours, si ce n’est à vous ? Tout ce qui n’est pas Dieu ne peut 6. Saint Jean de la Croix, Maximes 21, Paris, DDB, « Œuvres complètes », 1959, p. 1302.
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pas remplir mon attente. C’est Dieu même que je demande et que je cherche ; et c’est à vous seul que je m’adresse pour vous obtenir. Ouvrez mon cœur, Seigneur ; entrez dans cette place rebelle que les vices ont occupée. Ils la tiennent sujette ; entrez-y comme dans la maison du fort ; mais liez auparavant le fort et puissant ennemi qui la maîtrise et prenez ensuite les trésors qui y sont. Seigneur, prenez mes affections que le monde avait volées ; volez vousmême ce trésor, ou plutôt reprenez-le, puisque c’est à vous qu’il appartient, comme un tribut que je vous dois, puisque votre image y est empreinte. Vous l’y avez formée, Seigneur, au moment de mon baptême qui est ma seconde naissance ; mais elle est tout effacée. L’idée du monde y est tellement gravée que la vôtre n’est plus connaissable. Vous seul avez pu créer mon âme : vous seul pouvez la créer de nouveau. Vous seul y avez pu former votre image : vous seul pouvez la reformer et y réimprimer votre portrait effacé, c’est-à-dire Jésus mon Sauveur, qui est votre image et le caractère de votre substance 7. »
7. Pascal, Prière pour le bon usage des maladies, dans L’œuvre de Pascal, texte établi par J. Chevalier, Bibliothèque de la Pléiade, 1950, p. 330-331.
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Si tous, nous réalisions nos désirs les plus authentiques, le Royaume de Dieu adviendrait parmi nous. La volonté de Dieu n’est pas une chose étrange et terrible qui s’impose à nous, devant laquelle nous devons nous incliner aveuglément. Au contraire, la volonté de Dieu coïncide exactement avec notre moi le plus profond. Déjà saint Augustin nous apprend : « La parole de Dieu est l’ennemi de ta volonté jusqu’à ce qu’elle se convertisse en auteur de ton salut. Tant que tu restes l’ennemi de toi-même, la parole de Dieu reste aussi ton ennemi. Fais-toi ami de toi-même, et la parole de Dieu sera en harmonie avec toi 8. » De même que Dieu est le fondement le plus profond de notre être — et plus proche de nous que nousmêmes —, ainsi, dans le domaine du vouloir, la volonté de Dieu est identique à notre volonté personnelle la plus intime. « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruit ; et ainsi, vous serez pour moi des disciples » (Jn 15, 8). Dieu veut notre développement et le véritable accomplissement de notre personne, beaucoup plus que nous-mêmes. Je suis venu pour que les hommes aient la 8. Saint Augustin, PL 38, 637 ou Sermo CIX 3 « De Verbis Domini », in Opera Omnia, Tome V, 1 Paris, 1837.
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vie, pour qu’ils l’aient en abondance (Jn 10, 10). La volonté divine de vie est plus forte et plus authentique que la nôtre. Cela produit souvent une pénible — mais en même temps très vivifiante — tension dans notre vie. Dans le silence de notre cœur, nous pouvons entrer en contact avec cette divine volonté de vie. Le psalmiste nous prodigue ce conseil : « Mets ta joie dans le Seigneur, il comblera les désirs de ton cœur » (Ps 37 [36], 4). Certains préféreraient peut-être permuter l’ordre : recevoir d’abord ce que le cœur désire, et ensuite, pour cette raison, trouver notre bonheur dans le Seigneur. Se pose une question plus sérieuse : nous réjouissons-nous alors en vérité dans le Seigneur, ou plutôt dans les dons du Seigneur ? Ce n’est pas la même chose. Le prophète Habaquq lui, prie ainsi : « Le figuier ne bourgeonnera plus ; plus rien à récolter dans les vignes. Le produit de l’olivier décevra, les champs ne donneront plus à manger, les brebis disparaîtront du bercail ; plus de bœufs dans les étables. Mais moi, je me réjouirai dans le Seigneur ; j’exulterai en Dieu mon Sauveur 9 ! » (Hab 3, 17-18). Dans cette attitude désintéressée nous trouvons notre bonheur en Dieu. Nous faisons l’expérience que Dieu comble exactement les désirs les plus profonds de notre cœur. 9. Traduction Bible de Jérusalem, Paris, Fleurus et Cerf, 2001. Dans la suite du texte : BJ.
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Jésus nous enseigne la même vérité par une parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède et il achète ce champ » (Mt 13, 44). À la racine même de cet élan est la joie en Dieu. Elle nous rend assez libres pour tout lui abandonner et nous éprouvons alors l’assouvissement de notre désir le plus intime : une paix que le monde ne peut donner (cf. Jn 14, 27). ✢
Prière Dieu, Tu es le fondement le plus profond de notre existence et tu nous aimes plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Aide-nous à nous ouvrir à ta présence en nous, vivifiante et stimulante. Éclaire les yeux de notre cœur afin que nous puissions discerner ta sainte volonté, dans laquelle tout ce qui est bon trouve son origine et sa permanence, aujourd’hui et tous les jours, pour l’éternité.
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Textes scripturaires Jn 1, 38 ; 1 R 3, 5.9 ; Mt 6, 21 ; Mc 10, 46-52 ; Ph 2, 13.
Pour approfondissement personnel ou pour échange en groupe • • • •
•
Quel est aujourd’hui mon désir le plus profond ? Qu’est-ce qui provoque en moi une forte aversion ? Qu’est-ce qui, en moi, éveille le plus l’angoisse ? Quels obstacles entravent en moi une entière disponibilité à la volonté de Dieu ? Ai-je déjà éprouvé la consolation de déceler au tréfonds de moi ce désir le plus personnel ?
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Chapitre 2
Où demeures-tu ?
Les deux disciples André et Jean répondent à la question de Jésus : « Que cherchez-vous ? » par une autre question : « Rabbi (c’est-à-dire Maître), où demeurestu ? » (Jn 1, 38). Comme souvent dans les récits johanniques, la question joue sur deux plans. En premier lieu, en un sens littéral, les disciples s’informent du domicile, de la maison (de « l’auberge », comme traduit Luther) où réside Jésus. À un autre niveau, elle se réfère aux racines de Jésus, à sa contrée, à son origine ; et l’évangéliste pense en outre au Père. Plus tard, Jésus dira : « Afin de reconnaître, une bonne fois, que le Père est en moi et moi dans le Père 10 » (Jn 10, 38). Là est sa demeure, son lieu propre. Il s’agit ici déjà du mystère de l’être-même de Jésus, de son indissociable et substantielle unité avec le Père, que Jean surtout mettra maintes fois en lumière. Avec le psalmiste, nous prions : « De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur,
10. BJ.
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Dieu de l’univers ! Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur ; Oui, un jour passé dans tes parvis en vaut plus que mille. J’ai choisi de me tenir sur le seuil, dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter parmi les infidèles. » Ps 84 [83], 2-3.11 Dans le Nouveau Testament, Jésus nous révèle que luimême est cette demeure, ce Temple : « Détruisez ce Temple et, en trois jours, je le relèverai. […] Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps » (Jn 2, 19.21). Le Père vit en lui et il vit dans le Père. C’est l’objet de la demande des deux disciples, mais ils en ignorent la profondeur. Au cours de notre existence, nous sommes confrontés à de nombreux problèmes qu’il nous faut résoudre le mieux possible. Mais nous butons aussi sur des mystères. Ces derniers sont insolubles et à aucune condition nous ne pouvons ni ne devons chercher à les résoudre. Ils sont infiniment précieux et doivent être protégés avec soin. Ne pas distinguer les problèmes des mystères est désastreux. Ainsi, par exemple, l’Eucharistie ne constitue en rien un problème, mais un mystère extraordinairement
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fécond. Nous pouvons habiter les mystères, y être à la maison 11. Qui ne connaît aucun mystère est un pauvre hère, un « sans-abri » spirituel ou affectif. Il est de grande importance de considérer le mystère avec respect et déférence : « Celui qui se fie au mystère est déjà chez lui » (Goethe). Le mot « habiter » ou « demeurer » (menein, en grec) est un des termes préférés de Jean, il se retrouve quarante fois dans son évangile et vingt-sept fois dans les lettres qui lui sont attribuées. Il renvoie à un mystère fondamental. La notion spatiale n’apparaît souvent qu’au second plan. Le mot exprime avant tout la tendresse sécurisante 12, le havre sûr et même l’unité. Les mystères sont notre demeure. Tout être humain aspire à une sécurité de tout repos, à un chez soi. Et celui qui ne reçoit pas cet accueil sans réserve ne peut devenir qui il est ; jamais il ne connaîtra la paix véritable. Certaines personnes traînent avec elles un lourd fardeau parce que, au début de leur vie, elles n’ont guère rencontré d’authentique acceptation. Le rejet se présente sous de nombreuses formes. Des enfants qui ne se sont jamais vraiment sentis acceptés dans la maison paternelle et qui ont grandi dans une atmosphère 11. Dans les langues germaniques, le mot qui désigne le mystère a pour racine Heim, (Geheimnis (allemand), geheim (neerlandais) dont dérive aussi Heimweh), et signifie « demeure, maison, foyer, chez soi ». 12. L’image biblique serait celle, employée par Jésus, de la poule qui rassemble ses poussins sous ses ailes.
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de rejet, repousseront à leur tour facilement les autres et développeront des personnalités angoissées ou vindicatives. De plus, il se peut que, durant toute leur vie, ils se considèrent comme un poids pour les autres. D’autres personnes accumulent les succès et, cependant, même au cours de la deuxième partie de leur vie, doivent encore sans relâche se prouver à elles-mêmes leur valeur ; elles n’ont jamais appris à affronter l’échec. Le rejet peut aussi être camouflé. Il arrive parfois que des parents ne prennent pas conscience qu’un enfant soit « faussement » accepté. Par exemple, là où les parents désiraient un garçon, naît une fille, ou vice-versa. Cet enfant ne sera peut-être jamais accepté tel qu’il est en réalité et grandira alors dans une atmosphère de déception rentrée. Ceux dont on exige trop appartiennent aussi à cette catégorie : on leur impose des tâches qui dépassent leurs capacités. Parfois aussi un enfant est traité de façon rigide et ainsi, de fait, rejeté. Accepter un enfant ne se réduit pas à un acte circonscrit à la grossesse ou à la naissance, mais il doit être, à chaque étape de la vie, à nouveau et autrement réitéré. Et cela requiert beaucoup d’amour de la part des parents. Chaque enfant doit être accueilli d’une façon singulière. Les surnoms, pareillement, trahissent quelquefois un rejet voilé. Qui s’est toujours entendu appelé « l’aîné », « la grande » peut y entendre l’avertissement déguisé de ne jamais se comporter comme un « petit », c’est-à-dire, comme un enfant. L’aîné
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doit toujours veiller sur les petits et être pour eux un modèle ; mais, de toute évidence, il ne peut pas parler d’égal à égal avec les adultes. Le « petit », lui, perçoit la défense cachée de se comporter comme un grand. Beaucoup d’enfants, déjà rejetés à la maison, constatent rapidement que cet état de choses n’en reste pas là. Dans des organisations plus structurées, comme les écoles, les clubs sportifs, les groupes musicaux, les cercles d’amis, etc., tout le processus d’acceptation ou de rejet se répète, même si c’est dans une moindre mesure. Ce qui souligne encore une fois l’importance, pour le reste de la vie, de l’expérience d’un accueil aimant et d’une absolue sécurité. Par l’emploi si fréquent et si frappant du mot « demeurer », Jean exprime avant tout l’unité intime entre Jésus et son Père. Jésus demeure en son Père et lui est toujours uni. « Le Père et moi, nous sommes un » (Jn 10, 30), affirme-t-il nettement. Là se situe la source de la grande facilité avec laquelle, de manière libératrice, il entre en relation avec des personnes très diverses, sans aucune crainte. Jésus n’avait pas peur du lépreux, pas plus que du grand prêtre, ni d’une femme surprise en délit d’adultère, ni de ceux qui l’accusent, pas plus que du procurateur romain. Sa sociabilité n’était ni superficielle ni intéressée, mais toujours tournée vers les autres avec sincérité et amour. Lorsque les circonstances l’exigeaient, il ne se dérobait pas aux confrontations ou aux
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conflits et, là encore, il demeurait objectif et intègre. Il conservait la paix intérieure, car il était en permanence enraciné dans le Père et vivait de lui. « Celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul parce que je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29). Jésus vivait à un niveau d’acceptation et de confiance qui dépassent infiniment notre expérience et notre entendement. Voilà ce que Jean veut nous signifier par la constante répétition du « demeurer ». Pourtant, dans l’évangile de Jean, « demeurer » s’applique non seulement à l’unité entre Jésus et son Père, mais également, en beaucoup d’occurrences, à la relation entre Jésus et ses disciples. Au matin de Pâques, Jésus envoie Marie-Madeleine annoncer à ses disciples ce message : « Va plutôt trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Par ces mots, Jésus récapitule tout l’accomplissement de sa mission. Il est venu pour que son Père soit notre Père et pour que nous ayons avec lui notre demeure dans le Mystère, en lequel il est luimême enraciné et fondé. C’est ainsi que, dans la prière sacerdotale, Jésus prie pour tous ceux qui, par la parole de ses disciples, croiront en lui : « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes
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un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite ; ainsi le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17, 21-23). Nous ne sommes plus des esclaves qui vivent sans cesse dans la crainte : nous avons reçu l’Esprit dans lequel le Père et le Fils sont parfaitement un, afin qu’en lui, nous aussi, comme fils de Dieu, nous puissions nous écrier comme Jésus : Abba, Père (cf. Rm 8, 15-16). « Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure » (Jn 14, 2), nous affirme Jésus. Ainsi, la singularité de chacun est respectée et peut s’épanouir. L’unité fondée en Dieu autorise une grande diversité, et même, la suscite. La véritable unité n’est en rien monotone ou uniforme : « En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi, et moi en vous » (Jn 14, 20). L’inhabitation de Jésus en nous, et la nôtre en lui, se fondent sur l’unité de Jésus avec le Père. Ici non plus, il ne s’agit pas d’une notion spatiale, mais d’une unité de vie et d’amour. Nous, nous sommes les sarments dans lesquels la sève — c’est-à-dire la force vitale de la vigne — circule, agit et porte fruit. Nous pouvons aimer notre prochain dans son irremplaçable identité, parce que Jésus vit en nous avec toute sa capacité d’amour. « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn 15, 4). « Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour » (Jn 15, 9). Relevée et transformée en Jésus, et en son Père et notre
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Père, notre vie peut se déployer dans toute la plénitude que Dieu nous a préparée. Il (le Seigneur, le Dieu d’Israël), nous a donné d’être « délivrés de la main des ennemis, [afin que] nous le servions dans la justice et la sainteté, en sa présence tout au long de nos jours » (Lc 1, 74-75). Ce « demeurer » en Jésus et en son Père n’a rien de statique, mais comporte un dynamisme incroyable. Dieu est toujours plus grand. Aussi élevées que soient nos pensées sur lui, il est encore bien plus grand. Et si nos pensées sur lui s’élèvent encore davantage, il reste encore infiniment plus grand. Nous sommes sans cesse en chemin vers lui et ne le saisissons jamais. Ignace se définissait volontiers comme « pèlerin », non seulement parce qu’il avait entrepris « seul et à pied 13 » nombre de pèlerinages, mais surtout parce qu’il demeurait toujours en chemin vers le Dieu toujours plus grand, qu’il ne pouvait jamais rejoindre. Ainsi, la suite de Jésus suscite un cheminement permanent au long duquel il faut sans relâche nous désapproprier de nous-mêmes pour pouvoir pénétrer dans une terre jusqu’ici inexplorée. « De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 33).
13. Allusion à la biographie Tellechea Idigoras, Ignacio de Loyola. Solo y a pie, Ed. Cristianidad, 1986. Traduit en français : Ignace de Loyola, pèlerin de l’absolu, Paris, Nouvelle Cité, 1990.
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À la question des deux disciples à propos du lieu où il demeurait, Jésus répond par une invitation : « Venez et vous verrez » (Jn 1, 39). Viens, avec toute ta personne ; avec tes forces et tes faiblesses, avec ton idéal et tes déceptions. Engage-toi de tout ton être dans cette rencontre. N’envoie pas une personnalité préfabriquée, artificielle, à la recherche de Dieu, mais viens tel que tu es pour devenir tel que Dieu te veut. La personne ellemême est la question ; Dieu est la réponse. Ne joue pas un rôle, ose être toi-même face à Jésus. « La vérité vous libérera. […] Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement 14 » (cf. Jn 8, 32.36). « Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime » (Ps 18 [17], 20). Il t’accueille à bras ouverts, car c’est pour toi qu’il est venu. Il te veut dans ta propre et irrécusable personnalité, il la purifiera et lui donnera profondeur. Les disciples restèrent tout le jour auprès de lui. Ils n’avaient pas assez de leurs yeux pour voir ! Leur vie durant, ils ne pourront oublier cette première rencontre : elle transforma radicalement leur vie et dilata leur cœur. Tout l’évangile de Jean n’est qu’une invitation » à venir et à voir ». Dans ce « voir et observer », dans la contemplation, la personne est transformée. Jean en a fait personnellement l’expérience, et les versets qui ouvrent sa
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première lettre vibrent encore de cette expérience bouleversante : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons contemplée, et nous portons témoignage : nous vous annonçons cette vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous » (1 Jn 1, 1-2). Si nous reconnaissons Jésus dans la révélation qu’il fait de lui-même, simultanément nous nous connaîtrons nous-mêmes. « Noverim te, noverim me », prie saint Augustin (« que je te connaisse, que je me connaisse »). En Jésus, nous trouvons Dieu et donc également nous-mêmes, dans une authenticité nouvelle. La rencontre personnelle avec Jésus dans la prière édifie la personne. En cela réside le secret des Exercices spirituels de saint Ignace. Paul exprime l’efficacité de la contemplation par une proposition dense : « Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur qui est Esprit 15 » (2 Co 3, 18). La configuration à l’image glorieuse de Jésus s’accomplit, non par nos forces et nos efforts,
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mais par l’Esprit du Seigneur qui l’opère en nous. La plupart du temps, cette métamorphose (c’est le mot que Paul utilise) nous reste longtemps cachée. Elle se réalise au plus intime de notre être, dans un lieu si profond que nous n’y avons pas d’accès direct ; elle ne se rend perceptible dans nos pensées et dans notre conduite qu’après un temps considérable. ✢
Prière Jésus, tu veux partager avec nous l’intimité dans laquelle tu es Un avec le Père, pour que notre vie, comme la tienne, soit enracinée et fondée dans le mystère de la très sainte Trinité, mystère d’un amour inconditionnel et d’un don total de soi. Donne-nous la grâce d’être là, avec toi, véritablement chez nous, dans l’unité avec le Père et le Saint-Esprit, aujourd’hui, tous les jours, pour l’éternité.
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Textes scripturaires Ps 84 (83), 1-5 ; Jn 14, 1-3.23 ; 15, 1-9 ; Ap 3, 20.
Pour approfondissement personnel ou pour échange en groupe • •
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Quelle réalité a, dans ma vie, valeur primordiale ? Où suis-je en totale confiance ? Et qu’est-ce qui, surtout, me confirme dans la confiance ? Que signifie pour moi vivre uni à Dieu ? À cette fin, quels moyens m’apparaissent les plus efficaces ? Que puis-je dire du Mystère de la sainte Trinité ?
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Chapitre 3
Fondé sur le roc ?
« Jamais homme n’a, en quoi que ce soit, éprouvé autant de désir que Dieu n’en éprouve, Lui, de conduire l’homme à Le connaître 16. » Par ces mots si simples qui, il est vrai, ont fait grand bruit, Maître Eckhart (1260– 1328) traduit une vérité fondamentale de la foi chrétienne. Nous ne pouvons imaginer combien Dieu porte son désir vers chacun de nous. » Toi, Dieu ardent en ton désir. » Ainsi le désigne Mechtilde de Magdebourg (1207–1282) et elle explicite : Dieu possède suffisamment toutes choses. Le contact avec notre âme est la seule dont il n’est jamais suffisamment comblé. Il nous dit : « Que je t’aime démesurément participe de ma nature, car je suis l’Amour. Que je t’aime souvent émane de mon désir, car j’aspire passionnément à ton amour. Que je t’aime si fidèlement est inhérent à mon éternité, car je n’ai ni commencement ni fin. » L’essence de Dieu consiste à se donner lui-même. Le Mystère de la Trinité n’est pas tant de savoir comment 16. Eckhart, Traités et Sermons, Paris, Flammarion, 1995 ; Sermon 68, p. 368.
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trois peuvent être un, et comment un peut être trois, mais que le Père puisse se donner si totalement que sa plénitude habite le Fils, et que le Fils soit en mesure de s’abandonner si pleinement au Père qu’il ne retienne rien pour lui. Par cette donation réciproque absolue, le Père et le Fils sont un dans l’Esprit Saint. Cette parfaite unité dans un complet don de soi excède notre entendement et restera pour toujours un mystère sacré. Aux environs de l’an 200, Tertullien introduisit dans la théologie le mot « Trinité ». Ce ne fut pas une heureuse trouvaille, parce qu’elle nous place devant une problématique numérique, alors qu’en réalité la Trinité est surtout le mystère d’un amour inimaginable et incompréhensible. Ce Mystère est le parfait abandon de soi de l’amour divin, lequel transcende tout concept humain. Les Trois Personnes divines ne veulent pas seulement se donner l’une à l’autre ; le Dieu trinitaire désire aussi se donner à nous. C’est précisément à cette fin qu’il nous a créés : se donner à nous. Là se trouve la signification et de la Création et de notre propre vie. J’existe parce que Dieu est amour, un amour qui, de par sa nature intrinsèque, veut se donner. Dans son amour, il m’a appelé à l’existence, et à tout instant il ne cesse de le faire. Au cours de la méditation finale des Exercices spirituels, Ignace demande au retraitant de contempler « combien le Seigneur désire se donner lui-même le plus possible selon ses desseins divins »
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(ES 234). Et Maître Eckhart souligne que Dieu ne nous fait jamais un don, et n’en a jamais fait, pour que nous le possédions et en restions là. Bien plutôt, tous ses dons, au ciel ou sur terre, il les présente dans une seule perspective : se donner lui-même. Lui-même est le présent. Nous disons, avec le livre des Psaumes : « Le Seigneur a fait les cieux par sa parole, l’univers par le souffle de sa bouche. Et encore : Il parla, et ce qu’il dit exista ; il commanda, et ce qu’il dit survint » (Ps 33 [32], 6.9). Le psalmiste laisse entrevoir la souveraine aisance avec laquelle Dieu créa l’univers. Le mot hébreu dabar, utilisé en référence à une personne, signifie parler. Mais, quand il s’applique à Dieu, il signifie « créer » : « Dieu n’a qu’à parler et ce qu’Il dit existe » en est l’idée sous-jacente. Nous, cependant, ne pouvons jamais parler de Dieu à l’aide d’un seul mot ou d’une seule image : Dieu est trop grand pour nos dérisoires mots humains. Nous avons toujours besoin d’un deuxième mot pour compléter le premier, et d’une deuxième image pour élargir la première. Nonobstant, notre langage reste toujours en deçà. Ainsi, devant l’affirmation que Dieu crée par une seule parole, nous pourrions penser que ce qui ne coûte rien ne vaut rien — ce qui serait un malentendu absolu. Le théologien anglican William Vanstone 17 évoque un 17. William Vanstone, Love’s Endeavour, Love’s Expense, London, Darton, Longman & Todd Ltd, 1977, p. 62.
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événement qui peut enrichir et approfondir notre idée de création. Avant la deuxième guerre mondiale, en Angleterre, un jeune souffrait d’une grave lésion cérébrale suite à un accident. Seule une intervention chirurgicale aurait pu le guérir. Mais celle-ci n’avait encore jamais été réalisée. Un chirurgien se déclara prêt à tenter l’opération, dans l’espoir de sauver la vie du jeune homme, en précisant qu’elle serait extrêmement difficile et risquée, et que la moindre erreur aurait des conséquences fatales ; en outre, du point de vue médical, elle constituait une innovation radicale. L’opération dura sept heures et exigea une concentration maximale et incessante de la part du chirurgien. Et elle réussit ! Quand il eut terminé, une infirmière prit par la main le chirurgien complètement exténué, pour l’aider à sortir de la salle, comme s’il s’agissait d’un petit garçon. Il avait vraiment tout donné pour sauver la vie du patient. Ceci représente aussi une image de la création. Par la voix du prophète Isaïe, Dieu dit à Israël : « Car tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime. Aussi je livre des hommes à ta place et des peuples en rançon de ta vie 18 » (Is 43, 4). Et, plus loin, le prophète ajoutera : « Comme un jeune homme épouse une jeune fille, Celui qui t’a construite t’épousera. comme la jeune ma-
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riée est la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu 19 » (Is 62, 5). Dans le Nouveau Testament, chacun peut personnellement s’appliquer ces paroles ; elles seront encore dépassées : « Il n’a pas refusé son propre Fils, il l’a livré pour nous tous, comment pourrait-il avec lui ne pas nous donner tout ? » (Rm 8, 32). Le don de Dieu lui-même est destiné à tout vivant. Thérèse d’Avila (1515–1582) nous incite à « reconnaître la vérité qu’il y a en nous quelque chose d’incomparablement plus précieux que ce que nous percevons extérieurement ». Elle était une femme sainement consciente d’elle-même. Un de ses textes bien connu fait dire à Dieu : « Âme, il faut te chercher en moi ; Et tu dois me chercher en toi. […] Puisque tu es mon lieu de séjour, Tu es ma maison, ma demeure 20. » L’expérience d’une confiance, d’une proximité si intimes soutenait et dirigeait Thérèse ; elle rendit sa vie extrêmement féconde. Il s’agit de laisser pénétrer en nous de tels textes, de les goûter et de les savourer dans la sainte conviction
19. BJ. 20. Thérèse d’Avila, « Poésie IV», in Œuvres complètes, tome 2, Paris, Fayard, 1962, p. 710-711.
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qu’ils nous sont très personnellement destinés. C’est bien de moi dont il s’agit ! Une jeune femme, seule chez elle, zappait à la télévision jusqu’au moment où elle en eut assez. Errant sans but dans la maison, elle vit sur un petit meuble une bible ouverte. Elle la prit et lut le verset : « Le Seigneur aima [Salomon] et le fit savoir par le prophète Natân. Celui-ci le nomma Yedidya, suivant la parole de YHWH 21 » (2 Sm 12, 24-25). En note, elle découvrit que Yedidya signifiait « aimé du Seigneur ». Cette parole la toucha fortement et, tout à coup, elle sut, d’une invincible certitude, que ce nom lui était destiné. Elle fut transportée de bonheur et, de joie, dansa dans la maison vide. Cette expérience si percutante transforma sa vie, et, plus tard, lors de sa confirmation, elle choisit Yedidya comme nom de confirmation. Aujourd’hui encore, ce nom reste plein de signification pour elle. Que toute personne soit voulue par Dieu est un élément essentiel de la théologie de la création. Chacun est pour Dieu un enfant désiré. Cette réalité comporte une source prodigieuse d’encouragement à nous accepter nous-mêmes. Le premier acte d’adoration de Dieu consiste dans le fait de s’accepter comme issu de sa main. Edith Stein écrit : « Notre amour est entièrement dirigé vers Dieu ; mais, en union avec l’amour divin, l’esprit
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créé, plein de gratitude, s’embrasse aussi lui-même dans une libre et reconnaissante acceptation. L’abandon à Dieu est, conjointement, abandon à sa propre personne, aimée de Dieu, à Dieu et à toute la création 22. » Dans l’Église primitive, les chrétiens étaient pour la plupart des gens simples, mais ils entendaient continuellement cette annonce : « Reconnais, ô chrétien, ta dignité 23. » Dieu nous a rassemblés pour que nous puissions vivre de la vérité de son amour — qui nous embrasse tous — et en témoigner. Voilà l’Église. L’amour de Dieu est notre origine. Son amour, entier et sans partage, s’adresse à chacun de nous. Nous devons nous approprier cette Bonne Nouvelle en sorte qu’elle devienne le fondement de notre vie. Le mystique Angelus Silesius (1624–1677), qui possédait un talent particulier pour exprimer des vérités profondes dans un langage clair, l’atteste à sa manière originale : « Il n’existe rien de plus beau que moi, car Dieu, la beauté même, s’est épris de moi ! » Anthony de Mello, s.j. rapporte cette anecdote : « Dans une leçon d’histoire, une institutrice parlait des découvertes modernes. Elle posa la question : 22. Edith Stein, Endliches und ewiges Sein, Gesammelte Werke II, Freiburg, Herder, 2006, p. 119. Trad. en français : L’Être fini et l’être éternel, Louvain et Paris, Nauwelaerts, 1972. 23. Par exemple, Saint Léon le Grand, « Premier Sermon sur la Nativité du Seigneur », § 3, Paris, Cerf, « Sources chrétiennes » 22 bis, 1964, p. 73-75.
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“L’un de vous peut-il me nommer quelque chose d’important qui n’existait pas il y a cinquante ans ?” Au premier rang, un gamin bien éveillé leva la main avec enthousiasme et cria : “Moi.” » Effectivement, personne ne peut faire que quelqu’un se sente inférieur tant que lui-même ne partage pas ce jugement. Le oui sans limites, accordé par Dieu à chacun dès avant sa naissance, demeure irrécusable. Chacune et chacun de nous peut trouver dans ce oui force et courage pour consentir à sa vie et la réussir. Je garde un souvenir très fort d’une dame qui, après une conférence sur ce thème, vint me trouver, surexcitée. Le visage tendu et le poing levé, elle me dit : « Je crois que Dieu est amour, et qu’il aime tous les hommes. » Et ensuite, d’une voix beaucoup plus aiguë : « Mais pas moi ! Je suis l’exception. Finissez-en avec cela ! » Ce cri me toucha profondément et je sentis l’immense souffrance de cette femme. Qui peut savoir tout ce qu’elle a enduré ! Peut-être avait elle besoin d’une aide professionnelle pour recouvrer sa liberté et une ouverture suffisante à la Bonne Nouvelle de la Bible. Toujours est-il qu’elle exprimait clairement et avec précision combien la foi est un don et une grâce, auxquels nous ne pouvons accéder par nos propres forces. Lorsqu’en 1994, après une trentaine d’années de prison sur l’île Robben, Nelson Mandela devint président
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d’Afrique du Sud, il cita en son premier discours officiel quelques phrases de Marianne Williamson, dans lesquelles il avait manifestement puisé une grande force : « Tu es un enfant de Dieu. Si tu te méprises toi-même, cela n’aide pas le monde… Nous sommes nés pour laisser transparaître la gloire de Dieu qui est en nous. La gloire de Dieu ne réside pas seulement en quelques-uns d’entre nous. La gloire de Dieu habite en chacun de nous. Si nous laissons briller notre lumière, nous donnons alors à d’autres la liberté de laisser, eux aussi, briller la lumière qui est en eux. Si nous nous libérons de notre angoisse, par notre seule présence, nous libérerons aussi les autres de la leur. » Dieu désire passionnément nous introduire dans son amour et que nous accueillions cet amour de tout notre cœur et de toute notre âme. Toujours et partout, désirer être accepté, et être déçu quand ce n’est pas le cas, procède de l’essence de l’amour ; a fortiori, s’il s’agit de l’amour divin. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3, 20). Ce repas pris ensemble est, comme souvent dans l’Écriture, le symbole de l’intimité. Dieu aspire ardemment à partager la table avec nous, mais il respecte notre liberté. Si quelqu’un n’ouvre pas la porte, il n’insistera pas. Mais il ne s’éloignera pas non plus. Après un moment, il essaiera encore une fois, et encore une fois,
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et encore une fois. Grâce à cette persévérance, il a déjà gagné à lui bien des cœurs. Dieu est une force d’attraction puissante et libre. Accepter le don que Dieu fait de lui-même implique en même temps notre abandon à Dieu. C’est pourquoi cette image du repas pris en commun se révèle si parlante : Moi avec lui et lui avec moi. Se laisser introduire dans l’amour de Dieu représente un immense défi. Dieu nous accepte tels que nous sommes — non pas tels que nous devrions être — et, en outre, sans condition. Il nous offre ainsi la capacité de devenir les personnes que nous portons en gestation. Les potentialités ancrées en nous se trouvent libérées. Dieu n’exerce aucune contrainte, mais il nous attire, nous encourage et rend ainsi possibles une croissance et un développement qui nous seraient inaccessibles si nous étions livrés à nous-mêmes. L’acceptation de soi, que l’amour de Dieu engendre, est dynamique et exaltante. Qui a définitivement intériorisé la vérité qu’il est inconditionnellement aimé de Dieu, ne devient plus si facilement la proie des messages obsédants de la publicité et ne se laisse plus si aisément intimider par les nombreux groupes de pression partout présents. La vérité rend libre. Personne ne s’étonnera que l’amour de Dieu rencontre une forte résistance. En chacune et chacun de nous, de nombreux mécanismes de défense sont à l’œuvre. L’adversaire, le mal, vit également en nous, comme nous
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l’apprennent clairement l’Écriture et toute la Tradition. Parmi la bonne semence, l’ennemi sème la mauvaise herbe qui, dès les profondeurs des racines, croît ensemble avec le bon grain et ne peut plus être arrachée sans que ne soit en même temps déraciné le blé (cf. Mt 13, 24-30). Du bon grain tombe parmi les ronces qui poussent plus rapidement et avec plus de force et l’étouffent. Par « ronces », Jésus désigne « les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie » (Lc 8, 7.14). Saint Paul nous prévient que « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Co 11, 14). Saint Ignace adopte cet enseignement et le développe 24. Le Malin est familier du langage de l’Écriture et des subtilités de la psychologie. Au commencement, les inspirations de Dieu, les suggestions du Mauvais et nos propres fantasmes se ressemblent beaucoup et sont pratiquement indissociables. Une fois la clarté faite, il est souvent trop tard ou, pour le moins, de grands dégâts se sont déjà produits. Les illusions peuvent être habilement voilées et simultanément très tenaces. Nous avons besoin d’un sérieux discernement des esprits pour éviter que notre réceptivité à l’amour de Dieu ne soit perturbée. Pour cette raison, il est pertinent et utile pour nous, qu’ensemble et publiquement, lors de la liturgie pascale, nous renoncions à Satan et à toutes ses
24. Cf. ES 332.
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œuvres et séductions. Nous formulons ainsi le fondement et le noyau du discernement des esprits. ✢
Prière Dieu de toute grâce, Ton amour ne pose aucune condition et ne connaît pas de limites. Il nous entoure et nous embrasse tous, comme l’air que nous respirons. Il est don de vie dans le sens plénier du mot. Accorde-nous la grâce de croire à cet amour de tout notre cœur. Puisse-t-il former et imprégner nos personnes, qu’elles portent des fruits en abondance, dans l’acceptation de soi et l’amour du prochain. Nous deviendrons ainsi des témoins vivants de ton amour et de ta fidélité, pour ton honneur et ta louange. Nous te le demandons par Jésus Christ ton Fils, en qui ton amour s’est rendu visible et tangible.
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Textes scripturaires Is 43, 1-7 ; 49, 15-16 ; So 3, 14-17 ; Rm 8, 28-39 ; Ep 3, 14-19.
Pour approfondissement personnel ou pour échange en groupe • •
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Comment puis-je formuler avec concision le cœur de ma foi ? Quelles personnes m’ont aidé à m’ouvrir davantage à l’amour de Dieu, et comment m’y ont-elles amené ? Qu’est-ce qui m’empêche de croire de tout mon cœur en l’amour de Dieu pour moi tel que je suis ? Qu’en est-il de cette foi aux heures sombres de ma vie ?
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Chapitre 4
Devenir transparent
À plusieurs reprises, l’Évangile de saint Jean désigne Jésus comme « Lumière du monde ». Lui-même déclare sans ambages : « Moi, je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12). Dans le Sermon sur la montagne, il nous surprend en disant aussi nettement à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14), et cela, non comme une promesse ou un mandat, mais comme un simple constat. Il va de soi qu’il n’existe aucune contradiction entre ces deux déclarations ; au contraire, elles dépendent radicalement l’une de l’autre. Nous sommes lumière du monde parce que Jésus lui-même l’est. Le Dieu qui a dit : « La lumière brillera au milieu des ténèbres, a lui-même brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire, qui rayonne sur le visage du Christ » (2 Co 4, 6). « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? » (Ps 27 [26], 1). Les Pères de l’Église comparent volontiers l’Église à la lune. Comme la lune n’émet pas de lumière par ellemême, mais reçoit toute sa lumière du soleil, ainsi pareillement l’Église n’a pas de lumière propre ; elle reçoit toute sa lumière de Jésus, son soleil. On peut développer
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davantage cette image, si on songe que le soleil luit toujours dans tout son éclat, alors que la lumière de la lune, dans sa dépendance du soleil, progresse ou régresse sans cesse. Cette dernière constatation s’applique aussi à l’Église. Jésus exprime cette dépendance par une autre image claire et convaincante : il se nomme lui-même le cep et nous les sarments (cf. Jn 15, 1-8). La fécondité des sarments provient entièrement de la force vitale du cep qui se répand en eux. De même, la clarté que nous rayonnons relève entièrement de lui, qui est la lumière du monde. Immédiatement après la célébration eucharistique, les Missionnaires de la Charité, membres de l’institut fondé par Mère Teresa à Calcutta, disent une prière qui traduit l’essence de leur spiritualité. Son origine remonte au cardinal Newman : « Jésus, aide-nous à répandre ton parfum où que nous allions. Inonde nos âmes de ton Esprit et de ta vie. Pénètre et possède tout notre être si totalement que nos vies ne soient qu’un rayonnement de la tienne. Rayonne à travers nous et sois tellement en nous que toute âme que tu nous donneras de rencontrer puisse sentir ta présence en nous. Qu’ils puissent lever les yeux
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et ne plus nous voir, mais toi seul. Reste avec nous et nous nous mettrons à rayonner comme toi, rayonner et être une lumière pour les autres. La lumière, ô Jésus, ne viendra que de toi, aucunement de nous. Ce sera toi qui, par nous, rayonneras sur les autres. Que nous puissions te louer de la manière que tu préfères en rayonnant sur ceux qui nous entourent. Que nous parlions de toi sans prêcher, non en paroles, mais par notre exemple, par la force contagieuse, l’influence attirante de ce que nous faisons, l’évidente plénitude d’amour que nos cœurs te portent 25. » Thomas de Celano écrivit la première Vita de saint François d’Assise. Il y déclare : « Saint François remplit le monde entier de l’Évangile du Christ […] en annonçant partout la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. À cette fin, il avait converti tout son corps en langage pour édifier ses auditeurs autant par son exemple que par ses paroles. » De là surgit, dans les « petites fleurs » (fioretti), la 25. Texte repris de Mère Teresa, Frère Roger, La Prière, fraîcheur d’une source, Paris, Bayard, 2003, p. 65.
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légende de François invitant un frère pour l’accompagner prêcher. Ils entrèrent donc à deux dans la ville, que François traversa de part en part pour en sortir à l’autre bout. Le frère protesta : « N’allions-nous pas prêcher ? » À quoi François répondit : « C’est ce que nous avons fait. » Au cours d’une belle journée ensoleillée, un petit garçon entra avec sa maman dans une église. Le soleil brillait au travers des vitraux et, sur le sol, faisait apparaître, comme par magie, de magnifiques dessins multicolores. Le garçonnet, enthousiaste et sous le charme, demanda à sa mère qui étaient ces personnages. Elle murmura que c’était l’un ou l’autre saint. Le petit ne comprit pas très bien, et aux figurations suivantes esquissées sur le sol, posait la même question, et recevait chaque fois une réponse identique. Quelque temps plus tard, lors du cours de religion, l’institutrice demanda si quelqu’un savait ce qu’était un saint. Immédiatement, le garçonnet leva le doigt et s’écria : « C’est quelqu’un qui laisse passer la lumière ! » La définition n’est pas mauvaise ! Elisabeth Kübler-Ross prolonge cette image. Que le vitrail projette ces images hautes en couleur par un jour ensoleillé est merveilleux, mais il serait encore plus agréable et plus utile que cela se produise aussi pendant les heures sombres. C’est possible, mais il faut alors une puissante source de lumière à l’intérieur même de l’église. Nous ne pouvons être lumière du monde que si nous devenons transparents à la lumière de Dieu en nous. Jo-
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hannes Bours (1913–1988) demande ce que peut être une âme pure, limpide. Il répond à sa propre question de deux manières. En premier lieu, dit-il, c’est une personne d’une absolue franchise, pleinement elle-même, unifiée en son être, en sorte que l’appel et la beauté de Dieu puissent passer par elle, purs et inaltérés. Une âme pure, c’est quelqu’un qui aime et, en toute limpidité, ne se préoccupe pas de lui-même. Il donne alors une seconde réponse : une âme pure peut être aussi une personne qui connaît sa médiocrité, ses ombres, ses fautes et n’a plus qu’un seul désir : que Dieu la regarde pour la guérir. Bours conclut : « Dieu se réjouit de voir sa créature réfléchir sa beauté. » Le prophète Sophonie déclare : « Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi. […] Il aura en toi sa joie et son allégresse […]. Il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3, 17). Il s’agit de devenir entièrement ouvert et réceptif à Dieu. Le mystique protestant Gerhard Tersteegen (1693– 1769) l’a résumé en un court poème : « Ô, que demeure mon esprit si pur, sans image et en silence, Comme une feuille blanche sur laquelle on veut écrire, Combien promptement le Fils de Dieu, par l’irradiation de sa lumière
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Reproduirait sa magnifique image au plus profond de mon être 26. » Quelques versets du jésuite et poète anglais Gerard Manley Hopkins (1844–1889) sont, depuis de nombreuses années, la plus belle parole que je connaisse sur Marie. Dans un long poème, il compare Marie à l’air que nous respirons 27 : « Mary Immaculate […] who This one work has to do — Let all God’s Glory through, God’s glory, which would go Thro’her and from her flow Off, and no way but so. » « Marie Immaculée… qui Eut à réaliser cette œuvre unique : Laisser passer par elle toute la gloire de Dieu ! Gloire de Dieu qui par elle passerait, Et d’elle jaillirait, et de nulle autre façon 28 ! »
26. Gerhard Tersteegen, Geistliches Blumengärtlein inniger Seelen, Stuttgart, Steinkopf, 1969, p. 114. 27. Gerard Manley Hopkins, The Blessed Virgin Mary Compared to the Air We Breathe. 28. Traduction reprise dans Pierre Van Breemen, Je t’ai appelé par ton nom, Paris, Fayard, 1985, p. 31.
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En effet, Marie a laissé passer par elle, intacte et dans son intégrité, toute la Gloire de Dieu, sans rien en retenir. Ce fut possible parce qu’elle était elle-même entièrement transparente, parfaitement limpide, conçue immaculée. Ainsi — et ainsi seulement — la gloire de Dieu dans toute sa plénitude est entrée dans notre monde en tant que Verbe, en prenant chair de Marie. Pour Jésus, le monde était révélation lumineuse du Père. Partout, en tout, il allait à la rencontre du Père : les oiseaux dans le ciel et les fleurs des champs, le soleil qui se lève et la pluie qui tombe ; mais surtout dans les personnes et leur toujours surprenante diversité. Jésus rencontrait le Père non seulement en pensée, mais de façon intuitive et directe ; cela rendait sa vie infiniment riche et heureuse. Toute la création était transparence du Père, parce que lui-même était totale transparence au Père. La première moitié de la prière qu’il nous a transmise est entièrement orientée vers le Père : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite… » C’était sa nourriture : accomplir en tout la volonté du Père (cf. Jn 4, 34). De cela et pour cela, il vivait. La mission reçue de son Père était la substance de sa vie. C’est pourquoi, il trouvait le Père en toutes choses. Nous touchons ici au cœur de la Bonne Nouvelle qui nous libère et nous rend heureux. Il s’agit d’être transparent à Dieu. Selon l’Évangile, l’art et la joie de vivre
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résident en ceci : laisser Dieu travailler en nous et par nous. Un poids énorme tombe alors de nos épaules. Dans la mesure où je comprends le courant du Nouvel Âge, il s’agit là davantage de prendre conscience de soi que de s’oublier soi-même ; de découverte de soi plutôt que de don de soi ; d’épanouissement personnel plutôt que d’amour désintéressé de Dieu et du prochain. Le christianisme place l’accent ailleurs, il nous décentre : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos » (Mt 11, 28-29). Au ProcheOrient, les chariots et les charrues étaient habituellement tirés par une paire de bœufs (cf. 1 R 19, 19 ; Lc 14, 19). Cette image décrit notre union à Jésus d’une façon très réaliste et aussi très étroite. Nous sommes chacun le « compagnon de joug » de l’autre, nous effectuons notre travail en harmonie. Aussi, il nous faut sans cesse faire attention à l’autre, et que lui-même ne relâche pas son attention envers nous. À Catherine de Sienne, Jésus dira : « Pense à moi, Catherine, et je penserai à toi 29. » Un échange bienfaisant ! Ce même message se trouve déjà dans le Sermon sur la montagne : Votre Père céleste sait que vous avez besoin (de tout cela). Cherchez d’abord son
29. Dictionnaire de spiritualité, tome II, col. 328, Paris, Beauchesne, 1953.
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Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné pardessus le marché (Mt 6, 32-33). Il exprime une disposition de vie qui rend libre et joyeux. Nous connaissons tous des personnes très conscientes qu’elles viennent au nom du « Seigneur des armées », et qui, à aucun moment, ne perdent de vue les graves responsabilités d’une si lourde mission. Peut-être même ont-elles le sens de l’humour, mais d’un humour pesant et quelque peu forcé. D’un autre côté, nous rencontrons aussi des personnes profondément spirituelles qui, en outre, d’une manière spontanée, rayonnent une joie contagieuse, la liberté et la confiance. Elles nous rappellent le souhait de Jésus que ses disciples soient remplis de joie (cf. Jn 15, 11 ; 16, 24 ; 17, 13). Martin Luther a raison quand il déclare que la joie est le diplôme de docteur de la foi. Julienne de Norwich (1342–1416 ?), qui aurait bien mérité ce diplôme, écrit : « C’est la volonté de Notre Seigneur que nous nous réjouissions vraiment en lui de notre salut. Il veut que nous en soyons puissamment réconfortés et fortifiés. Il veut que notre âme s’occupe avec joie de sa grâce. Car nous sommes son bonheur. Il se réjouit infiniment en nous, de même que, par sa grâce, nous nous réjouirons en lui 30. »
30. Julienne de Norwich, Le livre des révélations, Paris, Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », 1992, « Neuvième révélation », p. 97.
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La Bonne Nouvelle nous confère des présents incomparables. Notre tâche principale consiste à laisser s’épanouir ces multiples dons, et à célébrer et respecter le caractère gratuit de notre foi. Si nous demandons à des chrétiens d’aujourd’hui ce que signifie la sainteté, la plupart laisseront résonner dans leurs réponses l’obligation à devenir saints et la difficulté de la tâche qui leur incombe. L’Église primitive parlait et pensait autrement. La sainteté nous est donnée par le baptême. Paul commence habituellement ses épîtres par un salut aux « saints » de cette communauté, et par là, il désigne tout simplement les chrétiens de l’endroit. Sans aucun doute, cette sainteté, donnée d’avance et gratuitement, doit encore se déployer en nous, et c’est l’affaire de toute une vie. Mais il y a une différence essentielle entre le fait d’avoir déjà reçu cette sainteté ou de devoir encore la conquérir. La sainteté ne surgit pas du bien que nous accomplissons, mais nous agissons bien parce que nous sommes saints. La sainteté n’est pas le fruit de notre prière, mais nous prions parce que nous sommes saints. La sainteté n’est pas le résultat de notre amour du prochain, mais nous aimons notre prochain parce que nous sommes saints. La sainteté n’est pas un prix décerné après le service de toute une vie, mais nous servons parce que nous sommes saints. Et cela nous est donné avec surabondance. Nous pouvons vivre comme des enfants de Dieu. À une source inépuisable, on peut toujours puiser : « Ivres de joie, vous puiserez de l’eau aux sources du
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salut » (Is 12, 3). « En toi est la source de vie, à ta lumière nous voyons la lumière » (Ps 36 [35], 10). « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez » (Is 55, 1). Dans le Nouveau Testament, Jésus se révèle lui-même comme cette source d’eau vive : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive celui qui croit en moi ! […] Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur » (Jn 7, 37-38). Dans les Évangiles, Jésus se révèle, à travers des signes divers, comme la plénitude de Dieu. Saint Jean l’annonce déjà dans son Prologue : « Tous, nous avons eu part à sa plénitude : nous avons reçu grâce après grâce » (Jn 1, 16). Et saint Paul souhaite aux chrétiens d’Éphèse : « Qu’il ouvre votre cœur à sa lumière pour vous faire comprendre l’espérance que donne son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles, et la puissance infinie qu’il déploie pour nous, les croyants » (Ep 1, 18-19). Nous pouvons donc prier avec un cœur plein d’une foi joyeuse. ✢
Prière Toi, Jésus, tu n’es pas un luminaire, mais lumière, la Lumière ;
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non un poteau indicateur, mais chemin, le Chemin ; non quelqu’un de véridique, mais vérité, la Vérité ; non un vivant, mais vie, la Vie ; non un potentat, mais un seigneur, le Seigneur. En toi, Dieu se donne à nous tel qu’il est, dans toute sa plénitude. « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).
Textes scripturaires Is 60, 19-20 ; Ez 47, 1-12 ; Jn 4, 14 ; Ga 2, 19-20 ; Ap 22, 1-5.
Pour approfondissement personnel ou pour échange en groupe •
Dans quelle mesure l’Évangile m’apparaît-il comme un lourd fardeau ?
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Comment est-il pour moi vivifiant et libérateur ?
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•
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Ai-je déjà rencontré des personnes qui rayonnent Dieu, sans peut-être le savoir elles-mêmes ? Quel rôle Marie joue-t-elle dans ma vie ?
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Chapitre 5
Vivre de la plénitude
Outre son chef-d’œuvre le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry (1900–1944) a écrit d’autres livres. Son métier principal, pourtant, n’était pas écrivain mais pilote, dans la France de l’entre-deux-guerres. Comme à cette époque ce pays avait des colonies en Afrique, il survola le Sahara à de nombreuses reprises et dut plusieurs fois opérer un atterrissage forcé dans le désert. Lors d’un de ces accidents, il se retrouva dans une situation d’extrême détresse et quelques bédouins le sauvèrent d’une mort certaine. En reconnaissance, il invita trois d’entre eux à faire un voyage en France. On peut difficilement imaginer un choc culturel plus grand. Ils n’avaient jamais vu une maison et voilà que, subitement, ils sont parachutés dans Paris avec sa cathédrale, le Louvre, les Champs-Élysées, le métro et tout le reste ! S’ils furent très impressionnés, ils restèrent étonnamment imperturbables. Leur hôte les emmena un matin pour une randonnée dans les Alpes. Très vite, ils arrivèrent près d’une cascade. Là, ils éprouvèrent une expérience à couper le souffle. L’eau qui dégringolait en une minute aurait suffi aux besoins de leur tribu pendant toute une année ! Et de l’eau si pure qu’elle était na-
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turellement potable. Ils vivaient cela comme un miracle et refusèrent d’aller plus loin car, lorsqu’on assiste à un prodige, on ne s’y arrache pas avant qu’il ne se termine ; ainsi le voulait l’usage dans leur culture. Saint-Exupéry ne parvenait pas à les convaincre d’aller de l’avant. À bout de ressources et désespéré, il s’écria : « Mais, il y a des milliers d’années qu’elle dévale ! » Ils crurent à sa parole et consentirent à reprendre le chemin. La cascade offre une splendide image de la plénitude qui nous est donnée dans l’amour de Dieu. Cet amour se déverse depuis des millénaires, et cette merveille surpasse de loin celle que les Bédouins ont pu admirer dans les Alpes. J’ai fait un jour connaissance avec un ingénieur vietnamien qui, après avoir vécu des événements effroyables, avait trouvé asile aux États-Unis comme boat people. Là, il devint prêtre. Il expliquait comment les cascades avaient joué un rôle particulier dans sa vie. Sa région natale en possédait un grand nombre et il pouvait rester assis des heures durant devant l’une d’elles, plongé dans ses pensées. Son père, qui n’était pas chrétien, lui dit un jour : « Les cascades sont comme Dieu : toujours les mêmes et toujours nouvelles. Nous y venons chaque jour ; et, chaque jour, la cascade est là, mais ce n’est jamais la même eau qui coule. Toujours autre. Et toujours surabondante ! » Edith Stein écrit : « La vie divine est amour, amour débordant, se donnant lui-même sans mesure. Amour
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qui guérit ce qui est malade, éveille à la vie ce qui est mort. Amour qui protège et veille, compatit avec ceux qui souffrent et se réjouit avec ceux qui sont dans la joie. Amour qui pousse toute créature à devenir ce qu’elle est dans le désir du Père. » Il est une surabondance qui provient du Mystère de Dieu et qui y renvoie. Il n’y a nul besoin de la conquérir : nous vivons tous de cette surabondance de Dieu, que nous en soyons conscients ou non. S’en pénétrer donne à notre vie un fondement et une limpidité, plus de ressort et de cohérence, et une liberté intérieure plus grande. Et quel immense avantage ! Jésus nous révèle cette plénitude. Paul écrit dans une phrase lourde de sens : « En lui [Jésus], dans son propre corps, habite la plénitude de la divinité. En lui, vous avez tout reçu en plénitude » (Col 2, 9-10). En Jésus, nous sommes des êtres comblés, parvenus à notre pleine stature. « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l’amour, établis dans l’amour. Ainsi vous serez capables de comprendre avec tous les fidèles quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse tout ce qu’on peut connaître. Alors, vous serez comblés jusqu’à entrer dans la plénitude de Dieu » (Ep 3, 17-19). Jésus est « venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10), et il nous vient en aide afin qu’elle puisse se déployer et porter du fruit à profusion. Ainsi notre joie sera parfaite (cf. Jn 15, 11).
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Le vieillard Siméon est un magnifique exemple de quelqu’un qui a trouvé en Jésus l’accomplissement de sa vie et s’en réjouit profondément (Lc 2, 22-38). Cet événement surgit à un moment important de l’histoire du salut. Au long des siècles, les prophètes avaient annoncé que le Messie viendrait un jour au Temple (par exemple : Mal 3, 1). Lorsqu’il eut quarante jours, Jésus fut porté à Jérusalem par ses parents. Le prêtre qui avait mission, en ce jour historique, de recevoir les offrandes en vue du rachat du premier-né (cf. Ex 13, 11-14) et de la purification de la mère (cf. Lv 12), connaissait certes très bien l’Écriture, probablement même — en son intégralité — par cœur. Et, cependant, il ne remarqua pas qu’à cet instant précis s’accomplissaient les prophéties. En effet, elles se réalisaient d’une manière foncièrement différente et que personne n’aurait alors imaginée. Dieu est toujours tout autre que ce que nous pensons. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, parole du Seigneur » (Is 55, 8). Celui qui élabore des représentations trop précises de Dieu passera facilement à côté de la rencontre avec lui, car il survient habituellement sous un aspect autre que celui auquel nous nous attendons. Toutefois, deux vieillards, faisant partie des anawim — c’est-à-dire des « pauvres de YHWH » —, reconnaissent dans l’enfant le Messie. Siméon demande à Marie s’il peut le prendre dans ses bras. Dans sa joie, il entonne alors un
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chant que l’Église reprend chaque soir, aujourd’hui encore, à l’office de Complies. La pensée de ce vieil homme embrasse le monde. Il voit dans l’enfant la Gloire du peuple d’Israël, mais aussi et surtout la lumière pour les païens, le salut de tous les peuples. Simultanément, au plus intime de lui-même, il fait l’expérience d’un accomplissement personnel de sa vie, qu’il peut maintenant, dans une paix parfaite, remettre à Dieu. Anne, veuve et prophétesse avancée en âge comme lui, se joint à sa louange et elle parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. Siméon prophétise en outre que cet enfant sera un signe de division […] et ainsi seront dévoilées les pensées secrètes d’un grand nombre. Ce tout-petit porté au Temple nous place effectivement devant une décision inéluctable : « pour ou contre lui », comme il l’exprimera plus tard lui-même à plusieurs reprises : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (par exemple : Lc 11, 23). De façon plus remarquable encore, Jésus affirme aussi le contraire : « Celui qui n’est pas contre vous est pour vous » (Lc 9, 50 et autre). Cette assertion pourrait sembler contradictoire. Une distinction fondamentale apparaît cependant. Les formules larges, toujours au pluriel, s’adressent à la communauté, tandis que la formulation stricte est toujours au singulier et donc en relation avec la personne même de Jésus : face à lui — à lui seul — tôt ou tard, nous devrons nous prononcer.
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À peine âgé de vingt-deux ans, Rembrandt a peint l’éblouissante rencontre entre le vieillard Syméon et l’Enfant. Plus tard, devenu vieux et grisonnant, il revient sur cette scène. Il veut, à la fin de sa grandiose carrière, exprimer encore la joie radieuse et la profonde libération reçues dans la relation avec Jésus, et qui donnent de remettre sa vie en confiance entre les mains de Dieu. Il ignorait alors qu’il peignait son dernier tableau. « Pour moi, justifié, je contemplerai ta face, et au réveil, je me rassasierai de ton image » (Ps 17 [16], 15). Les Évangiles annoncent et répètent qu’en Jésus nous trouvons la plénitude de Dieu. La multiplication des pains et les noces de Cana nous le laissent voir : Il nous offre pain et vin en abondance. Nous en vivons encore aujourd’hui dans chaque Eucharistie. Pierre et ses compagnons sont tellement ébahis par l’énorme quantité de poissons, prise sur l’indication de Jésus, qu’aux yeux de Pierre la gloire de Dieu brille en lui ; et spontanément il se prosterne devant Jésus en disant : « Seigneur, éloignetoi de moi, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8). Ce cri de Pierre ne signifie pas qu’il avait fait un rapide examen de conscience et avait démasqué en lui quelques péchés, mais qu’en Jésus il avait fait l’expérience de la grandeur et de la plénitude de Dieu. Dans un événement similaire — la vision initiale de sa vocation — le prophète Isaïe s’écrie : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un
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peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers » (Is 6, 5). L’Évangile de Jean, lui, souligne, maintes fois et avec insistance, la gloire de Dieu présente en Jésus. Cette gloire de Dieu que, selon l’Ancien Testament, nul homme ne peut voir sans mourir devient pour nous visible et tangible en Jésus : « Nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. […] Tous, nous avons eu part à sa plénitude : nous avons reçu grâce après grâce » (Jn 1, 14.16). Dans le Nouveau Testament, surtout dans les lettres de Paul, nous trouvons plus d’une centaine de noms et d’images pour désigner Jésus. Les premiers chrétiens découvraient en lui une telle plénitude que le vocabulaire leur faisait défaut pour l’exprimer. Cette expérience rendait les croyants — ils s’appelaient eux-mêmes les « saints » — heureux et libres. Plus un homme est heureux, plus il peut sans peine se détacher de ce qu’il possède. Ses mains ne doivent plus se cramponner à ce qui lui est dévolu. Une personne comblée a cette capacité : s’ouvrir dans la confiance et la liberté intérieure. Elle peut jouir d’une manière que ne connaît pas celui qui n’est pas libre ; et, si nécessaire, abandonner bien des choses. Lorsque le temps est venu, elle peut aussi, comme Syméon, remettre sa vie à Dieu. L’essentiel est que nous vivions au centre de la Bonne Nouvelle et non à la périphérie. Celui qui, sans cesse
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préoccupé par la question de savoir si ceci ou cela est encore — ou n’est plus — en accord avec l’Évangile, vit juste à la frontière et vraisemblablement la franchit souvent. Il passe à côté de l’expérience réelle à laquelle Jésus veut nous mener. Un tel chrétien n’est pas véritablement libre, ni vraiment heureux. Il recherche trop âprement son intérêt et son bénéfice propres. Constamment, il se demande : « Qu’est-ce que j’y gagne ? » La Bonne Nouvelle se trouve ainsi amoindrie, et on ne peut pas la vivre à plein et la savourer. Paul nous prévient : « Frères, rappelez-vous le proverbe : À semer trop peu, on récolte trop peu ; à semer largement, on récolte largement » (2 Co 9, 6). Vivre selon l’Évangile comporte toujours le danger d’un subtil glissement du centre de gravité. Le premier et le plus grand commandement est et reste dans le Nouveau Testament : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6, 4-5 ; cf. aussi Mc 12, 29). Jésus le vivait et l’annonçait par toute sa personne. Combien de ceux qui ont choisi cette voie et commencé à vivre ainsi laissent s’altérer, après quelque temps, cet engagement radical pour Dieu. Inconsciemment et imperceptiblement, quelque chose d’autre glisse vers le centre, le plus souvent quelque chose que nous avons entrepris en vue de Dieu et assumé pour son service. À la longue, ce « quelque chose » devient plus important que Dieu lui-même. En fait, une idole étrangère
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a pris possession de nous, sans même que nous ne nous en soyons aperçus. Nous continuons à prier Dieu, mais pour qu’il bénisse notre objectif principal. Dieu n’est plus premier. « Servir » Dieu s’est subrepticement transformé en « se servir » de Dieu. Un certain égocentrisme s’est insinué, qui donne trop de place à nos propres plans, à notre satisfaction, à notre succès et à l’estime qu’on nous porte. C.S. Lewis raconte, avec un humour tout irlandais, comment bien des prédicateurs prononcèrent leurs premiers sermons assez timidement et uniquement pour la gloire de Dieu ; mais, par la suite, ils y prirent tellement goût qu’ils s’arrêtaient avec peine. Ainsi, moi-même, je me rappelle avoir vécu avec un confrère âgé et malicieux qui, sans avoir l’air d’y toucher, disait parfois lors du repas de midi que, pendant le sermon d’un compagnon de table, il avait prié saint Antoine. Nous connaissions, sans qu’il ait besoin de le dire, l’intention de sa prière : que le prédicateur retrouve la fin de son sermon. Lorsque Dieu n’en est plus l’axe central, la vie devient plus pesante qu’elle n’est en réalité. Le frère Nicolas de Flue (1417–1487), patron de la Suisse, eut un jour la vision d’une source 31. L’histoire, plutôt prolixe, est étonnamment actuelle et capable de dessiller nos yeux. Dans un village, Nicolas aperçoit un 31. Margrit und Alois Spichtig, Bruder Klaus von Flüe. Erleuchtete Nacht, Freiburg, Herder, 1981, puis Freiburg, Kanisius Verlag, 2001 p. 117-119.
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grand nombre personnes qui assurent un travail très lourd et sont pourtant très pauvres. Il remarque également une petite construction dans laquelle il entre. Il se retrouve dans une cuisine qui appartient à la communauté villageoise. Il gravit un petit escalier d’environ quatre marches et découvre un grand réservoir duquel s’échappe, aussi rapide que l’éclair et avec beaucoup de bruit, un triple fleuve — et quel fleuve : du vin, de l’huile et du miel ! —, si limpide que, sur le fond, on aurait pu y distinguer un cheveu. De plus, aussi puissant que soit le courant, le réservoir reste plein à ras bord. Nicolas ne comprend pas pourquoi ces hommes se livrent à de si durs travaux et n’entrent pas dans la cuisine ! « Et il ne vit personne entrer pour puiser à cette source. » Un poème d’Arthur Kleeman s’harmonise bien à cette vision de Frère Nicolas et au thème de ce chapitre : « De ce puits d’eau vive s’écoule chaque jour l’eau paisible, bienfaisante et régulière. Je voudrais ressembler à ce puits d’eau vive et répandre toujours plus loin, ce qui est en moi.
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Mais, dis-moi, puits d’eau vive, donner, donner, tous les jours, n’est-ce pas là un fardeau trop lourd ? Et, comme un compagnon, il me répond : « Je ne suis que le puits, non la source, s’écoulant à travers moi, je la transmets, Et mon existence s’en trouve gaie et joyeuse. » Ainsi je vis, à la façon du puits d’eau vive, Puisant au quotidien la force pour le voyage de la vie, Et je veux — bien heureux — transmettre à jamais Ce que m’offre la source pour vivre. » ✢
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Prière Doux Jésus, pense par mon esprit, jusqu’à ce que tes pensées soient aussi mes pensées. Aime avec mon cœur, jusqu’à ce que tes sentiments soient aussi mes sentiments. Décide par ma volonté jusqu’à ce que ta volonté soit ma volonté. Parle par ma bouche, jusqu’à ce que tes paroles soient mes paroles. Accorde-moi la grâce. Éloigne de moi le doute. Émonde-moi, forme-moi. Toi seul sais ce qui est bon pour moi. Sois avec moi, autour de moi, à ma gauche, à ma droite, derrière moi, devant moi, au-dessus de moi, sous moi, en moi, jusqu’à ce que nous ne soyons plus deux. Amen 32.
32. Jean Maalouf, Bold Prayers from the Heart, Kansas City, Sheed & Ward, 1995, p. 71.
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Textes scripturaires Is 6, 1-8 ; 12, 3 ; Lc 2, 22-38 ; 5, 1-11 ; 1 Co 10, 1-4 ; Col 1, 13-20.
Pour approfondissement personnel ou pour échange en groupe •
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Puis-je me rappeler une expérience où la surabondance de Dieu m’a submergé ? Quels moyens m’aident à atteindre le cœur de la Bonne Nouvelle ? Qu’est-ce qui m’éloigne du centre de notre foi ? Quels sont les discussions ou les articles qui me permettent d’approfondir ma foi et ceux que j’expérimente plus comme des freins ? Pourquoi ? Comment, pour notre temps, exprimerais-je la vision de Frère Nicolas ?
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Chapitre 6
La passion de Jésus et notre souffrance Nous désignons parfois la souffrance d’une personne par l’expression : une croix. Souvent, nous le faisons sans y penser ; mais, en fait, cette appellation renferme une signification profonde. Par là, nous établissons un lien entre la souffrance de cette personne et la passion de Jésus. Approfondir cette relation vaut la peine et cela dans deux directions.
Nous sommes présents dans la passion de Jésus Nous nous retrouvons peut-être dans le personnage de Pilate 33. Romain, cultivé, diplomate et administrateur expérimenté, il n’est néanmoins pas préparé à la rencontre avec Jésus. En son cœur, il est convaincu que Jésus est accusé à tort et, de fait, radicalement innocent. Alors que, comme il le dit lui-même, il a le pouvoir de 33. Pour un développement plus détaillé de ce thème, cf. Pierre Van Breemen, Tu as du prix à mes yeux, Montréal, Bellarmin, 1986, p. 92.
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le relâcher (cf. Jn 19, 10), il n’a pas le courage d’utiliser effectivement ce pouvoir. Il donne plutôt l’impression qu’il ne peut même pas décider de ne pas décider. Il cherche désespérément des compromis et, ce faisant, il tombe d’une injustice cruelle dans une autre, plus grave encore. Cette attitude sera fatale à Jésus. Pilate essaie tout d’abord de faire endosser la décision au tétrarque Hérode (cf. Lc 23, 6-11) ; ensuite, il laisse le peuple choisir entre Jésus et Barrabas ; puis il concède au peuple excité la flagellation de Jésus, bien qu’il déclare à deux reprises : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation » (Jn 18, 38 ; 19, 6). Alors, il montre Jésus flagellé et couronné d’épines, dans l’espoir que la soif de sang de la foule sera assouvie. Mais malgré cela la populace ne se calme pas. Il cède une fois de plus, et cette fois par la condamnation brutale à la crucifixion. Comment Jésus a-t-il ressenti cette barbare et évidente injustice ? Qu’at-il vécu dans son cœur ? Comme Jésus est le Fils de Dieu, les compromis contre lui proviennent toujours du Malin. Nous donnons à une valeur limitée un statut identique au sien et, par suite, nous nions de fait sa divinité. Seul le Fils de Dieu peut et doit se prévaloir de cette sentence inouïe : « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30). Pilate vient de l’expérimenter d’une manière infiniment tragique. Précisément parce que les conséquences de sa veulerie sont si cruelles, il place devant nos yeux un miroir dans
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lequel nous pouvons reconnaître notre pitoyable lâcheté personnelle. Judas, pour sa part, représente la suprême trahison. Jésus est livré par un baiser ; ainsi commence l’abjection. Pierre aussi trahit Jésus, mais dans une mesure nettement moindre ; par là, il est plus proche de nous. Luc précise qu’après son arrestation, Jésus fut conduit à la maison du grand prêtre. Vient alors une petite phrase : « Pierre suivait de loin » (Lc 22, 54). Par cette indication, l’évangéliste laisse soupçonner que la trahison est, dès ce moment, pratiquement inévitable. Suivre Jésus exige l’engagement de tout l’être. On ne peut pas le vivre à moitié. Que Pierre se tienne en retrait est lié à son rejet de la passion. Cette attitude avait, auparavant déjà, provoqué une friction pénible avec Jésus. Immédiatement après sa magnifique confession de foi : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » Jésus avait commencé à préparer ses disciples à la passion qui approchait, inéluctable. Cette perspective se heurta à une véritable résistance chez Pierre : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route. Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 16-23). Pierre ne fut jamais à même de surmonter ce refus. Et, finalement, cela lui sera funeste. Par peur d’être entraîné dans la passion de Jésus, le courage lui a fait défaut pour prendre position à son
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égard, reconnaître qu’il était de ses disciples ; et cela, devant un cercle de gens simples qui se réchauffaient près d’un feu. Humiliation d’autant plus cuisante que, précédemment, il avait affirmé avec beaucoup de bravoure : « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort » (Lc 22, 33). Pierre se montre un sympathique et bon pédagogue pour nous amener à cette conviction : nous devons nous donner à Jésus sans aucune réserve. Beaucoup se reconnaîtront en Simon de Cyrène, contraint de porter la croix de Jésus. Non qu’il l’ait voulu, mais il n’avait pas le choix. Quels furent ses sentiments en la circonstance ? Comment accomplit-il ce service imposé ? A-t-il perçu quelque chose des sentiments qui animaient Jésus ? Fut-il ensuite reconnaissant et heureux d’avoir pu rendre ce service au Maître mourant, de lui avoir été si proche sur son chemin de croix et, en quelque sorte, semblable ? Son exemple nous inspire-t-il ? Les évangiles ne mentionnent pas Véronique. La tradition lui attribue le courage d’avoir bravé le climat de haine, et la honte, pour témoigner à Jésus un petit geste d’amour. Le Seigneur l’aurait récompensée avec munificence : elle trouva l’icône vraie (en latin, vera, d’où son nom Véronique) du visage du Seigneur imprimée sur le linge dont elle s’était servie. Avons-nous le cran de montrer notre amour pour le Seigneur ? Et même si nous sommes la risée de notre entourage ? Dans un amour gratuit, désarmé pour Jésus ?
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Lorsque Jésus fut cloué à la croix, il pria : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Cette prière ne vise pas seulement les exécuteurs de la sentence qui, réellement, ne savaient pas qui était celui qu’ils clouaient à la croix, ni seulement les commanditaires qui, dans leur aveuglement, ne pouvaient plus se rendre compte de ce qu’ils faisaient ; elle vaut pour nous tous. Il est bon d’écouter de temps à autre cette parole de Jésus et de la méditer. Laissons-la pénétrer profondément notre cœur. Nous pouvons y puiser la force de pardonner à ceux qui nous ont fait du tort. Pardonner se révèle un art des plus difficile et, en même temps, d’une importance considérable. À cette fin, le Seigneur crucifié est notre meilleur maître. Aux côtés de Jésus furent crucifiés deux malfaiteurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Ils avaient parcouru avec lui cet horrible chemin de croix et avaient donc, de quelque façon, appris à le connaître. L’un d’eux injuriait le soi-disant Messie. Le second, au contraire, priait ainsi : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme Roi » (Lc 23, 42). C’est l’unique fois dans les quatre évangiles, où Jésus est interpellé sans plus par son nom. Les deux malfaiteurs réagissent de manière totalement différente devant la personne et la souffrance de Jésus. Il est bien un signe de division (cf. Lc 2, 34). Est-ce que je prends cela au sérieux ? Puis-je me situer dans la passion de Jésus ? Marie-Madeleine reste près de Jésus dans toutes les phases de la passion, jusqu’au pied de la croix. Elle com-
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patit aux souffrances indicibles de Jésus avec une foi inébranlable, de même qu’elle ne fuit pas le tombeau vide au matin de Pâques. À ses côtés se tient, debout, la Mère de Jésus (cf. Jn 19, 25-27). Avec elle, nous découvrons aussi notre place dans la passion. Jésus prend avant de mourir une dernière disposition : nous confier à sa Mère et nous confier sa Mère. Jean, le seul évangéliste qui le relate, parle « du disciple que Jésus aimait », sans le nommer. Généralement, on comprend en cette expression Jean luimême. Mais elle s’applique à chacun de nous sans exception, car nous sommes tous les disciples bien-aimés de Jésus. Sous la croix, Marie est devenue notre mère. Nous sommes tous de ceux que « par avance, Dieu a destinés à être l’image de son Fils » (Rm 8, 29). Sans Marie, cela ne se peut. Aussi sommes-nous invités à la « prendre chez nous », tout comme l’apôtre Jean l’a reçue chez lui. Assurément, dans le récit de la passion, nous nous sentons proches d’autres personnes encore. Le centurion romain avait attentivement suivi toute la passion de Jésus, car elle était exécutée sous sa responsabilité et sous sa direction. Après la mort de celui-ci, il s’écria — avec plus de vérité qu’il n’en avait conscience — : « Vraiment, cet homme était fils de Dieu ! » (Mc 15, 39). Nous voulons le professer avec lui. Dans la plus ancienne confession de foi que nous connaissons et qui nous a été transmise par Paul, un énoncé pose problème à de nombreuses personnes : « Je
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vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures (1 Co 15, 3). Beaucoup de chrétiens — hélas ! — interprètent cette affirmation de foi comme si le Père devait être réconcilié par la crucifixion de son Fils. Elle sousentend, au contraire, que nous devons être réconciliés. « Réconciliation » ne signifie jamais dans le Nouveau Testament que Dieu est réconcilié, mais toujours que l’homme est réconcilié. Paul le souligne bien : « Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné pour ministère de travailler à cette réconciliation. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés, et il mettait dans notre bouche la parole de la réconciliation » (2 Co 5, 18-19). Dans l’expression « Christ est mort pour nos péchés », le mot « pour » (en grec, hyper) possède une triple signification. En premier lieu, il signifie « à notre bénéfice » : la mort de Jésus nous octroie la grâce de la réconciliation. Ensuite, « à cause de nous » : Jésus souffre de notre faute dont nous ne pouvions, par nous-mêmes, obtenir le pardon. Et enfin, « à notre place » : dans son baptême, Jésus se rend solidaire des pécheurs que nous sommes. Il prend sur lui notre faute : « Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes » (2 Co 5, 21). Après trois ans d’incubation, l’infection éclate avec toute sa virulence et il
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meurt à notre place, d’une maladie de l’âme qui lui était par nature totalement étrangère. Le Fils de Dieu a réellement souffert des péchés des hommes. En notre nom, il souffre cette passion et en meurt. Cependant, il ne nous épargne pas cette mort : nous passerons par cette même mort, mais en communion avec lui et ainsi nous serons conduits au salut.
Jésus nous est présent dans la souffrance Jésus n’est pas venu nous expliquer le mystère de la souffrance, ou éclairer notre intelligence sur sa signification. La souffrance reste, même après sa mort, un mystère, peut-être plus grand encore qu’avant sa mort ! Il est venu remplir cette souffrance de sa présence 34 et la transformer en un chemin, qui prend sens parce qu’il le parcourt avec nous. Nous pouvons déposer notre souffrance devant lui. Avec lui, nous pouvons répéter à chaque fois : Père, entre tes mains, je remets mon esprit (Lc 23, 46 ; Ps 31 [30], 6).
34. « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il n’est même pas venu l’expliquer, mais il est venu la remplir de sa présence » (Claudel) ; cité dans Jean Dorcase, Dictionnaire des citations chrétiennes, Paris, Centurion, 1990, p. 492.
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La souffrance, en soi, est toujours non-sens. En ellemême, c’est un gâchis et une absurdité. Elle prend sens lorsqu’une personne réussit à lui donner sens. Malheureusement, beaucoup n’y parviennent pas. La souffrance est alors stérile et peut conduire à un repli sur soi et à l’amertume. Dans la vie quotidienne, et davantage encore dans des circonstances difficiles, les conséquences en seront nettement négatives. Personne n’a jamais donné à sa souffrance une signification plus profonde que Jésus sur la croix. « Prendre sa croix » signifie accepter de pâtir avec Jésus et selon son esprit ; par et avec Jésus, lui donner sens. Toutefois, il faut au préalable nous interroger quelque peu afin de ne pas tomber dans une spiritualité de la souffrance, qui serait fausse et non-biblique ; et de ne pas nous soustraire trop facilement à notre propre responsabilité 35. Avant toute chose, demandons-nous s’il ne serait pas plus conforme à la volonté de Dieu que nous transformions cette situation douloureuse ou du moins que nous fassions effort en ce sens. Il faut aussi nous poser concrètement cette question : la souffrance qui me touche ne provientelle pas de ma propre conduite ou de mon histoire personnelle ? Et dans cette ligne, ne devrions-nous pas d’abord prier le Seigneur de guérir nos blessures, tout en cherchant l’aide dont nous aurions besoin dans ce but ? Nous pour35. Cf. Ursula Dirmeier, « Aspekte geistlicher Begleitung », dans Geist und Leben 77-2 (2004), p. 126-139, surtout p. 135.
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rons alors — en conscience — unir à la croix de Jésus et porter avec lui, ce qui de cette souffrance persiste et nous laisse face à elle démunis, radicalement impuissants. Regarder la croix ne rend pas notre peine ou notre souffrance plus légère, mais nous ne sommes plus seuls : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28, 20). Avec Rabindranath Tagore, nous pouvons prier : « Donne-moi de n’être pas un lâche qui n’apprécie ta grâce que dans le succès. » Jésus a laissé entendre, en des paroles sur la signification desquelles on ne peut se méprendre, que personne ne peut être son disciple s’il ne prend pas sa croix et ne marche pas à sa suite (cf. Lc 14, 27). La souffrance à laquelle nous consentons avec Jésus peut nous purifier et nous sauver. À travers elle, bien des personnes ont pu croître et devenir davantage elles-mêmes. La foi, que le Seigneur ressuscité est présent au cœur de nos épreuves, nous ouvre un horizon en cette vie et au-delà de la mort. Nous pouvons regarder Jésus en sa passion et lui confier le sentiment de notre propre détresse. C’est notre Gethsémani, sans commune mesure avec le sien, mais pour nous tout de même extrêmement lourd et pénible. La souffrance ne peut pas se comparer ! Je peux prier le Seigneur qu’il reste et veille avec moi. Il sera en ce domaine plus loyal et plus fidèle que ses disciples. Nous appartenons au Seigneur, aussi dans nos épreuves. Accompagner quelqu’un au long de son chemin de souf-
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france constitue un énorme défi. Là, il n’y a plus place pour les doubles messages ou les demi-vérités, pour les flatteries ou les lieux communs. Cette traversée exige tout de nous et peut parfois se transformer en une très grande grâce, sur laquelle toute notre vie nous reviendrons avec reconnaissance. Sur ce chemin de douleur également, le Seigneur fait route avec nous et c’est une expérience presque indicible d’y avoir part. Dans la souffrance, sa parole demeure vraie : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » Ainsi s’accomplit notre Eucharistie personnelle. Dans sa consécration, nous sommes nous-mêmes consacrés (cf. Jn 17, 1). Une image peut conclure ce chapitre. Notre pâtir est comme un ruisseau, large peut-être ; la passion de Jésus est comme une rivière. Si nous parvenons à laisser notre ruisseau se déverser dans la rivière de la souffrance de Jésus, nous sommes sauvés. De cette façon, notre souffrance est inséparablement prise dans la sienne. Nous ne pouvons purement et simplement plus demeurer dans la détresse sans, en même temps, nous trouver proches de sa passion. Unes avec celles de Jésus, nos souffrances s’écoulent en flots vers la résurrection. Ceci ne constitue en rien une théorie ; que ce soit, espérons-le, une expérience personnelle. Grâces à Dieu. ✢
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Prière Dieu très bon, Tu t’es révélé dans l’Ancien Testament avec puissance et majesté ; mais davantage encore, quand vint la plénitude des temps, par la venue parmi nous de ton Fils unique. Il nous a jusqu’à l’extrême manifesté ton amour, surtout dans l’Eucharistie, dans sa passion et sa mort. Nous te prions : accorde-nous d’entendre en lui ton premier et ton dernier mot ; que nous puissions éprouver sa présence parmi nous dans les bons et les mauvais jours, jusqu’à la fin des temps. Amen.
Textes scripturaires Is 52, 13 – 53, 12 ; Lc 23, 26-46 ; 2 Co 4, 7-11 ; 12, 10 ; Ph 1, 29 ; Col 1, 24.
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Quelles sont, dans le récit de la passion de Jésus, les personnes avec lesquelles je peux m’identifier et pourquoi ? Comment la passion de Jésus est-elle un défi personnel pour moi ? Comment le rôle du Père dans la passion de son Fils m’apparaît-il ? Ai-je déjà été le témoin, en moi ou chez d’autres, d’une paix inexplicable au cœur d’une grande souffrance ?
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Chapitre 7
Shalom Celui qui veut en vérité trouver sa demeure dans le mystère divin se trouve confronté à l’angoisse et à la crainte. C’est naturel, et nous devons y être préparés. Celui qui ne voit pas les dangers est un homme dangereux, et celui qui n’éprouve pas d’angoisse devant le danger est habituellement peu armé pour s’y exposer. Une saine mesure de crainte s’avère une aide précieuse pour détecter les dangers et réagir avec à propos. Le Mystère — que Dieu est — requiert de nous une grande confiance et un total abandon. En nous, de multiples sentiments et forces s’y opposent. Nous n’avons jamais vu Dieu, mais nous avons souvent entendu qu’il est un « feu dévorant » (Dt 4, 24 ; Is 33, 14 ; He 12, 29). Oui, Dieu nous fait trembler, il éveille notre crainte. Le mot hébreu yare est habituellement traduit par crainte. Ce mot « crainte » peut présenter deux significations très différentes qu’il importe de prendre en considération. Quand il se rapporte à Dieu, il possède une signification absolument positive. La crainte de Dieu est déférence, profond respect, intense vénération. Il existe des liens tellement étroits entre crainte et amour de Dieu qu’ils sont parfois nommés d’un même élan : « Sais-tu, Israël, ce
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que le Seigneur ton Dieu te demande ? Craindre le Seigneur ton Dieu, suivre tous ses chemins, aimer le Seigneur ton Dieu, le servir de tout ton cœur et de toute ton âme, garder les commandements et les lois du Seigneur que je te donne aujourd’hui pour ton bien » (Dt 10, 12-13). La crainte de Dieu est appelée couronne d’allégresse, réjouissance du cœur, principe et plénitude de la sagesse ; elle fait fleurir bien-être et santé, donne gaieté, joie et longue vie (cf. Si 1, 11-20 36). Par ailleurs, nous sommes inlassablement interpellés : « Ne crains pas ! », mais cette fois dans le sens de ne pas avoir peur, de ne pas laisser l’angoisse nous saisir. La Bible nous le répète trois cent soixante-cinq fois, dont nonante par la bouche de Jésus. Sans exagérer, on peut affirmer que Jésus considérait comme une partie importante de sa mission de nous délivrer d’une crainte nocive. En effet, l’angoisse peut engendrer des effets souvent néfastes. Elle rend timide et dur, elle paralyse. Elle rend la respiration pénible et accélère les battements du cœur. Elle nous empêche de bien écouter et gauchit notre compréhension ; oui, elle nous pousse parfois à détourner notre regard. Elle entrave les contacts et nous amène à mal interpréter paroles et gestes. Quelquefois, sous le masque du courage, elle nous incite à une « fuite en avant ». Elle ne ferme pas seulement les portes, mais aussi les cœurs et les
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institutions. Je suis convaincu que bien des manques d’amour proviennent non pas tant de la méchanceté que de l’angoisse. Il existe une peur du silence et davantage encore de la confrontation avec soi-même et avec Dieu ; en outre, une angoisse d’être soi-même et de développer ses talents. Dans la parabole, le serviteur qui enterre son talent se voit fustigé comme « serviteur mauvais et lâche » (Mt 25, 26-30). Par contre, Jésus nous stimule : « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruit : ainsi vous serez pour moi des disciples » (Jn 15, 8). Il livre le secret de cette fécondité dans le verset suivant : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour » (Jn 15, 9). Autrement dit, n’y entrez pas de temps en temps, une fois ou l’autre, mais demeurez-y, faites-en votre demeure : habitez le mystère de l’amour de Dieu. Dans l’Allemagne nazie, Reinhold Schneider (1903– 1958) a éprouvé, aussi bien dans son entourage qu’en luimême, une forme d’angoisse pathogène. Il pouvait dès lors écrire d’une manière crédible : « Le règne du Malin repose sur l’angoisse. C’est pourquoi il l’accroît et la diffuse partout où il veut établir, agrandir et conserver son royaume. Son royaume est un royaume d’angoisse ; il ne peut pas étendre ses frontières au-delà de l’angoisse 37. »
37. Reinhold Schneider, Gelebtes Wort, Freiburg, Herder, 1961 p. 205.
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Nous pouvons maîtriser les formes de celle-ci qui nous éloignent de Dieu, de notre prochain et de nous-mêmes, lorsque nous les regardons en face avec courage et les prenons en main. Jésus lui-même nous y « en-courage ». Selon l’évangile de Jean (20, 19-23), le soir de Pâques se révèle très paradoxal pour les disciples. De toute l’histoire du salut c’est le jour le plus grand, le jour où Jésus triomphe du « dernier ennemi », la mort. C’est le jour où le Père, dans sa fidélité qui surpasse tout, arrache son Fils au tombeau pour une vie « où la mort n’a plus aucun pouvoir » (Rm 6, 9). C’est le jour d’une joie inimaginable, profonde, qui embrasse tout. Et pourtant, ce soir-là, les disciples projettent de s’enfermer derrière des portes verrouillées ! Ils se laissent dominer et paralyser par la peur, contre laquelle Jésus les a toujours mis en garde. Ils réagissent en totale contradiction avec l’exemple et l’enseignement de Jésus, et préparent ainsi à leur Maître une amère désillusion. Et nonobstant, Jésus ne leur adresse aucun reproche. Remarquons au passage que, pas une seule fois, le Ressuscité n’accuse les disciples, bien qu’il ait eu de bonnes raisons de le faire. Jésus n’estime même pas déshonorant pour lui de pénétrer, serait-ce à travers des portes fermées, au sein de cette angoisse qu’il n’a pas voulue. Il est réconfortant de savoir Jésus présent aussi dans notre angoisse, tout comme il le sera dans notre mort. Jésus, le fidèle !
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Shalom est sa salutation et reste, aujourd’hui encore, la salutation des Juifs. Ce mot signifie bien plus que notre mot « paix ». Il conjugue l’harmonie sous tous ses aspects : entre Dieu et l’homme, entre le corps et l’âme, des hommes entre eux, entre les peuples, entre l’homme et le monde dans lequel il vit. Shalom implique la justice, comme le formula le pape Jean-Paul II dans la phrase si lourde de sens et souvent répétée : « Pas de paix sans justice ; pas de justice sans pardon. » Dans la bouche du Ressuscité, Shalom acquiert un contenu plus riche encore : la paix que le monde ne peut ni donner ni enlever. Le Seigneur ressuscité est lui-même cette paix (cf. Ep 2, 14). Il porte en lui la force d’ouvrir toutes les barrières, de faire voler en éclats nos étroitesses et les murs de nos séparations. « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni Juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 27-28). Après cette salutation, Jésus montre à ses disciples les marques des plaies à ses mains et à son côté : les traces de la passion pérennisées dans le corps glorieux du Seigneur ressuscité. Un jour, nous aussi, nous les verrons. Désormais, elles sont la preuve de son identité et les marques indélébiles de son amour jusqu’à l’extrême. Elles laissent voir le lien indestructible entre la passion et la résurrection — toutes deux appartiennent au cœur de notre foi —, lien
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que Jésus lui-même a signifié par l’image simple et probante du grain de blé : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais, s’il meurt, il donne beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). « Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur » (Jn 20, 20). Durant sa vie publique, Jésus avait déclaré à plusieurs reprises qu’il voulait nous donner la plénitude de la joie. Son message s’appelle pour cette raison la Bonne Nouvelle. Maintenant, cette joie transparaît, même si, provisoirement, elle demeure encore très ténue. Saint Ignace invite le retraitant à prier pour « demander la grâce de ressentir intensément la joie et l’allégresse pour la gloire et joie si grandes du Christ notre Seigneur » (ES 221) : joie désintéressée, joie parce que Lui, le Christ, est rempli de joie. Le bon sens populaire dit : on reconnaît ses amis dans l’épreuve. C’est vrai, sans aucun doute. Mais le hassidisme nous apprend une vérité plus profonde : on apprend à connaître ses amis dans le succès et dans la joie. Les véritables amis sont capables de se réjouir, réellement et avec détachement, du succès des autres, sans en éprouver de l’envie ou vouloir en tirer profit. Et nous, nous voulons être d’authentiques amis de Jésus, selon ces deux interprétations. En conséquence, Ignace nous fait prier pour demander cette joie. Après avoir souhaité la paix une seconde fois, Jésus prononce une phrase dont le contenu est particulièrement riche : « De même que le Père m’a envoyé, moi
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aussi, je vous envoie. » Sa mission, de et pour laquelle il a vécu, il la confie maintenant à ses disciples, et donc à chacune et chacun de nous. Dorénavant, il n’a plus que nos mains et nos pieds, notre bouche et notre cœur. La mission est toujours affaire de confiance réciproque. Entre le Père et le Fils, il y avait une parfaite limpidité et une infinie confiance. À nous aussi, Dieu accorde royalement sa confiance. Nous sommes emportés dans la relation qui unit le Père et le Fils. Tout chrétien est, de par son baptême, un envoyé. Dieu veut agir et poursuivre la mission de son Fils à travers nous. Elle donne à notre vie une valeur profonde et inestimable, et simultanément nous délivre d’une fixation sur nos propres forces et faiblesses. L’art de la mission consiste justement à laisser Dieu travailler en nous et par nous. « Que le Dieu de la paix […] réalise en nous ce qui plaît à ses yeux » (He 13, 21). Nous sommes par là libérés d’un lourd fardeau. Le centre de gravité ne réside plus en nous, mais en Dieu qui travaille en nos cœurs. Nous engager totalement envers Dieu demande une grande ouverture et une liberté intérieure, auxquelles il faut toujours à nouveau nous exercer. Il s’agit, à chaque instant, de nous « brancher » sur Dieu. Tout particulièrement dans la mission reçue, nous pouvons facilement déraper et nous accrocher à quelque chose d’accessoire qui, progressivement, occupera une place trop importante. En fait, nous devons reprendre notre mission chaque jour à neuf, afin de prévenir toute
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appropriation à des fins personnelles ; car alors, la mission perdrait son caractère spécifique : elle ne serait plus mission ! Dans son discours d’adieu avant sa passion, Jésus déclare : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (Jn 15, 9). À un mot près, cette phrase s’identifie à l’envoi en mission après Pâques (cf. Jn 20, 21). Nous percevons ainsi que envoi et amour sont interchangeables. En outre, nous ne pouvons oublier que l’amour dont Jésus nous parle ici, est d’abord l’amour que Dieu nous porte. L’envoi procède de l’amour. Comme une rivière creuse son lit, sans lequel elle ne serait plus qu’un marécage, ainsi l’amour de Dieu creuse en nous un canal, par où il peut se répandre pour atteindre les hommes. En cela consiste notre dignité : l’amour de Dieu peut à travers nous se déverser sur l’humanité. Partant, le Mystère dans lequel nous sommes emportés développe une dynamique que nous n’aurions jamais pu imaginer : « L’espérance ne trompe pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Il nous suffit d’ouvrir tout grand notre cœur afin que l’amour de Dieu le remplisse à ras bord et déborde. L’amour de Dieu s’écoule alors à travers nous vers le prochain, et ainsi, toute la loi est accomplie (cf. Rm 13, 8-10). Jésus ratifie l’envoi en mission par le geste biblique initial de l’insufflation de l’esprit et par la proclamation des paroles : Recevez l’Esprit Saint. C’est l’événement de la
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Pentecôte, selon l’évangile de Jean. Des disciples, dix seulement sont présents, car Judas est mort et Thomas est absent ce soir-là. Chacun de nous peut vraiment prendre place dans ce groupe, pour être envoyé avec les disciples et recevoir l’Esprit Saint. Je me représente volontiers comment Jésus s’avance vers chacun individuellement, le regarde avec bonté et grande bienveillance, souffle sur lui avec force, lui impose les mains et l’embrasse ; et ensuite, en son nom et avec son Esprit, l’envoie en mission. Devant cette scène, nous pensons tout naturellement à la création de l’homme au livre de la Genèse : « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol, il insuffla dans ses narines le souffle de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Nous nous souvenons aussi de la vision impressionnante d’Ézéchiel dans laquelle le prophète contemple une vallée pleine d’ossements et reçoit cet ordre : « Adresse un oracle à l’esprit, prophétise, fils d’homme. Tu vas dire à l’esprit. […] : Viens des quatre vents, esprit ! Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent ! Je prophétisai comme il m’en avait donné l’ordre […]. Ainsi parle le Seigneur Dieu : […] Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous installerai sur votre terre, et vous saurez que je suis le Seigneur : je l’ai dit, et je le ferai » (Ez 37, 9…14). Au soir de Pâques, à Jérusalem, cet Esprit délivre les disciples de l’angoisse qui les étreint et les enferme ; et il les mène au-dehors jusqu’aux limites du monde, comme
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le dit Jésus : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Au terme de cette rencontre, Jésus confère à ses disciples, comme don particulier, le pouvoir de pardonner les péchés : « Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus » (Jn 20, 23). Au regard de cet épisode, il faut garder présent à l’esprit que Jésus, comme les scribes, juge que Dieu seul peut pardonner les péchés (cf. Mc 2, 7-10). Le pardon, plus qu’un ravaudage, est la perfection de l’amour. Il fait de nous des hommes nouveaux. Il nous « re-crée ». C’est un acte exclusivement divin. Que Jésus, dans les Évangiles, pardonne à plusieurs reprises les péchés est preuve irrécusable de son unité avec le Père. Il confie maintenant cette toute-puissance divine à son Église, afin qu’elle aussi, dans ce domaine crucial et des plus délicat, puisse continuer sa mission. La mort et la faute sont les deux situations limites de l’existence humaine, où nous expérimentons le plus cruellement notre impuissance. C’est pourquoi, elles sont souvent ensevelies ou refoulées. Dans cette péricope, Jésus vient à notre rencontre, précisément sur ces deux points les plus épineux. Le Seigneur ressuscité, vainqueur de la mort, accorde comme don pascal à son Église le pou-
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voir de pardonner les péchés. Le refus du pardon, mentionné dans la deuxième partie du verset, veut, vraisemblablement à la manière juive, souligner la plénitude de cette faculté. Tout comme chair et sang, ouest et est, gauche et droite indiquent la totalité, ainsi « pardonner » et « ne pas pardonner » manifestent la puissance illimitée de pardonner. Dans la résurrection et dans le pardon des péchés, Dieu se révèle au plus haut degré comme un Dieu surprenant, un Dieu toujours plus grand que ce que nous pensons ; ce Dieu nous conduit au-delà de nos frontières « à la louange de gloire de sa grâce » (Ep 1, 6). ✢
Prière Dieu fidèle et toujours imprévisible, tu as donné à Jésus, notre frère, la vie où la mort n’a plus de pouvoir, et tu lui as confié tout pouvoir, au ciel et sur terre. Il nous a partagé ces dons et nous a choisis pour poursuivre sa mission jusqu’à la fin des temps. Il travaille par nos mains, il parle par notre bouche, il aime par notre cœur. Qui sommes-nous, Dieu,
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pour que tu fasses par nous de si grandes choses ? Que ta munificence ne nous paraisse jamais évidente et que notre élection ne nous rende pas suffisants. Aide-nous à devenir toujours plus transparents à ta vie et à ton amour, pour accomplir ainsi notre mission selon ta très sainte volonté. Amen
Textes scripturaires Jr 1, 4-10 ; Mt 28, 16-20 ; Jn 15, 8-17 ; 20, 19-23 ; 1 Co 15, 12-57.
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Que signifie, pour moi personnellement, la résurrection de Jésus ? Puis-je dire quelque chose de ma foi en la résurrection des morts ? Comment ma foi me donne-t-elle la force de surmonter mes craintes chimériques ? Comment, à mes yeux, ma vie est-elle continuation de la mission de Jésus ?
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Quel rôle le sacrement de réconciliation a-t-il joué dans le passé ? Quelle place a-t-il dans ma vie, aujourd’hui ?
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Table des matières
Présentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
Chapitre 1. Que cherches-tu ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 Chapitre 2. Où demeures-tu ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Chapitre 3. Fondé sur le roc ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 Chapitre 4. Devenir transparent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 Chapitre 5. Vivre de la plénitude . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 Chapitre 6. La passion de Jésus et notre souffrance. . . . . 75 Nous sommes présents dans la passion de Jésus . . . . . . . . . 75 Jésus nous est présent dans la souffrance . . . . . . . . . . . . . . 82
Chapitre 7. Shalom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
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Achevé d’imprimer le 24 mars 2009 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique)
Le mystère, notre demeure
Pierre van Breemen, né en 1927 aux Pays-Bas, entre chez les jésuites en 1945. Titulaire d’un doctorat en mathématique et en physique, il travaille essentiellement à la formation des jésuites. En outre, il donne un nombre incalculable de retraites ignatiennes dans de nombreux pays et a publié plusieurs livres qui ont été traduits en une vingtaine de langues (Tu as du prix à mes yeux, Bellarmin, 1986, Trouver Dieu en toutes choses, Cerf, 1995, Seul l’amour compte, Bellarmin, 2000, Le don de vieillir, Bellarmin, 2006…).
ISBN 978-2-87356-426-1 Prix TTC : 8,95 €
9 782873 564261
Vie spirituelle
Pierre Van Breemen
Le mystère, notre demeure
Les sept méditations bibliques de ce petit livre abordent toutes ce mystère : comment trouver Dieu en nous et nous trouver en Dieu, afin d’apprendre à vivre plus consciemment en union avec lui. Elles veulent nous aider à devenir capables de nous confier, dans une attitude de prière, au mystère que Dieu est, et de nous remettre avec confiance entre ses mains, de la même manière que lui-même s’est confié à nous en Jésus. Ainsi, nous pourrons rendre notre vie personnelle et communautaire plus authentique et plus féconde.
Pierre Van Breemen
Le mystère, notre demeure