Bertrand Hériard Dubreuil s.j. (dir.)
La pensée
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du pape François
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Bertrand HÉRIARD DUBREUIL (dir.)
La pensée sociale du pape François Introduction par Bertrand Hériard Dubreuil
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© 2016 Éditions jésuites, 7, rue Blondeau, 5000 Namur (Belgique) 14, rue d’Assas, 75006 Paris (France) www.editionsjesuites.com ISBN : 978-2-87299-314-7 D 2016/4255/24
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INTRODUCTION Dans la longue tradition de la pensée sociale, le pape François poursuit le dialogue de l’Église avec les « réalités nouvelles » qu’il a rencontrées d’abord en Amérique latine. Le nouvel évêque de Rome garde en effet le style pastoral du cardinal de Buenos Aires, qui envoya ses prêtres dans les périphéries, soutenant lui-même les sans-logis, les sans-emploi et les sans-terre. Un de ses premiers voyages a été consacré à la question des migrants pour dénoncer « la mondialisation de l’indifférence. » L’exhortation apostolique Evangelii gaudium pose comme central le principe évangélique de l’option pour les pauvres. Plus récemment, l’encyclique Laudato si’ souligne le lien étroit entre les trois crises : crise écologique, crise sociale, crise éthique : « Ainsi, il devient manifeste que la dégradation de l’environnement comme la dégradation humaine et éthique sont intimement liées » (56). Ce lien est plus obvie dans le contexte latino-américain qu’à Rome, comme en témoignait déjà en 1995 le titre d’un livre de Leonardo Boff1. La théologie de la libération trouverait-elle enfin avec François sa pleine expression magistérielle ? Comment la pensée du pape François est-elle en continuité avec la doctrine sociale de l’Église ? 1. Leonardo Boff, Ecología : grito da terra, grito dos pobres, Atica, São Paulo, 1995.
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Cette publication reprend la journée organisée conjointement par le Centre Sèvres et le CERAS. Les facultés jésuites de Paris se veulent particulièrement sensibles à la pensée du premier pape jésuite. Le CERAS a pour principale mission de faire « vivre la doctrine sociale de l’Église », pour reprendre le titre d’une session annuelle de formation qu’il a organisée en janvier 2013. Il ne s’agit pas seulement de diffuser le discours social des papes, mais aussi d’accompagner le discernement et l’échange entre chrétiens, afin que ce discours soit nourri et qu’il prenne sens, qu’il devienne une « doctrine », au sens fort du terme : un discours qui éclaire les positions des chrétiens dans le débat public et qui nourrit leur engagement individuel et collectif au nom de l’Évangile. Les partenaires habituels du CERAS, en particulier ceux de sa session annuelle de formation sur les questions sociales2, proposée notamment aux permanents de l’Église de France, avaient souhaité une telle journée d’étude en raison de ce constat très simple : leurs salariés et bénévoles, certes très heureux du nouveau style du pape François, avaient du mal à prendre toute la mesure de sa pensée. Les formules chocs du pape sont-elles seulement des formules pour frapper les médias ? D’où lui vient cette manière de poser des gestes forts ? S’il n’est pas docteur en théologie comme Benoît XVI, quelle est la cohérence doctrinale de sa théologie pastorale ? Ces questions, l’équipe du CERAS les a posées à trois contributeurs, qui, dans l’Église de France, ont une expertise plus particulière sur la doctrine sociale de l’Église : Christoph Theobald est professeur au Centre Sèvres. Sa compétence théologique et une connaissance approfondie du concile Vatican II sont précieuses pour discerner le style inédit du pape François : « Il prête attention à l’expérience concrète des croyants et des humains que nous sommes ; il ne fait pas seulement appel à notre intelligence, mais aussi à notre affectivité, à nos sens et à notre 2. Le CCFD-Terre Solidaire, le Secours Catholique, le Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique (SGEC), le Service national Famille et Société de la Conférence des évêques de France, les Scouts et Guides de France (SGDF), les Semaines Sociales de France (SSF).
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cœur, rendant ainsi possibles de véritables décisions et actions individuelles et collectives. Bref, grâce au style de ses textes, si proche de sa manière de s’adresser oralement à ses interlocuteurs, il nous fait faire un véritable parcours “spirituel”, un parcours de conversion. » En d’autres termes, Evangelii gaudium (2013) et Laudato si’ (2015) expriment une nouvelle manière de comprendre l’enseignement social de l’Église en engageant des processus de transformation sociale et de conversion spirituelle. Grégoire Catta, jésuite, vient de soutenir une thèse sur la contribution théologique de la doctrine sociale autour des questions de développement. Il raconte l’enracinement latino-américain de l’option préférentielle pour les pauvres. Avec François, cette option devient inséparablement une option pour les pauvres et pour la terre. Plus qu’un principe pour un discernement éthique, le pape invite à reconnaître que les pauvres « ont beaucoup à nous enseigner » (EG 198), qu’ils sont une « source », notamment pour la foi. Jean-Luc Brunin, évêque du Havre, est président du conseil famille et société de la Conférence des évêques de France (CEF). Ses intuitions de pasteur rejoignent celles de l’évêque de Rome : attention privilégiée au peuple, refus d’une culture de déchet, pari sur les nouvelles solidarités… Il est sensible à la méthode coopérative et dialogale du pape pour chercher de nouvelles conjugaisons du local et du global dans une visée vraiment intégratrice. Il peut paraître présomptueux de prétendre pleinement saisir la pensée d’un homme comme Jorge Mario Bergoglio, son originalité, son style… C’est un homme vivant dont la production spontanée et pléthorique nous surprendra encore. Mais surtout la force de cette pensée dépend de l’écho que nous lui donnons ; la force des paroles qu’il prononce dans les institutions internationales dépend de nos mobilisations ; l’impulsion qu’il veut donner dépend de nos pratiques, selon la formule heureuse du Compendium : « La doctrine sociale est de l’Église parce que l’Église est le sujet qui l’élabore, la diffuse et l’enseigne. Elle n’est pas la prérogative d’une composante du corps ecclésial, mais de la communauté tout entière. […] Toute la communauté ecclésiale — prêtres, religieux et laïcs — concourt à constituer la doctrine sociale, selon la diversité des devoirs, des
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charismes et des ministères en son sein » (no 79). Aussi avons-nous sollicité trois témoins pour préciser comment la pensée sociale du pape François les rejoignait dans leur engagement institutionnel au sein de l’Église en France. « Comment les pauvres nous enseignent ? » demande Jean-Marc Boisselier, responsable du département « accompagnement et formation » du Secours catholique – Caritas France. Après avoir montré comment la parole du pape confirme les orientations récentes de Caritas France, son témoignage devient plus personnel en s’appuyant sur les ateliers d’écritures qu’il a animés avec des personnes en précarité. L’appel du pape à se mettre à l’écoute des pauvres va jusqu’à comprendre comment ils nous enseignent dans la foi. Interrogeant le rapport entre « éducation et engagement », Claude Berruer, secrétaire général adjoint du SGEC, pense que « la pensée du pape François est pour l’Enseignement catholique une heureuse stimulation, voire une provocation » ; stimulation pour que le projet de l’enseignement catholique soit ouvert à tous, provocation pour que l’option préférentielle pour les pauvres, réaffirmée au paragraphe 10 des nouveaux statuts, convertissent les réflexes élitistes et ouvrent concrètement les élèves à la solidarité et à la fraternité universelle. Étienne Père montre comment l’expérience des Scouts et Guides de France, dont il est l’ancien secrétaire général et toujours membre du conseil d’administration, a été influencée explicitement par la doctrine sociale de l’Église. Par exemple, depuis la fusion des Scouts et des Guides en 2004, la notion de « bien commun » est évoquée par les nouveaux chefs lors de leur engagement. Le plan d’orientation 2010-2015, « habiter autrement la planète », devance les orientations pédagogiques suggérés par Laudato si’ ; celui qui fixe le cap 2015-2020, « grandir et servir ensemble », implique des décisions très concrètes comme un système progressif de cotisations selon le revenu des familles et des dispositifs de solidarité interne. Les témoignages qui ont nourri le dialogue des principaux ateliers du 19 septembre 2015 sont une manière de mettre en œuvre la méthode proposée par le pape pour élaborer une pensée sociale de l’Église à partir des données du réel et en fidélité à la tradition,
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comme le dit très bien Mgr Brunin. Car « ce n’est pas la tâche du pape de présenter une analyse détaillée et complète de la réalité contemporaine, mais j’exhorte toutes les communautés à avoir “l’attention constamment éveillée aux signes des temps3” (EG 52) ». Ce dialogue ne pouvait se limiter à l’intérieur de l’Église. C’est pourquoi nous avons complété cet ouvrage par plusieurs textes issus d’un séminaire de recherche du CERAS intitulé : « Les chantiers de Laudato si’ ». Jean Merckaert pense que l’homme, tout à sa quête de pouvoir, d’argent, de maîtrise, ne veut pas voir les destructions subies par ses semblables et par la nature. Comme si son règne était sans limites. Il se prend pour Dieu. L’encyclique du pape François appelle au contraire à accueillir ces limites, non comme un carcan mortifère, mais comme une invitation à la relation, à une sobriété libératrice et heureuse. Loin des reproches formulés par certains économistes, Éloi Laurent salue la façon dont le pape François articule, dans Laudato si’, écologie et inégalités sociales. Moins « naturelles » que sociales, les catastrophes écologiques invitent à entendre les alertes envoyées par les plus pauvres et appellent des réponses sociales et politiques. Deux autres économistes de l’environnement, Ottmar Edenhofer et Christian Flachsland, « ont été impressionnés de voir, au niveau mondial, des hommes de sciences s’affichant comme athées ou agnostiques, des hommes politiques conservateurs climato-sceptiques et des militants ayant depuis longtemps fait un trait sur l’Église, parler du pape François et de son encyclique à partir de leur souci de la maison commune. Ce faisant, ils ne se bornent pas à parler de lui mais ils parlent avec lui, car son souci de la maison commune est aussi le leur. » Espérons que ce livre rejoigne le souhait final de Laudato si’ quand il cite les évêques d’Australie : « Les exigences de cette œuvre seront si immenses que les possibilités de l’initiative individuelle et 3. Paul VI, lettre encyclique Ecclesiam suam (6 août 1964), no 52 : AAS 56 (1964), p. 632.
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la coopération d’hommes formés selon les principes individualistes ne pourront y répondre. Seule une autre attitude provoquera l’union des forces et l’unité de réalisation nécessaire » (LS 219). Espérons surtout que cette pensée va renouveler l’action des chrétiens et leur permettre de rejoindre « chaque personne qui habite cette planète » (LS 3). Car c’est ainsi que la doctrine sociale de l’Église traduira pleinement pour chaque génération les exigences sociales de l’Évangile. Bertrand Hériard Dubreuil s.j.
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L’ENSEIGNEMENT SOCIAL DE L’ÉGLISE SELON LE PAPE FRANÇOIS Christoph Theobald s.j.
Evangelii gaudium (2013) et Laudato si’ (2015) se complètent mutuellement. Avec la notion de « style » employée par le pape François, ils font appel à l’expérience concrète et unifient la sphère sociale au message évangélique. Ils expriment ainsi une nouvelle manière de comprendre l’enseignement social de l’Église en engageant des processus de transformation sociale et de conversion spirituelle. L’enseignement social de l’Église tient une place décisive dans les deux grands textes du pape François dont nous disposons à ce jour ; il occupe tout un chapitre de l’exhortation apostolique postsynodale Evangelii gaudium (2013) — le chapitre 4 intitulé « La dimension sociale de l’évangélisation » — et se trouve au centre de l’encyclique sur la sauvegarde de la maison commune Laudato si’ (2015) qui affirme explicitement que « cette lettre encyclique s’ajoute au Magistère social de l’Église » (LS 15). Ces deux textes se complètent mutuellement, le second renvoyant à plusieurs reprises au premier. Je fais l’hypothèse que, sous la plume de François, l’expression classique « enseignement social de l’Église » ou « Magistère social de l’Église » change de signification. S’adressant dans Evangelii gaudium à « chaque chrétien, en quelque lieu ou situation où il se trouve » (EG 3), et dans Laudato si’ « à chaque personne qui habite cette planète » (LS 3), le pape adopte un style inédit : il prête atten-
En lecture partielle‌
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LES AUTEURS
Claude Berruer est adjoint au secrétaire général de l’Enseignement catholique. Jean-Marc Boisselier est responsable du département « accompagnement et formation » au Secours Catholique – Caritas France. Jean-Luc Brunin, évêque du Havre, est président du Conseil Famille et Société de la Conférence des évêques de France. Grégoire Catta, jésuite, est membre du Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) et enseigne au Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris. Otmar Edenhofer, professeur d’économie à l’université technologique de Berlin, est directeur de l’Institut Mercator de recherche sur le bien commun et le changement climatique et membre de l’Académie nationale allemande des sciences. Christian Flachsland est professeur assistant à la Hertie School of Governance. Bertrand Hériard Dubreuil, jésuite, est directeur du Centre de recherche et d’action sociales (CERAS). Éloi Laurent, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques, enseigne à Sciences-Po Paris et à Stanford. Jean Merckaert est membre du CERAS et rédacteur en chef de la revue Projet. Étienne Père est enseignant et membre du conseil d’administration des Scouts et Guides de France. Christoph Theobald, jésuite, est professeur au Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris.
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TABLE DES MATIÈRES
Introduction, par Bertrand Hériard Dubreuil ……………………
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L’enseignement social de l’Église selon le pape François, par Christoph Theobald …………………………………………………
11
L’option préférentielle pour les pauvres selon le pape François, par Grégoire Catta …………………………………………………
31
La pensée sociale du pape François, par Jean-Luc Brunin…………
47
Les pauvres nous enseignent, par Jean-Marc Boisselier ……………
57
Éducation et engagement, par Claude Berruer ……………………
75
L’expérience des Scouts et Guides de France, par Étienne Père …
83
Laudato si’ : accueillir nos limites, par Jean Merckaert ……………
89
Le pape François ouvre la voie de la social-écologie, par Éloi Laurent
99
Le souci des biens communs mondiaux, par Ottmar Edenhofer et Christian Flachsland ……………………………………………… 107 Les auteurs ………………………………………………………… 125 Table des matières ………………………………………………… 127
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Imprimé en Belgique Février 2017 Imprimerie Bietlot.
La pensÊe sociale du pape François Dans le prolongement de l’Êdition commentÊe de l’encyclique Laudato si’ publiÊe chez Lessius et FidÊlitÊ.
Dans la longue tradition de la pensĂŠe sociale, le pape François poursuit le dialogue de l’Église avec les ÂŤ rĂŠalitĂŠs nouvelles Âť qu’il rencontra d’abord en AmĂŠrique latine. Le nouvel ĂŠvĂŞque de Rome garde en effet le style pastoral du cardinal de Buenos Aires, qui envoya ses prĂŞtres dans les pĂŠriphĂŠries, soutenant lui-mĂŞme les sans-logis, les sans-emploi et les sans-terre. L’exhortation post-synodale Evangelii gaudium pose comme central le principe ĂŠvangĂŠlique de l’option pour les pauvres. Plus rĂŠcemment, l’encyclique Laudato si’ souligne le lien ĂŠtroit entre les trois crises : crise ĂŠcologique, crise sociale, crise ĂŠthique. ÂŤ Ainsi, il devient manifeste que la dĂŠgradation de l’environnement comme la dĂŠgradation humaine et ĂŠthique sont intimement liĂŠes Âť (56). Un lien qui paraĂŽt plus ĂŠvident dans le contexte latino-amĂŠricain qu’à Rome, comme en tĂŠmoignait dĂŠjĂ le titre d’un livre de Leonardo Boff : Écologie, cri de la terre, cri des pauvres (1995). La thĂŠologie de la libĂŠration trouverait-elle enfin avec François sa pleine expression magistĂŠrielle ? Comment la pensĂŠe du pape est-elle en continuitĂŠ avec la doctrine sociale de l’Église ? Les contributeurs : Claude BERRUER, Jean-Marc BOISSELIER, Mgr Jean-Luc BRUNIN, GrĂŠgoire CATTA s.j., Ottmar EDENHOFER, Christian FLACHSLAND, Bertrand HÉRIARD DUBREUIL s.j., Éloi LAURENT, Jean MERCKAERT, Étienne PĂˆRE et Christoph THEOBALD s.j.
ISBN : 978-2-87299-314-7 Prix TTC : 9,50 ₏
9 782872 993147