Chroniques de Buenos Aires Passer de l’hiver à l’été en quelques heures d’avion est un concept plutôt surprenant. Le ton est lancé, je n’entend plus autour de moi que l’espagnol-argentin dont les sonorités me rappellent plus celles de Rome que de Madrid. (Ceci s’expliquant par une forte immigration italienne).
J’ai changé mes euros en pesos et me voila après quelques minutes à admirer le ciel bleu éclatant dans un car qui relit l’aéroport au centre-ville. Je fais évidemment ma première faute d’espagnol : ici le double «l» comme dans «Avenue Callao» se prononce «ch». Le conducteur n’a donc pas comprit tout de suite ma destination mais finit par me reprendre.
Je suis prévenu !
Le décors est assez étrange à première vue. Les quartiers qui ceinturent la ville sont délabrés au possible, quelques habitations de fortune sont disséminées ici et là, construites de quelques plaques de taule et de bois. Au deuxième plan s’érigent de grandes tours qui ponctuent d’ailleurs tout le 3eme plan. Quelques bureaux mais la plupart sont des tours d’habitation. La différence est flagrante : Buenos Aires est construite bien plus à la verticale que Paris et il n’est pas nécessaire d’être arrivé dans le centre pour s’en apercevoir.
S’il y a bien une chose qui diffère véritablement de Paris dans l’urbanisme, hormis la taille des immeubles, c’est que les rues forment un quadrillage parfaitement orthogonale ( en tout cas dans le centreville) comme l’on trouve beaucoup sur le continent Américain. Les bâtiments se succèdent en «quadra» ou «bloc» dont les numéros vont de 100 en 100 entre chaque carrefour. C’est donc relativement facile de se repérer et de se déplacer, même lorsque l’on découvre la ville pour la première fois.
Quelques dizaines de minutes permettent d’arriver enfin dans le quartier de Recoleta, quartier de renom situé non loin du coeur, qui sera mon point d’arrivé. Bien plus chic, j’essaye de comprendre ce drôle de sentiment de déjà-vu et voila que m’apparaît un premier constat : On se croirait entre Paris, Athènes, Barcelone et Naples. L’urbanisme est d’un mélange vraiment diversifié mais pas véritablement éloigné des capitales européennes. L’architecture coloniale et le style Haussmannien forment un duo qui nous laisse réaliser être ailleurs tout en ayant l’impression d’être «chez soit».
Amusant .
J’ai donc passé mes premiers jours dans ce quartier de Recoleta, réputé comme un des lieux historique de la ville où se succèdent sculptures sur les places et petit parcs où les Portenos (habitants de Buenos Aires) viennent s’installer sur le pelouse pour profiter du soleil et de la beauté de l’endroit. On y trouve le très connu cimetière qui fait véritablement penser au Père-Lachaise, ainsi que de nombreux musées et autres centres culturels.
L’art et la culture tiennent une place véritablement importante dans cette ville et même si les musées et les expositions sont riches en oeuvres et intéressantes, la rue, elle, est presque comprable à une «galerie». Graphitis, installations, spectales de danse, sculptures et architecture surprenante ponctuent le seul trajet d’un piéton....
La rencontre Deux jours après mon arrivée, je rencontre enfin mon «contact», Zulema Maza, une artiste de Buenos Aires. Une femme adorable, généreuse, souriante. Le premier contact se déroule à merveille, elle m’emmène boire un café dans une sorte de salle d’opéra réhabilitée en bibliothèque, un décors surprenant et enchanteresque.
C’est le lendemain que je visite son atelier, situé dans un quartier d’immigration d’Amérique centrale. Aussi nommé quartier «noir» ou quartier des prostituées. C’est un immense appartement dans lequel on pourrait facilement se croire à Paris, et qui est un véritable havre de paix malgré le «bazard» inhérent d’un atelier d’artiste.
Voila donc où je vais travailler pendant ces quatre mois de stage. En tout cas pendant une grande partie, car j’ai déjà prévu d’aller travailler dans d’autres ateliers tenus par des connaissances de Maza Zulema. Après m’avoir montré un large éventail de ses oeuvres qui s’empilent ici et là, tableaux, gravures, et photographies aux formats immenses, nous avons fait un peu de rangement pour m’offrir un plan de travail. Une presse de gravure, recouverte d’un amoncellement de papier n’attend plus qu’à être remise en état. Il s’avère que Maza Zulema ne l’utilise plus que très peu.
Malgrè un passé chargé en gravure, son travail est maintenant plus axé sur la photographie et les techniques d’art digital ( Photoshop...etc). Ses derniers travaux sont malgré tout relativement proches de la gravure, du moins dans le résultat : elle conçoit des images, assemblages de différentes photos sur son ordinateur puis imprime le résultat pour finalement utiliser une technique de transfert bien connue en gravure. L’image imprimée est donc transférée sur un beau papier avec un résultat graphiquement intéréssant. Elle revient ensuite dessus avec de l’encre, du crayon et fignole l’oeuvre manuellement.
Ces premiers jours furent donc basés sur le thème de la «découverte» de cette immense ville qui ne cesse de me surprendre et m’enchanter à chaque coins de rues, à chaques rencontres. Nous sommes allés dans un bon nombre d’expositions et de vernissages avec Zulema Maza. Connue dans le milieu, elle m’a déjà présenté à de nombreux artistes, sérigraphistes, peintres, graveurs...avec qui j’ai prévu de travailler. par la suite. Visiblement cette ville est un nid d’ateliers d’artistes.
Diversité En plus de ces rencontres «artistiques», nombre de mes soirées furent d’une rare mixité et diversité de personnes. Des expatriés, des Italiens, des Français, des Suédois, des Allemands, des Chiliens et bien évidemment un bon nombre d’Argentins avec qui l’échange et la discussion est d’une facilité déroutante mais surtout plaisante. Les Argentins aiment discuter. De tout et de n’importe quoi, de footbal et de politique, d’art et de cuisine...
S’il y a bien quelque chose qui m’a frappé dans cette ville durant ces deux premières semaines c’est bien le «mélange». Du mélange architecturale, du mélange humain, du mélange culturel.....on perçoit rapidement ce désir Argentin d’ouverture sur le monde et leur envie insatiable de rencontres et de découvertes.
Ici le mot mixité prend véritablement sens et si je cherchai un thème ou «fil-conducteur» pour mon travail à Buenos Aires, je crois bien l’avoir trouvé.
Melange, mixité
Diversité / hétérogène / hybride / croisement / multitude / foisonnement / métissage ... .
Pendant un trajet de bus, qui relie mon appartement à l’atelier de Zulema, je prend le temps de décliner ces termes.
C’est lors d’un autre trajet de bus que je commence ce que j’appelle un «dessin-automatique». Lorsque je dessine ainsi ( et c’est très fréquent), je n’ai pas d’idée en tête, pas de sujet, c’est simplement mon crayon qui glisse sur la papier. Je pose des lignes sans sens, sans désire de narration particulier. Le trait exécuté n’a aucun but illustratif, ma main suit simplement mon envie. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est mon inconscient qui dessine car c’est bien mon cerveau qui dicte le coup de crayon, mais presque.
En tout cas je n’ai pas conscience de ce que je suis en train de former, du moins pas encore. Ici je n’invente rien, tout le monde a déjà fait cela pendant un appel téléphonique sur le bloc de papier à porté de main. De la forme créée m’apparaît ensuite un semblant d’idée, une image potentielle. Le décors m’inspire, je pose sur papier ce que je ne peux pas retenir. Des traits, des mots, une pensée.
Cette fois là, j’ai tracé des entrecoupures d’angles droits, une sorte de croisement de lignes perpendiculaires, un motif répétitif. J’arrête quelques secondes de dessiner et m’aperçois que la forme me fait penser à quelque chose d’urbain, un plan. Je me rend à l’évidence, je viens en quelques sorte de retranscrire les «quadras» de la ville que je parcours depuis quelques jours. L’idée me plaît car elle résume bien ma pensée : la ville est quadrillée de façon très régulière mais pourtant il y subsiste un côté «bazar».
Bazar non dans le sens de chaotique mais plutôt de vivant. Le paradoxe entre la topographie ‘ordonnée’ de la ville et le foisonnement humainement riche qui l’habite me semble parfaitement correspondre avec mon «gribouillage». Il faut que je gratte par là. Je reprend mon crayon et me fixe une règle : dessiner avec un seul motif qui sera l’angle droit et faire s’entrecroiser les lignes pour obtenir un tissage irrégulier.
Je viens de trouver l’idée de ma première gravure. Je voulais traiter du mélange, cela me semble parfait. L’entre-croisement «désordonné» mis en place représente la partie «humaine» de la ville, il symbolise l’échange, le croisement, le métissage. Le nombre d’intersections et la diversité des tailles de trait symbolisent le foisonnement, la multitude, la différence, la diversité.
Muni d’une simple équerre et sans brouillon préalable, je re-dessine le motif sur une grande plaque de bois carrée que Zulema m’a trouvé au fin fond de son atelier.
Quelques jours plus tard, je déjeune avec Zulema à l’atelier. Entre deux sujets de discussion, elle me parle de son frère malade. Deux jours plus tard je reçois un mail de sa part me disant qu’elle n’ira pas à l’atelier le lendemain car elle va passer la nuit et la journée à l’hôpital, auprès de son frère. Le lendemain, un jeudi, j’apprend la terrible nouvelle d’un cancer fulgurant qui le tua sur les coups de midi. Je lui envoie un mail dans lequel je lui fais part de toutes mes condoléances en insistant bien sur le fait qu’elle prenne tout le temps nécessaire pour s’occuper d’elle.
Le lundi d’après la voila déjà de retour à son atelier, le regard un peu humide évidemment lorsqu’elle me narre l’enterrement mais elle reste très tenace. Une vraie force de la nature !
(Illustration réalisée lors des premiers jours à l’atelier de Zulema qui me semble après coup correspondre avec ce malheureux événement. «La ville tue»).
Ma gravure me prend un certain temps, la plaque est relativement grande (60x60 cm) et je n’ai pas le droit à l’erreur : chaque coup de gouges doit suivre les lignes droites et les angles de façon rectiligne, sans dérapage possible. Une minutie qui m’oblige à ré-estimer mon temps de travail.
Entre temps je visite de nombreux musées, participe à quelques vernissages et autres sorties organisées comme celle de Boltanski exposant pendant ce mois de décembre à Buenos Aires. Zulema m’inonde (dans le bon sens du terme) de mails d’informations sur les expositions actuelles, les vernissages à aller voir, cela me permet de nourrir non seulement ma culture artistique mais aussi de faire des rencontres.
Je me lie d’amitié avec une fille d’à peu près mon âge qui a étudié l’art depuis ses 13 ans dans une école de Buenos Aires. Peinture, photo, dessin, gravure, elle touche à tout. C’est d’ailleurs elle qui m’aidera à imprimer ma gravure sur bois enfin terminée. Depuis que je la connais mon espagnol a pris un gros coup de pouce, elle me reprend à chaque conjugaisons ratées et étoffe mon vocabulaire. En plus de m’apprendre quelques bases de Tango et Salsa.
La danse fait véritablement partie de leur quotidien.Tous les soirs il est possible de sortir quelques minutes dans la rue pour trouver un «boliche» (bar dansant, ou boite de nuit en Amérique Latine). Evidemment à ne pas faire tous les soirs car ici ils dansent de 2h à 8h du matin. Si l’on avait prévu de travailler le lendemain....c’est rapé.
«Impression urbaine 1.0». Gravure sur bois en positif
«Impression urbaine 2.0» Impression numérique et transfert