PAULINE JARICOT BIOGRAPHIE
UNE LYONNAISE LAÏQUE ET MISSIONNAIRE BÉATIFIÉE
22 MAI 2022 à 15 h
EUREXPO LYON
Pauline Jaricot (1799-1862)
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En attribuant à l’intercession de Pauline Jaricot et à la prière des membres du Rosaire vivant, la guérison miraculeuse de la petite Mayline, le pape François a ouvert le processus de béatification de Pauline, qui sera célébrée à Lyon, le 22 mai 2022. Celle-ci avait été reconnue vénérable par Jean XXIII en 1963… Un processus long, qui, depuis la mort de Pauline en 1862, a buté sur un certain nombre d’obstacles, liés sans doute au drame qu’elle a vécu dans les quinze dernières années de sa vie. Il est heureux que l’Église puisse aujourd’hui mettre à l’honneur cette femme : une femme libre, une femme laïque, engagée dans le monde et pionnière à bien des égards ; tout à la fois femme d’action et de prière, à la sainteté contagieuse et qui, de son vivant et encore après sa mort, a ouvert à tant de monde, en compagnie de la Vierge Marie, un chemin vers Dieu. Celle qui se disait « cloitrée » dans le monde, nous offre, pour aujourd’hui encore, un saisissant modèle de vie spirituelle incarnée, un modèle de sainteté, qui nous invite à nous recentrer sur le Christ. Suivons-la depuis son enfance lyonnaise jusqu’à sa mort à 62 ans, à Lyon où s’est déroulée toute sa vie, tandis qu’elle rayonnait dans le monde entier. Une vie féconde, passée par ce qu’elle appelle sa « conversion » à l’âge de 17 ans. Une vie féconde en raison, bien sûr, de son lien vital avec le Christ et, aussi de son génie de l’organisation et des solidarités et d’une créativité extraordinaire qu’elle a mise au service de deux grandes œuvres, durables, la Propagation de la Foi et le Rosaire Vivant. Elle a eu aussi, dans une prise de conscience précoce et très vive de la misère de la classe ouvrière naissante, le souci d’inventer quelque chose de nouveau pour venir en aide aux plus pauvres. Elle va tout y donner, dont sa fortune et, victime d’une escroquerie odieuse et de beaucoup d’incompréhension, elle mourra dans le dénuement le plus extrême, sans avoir jamais cessé de rendre grâce à Dieu. _
UNE FAMILLE LYONNAISE, CHRÉTIENNE, GÉNÉREUSE ET UNIE Pauline est née à Lyon, le 22 juillet 1799. Son père, Antoine Jaricot, appartient à une famille nombreuse de Soucieuen-Jarrest, dans la campagne lyonnaise. Après la mort de son père, il quitte sa famille à 14 ans, comme beaucoup de jeunes le font alors, pour trouver du travail à Lyon. La ville vit en grande partie de la soierie et Antoine va assez rapidement gravir les échelons et y faire fortune dans le commerce de la soie. En 1782, lors d’un chemin de croix, il rencontre Jeanne Lattier, ouvrière de la soie, et l’épouse quelques jours plus tard. Mariage d’amour… La vie du couple, installé 16 rue Tupin, est besogneuse, marquée aussi par une grande piété – ils vont à la messe à 4 heures tous les matins – et par beaucoup d’attention aux autres et aux plus pauvres. Pauline est la septième et dernière de la famille. Ses frères et sœurs vont beaucoup compter dans sa vie : l’aîné Paul, son parrain, Sophie, avec qui elle va partager beaucoup, Laurette, qui meurt jeune en laissant 6 enfants, Philéas, qui a deux ans de plus que Pauline et dont elle est très proche. Ordonné prêtre, il est nommé directeur spirituel de l’Hôtel-Dieu à Lyon. Il mourra à trente ans, non sans avoir fait quelques projets que Pauline prend à cœur. Il y a eu deux autres frères, Jean-Marie (†1791), mort avant la naissance de Pauline et Narcisse, handicapé, qui meurt à l’âge de 20 ans (1813). Cette famille, au moment de la naissance de ce dernier et avant celle de Philéas (1797), connaît une épreuve, comme beaucoup de Lyonnais : les événements révolutionnaires et la Terreur de 1793, qui prennent à Lyon une dimension particulièrement dramatique. Mais, opportunément, Antoine est parti alors, pour affaires, dans sa famille à la campagne. Il prend conscience des risques énormes qu’il y aurait à revenir à Lyon. Il appelle donc son épouse, enceinte, à le rejoindre avec leurs trois jeunes enfants. On peut penser que cela les a protégés des horreurs vécues à Lyon, où près de 2000 personnes ont été fusillées ou guillotinées pendant la Terreur.
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Ces années dramatiques ont d’ailleurs marqué pour longtemps la population lyonnaise et singulièrement les catholiques qui y ont été persécutés. Ils en sortent avec une volonté de restauration politique – ils sont monarchistes – et de « réparation », dans le sens de la guérison et de la restauration du lien dans le cœur de Jésus. Cette idée caractérise la piété de cette époque et Pauline en sera très imprégnée.
NE JEUNESSE INSOUCIANTE U MAIS AUSSI MARQUÉE PAR DES DRAMES Elle naît après ces événements et mène la vie normale d’une enfant puis d’une jeune fille lyonnaise, dans le riche milieu des soyeux. Après avoir appris les rudiments de la lecture et l’écriture avec sa mère, elle va à l’école, elle apprend le catéchisme, elle fait sa première communion à 12 ans : moment fondateur qu’elle n’oubliera jamais même si, dans un premier temps, elle abandonne quelque peu ses bonnes résolutions. En 1814, après la chute de Napoléon et le retour du roi Louis XVIII en France, elle fait partie d’un cortège de cinquante jeunes filles, choisies dans les familles les plus connues de la ville, pour accompagner la duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI, en séjour à Lyon. Pauline est de toutes les festivités, richement vêtue, admirée, insouciante. Elle a quinze ans, elle est jolie, a une très belle voix, enjôleuse, tant pour la parole que pour le chant où elle excelle. On commence à parler de fiançailles, un jeune homme est pressenti. Un petit problème : elle est d’une très grande maladresse et se dit d’ailleurs elle-même bonne à rien pour tout ce qui est manuel. Elle le restera. Cette maladresse est sans doute due, au moins en partie, à une très forte myopie, dont on ne prend sans doute pas conscience tout de suite. Et comme on ne porte pas de lunettes à cette époque, elle en sera handicapée toute sa vie. Tout va cependant pour le mieux, quand survient un accident, assez banal mais qui va avoir des conséquences
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très douloureuses. Elle se blesse à la suite d’une chute d’un tabouret et tombe malade. Elle a des sortes de crises de nerf, pendant lesquelles elle perd la maîtrise de tous ses mouvements et dont elle ne se remet pas, pendant de longs mois. La maladie n’est pas diagnostiquée mais il s’agit, sans doute, d’une maladie rhumatismale, conséquence d’une infection, appelée alors danse de Saint-Guy. Sa mère tombe malade en même temps. On les envoie toutes les deux se reposer à la campagne, dans une propriété familiale, à Tassin. Secrètement, elles offrent chacune leur vie pour l’autre. Jeanne meurt, à peine rentrée à Lyon, en novembre 1814, tandis que l’on cache pendant plusieurs mois son décès à Pauline restée à Tassin. Jeanne a fait promettre à son fils Paul de prendre soin de Pauline et de lui faire lire, chaque jour, un chapitre de L’Imitation de Jésus Christ. Elle aurait dit en mourant : « Merci, Seigneur, Pauline sera toute à vous ». À son retour à Lyon, à peu près guérie, Pauline se précipite de nouveau dans les mondanités mais garde un état de langueur dont personne ne parvient à la faire sortir.
« MON DÉSESPOIR SE CHANGE EN CONVERSION AU PIED DE LA CROIX » C’est alors que sa sœur Sophie, jeune mère de famille très entreprenante, rencontre à la paroisse Saint-Nizier, un prêtre qui l’a beaucoup impressionnée, l’abbé Würtz. Elle entraîne Pauline l’écouter prêcher… sur la vanité. Pauline, qui a 16 ans et qui parade un peu dans l’église, vêtue de ses plus beaux atours, se sent immédiatement visée.
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Elle se confesse dans la foulée et découvre la vacuité de sa vie, en même temps que les aspirations profondes, qui ne cessent de la travailler et dont elle a déjà pris conscience au moment de sa première communion. C’est ce qu’elle appelle sa « conversion ». Elle décide immédiatement de changer de vie et renonce à toutes les mondanités. Après un pèlerinage au sanctuaire de Saint-Régis à La Louvesc, elle quitte ses vêtements de soie et adopte la tenue des ouvrières, robe violette et bonnet blanc, qu’elle ne quittera plus. Elle se donne alors sans compter à toutes sortes d’œuvres charitables quand elle ne passe pas son temps en prière au pied de la croix, en l’église Saint-Nizier, près de l’autel du SaintSacrement, où aujourd’hui repose son corps. Dès cette époque, apparaît une dimension essentielle de sa vie spirituelle : la présence de la croix. Au pied de la croix, Jésus lui parle. Elle entend, pendant toute une période, ce qu’elle appelle la Voix – non sans s’inquiéter de savoir si elle n’est pas dans l’illusion –. Cette Voix lui dit : « Je suis Jésus, reconnais ma voix » et lui demande : « Veux-tu souffrir et mourir avec moi ? » Elle répond, dès l’âge de 17 ans, en faisant l’offrande de sa vie. Elle s’offre en victime pour le salut des hommes, avec un sens profond du don d’elle-même, jusqu’au bout. Elle ne connaîtra pas le martyr de sang, mais elle vivra dans cette perspective les épreuves qui marqueront sa vie. À Lyon, il faut faire passer ce changement de vie dans son entourage. « Mademoiselle Jaricot est devenue folle ! », dit-on en ville. Sa famille laisse faire, même si Paul lui dit « Tu bois le bouillon trop chaud ! » et si son père surveille la manière dont elle donne tout ce qu’elle a… elle viderait la maison ! Ses amies mondaines prennent leurs distances et bientôt elle n’a quasiment plus pour amies que les pauvres de son quartier ou les ouvrières de l’usine de crêpe de soie de son beau-frère, Victor Chartron, à Saint-Vallier (Drôme) où elle va souvent. Elle cherche à sauver les unes et les autres de la misère et de la prostitution, qui sévit particulièrement dans ces milieux les plus pauvres, à la Croix-Rousse et autour de l’église Saint-Polycarpe, sa paroisse depuis que la famille a déménagé rue Puits-Gaillot. Pour aider ces femmes et jeunes filles, elle les embauche, que ce soit dans l’atelier de fleurs artificielles qu’elle a créé chez elle ou dans ses œuvres. Dès cette époque elle les rassemble, pour la prière et le service, au sein de ce qu’elle appelle les « Réparatrices du cœur de Jésus méconnu et humilié », son « bataillon sacré » comme dira son frère Philéas.
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Cherchant sa voie mais ne souhaitant pas entrer au couvent, elle fait un vœu de chasteté, secrètement, tandis qu’elle assiste à la messe en famille à Notre-Dame de Fourvière, le jour de Noël 1816. Elle rejoint aussi l’association du Sacré-Cœur qui s’occupe des plus pauvres, association fondée par Claudine Thévenet, future fondatrice des religieuses de Jésus-Marie. Pauline rejoint peut-être la Congrégation des Demoiselles, association secrète comme celle des Messieurs que nous retrouvons à l’origine de la Propagation de la Foi, la première grande œuvre de Pauline. En effet, parmi les actions qu’elle mène alors revient le souci de son enfance, qu’elle partageait déjà avec Philéas, celui des missions lointaines. On raconte que dans leurs jeux d’enfants ils rêvaient l’un et l’autre de partir en Chine. Mais son frère lui dit « tu ne peux pas, t’es une fille », et tandis que Pauline enrage et proteste, il lui rétorque, prophétisant sans le savoir : « Pauvrette, moi je partirai et toi, tu prendras un grand râteau et tu ramasseras des tas d’or et tu me les enverras » ! Il n’est pas parti – sa santé trop fragile ne le lui permettra pas – mais elle a récolté beaucoup d’argent, dès 1818-1819, tandis que Philéas, devenu séminariste à Saint-Sulpice à Paris, est en lien avec les Missions étrangères (MEP), dans un contexte général de renouveau missionnaire.
LA PROPAGATION DE LA FOI
LA CRÉATIVITÉ AU SERVICE Après le XVIII siècle, qui a été celui du déclin DE LA MISSION des vocations missionnaires et d’une crise des e
missions extérieures catholiques, l’ébranlement subi par les catholiques en France, sous la Révolution, contribue paradoxalement à un renouveau missionnaire et à l’expansion du catholicisme à l’extérieur. De nombreux prêtres, qui ont dû émigrer, ont découvert d’autres réalités en Angleterre, en Amérique où tout est à construire du point de vue ecclésial, ou ailleurs.
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Lorsqu’ils reviennent, ils ont le souci de sensibiliser aux missions les élèves des séminaires, les paroissiens et d’autres… Des publications y contribuent dont les Lettres édifiantes et curieuses initiées par les jésuites au XVIIIe et relancées par les MEP. Chateaubriand publie Le génie du christianisme en 1802. Des récits de persécutions exaltent la perspective du martyre. Même Napoléon est sensible à ces appels. En conflit avec le Pape, il proscrit les congrégations de religieux-prêtres en France, sauf quelques congrégations missionnaires plus ou moins autorisées, dont la société des MEP. Intérêt national oblige ! Tout cela développe un courant favorable à l’engagement missionnaire, particulièrement dynamique à Lyon. Les besoins sont énormes, tant en missionnaires, qu’en finances et en prières, et chacun cherche à sa manière comment y répondre. Depuis quelques temps déjà, Pauline s’efforce, avec d’autres, de récolter le « sou hebdomadaire », une idée venue du monde des anabaptistes, en Grande-Bretagne, et qui fait son chemin un peu partout. Chacun donne un sou par semaine, mais comment drainer cela de façon efficace ? Les troncs à la porte des églises, dans les boutiques ou ailleurs n’y suffisent pas. C’est alors que Pauline a une idée géniale. Après avoir cherché et prié elle découvre son « plan » : constituer des dizaines, avec à leur tête une dizainière qui s’occupe de rassembler les dix sous par semaine. Les dizainières sont constituées en centaines, puis en mille. Chacune à son niveau s’occupe de sa collecte et peut constituer de nouvelles dizaines. Avec la collecte, il y a aussi, au sein des dizaines, une chaine de prière et la diffusion des nouvelles de missions, par des feuillets qui viennent des Missions étrangères de Paris. C’est à elles que sont reversés les premiers dons en faveur de la Chine, dès 1819. Et ça marche !
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Pauline est bientôt responsable d’un mille tandis qu’un deuxième est confié à Victor Girodon, un ami de Philéas. Ça marche mais ça reste quand même assez modeste au regard des besoins et des demandes qui viennent de toutes parts, singulièrement pour l’Asie, par les MEP, et pour la toute jeune Amérique où de nombreux Français, dont des Lyonnais, veulent implanter des missions catholiques. Une personnalité lyonnaise est particulièrement sollicitée, Benoît Coste, qui a fondé, en 1802, la Congrégation des Messieurs, une organisation très efficace au service de toutes les œuvres d’Église – secrète dans le contexte des persécutions de cette époque –. Il ne sait pas comment répondre et, de toute façon, il ne veut pas répondre séparément aux demandes pour l’Asie ou pour l’Amérique. Il ne s’engagera que dans une œuvre universelle, pour les DeuxMondes comme on dit alors. Interpellé, avec insistance, par un prêtre venu d’Amérique, l’abbé Inglesi, et par ses soutiens à Lyon, il suscite une réunion, le 3 mai 1822. Pauline n’est pas invitée. Elle est malade et absente de Lyon, et surtout il s’agit d’une réunion de messieurs. Mais preuve que son initiative est connue et reconnue, se trouve, parmi les invités, Victor Girodon, le responsable du deuxième mille, tout jeune homme, un peu incongru dans cette réunion de personnalités, dont son patron André Terret. Il explique le « Plan ». Ces Messieurs trouvent cela génial. Le plan est donc adopté et une organisation efficace est mise en place. Elle va collecter de plus en plus de fonds et prendre la dimension universelle que souhaite Benoît Coste. Elle se choisit pour nom celui qui est déjà le nom de l’organisation des MEP à laquelle sont liés Pauline et Philéas, la Propagation de la foi, et le même patron, saint François-Xavier. Elle a également le souci de continuer à diffuser des nouvelles des missions ce qui deviendra, en 1825, les Annales de La Propagation de la foi. Pauline n’aurait jamais pu donner cette ampleur à son invention et la Propagation de la foi n’aurait jamais eu non plus un tel succès sans le plan de Pauline et son génie de l’organisation et des solidarités. Tous le reconnaissent sauf
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qu’on va complètement oublier, par la suite, ce qu’on lui doit. Elle ne s’en inquiète pas alors et se retire dans le silence, avant d’inventer, quelques années plus tard le Rosaire Vivant. En attendant, les années qui s’ouvrent vont être très difficiles et même douloureuses pour elle.
« JE N’AVAIS QUE MON CŒUR ET VOUS ME FAISIEZ SENTIR QUE VOUS SOUPIRIEZ POUR LES CŒURS DE TOUS LES HOMMES » En 1822, Pauline se retire de presque toutes les actions charitables, dans lesquelles elle était engagée, à l’instigation de son guide spirituel, l’abbé Würtz, persuadé qu’elle a une vocation contemplative et qui la pousse dans ce sens. En fait, elle va se trouver très seule, tandis qu’elle cherche sa vocation et qu’elle est mal guidée par l’abbé Würtz : non seulement il ne l’écoute pas ou mal, mais en plus il l’entraîne dans des histoires de voyants – apparemment nombreux sur le territoire de la paroisse Saint-Nizier –, et dans ses propres combats ecclésiastiques, à un moment difficile pour l’Église de Lyon. L’archevêque, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, est à Rome, d’où il refuse de se démettre et le diocèse est dirigé par des vicaires généraux gallicans, très attachés à l’autonomie de l’Église en France. Le climat est très tendu entre eux et de nombreux catholiques plutôt ultramontains, dont le regard se tourne vers Rome. Ce qui perturbe le plus Pauline, dans les consignes de son guide spirituel, c’est qu’il la freine dans ses engagements de charité pour la contenir, chez elle, dans l’écriture et la prière. Pauline ne comprend pas que si l’Évangile appelle à l’amour pourquoi il ne l’y appelle, dit-elle, alors que « je suis faite pour aimer et agir ». Ses nombreux écrits de ces années laissent
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un témoignage poignant de son trouble et de sa solitude, mais aussi de la profondeur de sa vie spirituelle. C’est pendant cette période qu’elle écrit un petit ouvrage qui, malgré parfois un vocabulaire un peu désuet, nous parle encore aujourd’hui, sur L’Amour infini dans la divine Eucharistie. L’Eucharistie est fondamentale dans sa vie et elle s’y ressource quotidiennement. Elle en a une connaissance qui n’est pas théologique mais de l’intérieur, priante et amoureuse, à l’image de celle des disciples d’Emmaüs dont le cœur était « tout brûlant » tandis que Jésus leur parlait et qui l’ont reconnu à la fraction du pain (Luc, 24, 13-34) ; une connaissance qui n’est pas étrangère à l’amour du prochain, au contraire : « Je n’avais que mon cœur et vous me faisiez sentir que vous soupiriez pour les cœurs de tous les hommes et pour celui de chacun d’eux en particulier », écrit-elle. Transparait aussi, dans cet écrit, une caractéristique de Pauline, tout au long de sa vie, son amour passionné de l’Église, sans cesse répété, et de ses prêtres, qu’elle appelle à centrer leur vie sur le Christ présent dans l’eucharistie, qu’ils doivent célébrer avec respect, et dont la mission ne peut porter de fruits qu’à cette condition. Sans doute cela lui permet-il de vivre, dans la fidélité, cette période difficile dont elle ne sortira qu’après la mort de l’abbé Würtz, en 1826 : mort qui la laisse désemparée, mais rendue à elle-même, libre pour de nouveaux projets.
LE ROSAIRE VIVANT AVEC LA VIERGE MARIE PAR QUI LE CHRIST NOUS ENFANTE À LA VIE DE DIEU La voilà donc de nouveau dans l’action, en mesure de laisser agir son cœur et de déployer son génie propre, au gré des sollicitations qui ne manquent pas de se présenter à elle comme, par exemple, l’œuvre des Bons Livres, fondée en 1826, en vue de favoriser leur diffusion et leur lecture, selon le modèle d’organisation qui a fait ses preuves avec la Propagation de la foi. Dans le même temps, son initiative la plus importante et durable est celle du Rosaire Vivant. Pauline Jaricot n’a pas inventé la prière du Rosaire qui s’est développée depuis le XVe siècle. Elle a elle-même, depuis son enfance et plus encore depuis sa conversion, une grande dévotion à la Vierge Marie et
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elle prie depuis longtemps le Rosaire… le grand Rosaire, avec la méditation des quinze mystères, joyeux, glorieux et douloureux, de la vie de Jésus. Il s’agit de les faire revivre par la méditation et la contemplation, et de les mettre en œuvre dans la vie quotidienne. Pauline est convaincue de l’importance de cette prière à la Vierge, par qui le Christ vient à nous. Elle voudrait la rendre accessible à tous « les chrétiens à gros grains », comme on dit, plutôt que de rester la prière de quelques privilégiés, dans des confréries et dans les couvents. Elle voudrait « que des gens qui ne savent pas ce que c’est que de méditer, voulussent consentir à se représenter pendant l’espace du temps nécessaire pour dire : un Pater, dix Ave, et un Gloria Patri, un des mystères du divin rédempteur et de sa très sainte Mère... » Pour cela elle a l’idée de ce qu’elle va appeler le Rosaire Vivant : Vivant, parce qu’il se compose des cœurs, sans cesse en mouvement de croissance, d’amour, de supplication. Elle le met en œuvre avec ses Réparatrices, toujours sur le modèle de la Propagation de la foi, en appelant à s’associer, non plus en dizaines, mais en quinzaines selon le nombre des mystères. Chaque membre de la quinzaine tire au sort, pour un mois, un mystère et s’engage à réciter une dizaine de chapelet chaque jour en le méditant. Dès lors tout le Rosaire est récité et médité, quotidiennement, par les quinze associés et cela autant de fois qu’il y a de quinzaines. À la tête de chaque quinzaine, une zélatrice – le nom est d’abord au féminin mais un peu à la fois le vocabulaire va se masculiniser et beaucoup d’hommes,
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y compris dans le clergé et parmi les évêques, s’agrègeront au Rosaire Vivant –. L’organisation se hiérarchise avec des conseillers, soit un responsable pour onze quinzaines comme les 165 grains du rosaire. Un règlement est rédigé, des rencontres mensuelles ont lieu aux différents niveaux de responsabilités. Des circulaires, à la rédaction desquelles Pauline prend une part de plus en plus importante, sont diffusées, ainsi que du matériel et des objets de dévotion : médailles, livres, cartons sur lesquels sont représentés les mystères et où s’inscrivent les membres de la quinzaine, etc. Ceux-ci, appelés associés, sont très divers. Le jésuite François Renault, alors directeur spirituel de Pauline, lui écrit, enthousiaste, en décrivant le Rosaire Vivant : il y a « du bon, du médiocre, et quelques autres personnes qui n’ont que de la bonne volonté… Quinze charbons, un seul est bien allumé, trois ou quatre le sont à demi ; et les autres pas. Rapprochez-les, c’est un brasier ! ». Pauline parle à ce propos d’un « amour d’extension », qui va audelà de chaque quinzaine. Très vite, le Rosaire Vivant se diffuse à travers le monde : en France, à la mort de Pauline en 1862, on compte 2,5 millions d’associés. On ne sait pas combien il y en a à travers le monde mais la correspondance révèle que la diffusion est universelle, en parallèle avec les réseaux de la Propagation de la foi. Le pape Grégoire XVI reconnaît l’œuvre (Bref de 1832) et un directeur est nommé, le chanoine Bétemps. Ce n’est pas sans résistance dans l’Église lyonnaise, toujours très divisée. Mais l’œuvre suit son chemin ! Aujourd’hui encore, le Rosaire est prié partout dans le monde, que ce soit dans les groupes du Rosaire Vivant ou dans les Équipes du Rosaire relancées, sous une forme un peu différente, dans les années 1950 par le père Eyquem, dominicain, et Colette Couvreur, les uns et les autres reconnaissant ce que la diffusion de cette prière doit à Pauline Jaricot.
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MAISON DE LORETTE ET FILLES DE MARIE, LAÏQUES AU CŒUR DU MONDE
« UN GENRE DE VIE QUI N’A PAS ENCORE ÉTÉ EXPÉRIMENTÉ » La diffusion des circulaires, du matériel, etc. suppose toute une organisation. Pour mieux gérer cela, en 1832, Pauline, soutenue et encouragée par sa famille, achète une grande maison, au pied de la colline de Fourvière, au sommet de laquelle est vénérée la Vierge Marie. Elle lui donne le nom de Lorette, celui d’un sanctuaire marial en Italie. Elle s’y installe avec quelques femmes ; celles-ci sont issues d’abord d’un groupe d’hospitalières que son frère Philéas, alors aumônier de l’Hôtel-Dieu, avait rassemblées dans une maison appelée Nazareth au sommet de la colline de Fourvière. Il voulait les protéger dans un contexte révolutionnaire et anticlérical. Pauline les a prises en charge à la mort de Philéas, en 1830. Elle les réunit, avec quelques autres, sous le nom de Filles de Marie. Elles vivent ensemble à Lorette et sont le bras actif du Rosaire Vivant. Pauline s’attache à organiser leur vie et la sienne sous un mode qui lie la vie de prière, le travail et la vie communautaire. Elle les invite à cultiver l’esprit d’enfance, comme le fera quelques années plus tard Thérèse de Lisieux. Le modèle n’existe pas alors et les initiatives, nombreuses de ce genre, aboutissent en général à la fondation de congrégations religieuses. Ce n’est pas le projet de Pauline et sans doute les difficultés de la fin de sa vie, entre autres, ne lui permettront-elles pas de le pérenniser. Elle a aussi quelques difficultés avec les anciennes hospitalières, dont la vocation est davantage de soigner les malades et les pauvres que d’organiser la prière du Rosaire et d’accueillir les visiteurs !
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Cela n’empêche pas la maison de Lorette d’être alors un lieu très actif, ouvert sur le monde entier, un lieu de diffusion de la prière du Rosaire et un lieu de rencontres, tant les visites que l’on fait de partout à Pauline sont nombreuses : associés du Rosaire Vivant mais aussi de la Propagation de la foi et nombreux missionnaires y viennent à sa rencontre. Elle jouit alors d’une très grande notoriété comme d’une grande autorité spirituelle, telle qu’un prêtre, parlant des circulaires du Rosaire Vivant, écrite par Pauline, les compare aux lettres de saint Paul ! Années de gloire qui ne sont pas non plus sans grandes difficultés, liées au contexte révolutionnaire en France et à Lyon et à la santé de Pauline de plus en plus défaillante.
MALADIE, JOURNÉES RÉVOLUTIONNAIRES ET PÈLERINAGE EN ITALIE DÉPOUILLEMENT ET RENAISSANCES En effet ces années 1830 voient sa santé s’altérer considérablement. Au moment des journées de juillet 1830 qui ont provoqué la chute du roi Charles X, Pauline passe trois jours et trois nuits dans la chapelle de Fourvière en ne sortant que pour prendre un peu de nourriture. Elle tombe gravement malade l’année suivante, à tel point que le chanoine Bétemps prie Notre Dame de Fourvière, pour qu’elle meure ou qu’elle guérisse ! Elle guérit presqu’aussitôt et repart de plus belle. C’est peu après que surviennent, à Lyon, des journées révolutionnaires (novembre 1831), au cœur desquelles on trouve les revendications des canuts, les ouvriers lyonnais de la soie. Pauline, issue du milieu patronal lyonnais, soutient leurs revendications et, en même temps, elle s’attache à répandre chez les ouvriers, comme chez les soldats envoyés contre eux, la prière du Rosaire. Il semblerait aussi que sa tenue d’ouvrière facilite les contacts en ville. Pendant ces journées, elle y distribue des chapelets et des médailles de l’Immaculée
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Conception, à laquelle la maison de Lorette est également vouée, et qui, semble-t-il, font des miracles ! Lorsque surgit un nouveau conflit en 1834, Pauline est de nouveau très malade. La maison de Lorette est prise entre deux feux, les insurgés, en ville, et les forces de l’ordre, à Fourvière. Quand l’alerte est plus vive, les dix-huit occupants de la maison doivent rapidement se réfugier dans une cave, plus ou moins salubre, de la maison voisine du jardinier. Pauline, étendue sur un matelas, emporte le tabernacle de la chapelle de sa maison. Elle s’attend à mourir et offre sa vie. Ces journées (9-15 avril 1834) ont été particulièrement dramatiques, pour elle et tous ses compagnons. La délivrance venue, Pauline, toujours malade, fait le projet fou de se rendre à Mugnano, près de Naples en Italie, pour prier sainte Philomène – qui serait une jeune martyre des débuts de l’ère chrétienne et dont les reliques y sont vénérées –. Pauline a récemment découvert son histoire. Elle veut aller à Mugnano en passant par Paray-le-Monial et Rome. Elle ruse avec son entourage, en ne dévoilant que partiellement son projet, et le médecin, qui ne comprend pas pourquoi elle est encore en vie, la laisse partir. Comme son père, dont elle s’est beaucoup occupée, vient de mourir dans sa maison de Collonges (décembre 1834), plus rien ne la retient. On imagine les affres de ses compagnons de voyage, alors qu’elle est quasi mourante et incapable de tenir debout ! Elle est portée sur une chaise. À Rome, elle rencontre le pape Grégoire XVI, qui vient luimême la voir à la Trinité-des-Monts et lui promet, si elle revient guérie de Mugnano, de s’occuper de la béatification de Philomène. Le dossier est un peu complexe – par la suite la réalité de l’existence de Philomène sera mise en cause et son culte interrompu par Jean XXIII – et le Pape est sûr de n’avoir pas à tenir sa promesse ! Mais Pauline est miraculeusement guérie, alors qu’elle assiste à une célébration dans l’église de Mugnano (9 août 1835). Elle revient à Rome sur ses jambes. Grégoire XVI la fait marcher devant lui, au mépris du protocole, et honore sa promesse quant à sainte Philomène. Pauline restera à Rome jusqu’en mai 1836. Séjour important pour elle pendant lequel elle rencontre également le maître de l’Ordre des dominicains, qui, après quelques réticences, reconnaît le Rosaire Vivant. De retour à Lyon, elle rapporte des reliques de sainte Philomène, qu’elle partage avec le curé d’Ars, et elle fait construire à Lorette, près de sa maison, une chapelle qui lui est dédiée. Pendant une dizaine d’années, la vie suit son cours, à Lorette, telle qu’évoqué ci-dessus. Pauline est toujours très sollicitée,
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elle reçoit et écrit beaucoup. En même temps, elle ne cesse de réfléchir à un autre projet qui lui tient à cœur, qu’elle appellera “Œuvre de la conservation de la foi” et qu’on appellera également “l’Œuvre des ouvriers” : un échec cuisant !
L’ŒUVRE DES OUVRIERS
UNE CHARITÉ INVENTIVE ET PIONNIÈRE AU SERVICE DES PLUS PAUVRES Pauline a pris conscience, de façon très précoce en cette époque de grand développement industriel, de la grande misère de la condition ouvrière. Elle la rencontre, personnellement, dans son ancien quartier de Lyon et dans l’usine de son beau-frère à Saint-Vallier, où elle fait de longs séjours. C’est l’époque où commencent à se répandre les idées socialistes mais aussi où quelques chrétiens, encore peu nombreux, dont le lyonnais Frédéric Ozanam par exemple, découvrent ces problèmes et y cherchent des solutions. Longtemps, Pauline mûrit son projet qu’elle a défini ainsi en 1833 : « d’abord rendre à l’ouvrier sa dignité d’homme, en l’arrachant à l’esclavage d’un travail sans relâche ; sa dignité de père en lui faisant goûter les douceurs et les charmes de sa famille ; sa dignité de chrétien, en lui procurant, avec les joies du foyer domestique, les consolations et les espérances de la Religion. En un mot, je voudrais qu’on rendît l’époux à l’épouse, le père à l’enfant, et Dieu à l’homme dont il est le bonheur et la fin ». L’idée de Pauline, toujours dans la ligne de son goût pour les solidarités, est de profiter de ce que les ouvriers sont rassemblés pour le travail dans des usines, pour les amener, ensemble, à se prendre en charge eux-mêmes. Elle imagine une usine chrétienne, organisée de telle façon que l’ouvrier ait des horaires et des conditions de travail et de vie qui respectent sa vie personnelle et familiale, que l’éducation des enfants soit prise en charge, ainsi que le catéchisme, et que la pratique religieuse soit facilitée pour tous. S’y formerait une sorte d’élite ouvrière qui pourrait ensuite prendre en charge les ouvriers d’autres usines : cela ferait tâche d’huile et se répandrait, selon une organisation dont on a vu qu’elle a le génie. Certains y ont vu une sorte de JOC avant l’heure (Jeunesse Ouvrière Chrétienne née en 1927). L’idée est là mais pas le moyen, jusqu’à ce que deux escrocs, qui comprennent le parti qu’ils ont à tirer de l’argent et des projets de Pauline, ne se saisissent de ceux-ci. Faillis et ruinés, elle les accueille,
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avec beaucoup de générosité. Ils feignent l’intérêt et la piété, tout en exploitant, de façon éhontée, son hospitalité et sa sollicitude à leur égard, pendant plusieurs années. Pauline, de bonne foi, est séduite lorsqu’ils lui proposent d’acheter, pour y réaliser son rêve, des hauts fourneaux à Rustrel dans le Var (septembre 1845). La conjoncture est au mieux et cela doit marcher. En fait, les deux escrocs vont, très rapidement, faire disparaitre, à leur profit, toute sa fortune. Lorsque le pot aux roses est découvert, quelques mois plus tard, Pauline tente de relancer la production en faisant appel aux dons. Beaucoup de petits et de gros épargnants, séduits par le projet, vont investir leurs économies pour sauver l’usine Notre Dame des Anges – nom de la chapelle qui est sur le site –. Le projet est viable et cela aurait pu marcher si ses adversaires ne s’étaient acharnés contre elle et si elle n’avait été aussi victime alors d’autres malversations. En outre et tandis que sa propriété de Lorette est saccagée par les ateliers nationaux mis en place, après la révolution de février 1848, la conjoncture est moins favorable à la suite de ces mouvements qui atteignent toute l’Europe. Les secours espérés ne peuvent venir et, en 1852, il faut tout vendre, dans de mauvaises conditions. Pauline n’a plus rien que des dettes et sa maison. Elle s’est engagée, dès novembre 1846, alors qu’elle n’y est pas tenue juridiquement, à rembourser tous ceux qui ont prêté de l’argent parce qu’ils lui ont fait confiance. Cet engagement va la perdre.
L’ÉCHEC ET LES DERNIERS COMBATS
« L ES CROIX LES PLUS DOULOUREUSES » En 1848, dans le contexte difficile des événements révolutionnaires
en France et en Europe, Pauline se lance dans une campagne d’appel aux dons – pas pour elle, mais pour faire marcher l’usine dans un premier temps, pour rembourser ses créanciers, ensuite –. Elle sillonne la France, avec une de ses plus fidèles amies qui lui avait été envoyée, quelques années plus tôt, par le curé d’Ars, Maria Dubouis, et soutenue par une jeune femme qu’elle rencontre alors, à La Rochelle, Julia Maurin. Elle est soutenue aussi par de nombreux amis et parmi les plus hautes personnalités de France et de l’Église à travers le monde. Cependant à Lyon sa position est de plus en plus difficile : elle y est critiquée, méprisée, moquée, embarquée dans de multiples actions judiciaires, qu’elle gagne mais sans bénéfice, ses adversaires n’étant pas solvables.
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Parmi ses soutiens, Mgr Villecourt, qu’elle a connu à Lyon, devenu évêque de La Rochelle, puis cardinal en 1855, bientôt à Rome. Il lui donne, lui impose même dès 1848, l’idée de faire appel dans le cadre d’une souscription, aux associés des deux œuvres qu’elle a créées, la Propagation de la Foi et le Rosaire Vivant. Cela paraît naturel et aurait pu marcher : on voit les associés commencer à s’organiser pour lui venir en aide, sans préjudice pour les œuvres qu’ils financent déjà. Mais Pauline va se heurter à l’opposition absolue du très puissant conseil de la Propagation de la Foi, qui lui refuse le titre de fondatrice, au nom duquel elle aurait pu obtenir de l’aide, et qui va mener un efficace travail de sape, y compris auprès des associés du Rosaire Vivant. On se souvient que Pauline avait abandonné son plan à la Propagation de la foi, en 1822, sans se soucier de son titre de fondatrice. Les Messieurs qui s’en sont emparé, à Lyon comme à Paris, ont oublié, ou n’ont jamais su ce qu’ils lui doivent et restent convaincus que la Propagation de la foi a été fondée par les messieurs de la Congrégation de Lyon. Ils la traitent d’usurpatrice. Ce n’est que plusieurs années après la mort de Pauline que, peu à peu, la vérité sur cette histoire sera rétablie. Mais pendant longtemps, et comme les associés du Rosaire Vivant et ceux de la Propagation de la foi sont souvent les mêmes et que le Rosaire Vivant n’a pas d’organisation puissante comme la Propagation de la Foi, la position du conseil central de celle-ci bloque toutes les initiatives en faveur de Pauline, jusqu’à Rome. Que peut-elle faire ? Pauline aurait pu s’en sortir, personnellement, si elle ne s’était pas engagée à rembourser ses petits créanciers. Mais les plus gros, qui ont des garanties, sont à l’affût. Lorsqu’elle a une nouvelle idée pour trouver de l’argent, elle les retrouve sur son chemin. L’idée est de profiter de la situation extraordinaire de Lorette pour créer un chemin à péage qui permette de couper à travers sa propriété pour relier le centre de Lyon et le sanctuaire, très fréquenté, de Notre-Dame de Fourvière, au sommet de la colline. La réalisation, dès 1852, et les calculs prouvent que ce sera rentable en quelques années. Mais c’est sans compter sur la nouvelle (1853), et bientôt toute puissante, commission de Fourvière dont le projet est de développer la dévotion à Notre-Dame de Fourvière et de sanctuariser la colline à cette unique fin. Ce projet, encouragé par le cardinal de Bonald, n’est pas étranger au désir de Pauline, au contraire. Sa famille, pendant des années, s’est efforcée par des achats immobiliers, en faveur de congrégations et institutions religieuses, de sauvegarder la colline dans cette perspective. L’idée de tous est de fortifier « la colline qui
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prie », tandis que se développe à la Croix-Rousse « la colline qui travaille ». Mais quelles que soient les bonnes intentions des uns et des autres et tandis, sans doute, que s’en mêlent quelques affairistes, le dialogue entre Pauline et la Commission, de connivence avec le conseil central de la Propagation de la Foi, va malheureusement devenir impossible. La commission commence par créer un chemin concurrent, plus proche de la ville et donc plus fréquenté. Et comme ce chemin se heurte, pour déboucher sur le sanctuaire, à la propriété de Pauline, on n’hésite pas à casser le mur mitoyen en son absence. La commission cherche en même temps, à acquérir sa maison à un prix que Pauline ne peut accepter, parce qu’il ne lui permettrait pas de payer ses dettes. On aboutit à une lutte sans fin, avec de nombreux rebondissements, très douloureux pour Pauline. Elle n’a plus rien et continue à donner le peu qu’elle reçoit. En 1853, la vie à Lorette devient de plus en plus difficile, la faim, le froid, etc, à tel point que le curé de la paroisse Saint-Just fait inscrire Pauline au registre des indigents de la ville. Les années qui suivent sont un combat sans fin, pour faire valoir ses droits, dans le seul but pour elle de rembourser ses dettes, ce qu’elle fait dès qu’on lui donne un peu d’argent. Mais Pauline restera jusqu’à la fin de sa vie en butte à l’hostilité de quelques messieurs pour qui elle n’est que la vieille fille complètement folle, qui empêcherait la réalisation de leurs projets pour Fourvière. Sans doute certains d’entre eux reconnaîtront-ils un peu plus tard qu’ils ne la connaissaient pas et ne savaient pas tout ce qu’elle avait donné !
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FIDÈLE AU CHRIST ET À L’ÉGLISE
« DEMANDER, REMERCIER ET ATTENDRE » Si elle est alors haïe et vilipendée, elle n’est pas seule, toujours soutenue, pendant ce long calvaire, par quelques très fidèles amis. Mais ses soutiens y compris les plus hauts placés, le pape Pie IX luimême, ne pourront rien pour elle malgré quelques tentatives (1856). Le cardinal de Lyon qui connait et apprécie Pauline est consterné mais prisonnier d’un conflit entre ses ouailles, qu’il estime les unes et les autres ! Les amis et soutiens les plus proches de Pauline sont le cardinal Villecourt, à Rome, et quelques soutiens en France, comme le comte de Falloux, alors ministre de l’Instruction publique et en Europe, tels John Henry Newman, et même des souverains intéressés par le projet de Notre-Dame des Anges qui, à l’instar du roi Frédéric-Guillaume de Prusse ou de l’empereur François Joseph, donnent quelque argent. Elle a aussi le soutien de fondateurs de congrégations religieuses et de nombreux missionnaires qui savent ce qu’ils lui doivent. Il y a également ceux qu’elle appelle sa « bienfaisante trinité » le comte et la comtesse de Brémond, et une religieuse ursuline, mère Saint-Laurent, avec laquelle elle correspond régulièrement ; certaines filles de Marie quittent alors le bateau, mais Maria Dubouis qui l’accompagne dans tous ses voyages à travers la France, voyages très pénibles moralement et physiquement et Julia Maurin, restent fidèles ; des ouvrières n’hésitent pas à lui donner le peu qu’elles ont ; le curé d’Ars fait son éloge en chaire. Sa famille n’est pas totalement absente. Celle-ci a toujours beaucoup compté pour elle. Mais seuls sont encore vivants l’épouse de Paul, très inquiète et des neveux et nièces, certains lui ayant été très attachés, mais qui ont leurs propres problèmes. Le principe adopté par la famille est tout pour Pauline, rien pour les créanciers. Un seul de ses neveux, Ernest Jaricot, essaiera mais trop tard d’aller à son secours. Il sera de ceux qui, après la mort de Pauline, avec Julia Maurin, qui publie en 1892 une biographie de Pauline, s’attacheront à la réhabilitation de sa mémoire. Pauline meurt le 9 janvier 1862, en pardonnant. Un des aspects les plus frappants de son agonie c’est qu’y revient sans cesse le souci de ceux qu’elle a aimés et servis et, particulièrement, celui de l’Église, l’Église catholique, apostolique et romaine, dont elle dit qu’il n’y a pas eu un seul jour, depuis ses 17 ans, sans qu’elle ne manifeste cet attachement. En 1851, elle écrivait : « les croix les plus douloureuses
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et qui étonnent un peu notre faiblesse sont celles qu’avec de bonnes intentions nous taillent les amis de Dieu. Il faut encore les aimer puisqu’elles sont choisies de Dieu pour nous sanctifier ». Son amour pour l’Église n’a d’égal que son amour pour le Christ. Il en émane et il est le moteur de sa vie : « Jésus et la sainte Église vivent, c’est assez. Je m’attache là et cela me suffit ». Jamais elle n’a perdu confiance, tandis qu’elle vit depuis sa jeunesse dans l’action de grâce. Elle dit alors, à propos de la prière vécue dans cette épreuve : il nous faut toujours « Demander, remercier et attendre »… Ses nombreux écrits en plus de son œuvre, témoignent de sa foi, de son espérance et de sa charité, sans faille.
« UNE ÂME DE FEU » LIBERTÉ, AUDACE ET HUMILITÉ Une « âme de feu », c’est le titre donné par sœur Marie-Monique Dor (op) à la publication d’une partie des écrits spirituels de Pauline Jaricot. Ils témoignent de la profondeur de sa vie spirituelle et d’une vie spirituelle incarnée, celle d’une contemplative dans l’action. Du point de vue de l’action, elle a été une pionnière. Pionnière du point de vue de la place du laïcat dans le monde et dans l’Église : ellemême dit, lorsqu’elle cherche sa vocation, qu’elle s’oriente vers un genre de vie qui n’a pas encore été expérimenté, et c’est vrai. Elle l’a trouvé d’une certaine façon, même si elle n’a pas su pérenniser les Filles de Marie, en réalisant ses plus grandes œuvres comme femme – sans féminisme et à un moment où on voit de nombreuses femmes avoir des initiatives importantes dans la vie sociale et religieuse – , et comme laïque, avec une autorité spirituelle extraordinaire et qu’ont ressentie tous ceux qui l’approchaient. Une femme libre, audacieuse et humble. Pauline est pionnière aussi sur le plan social : bien sûr, ses idées sociales nous paraissent aujourd’hui dépassées et teintées de paternalisme, mais elles sont en avance sur leur temps et sont l’expression d’une foi incarnée dans les réalités de ce temps. Elles ne trouveront un réel écho dans l’Église qu’avec l’encyclique Rerum Novarum, du pape Léon XIII, en 1891, tandis que commence à se formuler la Doctrine sociale de l’Église. Le pape dénonce alors la « misère imméritée des ouvriers » et il soutient et renforce le courant naissant du catholicisme social. Pauline intervient en ce domaine, beaucoup plus tôt, avec un grand sens des solidarités, dans l’action
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comme dans la prière. Elle mobilise chacun à partir de là où il peut avancer, dans l’attention aux plus pauvres et aux plus démunis, sans négliger ceux de son milieu et tout en reconnaissant parfois que c’est difficile. Elle est avec et non pas en surplomb et elle embauche ceux à qui elle veut annoncer l’Évangile. Sa sœur Sophie Perrin, une femme d’affaires très active mais aussi très pieuse († 1844) la taquinait en disant : je suis ta Marthe, tu es ma Marie. Peut-être… mais le mystère de la personnalité de Pauline n’est-il pas dans le fait qu’elle ait été, à un haut degré, à la fois Marthe et Marie. Un dominicain, qui a recopié ses écrits après sa mort, l’a comparée à sainte Catherine de Sienne et effectivement elle est une grande mystique de ce type, qui ont choisi de rester dans le monde et dont toute la vie et l’action ne s’expliquent et ne trouvent leur source que dans leur attachement à la personne du Christ. Cette prière, que disait Pauline, résume bien cet enracinement : « J’ai tout appris à vos pieds, Seigneur ». Oui elle a appris à connaître son Seigneur à ses pieds, c’est-à-dire, pour elle, au pied de la croix, où, au moment de sa conversion, elle s’est offerte en victime ; au pied de l’autel, dans l’eucharistie ; et aux pieds des plus pauvres. Pauline est plongée, avec eux, dans le cœur de Jésus uni au cœur de Marie, particulièrement dans la prière du Rosaire. Elle vit cela dans un très grand amour pour l’Église, telle qu’elle est, faite d’hommes avec leur péché et leur besoin de conversion. Une Église qu’elle aurait voulue plus fraternelle et qui s’est parfois montrée dure avec elle mais l’expérience qu’elle en a faite n’a pas épuisé son dynamisme missionnaire ni entaché sa fidélité. Beau modèle de sainteté, elle nous invite aujourd’hui, là où nous sommes plantés et avec nos propres charismes, à remplir, à la suite du Christ la mission prophétique des baptisés, qui choisissent, comme elle et tant d’autres, le chemin vers la sainteté. Catherine Masson, décembre 2021,
biographie rédigée à la demande du diocèse de Lyon.
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CATHERINE MASSON
Historienne, laïque dominicaine, Catherine Masson est l’auteure de plusieurs ouvrages dont, aux Éditions du Cerf, Pauline Jaricot, 1799-1862 - Biographie, Le cardinal Liénart. Évêque de Lille (1928-1968), Les laïcs dans le souffle du Concile, Des laïcs chez les prêcheurs.
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Illustrations OPM - Création service communication ADL
PAULINE JARICOT