Skip to main content

Des Nouvelles, Héloïse? Edition 08

Page 1

MARS 2021 ISSUE 08

DES NOUVELLES, HÉLOÏSE? KCL FRENCH NEWSLETTER

CULTURE

CRITIQUE

CRÉATIVITÉ


PAGE 1 | DNH

Merci

un grand

À L'ÉQUIPE DNH

ALLY AZIZI SAFFRON BROWN DAVIS

MAÏWENE JINGUENAUD THOMAS LAMBERT-LEGRAND

SOPHIE CHURCHILL

ALEXIS MAROT-ACHILLAS

CHRISTINA CSEREP

MICHELLE MESSERER

MARIA DAAB JOANNA DAVIES

SOPHIE LE MEUR DAPHNEY NGOUNOU

DOUGLAS DEER

GABRIELLE PASTEL

CELESTINE DONOVAN-BRADLEY

ADRIANNA ROKITA

KAMILYA DUPRAT LUCY GREEN COSTANZA GREPPI BLANDINE HAUSERMANN

ALINA SELIVERSTOVA MEGGY TAHO FREYA THORNER CARLOTA YBARRA MAGUREGUI ALVIA ZAIDI


PAGE 2 | DNH

l'index ACTUALITÉS Les étudiants: pandémie?

les

oubliés

de

la

L'INA.fr et l'année 2020.

Lucy Green |5

Douglas Deer |7 MÉDIA

« Matthias Dolan.

et

Maxime

»

par

Xavier

Carla Suarez |9

La vie du Hamman et la guerre civile algérienne en tant que femme.

Joanna Davies | 11

POLITIQUE Le rôle des grands partis français dans la légitimation du Rassemblement national. Le meurtre de Samuel Paty

Celestine Donovan-Bradley | 13

Freya Thorner | 15

Macron et l'Algérie.

Ally Azizi | 17 CULTURE

Que peut-on apprendre de la satire de Voltaire? On se trouve dans les coutures

Albert Camus: un homme continue à vivre dans nos vies.

Alina Seliverstova | 18

Alvia Zaidi |19

qui

Christina Cserep | 21

CRÉATIVITÉ Poèmes Truismes Portrait Entretien avec les auteurs VI Concours: l'histoire de l'art

Gabriel Naginski | 22 Beatriz González de Miguel | 23 Sophie Le Meur | 24 Carlota Ybarra | 25 Penelope Ogieriakhi |29


PAGE 3 | DNH

l'édito Un petit mot de la part de Siobhán: Je tiens à remercier la magnifique équipe de Des Nouvelles, Héloïse?, ainsi que tous les étudiants qui, grâce à leurs efforts créatifs, ont produit un si beau magazine. L'aventure de DNH ? a commencé il y a quatre ans – lorsque j'ai commencé à diriger le Département de Français - et j’ai suivi ses progrès avec admiration et une profonde gratitude. Cette année a bien entendu été plus difficile que d’habitude à cause de la pandémie de Covid, mais l’équipe de Des Nouvelles, Héloïse? a surmonté tous les obstacles avec détermination et enthousiasme. En bref, elle a montré un esprit collectif remarquable. Longue vie à Héloïse !

Chères lectrices, chers lecteurs,

Nous nous retrouvons encore une fois, à la fin du deuxième semestre, juste avant les vacances de printemps. On espère que vous avez eu un merveilleux début d’année ! L’équipe de DNH de cette année, avec cette édition, vous dit à bientôt et passe le flambeau pour les équipes à venir … Mais, ne nous quittons pas tout de suite… nous avons encore tout le magazine pour en profiter !


PAGE 4 | DNH

Ce huitième numéro inclut une grande variété d’articles, des entretiens, des critiques, et des écrits créatifs ; toutes des contributions inspirantes rédigées par des étudiants à KCL de tous départements. Comme d’habitude, c’est un plaisir de pouvoir compter sur les contributeurs et sur l’équipe pour faire de ce magazine, un projet et un effort commun et captivant. Parmi nos collaborateurs, nous voulons remercier spécialement Delphine Grouès, Rachel Edwards et Francesca Reece, des anciennes étudiantes du département de français de KCL, de nous avoir donné un peu de leur temps pour faire un entretien pour ce numéro. On espère que vous vous régalerez avec les pages qui suivent. Comme il s’agit de la dernière édition de l’année, c’est aussi le moment des remerciements. Ce magazine n’aurait ni sens ni nom sans Siobhán McIlvanney, qui, tous les ans, rassemble une nouvelle équipe pour continuer la petite histoire de Des Nouvelles, Héloïse ? et pour que l’on puisse continuer à partager notre amour de la langue française avec vous. On voudrait aussi remercier les écoles et lycéens qui ont pris le temps de participer au concours, félicitations pour vos efforts ! Et en dernier lieu, nous sommes reconnaissants du travail et du temps pris par toute l’équipe de l’année 2020-2021, une année universitaire qui fut pleine de défis, mais que l’on achève avec l’accomplissement de ce huitième numéro. On espère que tous nos lecteurs et lectrices profiteront de cette édition spéciale et, maintenant, nous passons le relai aux futures équipes, pour qu’elles prennent soin de ce magnifique projet. À bientôt !

DNH


PAGE 5 | ACTUALITÉS

LES ÉTUDIANTS :

les oubliés de la pandémie ? LUCY GREEN

A l’annonce du couvre-feu en octobre 2020 en Île-deFrance et dans les métropoles les plus touchées par l'épidémie, le président de la République a reconnu publiquement que :

«

C'est dur d'avoir 20 ans en 2020 parce que ce sont

ceux

qui

vivent

un

sacrifice

terrible.

jeune, on fait la fête, on a des amis.

Quand

on

est

»

Des mois plus tard, les étudiants continuent à vivre ce sacrifice terrible

«

». Un an après le premier confinement

à cause de la crise sanitaire, les étudiants continuent leurs études et assistent aux cours en visioconférence. Confinés dans les résidences universitaires ou distraits

L’isolement

chez leurs parents, ayant du mal avec la fatigue de

Les

l’écran, isolés, anxieux et déprimés. Et oubliés par le

saluées

gouvernement ?

raison de la liberté et des opportunités qu'elles offrent. Un

Les

manifestations

étudiantes

à

travers

le

pays

années

comme

grand

social

passées

:

les

nombre

des

à

l'université

meilleurs

de

débats

ces

jours

sont de

opportunités

animés

en

classe,

largement

notre

sont des

vie

en

d'ordre séances

envoient un message clair – les étudiants ne peuvent

d'étude en groupe, des associations, des réunions dans

plus continuer ce mode de vie retiré. Les jeunes esprits

le resto U, des fêtes. Mais cette année, c’est différent.

brillants de l’avenir de France se sentent mis de côté.

Une étudiante à l’université d’Orléans a photographié

Le 12 janvier 2021, un groupe d’étudiants mulhousiens a

la distance qui caractérise la vie étudiante actuelle

écrit une lettre ouverte au président de la République

pour

en constatant qu’ils n’ont plus d’espoir et qu’ils estiment

Tours. Alexiane Carré, en première année de Master

être les

«

derniers confinés

».

Ils ont accusé Emmanuel

Macron d’avoir sacrifié toute une génération et mis en danger

le

futur

du

pays

en

limitant

l’accès

un

métiers

concours

de

organisé

l'enseignement,

par

de

le

CROUS

l'éducation,

Orléans-

et

de

la

formation, dit que :

des

étudiants aux cours en présentiel. Ces mots percutants

«

mettent en lumière la détresse étudiante actuelle.

dans une précarité prédominante qui est économique

Être

étudiant(e)

en

2020-2021

cela

signifie

vivre

pour un certain nombre d’entre nous mais également et avant tout- sociale. Être étudiant(e) en 2020-2021 cela signifie se lever dans un appartement étudiant, se préparer journée

brièvement devant

un

et

passer

écran

l’entièreté

d’ordinateur,

de

seul(e),

sa

sans

avoir la possibilité d’entretenir quelconque lien social avec ses camarades, ses enseignants. Être étudiant(e) en 2020-2021, cela signifie donc, être soumis(e) à une solitude inspirée.

constante.

»

Et

c’est

ce

constat

qui

m’a


PAGE 6 | ACTUALITÉS

Plus de motivation

Selon

Les interactions sociales sont une grande source de

janvier,

motivation à l’université, mais sans elles la volonté est

jeunes

usée. Selon un rapport de l’Assemblée nationale, un

représente une hausse de 16% en un an. Le Premier

jeune sur dix a décidé d’abandonner ses études depuis

ministre, Jean Castex, a fait part de son inquiétude

le printemps 2020 et le premier confinement dû à la

concernant le

démotivation

difficulté financière en raison de la

l’université.

causée

Dans

par

l’impossibilité

certaines

universités,

d’aller

le

taux

à de

les

derniers

au de

petits

chiffres

troisième 18

à

«

25

chômage

trimestre ans

de

étaient

pallier

Cela

des étudiants en

«

raréfaction des

ce

problème,

postes. Le gouvernement a aussi doublé le nombre de

mais cette année il faut vraiment se débrouiller seul

bénéficiaires

face

mensuelle d’un maximum de 484 euros). France Info a

la

même

charge

de

travail

et

des

bugs

d’ordinateur et de wifi. Qui plus est, un étudiant sur

constaté

cinq

bourses

n’a

pas

distance

le

selon

matériel

pour

l’Association

suivre des

les

cours

à

qu’en

Garantie

octobre

avaient

création

jeunes

2020,

augmenté

de

de

le

30%. Il faut déjà travailler en autonomie à l’université,

la

la

chômage.

des

gouvernement

de

annoncé

»

21,8%

en

connexion aux cours à distance est passé de 70% à

à

a

Pour

publiés

2020,

au

nombre croissant

».

boulots

du

(une

les

20,000

allocation

demandes

50%.

Les

de

étudiants

vice-présidents

continuent d’avoir du mal à joindre les deux bouts. Tous

d’université. Pas étonnant donc que le décrochage soit

les étudiants, boursiers ou non, peuvent bénéficier de

répandu.

deux repas par jour au tarif d’un euro dans le contexte de

La santé mentale se détériore L’isolement mentale.

et

la

D’après

progressive

des

restaurants

universitaires depuis le 25 janvier.

démotivation

pèsent

le

de

président

réouverture

sur

la

santé

l'Association

des

directeurs de services de santé universitaire, Laurent

Le retour au campus

Gerbaud,

les

Le 25 janvier marque également le jour où les étudiants

demandes de consultation psychologique au sein de

de première année sont retournés à l’université pour

ces services ont connu une hausse allant de 56% à

des travaux dirigés en demi-groupe, dans la première

83%

étape

pendant

selon

les

le

premier

établissements.

confinement

De

plus,

suivant

un

d’un

retour

progressif

à

l’enseignement

sondage publié dans Le Figaro Étudiant en décembre

présentiel. Le 22 février, Frédérique Vidal, la ministre

2020,

de l’Enseignement supérieur, a affirmé qu’à la fin du

santé

sept

étudiants

mentale.

Macron

a

Face

annoncé

sur à

dix

ces

la

s’inquiètent statistiques,

création

d'accompagnement psychologique février

2021,

permet

aux

pour

d'un

»

étudiants

leur

Emmanuel

«

chèque

qui, depuis le 1 de

consulter

mois

«

bonne

tout le monde aura repris nouvelle

pour

ceux

qui

»

en présentiel – une

sont

isolés

et

en

ont

assez des cours en visioconférence.

un

psychiatre ou un psychologue gratuitement au cours

La détresse étudiante gérée ?

de trois consultations de 45 minutes.

Bien

que

le

gouvernement

et

les

associations

universitaires aient introduit des initiatives pour mitiger

Les difficultés financières

la détresse étudiante, ces mesures sont venues trop

L’isolement et le manque de motivation ne sont pas les

tard. Le mal était déjà fait. On ne peut pas dire que les

seules causes de l’angoisse parmi les étudiants. Depuis

étudiants ont été totalement oubliés, mais ils n'ont pas

le début de la crise sanitaire, beaucoup d’étudiants

été priorisés non plus face à la pandémie. On peut

ont

s’attendre à ce que cette période laisse les traces sur

perdu

leurs

emplois,

précarité financière.

les

plongeant

dans

la

la

« génération Covid ».


20 20 L'INA.FR ET L'ANNÉE

PAGE 7 | ACTUALITÉS

par

DOUGLAS DEER

2020 - Une ann é e qui marquera les esprits

400 000 documents. Le plus grand succès de l’ina.fr a été son adaptation aux médias d’aujourd’hui.

Décrire un événement comme « historique » semble

Instagram et en publiant régulièrement des photos

presque banal dans un monde qui change aussi

ou des courtes vidéos d’archive, l’ina.fr est devenu

rapidement. L’accès à l’information qui nous est

une machine à remonter le temps pour toutes les

permis par la technologie et les médias sociaux

générations. L’ina.fr n’est pas seulement un endroit

intensifie l’immédiateté des événements à un tel

où les archives sont partagées, mais où celles-ci aussi

point que notre relation à l’histoire a tendance à se

« curated », c’est-à-dire organisées et entretenues

focaliser plus sur le présent que sur le passé. Par

pour ensuite être mises en valeur dans le but

exemple, après la défaite de Trump aux élections

d’informer ou d’éduquer.

En créant des comptes sur YouTube, Twitter ou

présidentielles, les vidéos retraçant les moments clés des quatre dernières années m’ont fait réaliser que

L’activité de l’ina.fr durant les turbulences de l’année

ces années ont été vécues presque jour par jour,

2020

passant d’un tweet à un autre sans même avoir le

sensibilité aux événements de la pandémie et aux

temps de réellement digérer ce qui venait de se

questions du racisme aussi bien aux États-Unis qu’en

passer la journée d’avant.

France, l’ina.fr a continué à partager tout au long de

s’est

révélée

impressionnante.

Avec

une

l’année des documents qui faisaient réfléchir à notre Tout ça pour dire qu’il serait peut-être mieux de

présent. Comme le directeur de l’INA Laurent Vallet

prendre plus de distance vis-à-vis de ce qui se passe

affirma en 2018 : « L’archivage n’est pas notre seule

autour de nous. « Distance » est un mot qui fait bien

mission. Nous nous attachons à produire des formats

peur en ces jours de restrictions et de confinement,

qui expliquent et conceptualisent l’actualité à partir

mais je parle ici d’une distance qui nous aiderait à

du passé. » De manière parfois ludique, parfois

replacer notre époque dans son contexte historique

sombre, les clins d’œil au passé sur l’ina.fr nous

et remettre le présent en relation avec son passé.

montrent comment notre monde a changé et surtout

Mais où trouver cette distance ? L’INA est un bon

comment celui-ci n’a pas changé

début.

L ' INA - Une machine à remonter le temps

Les d é buts de la pand é mie et le familier lointain

L’Institut National de l’Audiovisuel, ou l’INA, est une

En

institution publique où sont préservés tous les

Instagram, le premier signe du coronavirus sur le

documents audiovisuels français du 20ème siècle

compte de l’ina.fr fut une publication (26 février) d’un

jusqu’à nos jours. Que ce soit un programme de

extrait de documentaire en noir et blanc datant de

télévision diffusé en 1957 ou un interview à la radio

1962. L’extrait nous présente l’animal iconique de la

enregistré

probablement

pandémie : le pangolin, qui avait été accusé d’être la

quelque part dans ses archives. Cette institution est

cause de la transmission du COVID-19 aux êtres

une mine pleine de bijoux culturels, d’autant plus que

humains. Moins d’un mois plus tard, la France

depuis la création du site ina.fr en 2006, les

commençait le premier confinement annoncé le 16

internautes ont maintenant un accès gratuit à plus de

mars par Emmanuel Macron.

en

2002,

l’INA

l’aura

remontant

les

archives

téléchargées

sur


PAGE 8 | ACTUALITÉS

Les références à la pandémie deviennent plus courantes sur l’ina.fr et le 19 mars la page publie une courte performance afro-cubaine en 1958 d’une chanson qui s’appelle « Lavez-vous les mains » pour encourager l’hygiène…

D é bat sur le racisme - un lien transatlantique L’ina.fr a aussi utilisé sa plateforme pour relier les problèmes

du

présent

à

ceux

du

passé,

en

particulier les problèmes du racisme au sein des États-Unis et de la France. La première vidéo qui eut pour sujet le racisme suite au meurtre de George Floyd fut un extrait d’un interview en français avec James Baldwin diffusé en 1957 et téléchargé

par

l’ina.fr

le

2

juin

2020.

En

s’exprimant avec un français quasi-parfait, James Baldwin crée un lien transatlantique où le sujet du racisme devient un thème également important en France. L’ina.fr a continué ensuite de télécharger des vidéos

qui

documents

touchaient les

plus

au

racisme.

touchants

fut

Un un

des court

entretien de 1979 que l’ina.fr téléchargea le 10 août, dans lequel des enfants d’origine immigrante et issus de la banlieue parisienne racontent leurs expériences du racisme de tous les jours. Les cas montaient en France et les Français se rendaient de plus en plus compte que le danger sanitaire était réel et très sérieux. Le 25 mars, l’ina.fr téléchargea un extrait d’interview de Didier Raoult, un virologue qui est devenu célèbre au début de la pandémie grâce à une découverte d’un traitement contre le coronavirus qui a causé une polémique dans les cercles scientifiques. Dans l’interview de 2006, Didier Raoult nous prévient déjà du manque de préparations en cas d’épidémie. Dans un pays qui continue à trouver difficile de reconnaître certaines atrocités de la colonisation et ses propres problèmes avec le racisme, l’ina.fr utilise ses archives pour au moins contribuer à un débat qui peine à avoir lieu en France. L’ina.fr est avant tout un espace de partage culturel. Grâce à ses centaines de milliers de documents, le site nous permet de plonger dans le lointain et de découvrir le passé. Mais comme cet article a tenté de montrer, l’ina.fr est aussi un endroit

engagé

questionner,

où

critiquer

Cet

le et

passé

resurgit

pour

contextualiser

notre

À travers ses archives, l’ina.fr montre que les

présent.

thèmes et les acteurs principaux de la pandémie

responsabilité primordiale dans un monde où

engagement

représente

une

faisaient partie aussi bien de notre passé que de

l’immédiateté domine et où le travail d’histoire et

notre présent.

de mémoire devient de plus en plus important.


PAGE 9 | MÉDIA

«

MATTHIAS ET MAXIME

»

PAR XAVIER DOLAN, UN CHEF-

D’ŒUVRE CONTEMPORAIN SUR L’IRRÉALISABLE

SUPPRESSION DU DÉSIR

Matthias et Maxime est un film réalisé en 2019 par le réalisateur québécois Xavier Dolan. Le film tourne autour de Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas) et Maxime (Xavier Dolan), deux amis d’enfance qui développent des sentiments l’un envers l’autre à la suite d’un baiser. Maxime va bientôt quitter Montréal pour partir en Australie, à Sydney, afin de trouver un travail. Il a décidé de partir en Australie pour ne plus habiter chez sa mère, de qui il doit s’occuper, et avec qui sa relation est conflictuelle due au fait qu’elle soit alcoolique. Lors d’une réunion entre amis chez leur ami d’enfance Marco, connu comme ‘Rivette’ (Pier-Luc Funck), Ericka (Camille Felton), la petite sœur de Rivette, incite le groupe à jouer dans le film qu’elle doit tourner pour son cours de cinéma à l’université. Tous refusent à l’exception de Maxime qui, au départ réticent, accepte finalement de jouer dans le film. Rivette, Franck (Samuel Gauthier), Brass (Antoine Pilon) et Shariff (Adib Alkhalidey) lancent un pari à Matthias qui en sort perdant et doit donc participer au film d’Ericka. Lorsque Matthias découvre que la scène qu’il doit tourner avec Maxime est celle d’un baiser, il refuse catégoriquement. Ses amis lui rappellent que Maxime et lui s’étaient déjà embrassés au lycée lors d’une soirée, mais Matthias se justifie en disant qu’il était sous l’influence de drogues lorsque cela eut lieu.

Le baiser déclenche des émotions mixtes chez Maxime et Matthias qui les répriment fortement. Maxime, de caractère timide et calme, semble désirer une réciprocité des sentiments qu’il éprouve pour Matthias, tandis que Matthias, d’habitude fier et perfectionniste, rentre dans une phase de négation profonde. Il n’ose pas remettre en question sa sexualité puisqu’il a une copine, Sarah (Marilyn Castonguay), avec qui il habite, et une carrière d’avocat prometteuse. Il réprime ses sentiments pour Maxime, déclenchés par le baiser, et agit avec froideur autour de Maxime lors des prochaines rencontres avec leur groupe d’amis. Ericka présente son film à Sarah et leurs mères qui trouvent la scène très artistique alors que Matthias est visiblement gêné. Lors d’une réunion d’affaires, Matthias rencontre un avocat de la branche de Toronto de sa firme, Kevin McAfee (Harris Dickinson), un dandy prédateur de femmes qui représente la masculinité hétérosexuelle dans laquelle Matthias veut se renfermer.


PAGE 10 | MÉDIA

Il prend ses distances avec le groupe qui organise une soirée d’adieu chez Shariff pour

Maxime

Australie.

avant

Sarah

se

son

départ

en

rend

compte

de

l’attitude réticente de Matthias envers Maxime et le pousse à venir à la soirée chez

Shariff

pour

éviter

de

blesser

davantage son ami. Matthias, qui est devenu

de

plus

en

plus

distant

et

austère, reste dans son coin tout au long de la soirée tentant de s’éloigner de ses amis qu’il trouve immatures. Lors d’un jeu

de

charades,

l’ambiance

devient

tendue entre Matthias et le reste du groupe

suite

à

une

accusation

qui

termine en bagarre. Matthias réalise qu’il a

dépassé

les

bornes

et

cherche

à

s’excuser auprès du groupe et surtout auprès

de

Maxime.

Les

deux

jeunes

finissent par se donner rendez-vous dans le garage et par défouler leur désir l’un pour

l’autre.

s’abstient

Cependant

d’aller

plus

Matthias

loin

et

laisse

Maxime sombrer dans le chagrin.

Xavier

Dolan

présente

de

façon

magistrale, dans Matthias et Maxime, la difficulté

de

faire

cesser

des

désirs.

L’amour, la sexualité, l’amitié et la quête

L’affection réprimée entre amis qui éprouvent des sentiments forts l’un pour l’autre crée de la tension tout au long du film. Les acteurs offrent des représentations très naturelles et la dynamique groupale est très organique, ce qui donne une dimension très humaine à ce film. L’esthétique de la cinématographie, dirigée par le cinématographe québécois André Tupin, est caractérisée par une texture granuleuse et des couleurs vives accompagnées de tons sépia qui donnent au film un effet de photographie argentique. La bande sonore est principalement composée de musique électro, dominante sur la scène urbaine québécoise. La combinaison de la bande sonore avec l’esthétique cinématographique encapsule parfaitement l’essence de la jeunesse de Montréal. Matthias et Maxime est un chef-d’œuvre du cinéma québécois qui réussit à capturer naturellement la suppression des sentiments et de l’affection entre deux personnes qui se désirent mais qui n’osent pas l’éprouver. Un film véritablement unique.

de soi sont les thèmes centraux abordés par Dolan dans ce film qui explore ces sujets à travers les personnages.

Carla

Suarez


PAGE 11 | MÉDIA

La Vie du hammam et la Guerre civile algérienne en tant que femme. Joanna Davies Le long-métrage « À mon âge je me cache encore pour fumer, » réalisé par la réfugiée algérienne Rayhana Obermeyer, est sorti en 2016, 25 ans après le premier jihad mené par le Front Islamiste du Salut contre la démocratie en Algérie. Le film, une adaptation cinématographique d’une pièce inspirée par les événements de 1990 écrite par Obermeyer en 2006, raconte l’histoire des femmes algériennes à Alger pendant la guerre civile entre le gouvernement algérien et divers groupes islamistes rebelles. La plus grande partie du film se passe dans un hammam: le film est donc interdit au pays natal d’Obermeyer à cause de la nudité et il a été tourné dans un hammam ottoman à Thessaloniki, en Grèce, où le corps d’une femme nue n’est plus « haram. » L’aspect clandestin de sa vision cinématographique témoigne du besoin d’émancipation des femmes dont les désirs ne tiennent pas dans la société conservatrice. En 1990, la première élection libre et démocratique en Algérie allait finir par cacher ses femmes de la société sous un régime qui cherchait à s’éloigner de la France et de ses valeurs. Comme Ali Benhadj (le co-dirigeant du FIS) le dit en 1990: “Il faut interdire la France et tous les pays qu’elle a nourris avec son lait empoisonné de l’Algérie, intellectuellement et idéologiquement et qu’on en finisse.” Selon lui et ses confrères salafistes, la démocratie n’existe pas dans la Maison d’Allah: il n’y a que la shura, la consultation des règles. Obermeyer a perdu des amis pendant les attentats terroristes réguliers; elle dépeint le fanatisme religieux comme une maladie contagieuse, voire une manie. Les hommes dans cette histoire sont tous dépeints comme les fondamentalistes psychotiques ou bestiaux,

associés aux scènes de viol et de meurtre. Même dans le hammam, un espace conjointement masculin et féminin, les hommes ont une main de fer sur la vie des femmes. Néanmoins absents, ces hommes exercent une certaine violence: Miriam est tombée enceinte hors mariage “parce qu’elle s’est assise dans la partie réservée aux hommes” et le film s’oriente autour de ce fait-là, le fait que Miriam doit être protégée de son frère qui est rentré de France et sa bande fondamentaliste islamique qui la voient comme «fornicatrice» et dont le bâtard doit être tué et mangé pour satisfaire la volonté d’Allah. Le hammam est ici un microcosme féminin plein de complexités, où une femme se fie à une autre, en échangeant gommages contre tragédies, thé sucré contre sécurité. Les femmes dans ce film sont plus façonnées par la mer que les hommes, lorsqu’elles s’écoutent les unes les autres attentivement, plus enclines à changer d’avis selon la situation. En fait, la mer joue un rôle subtil dans ce film: Obermeyer introduit la voix narratrice, amoureuse de la vue de la mer depuis sa terrasse, qui n'apparaît qu’à la première et à la dernière scène. La mer est la constante dans cette formule tragique, la constante qui confère l’espoir au milieu de ce chaos politique, promettant un avenir éblouissant. Ainsi le hammam, espèce de labyrinthe sous-terrain avec des compartiments dissimulés, devient un havre de paix pour ceux qui n’ont plus leur place dans une société, où les femmes de cadres sociaux différents peuvent discuter de leurs corps, de leurs maris ou même de politique. Le hammam est une soupape de sécurité vaporeuse, magique.


PAGE 12 | MÉDIA

Le spectre de la France règne dans ce film: un problème algérien mais une solution française. Chacun des personnages dans ce film a une attitude postcoloniale différente, est une note musicale dans la symphonie qu’est l’Algérie, une Algérie en tant que projet à la fois fondamentaliste et démocratique, à la fois « francophile » et contre la France. La France fut une terre de bonté pendant les années 60, 70 et 80 (et même aujourd’hui) après la fin de la guerre d'Indépendance en 1962: déménager en France était signe de succès. Cette aspiration est remise en question; une femme dans le hammam remarque: « Allez en France, revenez barbu! »cette remarque apporte un aspect concret à la métaphore coloniale, l’idée que l’intervention occidentale dans le monde arabe pendant le 19ème et 20ème siècle généra de nombreux problèmes, l’un d’entre eux étant le fondamentalisme islamique. Madame Mouni offre à Miriam (exilée dans le hammam et sur le point d'accoucher) un logement dans un HLM. Elle représente le cordon ombilical, le lien étroit, entre une société algérienne dangereuse et une société française, toutes deux fragmentées. Madame Mouni, rentrée de France afin de trouver une épouse algérienne pour son fils, définit implicitement la place des immigrants en France: ils sont des fardeaux marginalisés, démunis et racialisés dans les banlieues, aussi privés de leurs droits en France que dans leur pays natal. Il faut se cantonner à vivre le moins péniblement possible et accepter ce sort. Samia, une femme célibataire de 29 ans qui rêve toujours de mener une vie aisée en France avec un mari francoalgérien, est l’Agneau Immolé dans cette histoire, représentant l’esprit de l’Algérie, mort prématurément, tué par le mouvement violent qui cherche à protéger les droits des hommes et à brider les femmes, un mouvement promulgué par l’islamisme extrêmiste dans une Algérie en proie à la corruption et à la misère. Fatima, qui dirige le hammam, représente les gens ordinaires, algériens, qui ne possèdent ni idéologie ni histoire, ne parlant pas français. Elle ne veut que vivre paisiblement mais, quels que soient ses efforts, les rivalités politiques réelles lui ôtent sa raison d’être. Samia est l’écho de Fatima, de cette femme laïque, vengeant un peuple dont le destin fut anéanti par le fondamentalisme; de même, Fatima venge la mort de Samia, morte des mains des « barbus, » apaisant les relations entre deux groupes et ramenant l’harmonie entre la démocratie française et l’islamisme fondamentaliste

Ayant vu ce film juste avant l’examination et l’adoption d’un projet du gouvernement au parlement, la loi «séparatisme, » proclamée comme ‘un moyen d’agir contre ceux qui veulent déstabiliser’ la République, j’ai trouvé le message pertinent, malgré les anachronismes et différences géographiques et culturelles. C’est comme si cette loi de 2021 avait été votée directement à la suite des événements abordés par le film d’Obermeyer, contre ceux qui promulguent l’extrémisme d’abord en Algérie ou dans les anciennes colonies et puis en France. Le film invite à une analyse sur la spiritualité ainsi que sur la politique. Le schisme psychologique de l’Algérie résonne dans la relation entre ces deux autres femmes qui avaient étudié ensemble à l’université et qui mènent désormais des vies différentes: Nadia est une divorcée qui ne porte pas de hijab, l’autre, Zahia, est connue comme la veuve d’Emir, une femme qui porte le niqab. Nadia dit à Zahia: « Ton Islam n’est pas mon Islam, » une expression qui intègre le sentiment spirituel pendant la guerre civile, un sentiment qui se trouve dans les discussions d’aujourd’hui dans le monde arabe. L’Islam n’est pas simplement 90% de Sunni et de 10% Shia mais c’est plutôt la pratique des enseignements. L’Occident n’a pas encore pris conscience de cet aspect de l’Islam, imaginant ses citoyens musulmans comme déjà divisés en deux camps, dans une guerre civile perpétuelle. Le hammam brumeux sert à rendre la vie privée interne, publique et accessible. Nadia représente la France et Zahia le fondamentalisme islamiste. Zahia demande: « Où étaient les communistes quand les islamistes étaient en prison, désiraient-ils sauver l’Algérie? » Nadia répond: «Nous étions captifs dans la même prison mais nous ne devenions pas des monstres. » À vrai dire, il y avait différentes affiliations politiques en Algérie à l’époque et le gouvernement francophone (Front de Libération Nationale) luttait pour le pouvoir et le contrôle de ressources pendant la guerre civile. Le FLN employait les mêmes méthodes de torture sur les fondamentalistes et sur les communistes que celles employées par les Français sur les combattants du FLN pendant la guerre d’Indépendance des années 50. « À mon âge je me cache encore pour fumer » est une ode à l’Algérie et à son avenir, dont le discours politique officiel sera toujours anticolonialiste. L’Islam fera toujours partie de son identité, la partie purifiante et inébranlable, comme les vieux hammams qui ne cesseront jamais de proposer du thé sucré, des dattes et d’entretenir un sens aigu de la communauté, le hammam où « des fesses et des foulards de Dieu se confrontent. » Crédit Photo 1: ibnibnbattuta.com Crédit Photo 2: QUAI10 Crédit Photo: AFP


PAGE 13 | POLITIQUE

Le rôle des grands partis français dans la légitimation du Rassemblement national : Peuvent-ils être tenus pour responsables de son succès?

© Reuters/R.Prata

Alors

Par Celestine Donovan-Bradley

que

les

politiques

populistes

du

Rassemblement national ont fait appel, dans une certaine mesure, à l'opinion « réelle » de la population

e

Rassemblement

national

(ou

autrefois Front national, considéré ciaprès comme une même entité) a prospéré dans des conditions socioéconomiques favorables à la

française, les politiciens traditionnels ont, au cours des trois dernières décennies, largement déçu les électeurs. Charles de Gaulle est le seul président de la Cinquième République à avoir obtenu une cote de popularité globalement positive. Jusqu'en 2017, la scène politique était dominée par le Parti socialiste et l'Union pour un

prédominance de la politique d'extrême droite, avec des

mouvement populaire. En conséquence, tous les

questions controversées comme l'immigration au centre

problèmes socio-économiques pouvaient leur être

du débat national. Il a également bénéficié de chefs

imputés. D'autre part, le Rassemblement national n'a

charismatiques exécutant une stratégie habile sous

jamais occupé de poste important au pouvoir, de sorte

l'œil attentif de la presse libre. Toutefois, la désillusion

que sa réputation reste intacte puisqu'il n'a pas encore

des électeurs à l'égard des actions des partis

eu

traditionnels et du système politique français dans son

désillusionner davantage l'électorat, la gauche et la

ensemble a considérablement contribué à faciliter le

droite ont commencé à se tourner vers le centre

succès du Rassemblement national, tout comme le rôle

politique dans les années 1980 ; le virage de

involontaire de ces partis dans la normalisation et la

l'administration socialiste vers l'austérité en 1983 en

promotion de son message. Bien que les partis

est un exemple parfait. Cela a brouillé la distinction

traditionnels n'aient pas créé les conditions de son

entre les deux blocs politiques et a renforcé le

existence, leurs échecs politiques et leurs tentatives

sentiment d'inutilité du système de vote. Avec le déclin

d'inhibition du Rassemblement national ont contribué

du Parti communiste français dans les années 1990,

de manière significative à la position influente dont il

nombreux étaient ceux qui cherchaient un autre parti

jouit depuis 35 ans.

tout à fait différent, promettant un réel changement.

l'occasion

de

décevoir

les

électeurs.

Pour


PAGE 14 | POLITIQUE

Cette « crise de la représentation » est illustrée par

d'attirer

des

votes.

Depuis

la

création

du

l'augmentation du taux d'abstention dans les années

Rassemblement national, toutes les administrations

1970 ; en 2016, 88 % de l'électorat souhaitaient voir

françaises ont montré une certaine complicité avec les

de nouvelles personnalités politiques en France. Par

idées du Rassemblement national, notamment en

conséquent, le Rassemblement national reçoit des voix

matière d'immigration. S'opposer à une position ferme

de tout l'éventail politique, y compris de l'extrême

sur l'immigration serait impopulaire, aussi les partis

gauche. Le succès initial de Jean-Marie Le Pen aux

traditionnels restent-ils au mieux silencieux. Le

élections européennes de 1984 peut s'expliquer en

Rassemblement

partie comme un vote de protestation, car le résultat

xénophobes de la population en les présentant sur une

n'a pas eu d'effet significatif sur la politique intérieure,

plateforme nationale et d'autres partis renforcent ces

permettant aux électeurs de choisir plus librement. On

opinions en les approuvant ou même en les adoptant.

retrouve des résultats similaires plus de vingt ans plus

Ainsi,

tard : un sondage réalisé en 2011 auprès des électeurs

Rassemblement national est l'infiltration de ses idées

du Rassemblement national a révélé que 48 % d'entre

dans la politique générale et sa capacité à manipuler

eux n'ont voté que pour exprimer leur mécontentement

les autres partis pour qu'ils suivent la même

face à la situation actuelle. Cette caractérisation d'une

rhétorique.

l'une

national

des

plus

légitime

grandes

les

opinions

réussites

du

partie considérable du vote du Rassemblement national comme une forme de protestation plutôt qu'un véritable soutien à leurs politiques implique directement que les partis

traditionnels

contribuaient

au

succès

du

Rassemblement national.

L'une des plus grandes réussites du Rassemblement national est l'infiltration de ses idées dans la politique générale et sa capacité à manipuler les autres partis pour qu'ils suivent la même rhétorique.

© www.independent.co.uk

Depuis 2017, le paysage est très différent ; l'élection surprenante du jeune parti centriste de Macron a mis fin à la domination bipartisane, ouvrant potentiellement la France à de nouvelles voies politiques. nombreuses

Les

statistiques

personnes

montrent

partagent

les

que

de

vues

du

Rassemblement national mais sont encore aliénées par ses liens extrémistes. Combinées aux faibles cotes de popularité de Macron, les tentatives de Marine Le Pen Les partis traditionnels sont responsables des

de normaliser le parti avec une politique économique

progrès du Rassemblement national non seulement en

plus développée et une position culturelle plus

raison de leurs propres échecs, mais ils ont activement

modérée, tout en restant ferme sur l'immigration,

contribué

pourraient voir le Rassemblement national faire des

à

son essor en normalisant et même en

adoptant les politiques du Rassemblement national afin

progrès significatifs lors des élections de 2022.


PAGE 15 | POLITIQUE

Le meurtre de Samuel Paty met en évidence l'expérience toxique de l'extrémisme en France.

faisant huit blessés, mais cette affaire a été très peu couverte par les médias. Bien sûr, cette disparité n’est pas exclusive à la France ; nous avons vu les mêmes délibérations se dérouler à la suite du meurtre de Jo Cox en Angleterre. Mais le problème de l'extrémisme est plus profond en France, et on peut classer le problème en deux grandes catégories : le terrorisme islamique issu du passé coloniale et la montée de l’extrême droite comme conséquence de la radicalisation réciproque. Les liens coloniaux peuvent être utilisés comme une explication - les tensions créées par une république qui est « colourblind » sont aggravées par les problèmes de ségrégation qui sévissent dans les grandes villes de France.

Il est assez facile de retrouver un motif entre les attaques terroristes des deux dernières décennies et le lien de la France avec le Maghreb. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, un professeur de collège, a été pris pour cible par un terroriste islamiste et décapité dans la rue par un réfugié musulman-russe de 18 ans, Abdoullakh Abouyedovich. Après avoir montré à ses étudiants un dessin animé de Charlie Hebdo représentant le prophète islamique Muhammad, une campagne de médias sociaux a été lancée contre Paty.

Macron a décrit l’incident comme un « attentat terroriste islamiste typique », et que Paty a été tué pour avoir enseigné la liberté d’expression à des enfants. Pour comparer, l'homme français qui a tenté de faucher une foule de fidèles devant une mosquée à Créteil en 2017 n'a pas été déclaré terroriste en puissance. Apparemment, il a fait des « références confuses à l'attaque du Bataclan » et il a rapidement été déclaré schizophrène. Quelques jours après, deux hommes français ont ouvert le feu devant une mosquée à Avignon,

Pendant les années 90, le GIA a étendu la guerre civile algérienne à la France avec le détournement en 1994 d'un avion destiné à la tour Eiffel et une série d'attentats visant les transports publics à Paris et à Lyon.

Crédit Photo 2: Laurent Cipriani/Associated Press

Les attentats de Charlie Hebdo de 2015 ont été perpétrés par deux frères nés à Paris de parents algériens, tandis que celui du camion de Nice de 2016 a été perpétré par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien vivant en France, un attentat revendiqué par l'État islamique. Toutefois, il est quelque peu étroit de faire explicitement ce lien.


PAGE 16 | POLITIQUE

économiques et militaires franco-africains sont souvent critiquées comme étant corrompues et clandestines et facilitent les tensions entre la France et son ancien empire

Crédit Photo 4: Dmitry Kostyukov pour The New York Times (30/10/2020)

Cette relation entre la France et ses anciennes colonies peut être distinguée en trois formes : le ressentiment colonial, les problèmes contemporains en France (tels que le manque d’intégration) et ‘françafrique’ (l’aide économique, les troupes et l’intervention électorale).

On ne peut pas nier l’absence d’une véritable acceptation d’un passé colonial par la France et la nécessité d’un changement des comportements français concernant l’Afrique du Nord. Ces deux marchent ensemble pour faciliter le terrorisme islamique.. Cette situation est aggravée par des problèmes plus contemporains. Les banlieues séparées et négligées, l’interdiction du burkini et des prières de rue des musulmans et l’« incompatibilité » de la foi musulmane avec la valeur française de laïcité sont utilisé dans la propagande de Daech pour représenter la France comme l'oppresseur (passé et présent) du monde musulman. Les lacunes dans l'intégration des communautés minoritaires, souvent considérées comme l'une des causes profondes du terrorisme, sont souvent interprétées comme la perpétuation postcoloniale de la "subalternité" du sujet colonial. De plus, les groupes de défense des droits de l'homme craignent que ces lois aient inévitablement des répercussions violentes et discriminatoires sur les populations musulmanes, arabes et africaines de France. La France continue d'étendre sa sphère d'influence à ses anciennes colonies en intervenant dans leurs affaires intérieures. Les activités des différents réseaux politiques,

L’attribution de 21,3 % des voix au premier tour des élections de 2017 à Marine le Pen montre que l’extrémisme d’extrême droite se développe parallèlement à cette menace terroriste islamique. L’idée que les Français craignent l’Islam est justifié en définissant l’Islam « opprimant les femmes » comme fondamentalement opposé à la France libérale. Les attaques terroristes liées à l’extrémisme islamique sont perçues comme étant représentatives de la foi islamique dans son ensemble, plutôt que comme une lecture extrême de la foi. Cette perception erronée de l'islam alimente la haine de l'extrême droite à l'égard de la culture musulmane et aggrave le racisme en France. Par conséquent, le Rassemblement National a vu son soutien augmenter ces dernières années, après le succès du premier tour du FN 15 ans plus tôt. Le récent agresseur à Avignon a été décrit comme un « extrémiste anti-musulman », appartenant au groupe Génération Identitaire, la branche française du groupe xénophobe anti-migrant « Generation Identity », qui a attiré les jeunes par le biais des médias sociaux, en exploitant la peur des réfugiés et du terrorisme. Donc, on voit le phénomène de la radicalisation réciproque en France, dans lequel les groupes extrémistes se nourrissent les uns des autres dans un cycle de rhétorique et d’actions croissantes.

Crédit Photo 3: The Telegraph

La France est coincée dans un cercle vicieux d’extrémisme islamique et d’extrême droite, qui se provoquent mutuellement et exacerbent les tensions coloniales et la rhétorique raciste dans tout le pays.

Freya Thorner


PAGE 17 | POLITIQUE

MACRON ET

'

L ALGÉRIE ALLY AZIZI

PAR Que

signifie

'

le

refus

de

Macron

'

Le

refus

de

Macron

implications

de s excuser auprès de l Algérie ?

de

politiques

s'excuser

a

internes

également qui

des

pourraient

compromettre sa réélection aux présidentielles de 2022. En

janvier,

le

président

français

Emmanuel

Macron

a

déclaré qu'il ne s'excusera pas pour le passé colonial de la France et les atrocités commises contre l'Algérie. Bien que

Macron

semblait

progressiste

dans

sa

campagne

présidentielle de 2017, pendant laquelle il a reconnu la colonisation pense

que

comme cela

présenter

des

»

symboliques

un

ne

«

crime

suffit

excuses, seront

contre

pas.

En

des

prises

au

apaiser

lieu

«

soi-disants

pour

»,

l'humanité

outre,

les

je

Comme

on

a

déjà

tensions

actuelles avec l'Algérie. Mais qu'est-ce que cela signifie ?

en

reconnaissant

les

furieux et prolonger de tels propos aurait pu mettre en danger ses chances de gagner.

quelles sont les conséquences? Selon moi, des

«

»

actes symboliques

ne sont faits que

pour apaiser l'Algérie à court terme et il n'y a en réalité pas

de

plans

pandémie

- -

l'observer,

les propos de Macron ont rendu beaucoup de Français

de

actes

pu

crimes commis par la France pendant la guerre d'Algérie,

et

pour

le

moment,

l'économie

en

encore

déclin.

moins

Oui,

il

y

avec

la

aura

la

pourquoi le président refuse t il

reconnaissance du meurtre d'Ali Boumendjel par l'armée

de s excuser?

française, la réactivation du projet de Musée de l'Histoire

'

de la France et de l’Algérie à Montpellier, et la possible Benjamin Stora, un historien impliqué dans cette décision,

réinhumation de Gisèle Halimi au Panthéon, mais est-ce

a cité les excuses du Japon auprès de la Corée du Sud et

que ce sera tout ?

de la Chine comme exemples d’excuses qui n'ont rien fait pour

améliorer

les

relations

entre

les

pays.

Il

a

raison.

Les deux premiers auront été oubliés par tous au bout

Cela n'a pas fonctionné car ces excuses ne consistaient

d'une

que de mots. Donc, il y a deux résultats possibles : soit

tournant

l'Algérie refuse les excuses et les relations restent fragiles,

performatives et elles semblent être faites sous pression.

soit elle les accepte à condition qu’il y ait des résultats

Sans le mot

concrets,

le strict minimum. Il est clair qu’il veut les éviter parce qu'il

par

financières.

Cette

raisonnable Tebboune,

exemple

? a

des

dernière

Le

réparations, proposition

président

déclaré

qu'il

notamment

n’est-elle

algérien, attendait

pas

semaine

et

dans

le

la

troisième

diversité.

ne

Ce

marquera sont

pas

des

un

actions

« excuses », Macron peut s'en sortir en faisant

est préoccupé par son actuelle impopularité.

Abdelmadjid des

excuses

Si des excuses étaient présentées, la France aurait plus d'occasions

officielles, ce qui insinue qu'il les acceptera.

l'accepter.

pour Par

comprendre

exemple,

en

son

passé

réformant

colonial le

et

de

programme

Les siècles d’exploitation non seulement des ressources

scolaire et en enseignant aux élèves ce que la France a

naturelles de l'Algérie, mais aussi celles du Moyen-Orient

fait

ont mené à l’affaiblissement des ex-colonies et de leur

importante parce qu’elle constitue la première étape pour

position

sont

se

l'ex-

haine

donc

économique.

la

moindre

des

Les

réparations

choses

que

financières

puisse

faire

à

ses

colonies

débarrasser contre

colonisateur. De plus, la colonisation est allée au-delà des

conséquences

préoccupations économiques et a réduit les colonies à un

colonies.

des

dans

passé.

stéréotypes,

les de

le

la

migrants

L'éducation

réduire et

colonisation

les

est

crimes

comprendre pour

les

si

de les

anciennes

terme générique : l'Orient, c’est-à-dire la répression de la culture et de la langue des colonies et les abus commis

En ce moment, je suis déçue mais pas surprise. Je pense

contre

sont-elles

qu'il faudra encore plusieurs décennies avant que les ex-

»

colonisateurs reconnaissent leur passé et le mal qu'ils ont

leurs

peuples.

Toutes

ces

censées être compensées par des sans réparation ?

«

horreurs

actes symboliques

commis contre les autres et qu'ils s'en excusent.


PAGE 18 | CULTURE

QUE PEUT-ON APPRENDRE DE LA SATIRE DE VOLTAIRE? COMMENT LA LITTÉRATURE PEUT-ELLE CHANGER UNE SOCIÉTÉ ? ALINA SELIVERSTOVA

Dans le Dictionnaire Philosophique, Voltaire dit que

«

les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié

».

Il s’inspire ainsi de Kant, qui en

Il ridiculise par exemple le style sentimental car celui-ci dépendrait

des

passions;

le

contraire

direct

de

la

raison. Voltaire utilise ainsi des déclarations radicales

«

1784, définit le siècle des Lumières comme la nouvelle

dans ses contes comme dans Zadig, lorsqu’il dit que

nécessité d’utiliser sa raison d’une façon indépendante

Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué

et d’exercer sa liberté intellectuelle. Ainsi, la réponse

Voltaire

de Voltaire à cette période fut l’écriture des contes

amoureux,

didactiques Zadig (1747) et Micromégas (1752), ayant

dépeinte dans les romans sentimentaux. Au contraire,

pour but d’instruire et de former un lecteur actif. Le

Zadig pense que le sommeil est plus important que

lecteur actif est celui qui questionne ce qu’il lit et

l’amour qu’il ressent, et franchement qui pourrait l’en

déchiffre

blâmer ?

victime

le

de

sens

par

textes

lui-même

:

dogmatiques.

ainsi,

il

Cette

n’est

notion

pas

ridiculise on

alors

ne

l’idée

peut

suivante:

pas

dormir;

lorsqu’on idée

»: est

souvent

très

importante par le passé devient aujourd’hui d’autant

Enfin,

il

est

important

plus sérieuse avec l’émergence de fausses nouvelles

fonctionnement

dans le contexte de conflit, de pandémie ou encore

était un défi à l’époque où Voltaire écrivait, la censure

de la vie de certaines célébrités.

faisant

d’une

souvent

l’exemple

de

de

noter

société

obstacle

Voltaire

que

à

aux

réprimander

travers

la

opinions.

démontre

que

le

littérature

Cependant,

ce

défi

peut

Je vais tout d’abord discuter de l’importance de la

encore être surmonté. Au début de son conte, Voltaire

satire dans la littérature didactique. La satire est un

déclare que Zadig est la

outil utilisé pour donner au lecteur actif un indice qu’il

sage

doit lire attentivement et ne pas tout prendre comme

accusations et la censure car, techniquement, il n’écrit

une vérité. La satire est aussi une manière de donner

pas ses propres idées, mais ne fait que traduire.

»,

lui

permettant

«

traduction d’un livre d’un ainsi

de

contourner

les

un point de vue sans l’écrire directement : cela donne au lecteur l’occasion de comprendre par lui-même ce

Peut-être que le fait que le conte soit une

qui

»

se

dit

dogmatique

.

La

satire

une

questions ouvertes de Voltaire ou de tout autre auteur.

surtout le faire de manière non dogmatique. Comme

propres

ce

qui

est une invitation pour le lecteur à traduire lui-même

on peut tirer des leçons de ce qu’on lit mais on peut

ses

actif,

non

aux

développer

lecteur

manière

le sens de tout ce qu’il lit. Si l’on devient lecteur actif,

de

un

donc

traduction

lui

permet

d’éduquer

est

«

conclusions

nous Pour

Voltaire,

l’un

des

moyens

les

plus

efficaces

le

rappelle

employée

par

une

Kant,

«

d’employer la satire se fait en ridiculisant différents

simplement

styles littéraires. Son but ultime est de maintenir et

Comportement

d’encourager un style de raison dans ses contes.

semblerait-il!

il

célèbre faut:

oser que

nous

«

devise Sapere

penser oublions

par

des

Lumières

aude

!

»

ou

»

toi-même .

souvent

de

faire,


PAGE 19 | CULTURE

on se trouve entre les coutures

credit:vogue.com

La recherche d’identité dans la mode est ancrée dans la crise de modernité et la perte de soi au sein d’une foule. Baudelaire, à ce titre, affirme que « la modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable »,

« la modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable », mettant l’accent sur la tendance humaine à immortaliser une présence artistique. La mode, ce faisant, est devenue une extension d’art par la personnification de l’esthétique et par la caractérisation du canon de la beauté. La France est rapidement devenue le centre mondial de la haute couture. De nombreuses maisons de mode ont été fondées à Paris où la modernité a créé un lien entre la créativité et la consommation. La société s’inspire des idées de beauté alors que des pièces artisanales voient le jour dans les grands magasins et sont rendues exclusives.

La modernité a rendu la mode accessible et tend à s’éloigner de l’ostentatoire pour se tourner davantage vers un moyen d’expression. Historiquement, la mode était une source d’identification, les vêtements au travers des étiquettes étaient un marqueur de classe et de richesse. L’essor des maisons de mode a contribué à mettre en valeur l’expression de soi par la diversité du choix proposé au public. Le moi, non identifiable dans la foule d’après Baudelaire, était individualisé par les pièces portées. La France contrôlait alors les normes artistiques, créant les premières maisons de mode qui ont donné vie à l’art. Aujourd'hui encore, on peut voir des collections inspirées par des peintres célèbres et des pièces d'art disponibles à l'achat. Le désir d'imiter l'art a fondamentalement conduit à la création d'un style français iconique qui incarne le style ‘sans effort', le minimalisme et l'élégance, restant ainsi fidèle à ses racines artistiques.


PAGE 20 | CULTURE

Il détient un tel pouvoir mondial que la volonté d'imiter le look signature pimente nos médias. Des livres sur la façon de manger comme une Française, des vidéos sur la façon de s'habiller comme un Parisien et même des émissions de télévision qui mettent en avant la différence entre le style français et « l’autre » soulignent que le style français est autonome et facilement identifiable. Cependant, cette création d'un style distinct constitue une pression pour rester fidèle à une norme de plus en plus tendue par la popularité croissante de la mode ellemême.

L'industrie de la mode est progressivement remise en cause par la controverse sur les troubles alimentaires et la création d'un environnement où le maintien d'une norme de beauté pour les mannequins est appliquée d’une manière très stricte. La nature sans effort du style français semble maintenant exiger beaucoup d’effort paradoxalement et nous nous éloignons de la mode comme ressource d'expression personnelle pour devenir une industrie de conformité. Alors pourquoi est-il si important de maintenir un style français ? Il semble être enraciné dans son histoire d'imitation de l'art guidé par la quête de l'intemporalité. Cela semble largement incompris et repoussé par la mondialisation. Les médias sociaux se font les reflets des tendances bien intégrées de la mode française, car les jeunes sont de plus en plus influencés par les styles d'Instagram et d'autres plateformes, où ils osent être plus expérimentaux.

credit:pinterest.com

credit:pinterest.com

Les formes d'expression américanisées sont très centrées sur l'affirmation et la présence forte, alors que les Français optent pour un impact durable à travers un look signature et éternel - inspirant et qui suscite beaucoup d’imitation. Le standard de beauté change, passant du chic héroïque aux courbes Kardashian, mais les dirigeants de longue date de la haute couture refusent de s'éloigner de la minceur française pour rester fidèle aux racines artistiques de la mode. On cherche notre identité dans la mode, nous l'utilisons comme un moyen pour nous exprimer mais la poursuite excessive de soi conduit à se perdre dans le lieu auquel on est inévitablement confrontés. La mode française est soit une mode quotidienne, intemporelle, axée sur le maintien d'une image élégante, soit une haute couture de grandes expressions créatives de l'art. Ces deux canaux d'identité, et finalement ce qui constitue le look français, ont été conservés pendant des années dans l'aspiration à demeurer intemporels dans un monde moderne en constante évolution.

Alvia Zaidi


PAGE 21 | CULTURE

ALBERT CAMUS UN HOMME QUI CONTINUE À VIVRE DANS NOS VIES par Christina Cserep

Sa vie

considérer

Né en Algérie en 1913 dans une famille

d’origine

française,

Camus

grandit dans les milieux modestes d’Alger après la mort de son père peu de temps après sa naissance. Pendant ses études à l’université d’Alger en 1930, Camus a vécu sa première attaque de la tuberculose. Cette maladie réapparaît tout au long de sa vie et a beaucoup influencé sa vision de la vie et ses œuvres. Il a réussi à finir ses études à l’université et à déménager en France. Cependant, pendant la deuxième guerre mondiale, la France fut occupée par l’Allemagne,

et

Camus

décida

de

participer à la Résistance pour aider à libérer le pays. Ce fut à cette période qu’il publia L’Etranger, et juste après la fin de la guerre La Peste, deux de ses œuvres les plus célèbres. Il continua son travail en tant que journaliste politique, mais se concentra beaucoup sur son travail au théâtre.

Sa philosophie

La philosophie de Camus est

complexe.

Elle

découle

maladie arrive dans la ville et la population se trouve au milieu d’une

inutile et qu’il ne fallait pas avoir de

épidémie de peste. Il va sans dire que la

buts. Ce point de vue est très sombre,

similarité entre la situation dans le livre

sans espoir et certains clamaient qu’il

et avec ce qui se passe de nos jours est

était un peu kafkaïen. Donc il n’est pas

l’une des explications de la reprise des

étonnant que Camus se considère

ventes.

comme

est

la

athée.

impossible

naissance

Cependant,

sans

quarantaine: toutes ces idées présentes dans le livre sont représentatives de

politiques. Au début il était communiste

notre nouvelle normalité. Cependant,

mais au fil du temps il en est devenu

on

mécontent

et

promouvoir

l’anarchie.

en

Camus

L’incertitude, l’isolement, la

opinions

prendre

d’analyser

c’est

compte

a

ses

commencé

peut

aussi

suggérer

que

les

à

ressemblances entre les attitudes des

aussi

personnages envers l’épidémie et les

préconisé la paix pendant la guerre

attitudes des humains du XXIe siècle

d’Algérie et a critiqué le bombardement

sont

d’Hiroshima.

l'anarchie chez Camus est évidente.

La Peste et le coronavirus

Dans

Il

a

similaires. La

Peste

coronavirus,

La

croyance

et les

pendant

en le

réponses

Dans le climat actuel, ce n’est pas

gouvernementales furent retardées et

surprenant du tout de voir une hausse

beaucoup pensent qu'elles ont échoué.

de la popularité de Camus. Ses idées et

Ainsi, les personnages dans le livre

ses opinions, décrites dans ses œuvres,

réalisent

semblent être très pertinentes à propos

l’assistance du gouvernement, parce

du coronavirus et de tout ce qui en

que c’est le seul moyen de sauver la vie

résulte. Tout autour du monde, depuis

des citoyens. C’est peut-être cette

la Grande Bretagne jusqu’en Italie ou au

solidarité et la volonté de protéger tout

qu'ils

doivent

agir

sans

son

Japon, La Peste est devenue l’un des

le monde qu’on se doit d’apprécier. Le

expérience de la tuberculose, de son

livres les plus recherchés. Pourquoi ce

coronavirus a complètement changé

engagement politique et aussi de ses

livre a-t-il bénéficié d’un regain de

nos vies, mais ce livre offre une

origines

popularité ?

résolution à l'unité. Et c’est cette unité et

algériennes.

Ces

de

de

l’absurde. Il croyait que la vie était

multiples

raisons lui permettaient d’avoir un avis particulier. La première chose à

L’histoire se déroule à Oran, en Algèrie, au début des années 40. Une

la responsabilité sociale dont on a besoin.


PAGE 22 | CRÉATIVITÉ

L’ART DU PARFUMEUR Inspiré de la Rhapsodie sur un thème de Paganinien la mineur, op.43, Sergueï Vassilievitch Rachmaninov « Et tu feras avec cela un parfum composé selon l’art du parfumeur ; il sera salé, pur et saint » - Exode 30 :35

L’œil coulant de la Seine me trouva égaré. Radieuse, elle prit ma main et je pris la sienne. Qu’il est heureusement difficile d’oublier Toutes ces distractions de la vie parisienne. Ami, là sont ses bijoux, que tu t’en souviennes… Les vieux toits toussant des rafales de fumée, La jeune brise austère sifflant comme une hyène, Le courroux de conducteurs aveugles et saoulés…

L’OEIL JAUNE

La ville lumière et ses odeurs malsaines, Par les accordéons se voient purifiées. Qu’il est heureusement difficile d’oublier Toutes ces distractions de la vie parisienne !

Inspiré du Concerto pour piano nº 2 en fa majeur I. Allegro, Dmitri Dmitrievich Chostakovitch

Car son sang bruyant brûle dans nos veines, La Seine sauve Paris et chante en français. Qu’il est quand même facile de pardonner, Lorsque les larmes de nos villes sont si saines !

Charriant du sang visqueux des poissons pâles, Débordant de taches souillées d’êtres malades, Cette lente rivière jadis couleur cristal, Collabore avec la Mort, combat des vies fades. L’écho des pluies fracassantes contre ma tête L’entraîne sur son bateau. Telle une noisette, Elle pagaie, légère, radieuse, entre la fente Fraîche et les petits trous déchirés de ma tente. J’entends la cadence rythmée des avirons, La voix en suspens, apaisant le moribond, Et tombe ma tête sur mes épaules raides La paume de ma main touche la terre tiède, Mes yeux jaunis n’ont plus la force pour pleurer, Le soleil salue mon âme, lui plante un baiser.

Les poèmes font parti du recueil Berceuse dans le Noir (Le Socle, 2018), écrit par Gabriel Naginski.


PAGE 23 | CRÉATIVITÉ

Truismes Beatriz González de Miguel

On attendait la pleine de lune Pour devenir les enfants de l’adieu. On attendait cette métamorphose En lui confiant le remède à la douleur.

Comme si c’était une opportunité de devenir d’autres, D’entrevoir nos reflets à travers le corps étrangers. Mais l’œil du loup-garou restait si trompeur, Qu’on ne faisait que travestir nos âmes Dans des costumes qui faisaient peur. En dedans nos nouvelles peaux, On ne parvenait qu’à masquer Les incongruences de l’esprit antérieur.

Vieilles chenilles devenues papillons, Qui s’enfuient à travers l’envol, De cette chrysalide qui restera le témoin De cette vie dont on nie l’existence. Jusqu’à ce que les deux enfants âgées, Se retrouvent sous la lune spectatrice Et, malgré tous ses efforts, Ils se trouvent dans des corps agrandis, Qui se rendent à l’inexorable évidence.


PORTRAIT Sophie Le Meur

Photo Credit 2: Christian Lambert Photo Credit 1: Owen Vachell; @orvphotos

Photo Credit 3: CHUTTERSNAP

Je suis dans l'appartement de maman. Une lumière tamisée traverse le salon d’un bout à l’autre, enjambant et contournant les multiples bibelots qui envahissent la pièce. Le rayon doré a longuement joué avec les ombres et a creusé la lumière avant de finalement se poser sur ma peau. Je l’ai vu venir, au fil des heures, s’approcher doucement, ce timide bout de soleil. Et maintenant que la lumière effleure le bout de mon pied, et que la tendre chaleur irradie dans tout mon corps, je m’alanguis un peu plus dans mon fauteuil pour profiter de cet instant suspendu. Tout n’est que douceur ce matin. Paris s’éveille à peine et, dans l’appartement déserté, une énième cigarette au bout des doigts, je goûte au plaisir oublié du silence. Maman ne fumait pas. Elle ne buvait pas non plus d’ailleurs. Ou très peu, lorsque le contexte ne se prêtait pas au refus. Une vie mesurée, une vie pondérée. Une vie fade, en somme. En effet, son existence fut, des années durant, dirigée par l’image qu’elle voulait donner d’ellemême ; une image véhiculée par d’illustres inconnus dans les magazines et à la télé, inaccessible de surcroît. Ces mêmes figures qui effacèrent d’année en année ma chère maman pour ne laisser qu'une femme vidée de ses passions et torturée à l’idée de ne pas être comme il faudrait. En ce qui me concerne, je ne tiens pas grandchose d’elle. Par esprit de contradiction je suppose, j’ai préféré goûter à tous les abus: alcool, drogue, et j’en passe.

« Pour tenir » me disais-je au départ, pour « lâcher prise » me convaincs-je plus tard.

PAGE 24 | CRÉATIVITÉ

Je me suis tout permis, tout autorisé, repoussant la moindre limite qui s’offrait à mes yeux. Ainsi, je suis devenue dépendante à l’expérience, accrochée à la nouveauté sans savoir ce que je voulais : une sombre impuissance sous couvert de liberté. Et ces traits qui hier faisaient de moi une passionnée sont aujourd’hui des addictions que je camoufle sous ma nonchalance travaillée et mon air faussement négligé. Mais pire que tout, après une enfance à subir cette illusion, qui eut cru que j'en finirait l'instigatrice ? Mais loin de cet appartement, je suis une femme puissante. Brillante éditrice d'un grand magazine féminin, j’ai consacré ma vie à la Femme. Lui dévoilant chaque saison tant prêtà-porter que prêt-à-penser ou révélant au travers d’une vulgaire recette de cuisine et d’une leçon de psychologie simplifiée l’unique chemin du bonheur. Non, tout cela n’est qu’un vague conglomérat d’articles contradictoires uniquement destinés à satisfaire nos milliers de lectrices. Et chaque jour qui passe, je me livre à cette mascarade car je ne sais rien faire d’autre. Je continue inexorablement et, surtout, je savoure mon pouvoir. Peu importe si je crois à ce que j’écris, le pouvoir quand on y goûte, on n’y renonce pas. A ces pensées ma main tressaille et quelques cendres se dispersent sur le tapis persan. Même mes gestes trahissent mon désarroi. J’ai beau vouloir y croire très fort, je sais qu’au fond cette existence est absurde, mais j’ai peur. Alors je ne changerai pas. Je suis dans l’appartement de maman. Et dans cet appartement abandonné depuis quelques heures seulement, règne désormais un calme assourdissant. Tout semble figé depuis son départ. Rien n’a changé, rien n’a bougé, et malgré mes années d’absence, ici je suis toujours la petite fille timide, le vilain petit canard qui n’est pas à sa place. Le soleil a tourné, et après avoir embrasé le salon et mes sombres pensées, il se détourne désormais de mon corps endolori. Ainsi s’achève une nouvelle nuit sans sommeil et commence un nouveau jour sans but. A la seule différence que, ce matin, il règne une quiétude inhabituelle.

L’appartement est vide et ni elle, ni moi, n’avons gagné. Maman n’est pas là, plus là, et seule reste sa silhouette dans mon ombre .


entretien avec les auteurs

PAGE 25 | ENTRETIEN

du département de français de King’s qui sont maintenant des auteures publiées nous donnent un peu de leur temps pour parler de leur parcours depuis King’s et de leur expérience en tant qu’écrivaines. Cet entretien fait suite à l'événement Salon Littéraire, organisé par le département de français, qui a eu lieu en Décembre 2020. Trois alumni

On vous présente Rachel Edwards, qui a étudié le français et l’anglais à KCL, auteure de Darling qui a été publié en 2018, un thriller qui immerge le lecteur dans le vote du Brexit, et maintenant elle prépare son deuxième livre Lucky, qui sera publié en Mai 2021. Delphine Grouès, diplômée en français et espagnol ici à King’s, est l’auteure de la thèse “Cris et écrits de l’opprimé,” qui parle de la protestation populaire au Chile, elle a aussi publié une pièce de théâtre appelé La Lueur de l’Ombre (2010) et est la co-auteure de l’œuvre Carmen et Teo (2020). Et, finalement, Francesca Reece, qui a aussi étudié le français et l’anglais à KCL. Avec son histoire courte “So Long Sarajevo/They Miss You so Badly,” elle reçoit le prix Desperate Literature en 2019. Et en juin 2021, elle publiera son premier roman Voyeur. L’entretien complète est déjà disponible sur notre Blog, si vous voulez le consulter, allez sur nos réseaux sociaux (@desnouvellesheloise) ou entrez sur notre blog: kcldenouvellesheloise.wordpress.com

Les trois auteurs par ordre: Francesca Reece (en haut) Rachel Edwards (en haut à droite) Delphine Grouès (à droite)

Tout d’abord, je voudrais vous parler de votre expérience ici à King’s en tant qu’étudiant au département de français. Est-ce que vous avez toujours voulu étudier la littérature ? En particulier la littérature française ? Et, quels souvenirs gardez-vous de votre expérience à KCL ?

Rachel

Dans mon cœur, j’étais décidée à lire en français et en anglais à King’s mais je l’ai échappé belle : mes parents, tous les deux médecins, étaient à l'origine enthousiastes à l’idée de faire du droit et de m’embarquer dans une ‘profession convenable’. Mais j’ai su à environ mes sept ans que j’étais, au fond, une auteure. Je me suis dis qu’étudier la littérature à l’université serait une unique opportunité pour se délecter de certains des meilleurs mots jamais écrits, tous les jours. J’adorais l’anglais mais je souhaitais aussi explorer plus de littérature française et parler couramment la langue, ce qui est le cas. J’ai adoré King’s. Ce fut une expérience vraiment enrichissante, non sans défis, mais ça a changé ma vie comme je m’y attendais et je suis reconnaissante aujourd’hui d’y avoir étudié.

Delphine

J’ai toujours su que la littérature ferait partie de ma vie, c’était comme le cours naturel des choses. Petite, j’étais passionnée par la lecture. Dès que j’ai su écrire, j’ai rédigé des histoires que j’aime d’ailleurs relire aujourd’hui. Elles me replongent dans les souvenirs de mon enfance. En ce qui concerne le choix de mes études, je souhaitais me diriger vers l’enseignement. Choisir un Bachelor en lettres était une évidence ; la question était celle de la spécialisation. C’est pour cela que je me suis inscrite en “Spanish and French studies”. J’ai ainsi pu combiner mon intérêt pour le monde hispanique à celui pour la littérature francophone, dans une université anglaise. Cette fusion des cultures et des approches a été fascinante. Je garde des souvenirs excellents de mes études à KCL. Elles ont façonné mon entrée dans l’âge adulte. Les professeurs étaient remarquables et très disponibles pour poursuivre les réflexions et discussions en dehors des cours. King’s m’a même offert ma première expérience d’enseignement, ce qui est inoubliable et fondateur. C’est mon Alma mater sans aucun doute.


Francesca

Pour moi, il a toujours été clair que j’étudierais la littérature. Depuis mon enfance, les livres me passionnent en tant que lecteur et écrivaine. Pour la plupart de mon adolescence je me voyais étudier l’anglais, mais au lycée je suis devenue une petite francophile (le vrai cliché, j’avoue) et donc j’ai décidé de poser ma candidature plutôt pour la littérature française. Je garde de très beaux souvenirs de KCL. Franchement j’ai appris à lire là-bas ; avant, j’avalais les livres mais je ne comprenais rien- je n’avais aucune idée comment vraiment lire un texte, donc je ne savais pas non plus comment en créer un.

Y a-t-il dans vos études à l’université, un livre ou un cours en particulier dont vous vous souvenez, qui vous a marqué, et qui résonne encore, après vos études et durant votre carrière professionnelle ?

Rachel

Toute ma formation était un voyage de découvertes ; tous mes cours déterraient de nouveaux trésors littéraires, chaque année. J’adorais me mettre dans la peau des œuvres de Molière ; j’étais excitée pour un cours intitulé Humanisme Prométhéen ; j’adorais explorer les portraits des femmes dans l’écriture française ; j’adorais faire de la traduction et aussi travailler la langue ; il y avait tellement de richesses linguistiques à offrir. Concernant les livres, deux œuvres qui ont eu un impact important et durable sur moi, ravissant et informant l’auteure en moi ainsi que l’étudiante, sont L’Étranger de Camus et Les Liaisons Dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos… mais il y beaucoup d’autres livres qui m’ont changé en les lisant. C’était une grande joie.

Delphine

Ce sont des professeurs, en effet, et surtout des moments de cours qui résonnent encore aujourd’hui. Le choix de l’étude du Chili pour ma thèse de doctorat est né au cours d’une séance donnée par Prof Catherine Boyle, du département des LatinAmerican studies. Elle avait allié littérature, musique et histoire, mes trois passions. Je me souviendrai toujours du moment où on a étudié les vers de poètes protestataires, puis écouté les interprétations musicales. J’ai eu l’occasion quelques années plus tard de rencontrer un certain nombre d’entre eux au Chili et même de les accompagner dans leurs tournées. Au sein du département de français, j’ai suivi de nombreux cours dispensés par Dr. Martin Hall. Il m’a beaucoup marquée et j’ai même envisagé d’écrire un doctorat sur le siècle des Lumières. J’étais également inscrite aux enseignements de Prof. Siobhán McIlvanney.

PAGE 26 | ENTRETIEN

J’ai profondément apprécié leur pédagogie et je pense que ma manière d’enseigner aujourd’hui leur doit beaucoup. J’ai aussi découvert grâce à Prof. McIlvanney des œuvres, des mouvements dont je n’avais jamais eu connaissance avant mon entrée à l’université. C’était une révélation.

Francesca

Oui il y en a trop ! Proust avec Jo, French Feminist Writing avec Siobhan, French Poetry after 1800 avec Hector… Même après des années je pense encore à (et je relis) La Recherche, La Malcastrée d’Emma Santos… Annie Ernaux, Marie Ndiaye, Duras… Et certains aspects de ces textes se manifestent dans mon travail. Modernity & the City et The Idea of France étaient aussi extraordinaires… Est-ce que vous pourriez présenter à nos lecteurs vos œuvres les plus récentes, ou nous dire si vous avez des romans à venir ?

Rachel

Mon deuxième roman, Lucky, est actuellement en cours de préparation pour être publié en juin. Lucky a pour personnage principal Etta, une femme anglaise à l’héritage jamaïcaine-nigérienne. Elle est impatiente à l’idée de se marier avec son partenaire, le chercheur neuroscientifique Ola, mais l’argent constitue un obstacle. Tentant d’améliorer leur situation, elle essaye d’augmenter leurs fonds en rejoignant un site de jeux d’argent en ligne et devient rapidement accro. Lucky est un roman qui tente d’affronter le grandissant fléau virulent du jeu d’argent en ligne et, à travers ce prisme, explore la race, le pouvoir, l’immigration, la trahison et les risques que nous prenons tous pour survivre. Lucky sort le 24 juin (déjà disponible en précommande !) et je ne peux être plus impatiente à l’idée de pouvoir le partager au monde. Tout comme mon premier roman Darling, c’est un roman alimenté par des idées qui ont pris vie à travers les personnages qui les expriment. Cette approche d’écriture est, je pense, un autre héritage de mes études à King’s – j’ai toujours l’envie d’écrire des idées inspirées de la littérature, aussi véloce et, je l’espère, divertissant que cela puisse être. Tout est une question d’idées. Lucky (2021) et Darling (2018), Rachel Edwards.


PAGE 27 | ENTRETIEN

Delphine

Mes œuvres les plus récentes puisent leur substantifique moelle dans l’histoire de la dictature chilienne. Si ma thèse de doctorat en études sur l’Amérique latine était intitulée “Cris et écrits de l’opprimé”, les œuvres fictives qui suivent sont nourries du thème de l’expression de la révolte et allient les histoires des personnages à l’Histoire avec une majuscule. La première œuvre qui a été diffusée à un public plus large que celui de mon cercle proche a été celle d’une pièce de théâtre, La lueur de l’ombre. Le dramaturge chilien Oscar Castro l’a adaptée et la met en scène régulièrement depuis 2009. Voir son texte joué et interprété par des acteurs est une expérience très forte. Puis, j’ai co-écrit un roman inspiré de l’histoire vraie de deux révolutionnaires chiliens qui a paru en 2020, Carmen et Teo. Je travaille dorénavant à la reprise du manuscrit d’un roman historique que j’avais laissé en suspens et qui, je l’espère, pourra bientôt voir le jour. C’est une histoire qui mûrit depuis plus de dix ans, il est temps qu’elle prenne son envol ! Carmen et Teo (2020), co-auteure Delphine Grouès.

Francesca

Mon premier roman, Voyeur sort le 10 Juin. Mon récit, So Long Sarajevo/They Miss You So Badly, qui a gagné le Desperate Literature Prize for Short Fiction est disponible en PDF sur leur site internet (je crois que tous les livrets sont vendus, mais ça va être édité aussi dans le prochain numéro de The Second Shelf qui sort bientôt) … En ce moment je travaille sur mon deuxième roman. Voyeur (2021), Francesca Reece.

J’ai toujours trouvé le processus d’écriture très fascinant. Comment cela fonctionne-t-il pour vous? Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter de votre « méthodologie » ?

Rachel

Pour mes deux romans, j’ai été gonflée par pleins d’idées importantes que j’ai utilisé cette énergie durant des mois. Avec Darling, j’étais si énervée à cause du Brexit et la montée de l’extrême droite que j’ai directement commencé à écrire après que le référendum européen ait abouti à ce verdict désastreux et n’ai pas soufflé pendant huit mois. Puis je suis passée par plusieurs mois de corrections. Mon écriture fut rapide et furieuse, et les voix à la première personne de mes personnages principaux Darling White et sa belle-fille Lola Waite, me parlaient quotidiennement et avec insistance. Elles me criaient souvent dessus ! Je me réveillais, parfois à 5h du matin, avec l’envie d’écrire. Je continuais à écrire jusqu’à ce que je n’en puisse plus, m’arrêtant seulement pour manger. Avec uniquement mon mari et moi-même à la maison à ce moment-là, ça a été plus simple que ça l’aurait été si mes beaux-enfants avaient été plus jeunes. Lucky était dans ma tête depuis plusieurs années et a pris plus longtemps à écrire. Mon rituel d’écriture fut différent, plus irrégulier. Le syndrome de la page blanche existe certainement mais on ne peut pas le laisser nous submerger. Il faut passer outre. Avoir de l’espace et de l’intimité est important. Je suis chanceuse d’avoir une sorte de sanctuaire, ma pièce bien-aimée où j’écris. L'écriture est difficile en effet sans cet espace pour soi : Virginia Woolf avait raison.

Delphine

Je suis d’accord avec vous, cela tient beaucoup du mystère. Je n’ai pas de méthodologie très figée. Je sais que je préfère écrire de manière manuscrite, idéalement avec un crayon à papier, même si je travaille le texte ensuite sur l’ordinateur et surtout sur les impressions. Ce qui est crucial est que je puisse me plonger dans une bulle de concentration, de temps long et de silence qui m’enveloppe et me porte dans l’écriture. Il est donc important de se créer cet espace-temps et d’observer une certaine discipline aussi. Même si des périodes d’inspiration moins fertile s’installent, il est important de garder une régularité où l’on se replonge dans l’imaginaire ou juste dans l’affranchissement du quotidien, de l’immédiat.


Francesca

Je n’ai pas tout à fait une « méthodologie ». J’ai une idée, j’ouvre un nouveau cahier, je fais une vague esquisse et les premières recherches et je me mets à écrire. Après, l’histoire, les personnages - bref tout va forcément changer et se développer dans des façons inattendues- et donc je fais un peu tout en même temps- les recherches, les planifications et l’élaboration du premier brouillon. J‘ai plein de choses sur le feu… Je pense que chaque écrivain.e est diffèrent.e. Le seul conseil universel, c’est de travailler. Enfin, c’est du taf- il faut y consacrer des heures. Il y aura les jours où tu te casses les pieds, et les jours où tu as l’impression qu’il y a de la magie qui te conduit… c’est pour les jours comme ça que ça vaut la peine.

Je pense qu’il est fréquemment pensé que « toute écriture est autobiographique, » dans le fait que «toute œuvre d’art porte dedans une partie de l’auteur. » Qu’est-ce que vous en pensez ? Êtesvous d’accord ?

Rachel

Je pense que toute œuvre d’art doit comporter quelque chose de l’auteur ou de l’artiste, mais que ça ne la rend pas pour autant autobiographique. Quand j’ai écrit Darling, la supposition la plus simple de quelques connaissances fut que, comme belle-mère noire comme dans mon roman, j’avais simplement coucher mon histoire sur papier, au moins pour les premiers chapitres. Je comprends le cheminement, mais ça révèle une erreur dans ce qu’est vraiment l’écriture… et ç’aurait été plutôt stressant si ma vie avait été celle de Darling White ou d’Etta Oladipo ! Ceci dit, on fait toujours passer de profondes vérités dans ses écrits par sa propre expérience. Elle ne peut pas nécessairement être traduite directement dans l’intrigue, ou retranscrite chez un personnage, mais on colore chaque mot, chaque expression ; on crée et façonne l’œuvre et l’imprègne de notre voix.

Delphine

Je suis relativement d’accord avec la seconde citation, même si je pense qu’il est toujours risqué de tenter de retrouver un auteur dans ses héros ou dans l’intrigue.

PAGE 28 | ENTRETIEN

Les expériences personnelles nourrissent directement ou indirectement la vision que nous avons de ce qui nous entoure, ce qui nous émeut, ce qui nous marque et nous anime. Je crois donc que l’auteur, même s’il ne le souhaite pas toujours, reflète quand-même une partie de lui-même dans ses œuvres.

Francesca

Oui, c’est clair que toute œuvre d’art porte une partie de l’auteur dedans. Par contre je pense que c’est bien trop simpliste de dire que c’est forcément autobiographique. Les éléments du quotidien et de la vie de l’auteur se manifestent dans des façons bizarres dans les textes- ce n’est pas une autobiographie directe. En ce moment par exemple, j’écris un roman avec des personnages très loins de moi ; il y a un bûcheron, un policier corrompu, un fermier, une héritière super riche, un compositeur… Ce sont des personnages qui n’ont rien à voir avec moi et qui ont des vies totalement fictives, mais les aspects de ma vie, de mes pensées et de mes sentiments… de ceux que je lis, et que je vois, et que je ressens… se trouvent dans leurs paroles, leurs cœurs, et leurs actions. Du coup je suis entièrement d’accord que toute écriture est autobiographique- mais pas du tout de façon évidente ou directe.

Et, une dernière question pour vous, auriez-vous un conseil que vous auriez aimé avoir reçu quand vous étiez une « écrivaine en herbe, » et que vous aimeriez donner aux étudiants de KCL et, peutêtre, quelque futur écrivain qui se trouve entre ses murs ?

Rachel

Prioriser l’écriture. Perfectionner votre brouillon autant que le temps et les vicissitudes de la vie vous le permettent. Vous aurez des factures à payer et une vie à mener, mais si vous êtes vraiment un auteur, un temps viendra où vous devrez vous concentrer sur l’écriture. Pourquoi ne pas commencer maintenant ?

Delphine

Si vous souhaitez écrire, lancez-vous, peu importe si cela va être publié ou non. Laissez-vous porter par l’écriture. Les seules barrières sont celles que nous nous imposons. Soyez libres.

Francesca Entretien conduit par Carlota Ybarra, Février 2021

Read, read, read… Read more. Write, write, write… Write more. Évitez Twitter jusqu'au moment où vous pensez envoyer votre manuscrit à un agent.e littéraire et là, pendant un petit instant c’est hyper utile. Après si vous arrivez à être prise par un.e agent.e, déconnectez-vous de Twitter. And read.


PAGE 29 | CONCOURS

l'histoire de l'art L'équipe de Des Nouvelles, Héloïse ? a organisé, comme chaque année, un concours d’écriture pour les lycéens étudiant le français dans les écoles de Londres et ailleurs. Le sujet en question était : Quel rôle jouent les monuments historiques dans la société actuelle ? Doit-on reconstruire à l’identique les monuments, comme Notre Dame, qui ont été détruits ? Ou au contraire, doit-on créer un nouveau monument à leur place ? Nous avons le plaisir de vous présenter à continuation le récit de Penelope Ogieriakhi, du lycée James Allen's Girls' School. Nous l’avons sélectionné à cause de sa grande créativité. Nous la félicitons tout particulièrement ! Nous félicitons également Alex Baines de St Pauls School, sa contribution a également retenu notre attention. Enfin, nous remercions tous les participants de leurs efforts ! Un grand bravo ! Le Sacré-Cœur, La Tour Eiffel, Notre-Dame de Paris: monument haut, monument bas - génération après génération d’êtres se précipitent à vos pieds, d’immenses flots de yeux grand ouverts et d’objectifs claquants s’inclinent sur vos fondations ou se tournent vers le ciel, là où demeurent les clochers et les pointes, les antennes et les paratonnerres. Pierre, argile ou verre, s’envolant par les brises, à moitié effondrés et fatigués ou nouvellement érigés du sol sans rides ni cheveux blancs, vous, les monuments, continuez comme symboles de vie et d’anthropologie au fil du temps que d’ailleurs vous indiquez, chaque pierre écroulée. Mais que se passe-t-il quand un tremblement de terre , depuis vos hauteurs, vous rase jusqu’au sol ?

Ou quand des flammes affamées viennent vous chauffer le coeur sans pitié ? - Les petits écrans commencent à s’animer, les lèvres connues et communes commencent à discuter. La question impressionnante et sombre monte depuis les cendres crépitantes, un nuage noir de controverse : Un dit : « Une page du grand livre de l’Histoire a été tachée ! Il suffit maintenant de la remplacer! » Un autre répond : « C’est bien ça, il faut que nous reproduisions la même, que la tradition soit sauve! » Mais un autre constate que: « Le paysage change avec le temps, naturellement! » Avons-nous le droit d’effacer les traces de nos ancêtres ? Les jardins changent chaque année, et entre les saisons aussi,


PAGE 30 | CONCOURS

les fleurs apparaissent, disparaissent et réapparaissent, Comme les motifs d’un kaléidoscope. La main qui a semé les grains n’est pas la même qui les arrose aujourd’hui. Mais une constance dans tout cela, est la persistance des racines dans la terre en constante évolution, Les bulbes sont anciens mais sont néanmoins la source de nouveauté ! La terre et ses monuments est comme ce jardin, et le passage du temps comme la superposition de papier-calque décoré. De traits de culture et d’idées passées Dans les colonnes sont inscrites l’existence et l’influence des aîné, Et aussi la perspective du temps que l’on possède actuellement. Parlons de Notre Dame, Soudainement engouffrée dans les flammes, Les poutres du toit noircies, Ses admirateurs ont versé des sous, mais pour quel résultat ? Une image de nos temps ? Ou bien une réplique atomique ? Si nous reprenons le modèle du jardin, La réponse est évidente, à travers les yeux d’un jardinier : Il faut que nous réanimions cette fleur fanée, Mais puisque les mains de construction ont changé, Il est normal que l’apparence de cette fleur soit métamorphosée, -Il serait infructueux de tenter de reproduire les pétales du passé, Si l'arôme précédent s’est déjà envolé Il est vrai, cependant, que l’ancienne apparence sera manquée Un confort est que, les racines n’ont pas bougé, et que l’histoire est simplement continuée !

Penelope Ogieriakhi James Allen's Girls' School, Year 12


DNH

cover photo: Alvia Zaidi


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Des Nouvelles, Héloïse? Edition 08 by KCL French - Issuu