Le Mort
Pièce en deux actes
Ivan de Monbrison
Deux personnages sont sur une scène plongée dans l’obscurité. La seule lumière vient d’une fenêtre située derrière eux.
Un personnage est allongé sur le sol couvert de sang.
Il est nu.
L’autre personnage se tient debout devant lui un couteau ensanglanté à la main.
Acte 1
Personnage debout parle :
Tu n'es personne. Tu ne sais pas où aller. Tu n'as plus de main, tu n'as plus de regard.
Tu as tué.
Tu as tué ton meilleur ami.
Il est là sur le sol, c'est un cadavre maintenant. Il ne ressemble à rien.
Un cadavre, ça ne ressemble à rien. Tu as tué ton meilleur ami, son corps est déjà comme une tombe comme une porte ouverte ou fermée sur le sol.
Un corps, c'est comme une porte fermée, une porte fermée sur ellemême.
Tu n'as plus de cerveau, tu n'as plus de mains, tu n'as plus rien qui t’appartiennes autre que ton écoeurement.
Tu ne sais même pas pourquoi tu l'as tué.
Tu ne sais même pas pourquoi tu es là, tu n'as jamais connu la vie, et donc toi-même tu n'as jamais connu la mort.
Tu ne ressens rien.
Tu penses que Dieu n'existe pas, tu penses que Dieu est un fantôme, tu penses que Dieu est le fantôme de ton père, qui vit dans ta mémoire.
Alors quand tu parles à Dieu, tu parles à ton père.
Tu voudrais piétiner ce cadavre, celui de ton meilleur ami que tu as tué, tu voudrais le mettre en cage, tu voudrais le jeter dans une poubelle, tu voudrais le manger, oui tu voudrais le manger.
Tu restes planté là, l’air imbécile, devant le cadavre de ton meilleur ami que tu as tué, que tu as tué sans raison et qui n'a plus de nom.
Toi-même, non-plus, tu n'as plus de nom.
Il y a une seule fenêtre éclairée dans la prison, une seule fenêtre éclairée qui donne sur cette cellule, qui ne se trouve nulle part. Cellule qui n'est ni ailleurs ni ici ni en toi, ni à l'extérieur.
Cet ailleurs qui n'existe pas, c’est ta seule vraie prison, et, toi-même, tu n'existes pas.
C'est ta vie.
Tu dois être enfermé en prison parce que tu as fait le mal, parce que tu as assassiné ton meilleur ami, tu l'as assassiné sans raison en l'espace de cinq minutes seulement, tu l'as tué.
Le couteau est sorti. Tu as transpercé le cadavre, puis tu t’es tourné vers sa femme et tu lui as coupé la gorge, à elle aussi.
Une femme passe en courant sur la scène , en hurlant, couverte de sang. Elle fait plusieurs cercles autour des deux hommes, et s’écroule prostrée. Elle se parle à elle-même dans une incompréhensible logorrhée. L’homme debout reprend son monologue, sans lui prêter attention.
Tu ne te souviens de rien, ça s'est passé en cinq minutes cinq minutes seulement pour effacer une vie, la vie d’un homme sans nom.
Tu avais vingt ans alors et maintenant tu en as quarante cinq. Voilà, ça fait vingt-cinq ans que tu es enfermé. Chaque jour, tu y penses, chaque jour tu revois le corps de ton meilleur ami que tu as tué et tu l'as tué justement, peut-être, parce qu'il était ton meilleur ami. Parce qu'il était si proche de toi qu'il n'avait pas de distance entre lui et toi-même, parce qu'il n'avait pas de distance entre toi et sa mort, il incarnait ainsi aussi ta propre mort. Il incarnait ce n'est qui n’est déjà plus après à peine avoir été, ce qui n'existe pas vraiment. Sa femme, elle, c'était une extension de lui, c'était comme un bout de lui donc le tuant, il fallait que tu la tues elle-aussi. Et ainsi tu t'es tué toi-même deux fois, c’est parfait, il n’y a nul regret à avoir.
Non Dieu n'existe pas. Dieu c'est seulement ton père, c'est le fantôme de ton père.
Peut-être est-ce le fantôme de ton père qui t'a poussé à tuer ton meilleur ami? Peut-être que l'obsession de sa mort t'avais déjà tué, et elle t'a poussé à tuer sans raison, à nouveau, pour ainsi dire.
Ton père qui te battait jour et nuit.
Lui tu aurais dû le tuer.
D’ailleurs tu l’as assassiné par la pensée.
De toute façon, il est bien mort en toi.
il n'y a pas d'horizon dans la raison, plus d’horizon dans la prison non plus, il n'y a que des limites et ces limites sont en elles-mêmes une absence de limite.
Tu dors à même le sol, tu refuses de dormir sur le lit de la prison, tu refuses de manger la nourriture de la prison, tu as beaucoup maigri et tu as perdu trente kilos.
Tu n'es qu'une ombre. Tu n'es que le cauchemar de ce que tu as été, chaque jour, toute ta vie durant
Tu aimes souffrir alors tu revois en pensée l'instant du meurtre chaque jour, tu revois l'instant de la mort, et tu ne dis rien, car tu ne sais rien.
Tu n'entends rien.
Tu ne vois rien, tu ne comprends rien.
Tu n'es pas un homme.
Chaque jour les infirmiers de la prison t'apportent de puissants neuroleptiques destinés à te rendre abruti, parce que la prison pour la vie n’est viable que dans un état de total abrutissement.
Donc tu survis au ralenti, tu prends ton poison appelé Seroquel, tu prends ton autre poison nommé abilify.
Et tu dors tout le temps.
Tu te réveilles en sanglots parfois, tu te taillades un bras ou l’autre avec tout ce qui te tombe sous la main, tout ce qui peut être tranchant. Ainsi tes bras sont toujours couverts de cicatrices mal fermées comme des yeux sanglants. Oui les cicatrices ressemblent à des yeux qui te regardent. Tu vois d’autres yeux dans ces yeux là, tu vois la mort dans la mort. Tu vois la nuit dans la nuit. Tu vois ce qui n'existe pas, tu n'as pas pleuré en tuant ton meilleur ami, tu n'as pas su ce qu’il se passait, tu as tout oublié, tu ne te souviens de rien. Pauvre loque humaine, tu n'existes même pas. Tu n’as jamais été qu’un rat, tu n'as jamais été tout court, tu n'as jamais été autre chose qu’une bête, tu n'as jamais eu de passé et donc tu n'as pas d'avenir. Demain, ou un autre jour, le temps sans signification et puis la mort à nouveau, la nuit venue.
Le monde est ce qui n'a pas de nom, ce qui n'a pas de cible, ce qui n'a pas de raison. Toi, tu n'as pas de raison, toi tu n'as pas d'horizon non plus. Voilà, tu es déjà un cadavre, de fait, tu as tué le cadavre de ton meilleur ami, et tu es ce cadavre lui-même.
Tu es fait de l’oubli.
Tu es ce lit, dans ta cellule tu es cette nuit perpétuelle.
Tu es ce qui n'a pas de fond, ce qui n'a pas de contraire et c'est qui n'a plus de forme finie.
Tu es ce phallus en forme d’os qui n'a pas de viande autour, décharné et ridicule . Tu es le sexe mutilé, tu es la nuit mutilée elle-aussi, tu es le sexe coupé parfois porté en triomphe dans les mains de la mort.
Tu as envie de couper ton propre sexe et de te le mettre dans la bouche et de laisser ton sexe parler pour toi. Tu as aussi envie de laisser ton anus parler pour toi, dire tes pensées, dire ta mort.
Encore une fois, tu n'as pas de nom. Tu es fait de merde, tu n'es qu'une grosse merde, bientôt, il te faudra mourir. Tu penses au suicide tous les jours, et tu n'en auras même pas le courage.
La nuit, tu vois ton suicide comme certains rêvent, comme la seule solution possible, mais tu n'oses pas, tu n'oses pas parce que ton propre père vit en toi, et parce que ton meilleur ami assassiné vit en toi lui-aussi, il n'y a pas d’issue.
S’il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale. Il n'y a pas de religion, il n'y a pas de contraires. Il n'y a pas de fin ni de commencement. Il n'y a pas de comment ni de pourquoi, il n'y a pas d'ailleurs ni d’ici. Il n'y a que les murs de la prison et cette unique fenêtre qui éclaire seule ta cellule plongée dans l'obscurité quand tu dors sur le sol, et que les cafards se mettent à circuler tout autour de toi. Parfois tu prends un cafard et tu le manges, il craque sous tes dents. Il a plutôt mauvais goût. Tu te traines sur le sol, tu déchires tes vêtements.
Les surveillants viennent te battre quand tu déchires tes vêtements, il te battent comme du plâtre, il te laisse en sang, puis ils t'apportent des neuroleptiques pour que tu ne te souviennes pas qu'ils t’ont battu, pour que de tout ce qui a eu lieu, tu ne te souviennes pas, pour que tu ne te souviennes pas que tu es déjà mort, pour que tu ne te souviennes pas que tu n'as plus de futur, pour qu’ainsi enfin tu oublies jusqu'à la possibilité même de ta propre existence. La réalité du malheur et du meurtre, du meurtre inavoué, du meurtre impossible, du meurtre qui n'a pas de sens, du meurtre qui en fait est déjà un suicide.
Acte 2
Le personnage debout parle :
Il y a trop de chair en toi, il y a trop de silence. C'est pour ça que tu as dû mourir. C'est pour ça que je t'ai tué, c'est pour ça que je t'ai dit il est temps que tu meurs….
Le personnage couché, ouvre les yeux et parle couvert de sang:
Pourquoi tu fais ça? je n'étais rien. Je n'étais même pas un homme, je n'étais même pas le spectacle d'un homme. J'étais l'absence, absence qui passe de cercle en cercle pour aller jusqu’au centre. Là où l'enfer est comme une prison, une prison plus profonde à l’intérieur même de la prison de la vie.
Le personnage debout lui répond :
Il y a l'unique lumière qui brûle, celle de la fenêtre incandescente comme un carré de feu incandescent. Je ne t’ai pas reconnu donc j'étais tué
l'espace d'un instant, je ne t'ai pas reconnu donc je t'ai tué et puis je t'ai mangé et puis j'étais tué à nouveau et puis je t'ai mangé à nouveau, il n'y a pas d'innocents. Nous sommes tous coupables, tous coupables, les hommes peut-être naissent innocents, mais quittent le monde coupables.
Le personnage couché lui répond :
Si moi je suis coupable, vous tous aussi vous êtes coupables, et la nuit, et le jour également sont coupables. Il y a des morceaux de sang qui traînent à la surface de ton ombre, qui traînent à la surface de ton poignard. Tu n'as plus de mort et tu n'as plus de temps à vivre, sinon en cage comme une bête.
Tu m’as trahi. Je te maudis salopard. D’ailleurs, pourquoi as-tu tué ma femme aussi ?
Le personnage debout parle à nouveau:
Parce que ta femme elle était comme ton ombre, ton ombre décolorée, ton ombre penchée sans cesse vers le supplice. Elle n'était ni un être, ni une chose et ni une bête, ni un diamant, ni un œil, ni un squelette, ni un serpent. Ta femme, c'était l'expression du désir et c'est tout. Il passait par elle. Même si elle n'était rien en elle-même. Elle n'existait pas. Elle n'était que furie et n'était que ta mort, et donc j'ai dû la tuer, elle-aussi.
Le personnage couché l’interrompt :
Mais alors pourquoi m'as-tu tué, moi?
Le personnage debout reprend:
je l'ai tué parce que ton destin était d'être tué, d'être tué par ton meilleur ami, voilà. La lumière s’est éteinte et la nuit vient. La prison n'a plus de portes. Il n'a plus de fenêtres, elle n’a plus de surface et n'a plus de revers. Voilà, je te laisse mon regret. C’est mieux que rien, allez!
J’emporte le reste, la nuit, la fin et ton agonie pareillement, tout ça revient toujours au même. Nous allons toujours tous, chacun, de cercle en cercle, de porte en porte, c'est normal , nous tenons tous en équilibre dans la gueule du Diable. Nous sommes faits de la chair décomposée du passé, de la chair décomposée du futur, de ce qui n'aurait pas dû être et de ce qui n'a pas été, de l'ombre devenue blanche à force d'être penchée. Nous restons penchés ainsi vers tel lendemain, et vers sa faible lumière, car la lumière de ce qui n'a jamais été prendra forme demain, qui sait?
Moi, après-demain, j'irai déposer des fleurs sur la tombe de mon meilleur ami, j'irai lui dire combien je l'aimais et puis combien j'ai pourtant aimé l'avoir assassiné. Je sais, c'est contradictoire. Mais tu le sais bien, chaque fois que quelqu'un aime il tue un peu plus l’objet de ce qu’il aime chaque
jour. On n'aime que pour soi, on ne tue que pour soi. L'autre est un miroir qui n'existe pas vraiment. Chaque homme est une île, chaque homme est une île qui dérive sur l'océan infini de son absurdité. L’océan de l'absence de sens de la vie, de l'absence de vérité de Dieu. La nuit éternelle est celle de la boîte fermée et cloutée pour de bon. Ou de la boîte ouverte, ouverte pour que l’on voit le mannequin de chair, le pantin, la chose cassée, le mort disloqué, et qui jamais ne sera réparé.
Et moi, je n'ai jamais su comment recoller l’innocence. Fin