« Le joyau du Pharaon » Solen Chanony
Durant l’an 7 de son règne, à son retour en Égypte pour y affirmer son règne unique, Cléopâtre fit venir un jeune alchimiste nommé Den au palais d’Alexandrie. Il était le fils de l’ancien alchimiste royal Djéfaï, dont la réputation n’était plus à faire. Den ressentait une certaine appréhension. Le récent tumulte qui venait de régner à la cour alimentait les rumeurs à travers tout le pays. Pourquoi faire venir un alchimiste au palais ? Den fut reçu par des gardes. L’un d’eux le conduisit dans l’immense salle du trône, où Cléopâtre VII siégeait. Les échos quant à sa beauté et sa prestance n’étaient pas infondés. Le jeune alchimiste s’agenouilla immédiatement comme il est de coutume : - Ô grande Cléopâtre, moi Den, fils de Djéfaï, serait ton humble serviteur ! - Relève-toi Den. Si je t’ai fait venir c’est parce que l’on dit que tu es le meilleur alchimiste qui soit. - Vous me flattez ma reine. Si je puis me permettre, en quoi mes connaissances peuvent-elles vous servir ? - Vois-tu, maintenant que je suis seul Pharaon d’Égypte, j’aimerais que tu me confectionnes un bijou qui me distinguerait de tous les Pharaons avant moi. Plus précisément un collier, sans égal, qui sera le symbole de mon règne. Maintenant va et hâte-toi dans cette tâche. - Il sera fait selon votre désir ma reine ! En sortant de l’édifice, un soupir s’échappa de ses lèvres tandis qu’il mesurait l’ampleur du travail qu’on venait de lui confier.
Il lui fallut quinze jours pour parvenir à esquisser sa future œuvre. Quinze jours durant lesquels il ne sortit presque plus de chez lui, si ce n’est pour demander de l’aide à un ami de son père qui était architecte. Grâce à lui, il avait maintenant un plan détaillé de chacune des pièces du collier. Leurs formes et leurs finesses allaient non seulement lui demander l’entièreté de son savoir-faire mais aussi de nombreux services de part et d’autre de la ville. Avant cela, il lui fallait encore réfléchir à l’autre part primordiale à la réussite du joyau : les matériaux qui constitueraient le bijou. Il avait décidé de s’en tenir à un choix simple avec uniquement un métal et une pierre précieuse. Selon la demande de Cléopâtre, le collier se devait d’être unique au monde, reconnaissable entre tous, et inoubliable. « Cependant, est-ce possible de créer un objet plus marquant que Le Pharaon elle-même ? » pensa Den en se rappelant l’incroyable charisme qu’elle dégageait lorsqu’il l’avait vue. De toute manière, il n’avait pas le choix. La seule solution qui s’imposait était de se lancer dans des
expériences et partir en quête de matériaux divers et variés.
C’est ainsi que Den quitta Memphis, et partit pour la Haute-Égypte. Il avait décidé de commencer par Thèbes et de remonter le Nil de ville en ville, afin de dénicher des métaux et des pierres qu’il pourrait ensuite transformer. Après une première semaine de voyage, Den était parvenu à obtenir bon nombre de matériaux précieux en échange de ses services. Son cœur d’alchimiste était très enthousiaste face à la qualité de ses nouvelles possessions, mais son esprit ne cessait de lui répéter qu’aucune ne ferait l’affaire. Malgré tout, il n’abandonnait pas. Il lui restait du temps pour trouver une idée d’ici à son retour à Memphis. Les quelques jours qui suivirent, il ne trouva rien qu’il ne possédait déjà, et l’abattement commença à le gagner alors qu’il avait parcouru la moitié de son voyage, et se trouvait dans la ville de Hermopolis. Après avoir croisé de nouveaux marchands, sans succès, il se baladait dans la ville, assez distraitement. Quelque temps plus tard, il aperçut un temple… Il se rappela alors qu’Hermopolis était le lieu de culte du dieu Thot, celui qu’il vénérait. Cela était fort opportun. Retrouvant sa détermination, il se rendit au temple afin de rendre hommage au dieu des sciences et de l’implorer de l’aider dans cette tâche si délicate. Sans doute y était-il resté plusieurs heures car déjà le soleil disparaissait derrière l’horizon, signifiant l’imminence de son départ. Cette nuit-là contrairement aux précédentes, alors que le bateau voguait vers le Nil, Den fit un étrange rêve. Un homme grand et imposant, avec une tête d’oiseau lui était apparu. Ce dernier montrait à Den une étrange méthode pour casser les pierres précieuses et les fusionner les unes avec les autres. Dans ce monde imaginaire, Den était émerveillé par la pierre aux diverses couleurs et à la forme si particulière. À son réveil, le jeune homme n’avait plus que de vagues souvenirs de son rêve mais il en gardait le détail le plus important : la technique de fusion des cristaux. Il fouilla rapidement dans son sac et compta les pierres précieuses qu’il s’était procurées, six en tout. Serait-ce suffisant ? Il se posait cette question encore et encore, tandis que le temps passait et une semaine s’écoula de nouveau. Il arriva dans une petite ville en bord du Nil, où il n’avait pas prévu de descendre, mais alors qu’il étudiait les plans réalisés plusieurs semaines auparavant, un oiseau vint lui arracher une des feuilles des mains et s’envola. Pris de panique, Den fourra les autres feuilles dans sa sacoche et s’élança à sa poursuite. La poursuite fut d’autant plus facile que les rues étaient calmes et presque désertes. Finalement l’oiseau se posa dans un arbre près des cultures et relâcha la feuille. Vu de près, Den reconnut immédiatement l’ibis sacré, celui qui partageait le même visage que le Dieu qu’il avait prié une semaine auparavant. - Oh ! Den, c’est bien toi ? Le jeune alchimiste se retourna, interloqué d’entendre quelqu’un l’appeler, et encore plus surpris en reconnaissant celui qui venait d’arriver. - Our ? Mais que fais-tu ici ? - Je suis de passage pour un travail. Et toi qu’est-ce qui t’a conduit ici ? Den commença à lui raconter son voyage depuis que Cléopâtre l’avait convoqué. Our était un ancien apprenti
alchimiste, sous la tutelle de son père. De ce fait, lui et Den étaient camarades. Our était parti une fois son apprentissage terminé mais il leur arrivait de se croiser dans les grandes villes. - Oh je vois ! C’est un travail bien ardu que tu as là. Et tu dis que tu viens de poursuivre un oiseau chapardeur ? - Oui, ce n’est qu’à l’instant que je viens de me rendre compte que c’était un ibis sacré. Et je t’ai croisé juste ensuite. Thot a dû entendre mes prières. - Je peux peut-être t’aider dans ce cas ? - Retournons au bateau et je te montrerai les dessins du collier. Ainsi tu sauras mieux de quoi il en retourne. C’est donc accompagné de son vieil ami que Den retourna sur le bateau. Our s’extasia devant les dessins d’une grande précision et les explications de Den à propos de la méthode qu’il utilisera pour confectionner la pierre. Den lui précisa que son aide serait plus que bienvenue dans ce processus. Il lui fit également part du grand mystère qui planait encore sur le métal qu’il utiliserait. L’autre alchimiste lui dit avoir une idée. Il sortit un petit caillou en partie jaune et en partie gris. Il le tendit à son ami qui fut étonné du poids de la pierre, ainsi que des reflets du soleil qu’elle renvoyait. - Est-ce de l’or ? - J’ai accidentellement renversé de l’or fondu dans un chaudron avec de l’argent fondu. Et cet amalgame en est sorti. Regarde à certains endroits, l’argent et l’or ont créé un nouveau métal. Je l’appelle l’or blanc. - Incroyable ! L’or ne devait pas être pur, ce qui aura permis le mélange. - Tu peux l’utiliser, si on le fait fondre et qu’on le purifie, il devrait y en avoir assez pour faire des feuilles et faire ton collier. - Tu es sûr ? C’est pourtant une découverte unique. - Ne cherchais-tu pas un métal unique pour un collier unique justement ? Ne t’en fais pas, ce n’est pas gratuit. Si tu m’apprends ta technique pour fusionner les pierres précieuses, il est à toi. - Bien sûr, tout ce que tu voudras ! Merci, je vais enfin pouvoir combler la demande du Pharaon.
Quelques jours plus tard, ils étaient arrivés à Memphis avec une seule idée en tête : s’atteler à la tâche immédiatement. Tout d’abord, ils tentèrent de faire fondre l’amalgame d’or et d’argent que possédait Our. Après plusieurs heures de travail acharné à mélanger, raffiner, filtrer, refroidir et recommencer le processus, ils étalèrent le nouveau métal afin d’en faire des feuilles pour pouvoir recouvrir les parties du collier. Le lendemain, Den alla voir les forgerons de la ville avec les plans pour qu’ils puissent créer les pièces principales et les chaines d’assemblage. De plus il trouva un sculpteur capable de les graver. Miraculeusement tout ce travail fut terminé en trois jours à peine. Pendant ce temps, Our avait trouvé sur les marchés du port deux autres pierres précieuses. Ils en avaient maintenant huit, de couleurs différentes. Den lui expliqua alors la technique qu’il avait pratiquée en rêve, et ce dans les moindres détails.
À deux, avec beaucoup de patience et de minutie, ils parvinrent à fusionner un lapis-lazuli et un grenat pour s’entrainer. Ils sculptèrent alors les pierres dénichées au cours du voyage dans des formes similaires, afin de faciliter l’assemblage. Ils prirent leur temps, soit cinq jours de plus, afin que le travail soit parfait. Et il le fut, la nouvelle pierre était éclatante, chacune des couleurs rayonnant avec ses voisines. De plus les jointures formaient une étoile à huit branches. C’était la pièce parfaite pour le collier. En une matinée, ils avaient recouvert les pièces forgées de feuilles d’or blanc, pour les assembler dans l’après-midi et y incruster le joyau. L’entièreté du processus avait été exténuante, mais cela en valait la peine. Ils avaient accompli une mission terriblement ardue en créant un collier unique et novateur. Ce fut enrichissant, d’un point de vue technique et expérience, tout comme la renommée qu’ils en tirèrent par la suite. C’est donc huit semaines après la requête de Cléopâtre, que Den se présenta devant elle en compagnie de son ami alchimiste. - Den, je ne t’attendais plus ! Qui donc t’accompagne ? - Oh Pharaon, voici Our, un alchimiste que mon père Djéfaï a instruit en ma compagnie. Il m’a aidé à accomplir l’impossible en créant un collier avec un métal jamais créé auparavant et un joyau unique composé de huit autres. - Vraiment ? Montre-le-moi, je te prie. Den tandis une boite au vizir de la reine, qui le conduisit jusqu’à elle. Il présenta le collier à Cléopâtre qui en resta bouche bée. Elle toucha le collier en louant la splendeur du travail. Particulièrement la pierre qui brillait d’un éclat multicolore et dont l’étoile caractéristique lui rappelait la déesse Isis, qui elle seule la dépassait en beauté. Elle demanda néanmoins de quel métal il s’agissait et c’est Our qui lui expliqua sa découverte hasardeuse du mélange entre or et argent, chose d’ordinaire impossible. - Eh bien, cela dépasse toutes mes espérances et je pense que vous méritez tous les deux le titre d’alchimiste royal. Grâce à vous le monde entier devra reconnaitre l’indéniable talent de l’Égypte. Vous pouvez partir, quant à toi Vizir, fait savoir à tous la prouesse que ces ceux-là ont accompli. - Merci, Ô Pharaon ! Une fois hors du palais, les deux camarades s’élancèrent dans les rues d’Alexandrie en poussant des cris de joie, fiers de l’exploit accompli.
L’histoire de l’Égypte des Pharaons se termina quelques années plus tard, mais continua de fasciner les autres civilisations. Bon nombre d’alchimistes continuèrent de poursuivre ce rêve idyllique de créer une pierre rare qui rendrait immortel, sans savoir qu’elle existait déjà. Cette pierre qui dormait parmi le trésor de Cléopâtre et qui la rendait inoubliable, et dont les créateurs avaient à jamais gardé le secret de sa fabrication, de peur de trahir leur divinité. Elle s’appelle la pierre philosophale.