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Lili LERICHE-Fière de mon père

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Fière de mon père

Je me rappelle cette séance au cinéma où j’y ai vu The Whale il y a quelques mois. C’est l’histoire de Charlie, un professeur d’anglais à l’université, qui, malgré son obésité et ses problèmes de santé mentale, tente de renouer avec sa fille. C’est le film devant lequel j’ai le plus pleuré, avant même La vita è bella. Je suis sortie de la salle confuse, ma tête tournait, mon nez était complètement bouché par ma morve brûlante. Je crois que la chaleur de mon corps, enfermé sous mes vêtements, et la pression de « ne pas faire de bruit en pleurant fort dans la salle car tout le monde va m’entendre » étaient les deux choses les plus désagréables physiquement jamais ressenties ces derniers jours. Une fois dehors, l’air ne m’a fait aucun bien. Le bruit tournoyait bizarrement, les gens me dévisageaient mon visage était bouffi par les pleurs et mes paupières rouges gonflées devaient détonner comme deux gyrophares. Je déambulais vers la bouche de métro en me mordant les doigts, tordant les cheveux, grinçant les dents avec les yeux dans le vide ; j’avais l’impression d’être sous anesthésie. Je savais où j’allais, mais je ne savais pas comment je faisais pour y aller. Je déambulais comme un zombie, juste à cause de ce film. Tout se mélangeait dans ma tête, les sons environnants ne m'atteignaient même plus ; un vrai zombie. J’ai pleuré dans la salle, en dehors du cinéma, puis dans le métro. Une fois rentrée chez moi, j’ai recommencé, mais j’étais enfin « en sécurité ». Je sentais bien que mon ventre criait famine mais, en même temps, j’avais envie de vomir. Je suis passée par la cuisine boire deux grands verres d’eau et j’ai foncé devant mon ordinateur pour rabattre le poids de ma tristesse à travers ces lignes. Mon père a toujours été gros. Il était gros d’une manière que j’aimais : c’était mon papa, le plus beau de tous. Ses bourrelets étaient chauds, ses grandes mains caressaient avec tendresse le brouillon qui me sert de chevelure, son cou vibrait doucement lorsqu’il riait à pleine gorge. J’aimais sa graisse qui donnait l’impression d’être indispensable à sa tenue. Lorsqu’il se levait, il était si imposant, si impressionnant, si beau ! Je voyais les jolies cicatrices que laissaient sa lente métamorphose sur le devant de son ventre, de part et d’autre du nombril. Comme des traces de guerre, ou bien des peintures préhistoriques. Lorsque je m’asseyais sur ses genoux, face à lui, je m'amusais à placer mes doigts dans le creux de ses vergetures violacées en prétendant que c’était moi qui lui faisais cela. J’avais peut-être six ans, ou sept, et je prétendais pouvoir marquer mon père de cette façon. Ça m'amusait, c’était certain ; mais alors que j’étais occupée à suivre du bout des ongles les sillons présents sur son enveloppe de graisse, je ne voyais pas ceux qui se creusaient sur ses joues à l’acide de ses larmes. Il souffrait terriblement. Il grossissait toujours, à un point où il ne pouvait plus rien faire. Il a dû délaisser le rugby, le vélo, la course, les longues balades qu’il adorait tant. Ce n’est pas un abandon, mais c’est un retrait forcé. Il a toujours été si courageux et volontaire : il se battait jusqu’au bout. Avec ma famille, on l’a toujours soutenu sans aucun jugement. On a essayé tous les régimes du monde dont les bouquins étaient rangés en évidence dans la bibliothèque, ornés de post-it-marque-pages fluos bien voyants. Je me souviens très bien de ce jour où, avec ma mère, on avait essayé la recette Ducan d’un dessert. Je devais avoir douze ans, environ, et j’étais rentrée plus tôt de l’école. Ma mère m’avait demandée de l’aide pour cuisiner, j’ai accepté. On s’est mises à faire une glace au citron - mon père adore la glace mais allégée, sans sucre. Je découvrais alors un tas d’ingrédients mystères qui ne m'inspirait vraiment

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pas confiance. Du faux sucre aussi fin que de la farine, un citron tout petit, de la fausse crème avec un tas d'indications certifiant sa légèreté. Puis, vers vingt heures, mon père rentra. On a mangé le plat et on est passé au dessert. Ma mère, tout sourire, a sorti les deux boîtes de vraie glace qui contenaient la fausse glace au citron. Un mensonge grotesque que tout le monde s’efforçait de cacher. Elle nous servit en silence et s’excusa auprès de mon père d’avance. Il la rassura en lui faisant croire qu’il était très heureux, mais je sentais que quelque chose clochait. Je relevai alors la tête et voyais une grimace sur le visage de mon père : il avait l’air dégoûté. Ma mère ne voyait encore rien et continuait de servir. Je fixai mon père en espérant pouvoir lui faire changer de mimique, mais rien n’y faisait, il avait l’air consterné. Je sent is la catastrophe arriver. Lorsque chacun d’entre nous commencions à goûter ce dessert qui n’avait de la glace que le nom, ma mère se mit à sangloter. « C’est dégueulasse, je suis désolée. » Et mon père de rajouter, « C’est vrai que ce n’est pas bon. » Et c’est à cette fin de repas que j’ai compris le prix du sacrifice. Un prix que mon père payait chaque jour, depuis son enfance, jusqu’en 2017. Je ne savais pas que c’était si douloureux jusqu’à être impliquée vraiment dedans. On a passé au moins deux heures avec ma mère à essayer de faire quelque chose qui, le soir même, nous décevait incroyablement. C’est là que j’ai compris que toutes les étapes que mon père entreprenait contre son poids n’étaient qu’une succession d’échecs beaucoup trop coûteux. Il se minait le moral avec des régimes excessivement chers, des psychiatres du même acabit, devait renoncer à de plus en plus d’habitudes, petit à petit, malgré tous ses efforts. Il ne pouvait plus nouer correctement ses chaussures, ni grimper un double escalier. Je sais à quel point il fournissait des efforts pour combattre ceci mais aussi pour nous montrer que tout allait bien. Mon père nous a beaucoup menti à ce propos, pour nous préserver d’une trop grande tristesse. On savait qu’il souffrait mais on ne le voyait jamais. Je vous l’ai dit, mon papa est le plus courageux de tous. En février 2017, il se fit opérer de l’estomac. Jusqu’à ce jour, le parcours fut extrêmement long, jonché de rendez-vous, de médicaments, d’efforts titanesques. Mais cette opération fut une tentative ultime, la dernière, celle qui le sauva. Après son opération, il dût rester deux semaines à l'hôpital en observation. Je lui rendis une visite surprise au milieu de sa deuxième semaine de convalescence, une visite que je n’oublierai jamais. Je me rappelle très bien me cacher derrière ma mère lorsqu’elle poussa la porte de la chambre d’hôpital de mon père. Je portais un pull vert qui faisait ressortir mes yeux, les cheveux attachés en queue haute et un bracelet qui faisait beaucoup de bruit dès que je bougeais le bras. Ma mère, avec un sourire mi-gêné mi-rusé, était ostensiblement heureuse de la surprise que l’on était en train de faire à mon père. Moi, j'étais tout bonnement terrifiée. Depuis des jours et des nuits je me disais : et s’il ne se réveille jamais de son opération ? à quoi tout cela aura servi ? Il me sortait des phrases affreuses qui me faisaient beaucoup de mal. « Tu sais mon p’tit chat, c’est mieux que je crève maintenant sur le billard que dans dix ans à cause de mon poids. » C’était hors de question qu’il y passe, je n’avais même pas encore dix -huit ans, je n’avais pas vécu, il devait voir ma vie, il devait vivre pour me voir vivre. S’il ne le faisait pas pour lui, qu’il le fasse pour moi, pour nous, mes sœurs, sa famille. Il ne pouvait pas et ne devait pas mourir maintenant. Il devait vivre pour être fier de moi. Il le devait, c’est tout. Alors, dans le dos de ma mère, cachée par ses cheveux secs et grisâtres, j’étais au bord du malaise. Bien sûr, j’étais rassurée par le fait que l’opération 2


s’était très bien passée, mais je n'avais pas du tout imaginé la suite : son nouveau « lui ». Et s’il était déformé à vie ? Et si je ne le reconnaissais pas ? Et s’il se trouvait moche et qu’il regrettait ? Et si c’était encore un prix trop cher pour une nouvelle déception trop grande ? Je n’avais pas le temps de cogiter plus, ma mère se décala vite en clamant un grand « regarde qui est là ! » Et mon père d’ouvrir des yeux ronds comme un caméléon. Il ne souriait pas, je ne souriais pas non plus. Et pourtant, j’avais l’impression de ressentir un feu d’artifice dans mon ventre. Mais, croyez-moi, c’est extrêmement désagréable. Un truc a explosé là, dans mes entrailles, et pareillement dans les siennes qui étaient pourtant bien sollicitées depuis quelques jours. Se manifestait en moi un mélange de colère, stupéfaction, soulagement et incompréhension. La première chose qui s’est imprimé de force dans ma tête était son visage : d’un gris pâle, mortuaire, j’avais l’impression qu’il était maquillé. Et puis, ses yeux, hébétés, qui se promenaient dans des orbites asséchées. Sa mâchoire était encore plus prononcée et je voyais ses dents ressortir d’un jaune effacé à cause de sa peau. J’avais l’impression de me tenir devant un squelette vivant. Rapidement, il a souri, ce qui a eu pour effet d’atténuer les dynamites explosives dans mon ventre. Je me suis approchée timidement : « surprise papa, c’est moi, j’ai eu deux heures de libres aujourd’hui alors je suis venue te voir, comment tu te sens ? » Bien sûr, je n'avais pas envie qu’il réponde, j’avais trop peur. Mais tout de suite, il a remis son masque de papa fortiche qui n’a jamais mal. Il a tenté de nous rassurer immédiatement. « Merci mes amours d’être venues, je ne m’attendais pas à te voir mon p’tit chat ! Comme tu peux le voir, je suis toujours debout ! Je suis un peu fatigué mais j’ai hâte de sortir. » Tout en parlant, il se redressait de son lit, voulant faire bonne figure. Il souriait mais ça lui coûtait des efforts, encore un prix qu’il était prêt à payer pour nous. Tout en discutant, je gravais inconsciemment en moi l’image du squelette qui remplaçait mon père. Une silhouette hagarde flottant dans une robe d'hôpital trop laide pour lui. Des tuyaux en perfusion, des sonneries de moniteurs, le vent qui claque aux fenêtres de sa chambre : ce n’était pas mon père, c’était un cadavre vivant. Avec le recul, et après cette séance de cinéma particulièrement bouleversante, je me rends compte que j'exagère cette scène. Il était en plutôt bonne forme après ce qu’il a subi. Mais sur le moment, c’était horriblement difficile pour moi. J’ai quand même réussi à regarder ses plaies sur son ventre lorsqu’il a proposé de me les montrer, pour me rassurer. On voyait six petits monticules de chaires rosâtres, répartis sur son abdomen. Sa peau pendait un peu de partout car, vidée de sa substance, elle ne savait plus trop comment se tenir. Les cicatrices sont encore présentes aujourd’hui, comme de vieux trous de taupes aplatis. Les nuits qui suivirent la visite à l’hôpital furent rythmées par ce rêve récurrent où ce squelette d’os cassés remplaçait mon père et que je devais aimer quoi qu’il en coûte. Je vomissais beaucoup à cause du stress et mangeais aléatoirement. Ma période boulimique commençait. Mais lui, mon père, commençait à se sentir mieux et je sais aujourd’hui que cette opération lui a sauvé la vie. Et je suis fière, si fière de lui, de l’avoir vu braver cette épreuve, d’en être sorti vivant et de le voir à nouveau sourire aujourd’hui. Je n’ai jamais croisé quelqu’un dans ma vie d’aussi méritant que mon père. Il a traversé des épreuves qui l’ont rendu si fort malgré lui. J’aime mon père plus que quiconque au monde et je l’ai aimé obèse, puis simplement comme il est aujourd’hui. Je suis admirative de son courage et le film que j’ai vu cette fois-là, je l’espère, aidera à ne plus condamner les personnes grosses à souffrir. J’ai ressenti ce film au plus profond de moi car il comportait des images que j'avais vues et vécues trop de fois durant mon enfance. Je subissais les râles d’efforts lorsque l’acteur bougeait, je bouchais mes oreilles lorsque le sifflement de sa gorge s'amplifiait, j’avais l’impression de sentir le goût de chaque 3


nourriture qu’il engloutissait compulsivement. J’espère de tout cœur que ce film donnera aux gens envie de changer leur opinion sur les personnes grosses et de comprendre que leur souffrance est bien plus grande que ce que l’on ne pourra jamais imaginer. J’espère aussi que je vais arrêter de pleurer car je commence à avoir sérieusement mal à la tête.

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