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Le bruit de l'Horloge - Adèle VILLE

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Le Bruit de l'horloge

C'était un homme fort simple que Barnabas Person. La soixantaine passée depuis un bon bout de temps maintenant, le teint grisâtre, les mains calleuses, la voix traînante, toute sa personne exprimant, transpirant la médiocrité la plus parfaite. Petit sans être ridicule, indolent sans mollesse, nonchalant sans paresse, il avait pour plus grand mérite de faire un don mensuel de trente euros à différentes associations pour l'éducation et la recherche médicale et pour plus grand vice de s'acheter quelque fois les dimanches matins, une tartelette aux amandes qu'il mangeait en cachette de sa femme sur un banc dans un petit jardin public qu'il affectionnait, avant de rentrer déjeuner comme si de rien n'était. De bonne compagnie, du reste. Il aimait lire, aussi avait-il quelque instruction sans avoir jamais été plus loin que le certificat d'études. En certaines occasions mêmes, il s'était illustré, régalant ses amis de traits d'esprit particulièrement savoureux. Il ne pouvait les prévoir, ni ne les ruminait à l'avance : la chose lui venait naturellement et faisait secrètement sa fierté. En ces instants, il se croyait doué – en toute modestie – d'une certaine intelligence. En réalité, il avait surtout le sens de l'à-propos. En fait d'êtres vivants et par ordre d'importance, il était entouré – en plus de sa femme, d'un frère aîné, d'une sœur cadette, d'un oncle paternel et de trois cactus – d'une vingtaine de personnes proches, des familiers. Il les recevait quelque fois à dîner. C'était alors de sympathiques soirées sans chichi, où l'on mangeait des salades d'endives, du poulet en croûte et de la tarte aux pommes autour d'une petite bouteille de vin sans prétention. Sa femme et lui aussi, naturellement, étaient conviés de-ci delà. Un jour chez les uns, un jour chez les autres. On apportait une petite plante, un bouquet de quelque chose, un pot de confiture maison, et on installait avec délice dans une douce familiarité, faite de rire, de silence, de petits riens. Les Person, du reste, étaient sincèrement appréciés de leurs amis. Il existait, sur terre, seize groupes humains, seize familles exactement chez qui retentissait assez fréquemment cette phrase : « Tiens, et si on invitait les Person samedi ? » Phrase toujours bien accueillie. Les Person étaient aimables, stricto sensu. On ne se l'expliquait pas. Ils n'avaient rien de spécial, rien de particulier. Et pourtant, on se sentait pour eux une inexplicable bienveillance, on recherchait leur compagnie. D’ailleurs, c’est précisément par leur simplicité qu’ils attiraient. Il émanait d'eux une sorte d'insignifiance sublime qui plaisait par son côté rassurant. Barnabas Person n'avait rien de particulier et c’est ce qui était chez lui le plus séduisant. Il fallait toutefois qu'il eut son petit talent, sans quoi sa parfaite insignifiance en eut fait le plus extraordinaire des êtres. Aussi avaitil un don tout à fait exceptionnel pour le violon. La nature, sous cet aspect, avait eu pour lui d’immenses ambitions. Une oreille absolue, un sens du rythme extra-développé, des mains mêmes taillées pour le maniement de l'archet. La chose cependant ne bouleversait pas trop son quotidien, attendu qu'il n'avait jamais approché l'instrument. Il n'en n'avait même jamais touché de sa vie, laissant ce talent ignoré de tous et de lui-même. Bref, un homme simple, tout simple. Ainsi, que pouvait-il donc lui arriver, en cette nuit du 26 novembre, de bien extraordinaire ? Rien naturellement. Ou pas grand-chose du moins. La chose se produisit néanmoins entre 2h37 et 2h38 du matin. Barnabas Person, gisant confortablement entre le matelas et l’édredon, s'éveilla. Ou plutôt non, il ne s'éveilla pas, il fut réveillé. Réveillé par une sensation d'étrange inconfort, de malaise vague, de gêne imprécise, abstraite mais tenace. Il se retourna deux fois dans son lit mais sentit immédiatement qu'il ne pourrait se rendormir tant qu'il n'aurait pas mis le doigt sur ce qui l'avait ainsi tiré de la douce étreinte de Morphée. Il écouta. Aucun bruit ne troublait l'atmosphère alanguie de la chambre. Il ouvrit les yeux en rendant un soupir. Son mal-être ne passait pas. Il y avait quelque chose, il en était certain, qui n'était pas comme d'habitude. Quelque chose, dans son imperturbable quotidien, quelque chose de mineur sans doute, mais quelque chose quoi qu'il en soit, venait d'être troublé à l'instant et l'avait éveillé. Il en était absolument certain. Mais quoi ? Qu'est-ce qui, à 2h36 du matin avait ainsi pu être chamboulé au point de l'arracher, lui, homme paisible et serein par excellence, d'un sommeil non moins paisible ? C'est ce qu'il ne s'expliquait pas. Il resta prostré un moment, puis eut une révélation : son sentiment ne venait pas de quelque chose en trop – bruit, mouvement, qu'importe ! – non, cela venait de quelque chose en moins. Il le sentait. Quelque chose manquait dans son univers proche. Il tendit toutes ses facultés intellectuelles dans un effort, surhumain à cette heure, de compréhension et de pénétration des arcanes de l'univers. Seconde révélation. Il bondit de son lit. L'horloge ! La grosse horloge comtoise qui trônait hideusement au bout de couloir qui menait au salon ! A tous les coups, elle avait dû s'arrêter. La chose était déjà arrivée : le soudain amuïssement de la trotteuse l'avait alors, comme ce jour-ci, tiré du sommeil avec la

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même impression désagréable. Une impression de silence trop épais, trop gluant, trop réel. Il se mit sur ses pieds et s'aventura à tâtons dans la semi-obscurité de la chambre. Pas un bruit. Pas un tic-tac. Plus rien. Il regarda son lit. La petite bosse que faisait le corps de sa femme demeurait immobile. A peine décelait-on le léger mouvement de sa respiration. Elle dormait ! Il poussa précautionneusement la porte et sortit. Le couloir, d'une rectitude terrifiante, s'ouvrit devant lui. Au fond, là-bas, bizarre totem à la gloire du dieu Temps, se tenait la masse sombre de l'horloge. Il avança d'un pas résolu, bien décidé à tirer tout ce mystère au clair. Quel mystère d'ailleurs ? Il allait simplement constater, s'assurer que les aiguilles étaient immobiles. Ensuite petit détour par les toilettes – histoire de tirer pleinement profit du voyage – et hop, retour au lit ! Il s'approcha d'elle comme on s'approche d'un fauve endormi. Elle ne disait rien. Satisfait, il allait faire demitour, quand, mu par une pulsion inexplicable, par un besoin qui le dépassait et contre lequel il ne pouvait lutter, il fit encore un pas vers elle, se colla à elle le plus près qu'il put et, dans un geste absurde même pour lui – surtout pour lui – il accola son oreille sur le ventre de la bête. Rien tout d'abord. Et puis... oh ! Son sang se figea. Tic. Tac. Tic. Tac. Les aiguilles ! Elles tournaient. Elles étaient à l'heure ! Elles n'avaient jamais arrêté leur petit manège sournois ! Perfides ! Comment ne les avaient-ils pas entendues ? Comment diable avait-il pu ne pas entendre l’assourdissant chuchotement de ces deux aiguilles, qui jamais ô grand jamais n'avaient cessé de tricoter son linceul, le sien, celui de sa femme, des autres, de tous. Il fut pris pour elles d'une inexplicable haine. Haine d'autant plus profonde qu'elle s'alimentait de peur. Car enfin, l'impression de manque persistait. Oui, aucun doute possible : par une mystérieuse alchimie, quelque chose quelque part avait disparu. Quelque chose avait pris fin. Et, par une bizarre clairvoyance, il savait, avec la certitude la plus absolue, qu'il ne dormirait pas, qu'il ne dormirait plus avant d'avoir régler la question. Chercher. Il jeta un coup d’œil distrait par la fenêtre. En bas, dehors, la masse sombre des arbres du jardin remuait imperceptiblement. Le carré moins hirsute du potager faisait une plaque imberbe, pareil à une brûlure, et élevait vers Barnabas les silhouettes funèbres de ses piquets de tomates, reliques en décomposition de l'été passé. On eut dit les croix d'un cimetière. La sphère imparfaite de la lune, plaie livide dans le corps immense de la nuit, saignait sur le paysage une lumière spectrale, maladive. Il frissonna et retourna ses regards vers l'atmosphère ô combien plus chaleureuse de son appartement. Être méthodique. Réfléchir. La cuisine tout d'abord. Il poussa lentement la porte vitrée. Tout semblait en ordre. On devinait, aux froissements de la nappe, où chacun avait dîné. Des miettes gisaient encore çà et là. Les deux bols dans lesquels ils avaient bu leur potage reposaient cul par-dessus tête sur le bord de l'évier en attendant le café au lait. Il ne sut pourquoi mais il fut pris, à la vue de ces deux bols semblables d'un attendrissement de gamin. Le moule dans lequel avait cuit la tarte aux oignons qu'elle leur avait fait – délice éternellement renouvelé et toujours bien accueilli – attestait d'un quotidien doux, fait de petites attentions, de petits rituels, d'odeurs familières, de saveurs connues et rassurantes. Et pourtant, qu'avait-il dit ? Rien. Il avait mangé et il n'avait rien dit. Il avait gentiment levé les yeux vers la télé. Il avait effleuré doucement la télécommande. Il avait souri, même, au présentateur du JT qui se permettait une petite boutade sur la politique intérieure. Et à elle, il ne lui avait rien dit, rien montré, rien communiqué. Elle l'avait servi – on voyait encore sur la nappe des petits morceaux de pâte brisée, là où sa part à lui, sa part servie en premier, avait été coupée. Un regret puéril mais inexprimable lui serra la gorge. Il s'en voulu de ne pas l'avoir félicitée de sa cuisine. Il s'en voulu atrocement, terriblement, non seulement pour ce soir-là en particulier mais aussi pour tous les soirs de tous les autres jours, qu'ils avaient passé côte à côte, elle attentive, assidue, lavant, faisant les lits, épluchant les patates, rangeant les courses et lui, silencieux, à ce point habitué au bonheur qu'il ne le sentait même plus. Car enfin il le comprenait maintenant ! Seulement maintenant. Le bonheur serein des existences simples. Oui, il était le plus chanceux des hommes : des habitudes douces, un toit au-dessus de sa tête, un sol chauffé sous ses pieds, un repas qui l'attendait ponctuellement deux fois par jour sans qu’il n’eût rien à demander, une femme aimante, tendre, et qui ne se plaignait jamais de son sort. Ce fut une révélation, un foudroiement. Il se promit, dès le lendemain, de prêter attention à tout, de déguster son quotidien comme on déguste un grand cru. Il étudierait chaque arôme, chaque note, chaque teinte de son bonheur. Il téterait le nectar sucré de son quotidien, le retournerait cent fois dans sa bouche pour en mieux jouir et, mauvais goûteur mais bon vivant, l'avalerait avec gourmandise. Il serait plein d'égard pour son épouse. Oui, il le sentait, la coupe de son amour de nouveau était pleine et ne se viderait plus. Il serait affectueux sans ostentation, il parlerait, il la ferait rire ! Il l’inviterait au restaurant en ville à midi. Une pudeur le reteint soudainement. Elle serait surprise,

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évidemment. Pourquoi ? Lui demanderait-elle. Pourquoi. Mais, parce qu'il l'aimait, voilà tout ! Il dirait la chose sur un ton volontairement excessif d'amant de drame espagnol, et il sourirait ensuite. Alors la surprise le céderait à la joie et elle aussi, elle sourirait. Et, ainsi transformés, ils s'en iraient tous les deux dans la vie, une vie qui ne changerait pas mais qui serait malgré tout toute neuve, comme revivifiée, décrassée, transmutée. Oui, il le sentait ! Quelque phénomène occulte, magique venait de métamorphoser son existence de plomb en quelque chose de chaud et de doré. Il eut une inspiration profonde, grisante. Il s'apprêtait à s'en retourner au lit, plein d'un bizarre sentiment de devoir accompli, quand une main froide – celle de la peur – l'arrêta soudain. Saperlotte, l'impression d'absence ! Elle était revenue le mordre, la chienne ! Et elle croissait, elle aussi, elle enflait, elle le torturait au sein même de sa joie. Diable. Chercher encore ! Oh oui, et d'autant plus assidûment maintenant qu'elle était la seule entrave à une félicité entière. Il erra ainsi chez lui de longs moments, à l'affût. Il parcourut toutes les pièces, méticuleusement. Partout cette impression de manque, qui s'accroissait sans arrêt. Et, chose curieuse, avec elle s'accroissait sa joie. Il ne trouvait rien nulle part. Tout était en ordre, tout était à sa place. Rien à redire. Il finit par se retrouver dans sa salle de bain, un peu désœuvré. Il attendit. L'angoisse, une angoisse atroce, s'enroula autour de lui, à l'en étouffer. Désespéré, terrorisé, il jeta un coup d’œil au miroir du lavabo. Il ne s'y trouva pas. Alors il comprit. Il posa une main sur sa poitrine. Une horreur ineffable grossit en lui, bouillonna dans son ventre et, comme un vomissement, remonta dans sa gorge et jaillit de lui en hurlement muet. Le manque. Il avait compris. Son cœur. Il ne battait plus.

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