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La parade du millénaire - Erwan Grados

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La parade du millénaire (1479 mots) « Om ! Purifie-nous, Purifie-nous ! [Toi, qui es] doué d’une lumière omni-pénétrante, Es dans ta nature profonde la pureté même, Libéré de l’obscurité des cinq domaines de l’existence […] Ecarte les calamités, O toi qui détiens la vie éternelle ! » Uṣṇīṣa Vijaya Dhāraṇī Sūtra

Ils marchent, les uns et les autres. Ils progressent vers cette lumière blanche qui irradie leur rétine et leur existence. Ils ne voient que celle-ci. Elle inonde leur vie, le bord de leurs yeux, leur pensée. Dans leur monde, elle est la seule chose qui mérite de l’attention. Ils sont 2050. 2050 monstres à cheminer, ensemble, vers cette sphère lumineuse. 2050 monstres à la vie commune, à l’existence commune. Chaque jour, ils se suivent sans se côtoyer, ils s’observent sans se regarder. Ils ne s’intéressent à aucun de leur semblable, ni même à leur personne. Ils n’ont aucun souffle de vie, aucune volonté de se mouvoir, ni de survivre. Ils sont simplement là, comme une âme remplie de plusieurs entités. De véritables épouvantails. Ils sont chacun différents. Aucune unité ne ressort de leur groupe. Certains sont de véritables abominations, créées pour faire peur aux enfants insomniaques, inventées par un fou aux idées sombres. Alors que d’autres, à la figure plus humaine, se rapprochent d’une folie que les hommes et les femmes tentent de faire taire par l’ignorance. Ils sont laids ou beaux, bien apprêtés ou en lambeaux, mince ou gros. Mais ils sont tous des monstres. Sans exception. Et ils errent, ensemble, aussi sombres que le vide dans leurs yeux. Ils font partie d’un tout qui n’a pas d’unité. Quelque chose qu’il faut cacher. Ils sont chacun une partie de cette chose qui les transcende, sans qu’ils en aient conscience. Leur stupidité aussi est monstrueuse. Ils sont des choses que l’on veut cacher aux yeux du monde, que l’on veut laisser à l’abandon. Ils sont ces choses que l’on veut oublier dans le coin d’un placard. Ces choses qui prennent la poussière et qui ne revoient la lumière qu’au moment où on les jette. Personne ne veut d’eux. 1


Et ils déambulent, ensemble, perdus dans leur prison. Ce sont réellement des monstres. Leur tentative de paraître humain ne berne personne. C’est sans doute ceux qui ressemblent le plus à l’humain qui sont les plus monstrueux. Ils entretiennent le doute qui leur permet d’être les plus infâmes des créatures. Ils sont tous différents. Ils ont les cheveux bruns, les cheveux roux ou les cheveux blonds. Les yeux marrons, les yeux bleus ou les yeux rouges. Le nez aplati, allongé ou crochu. Les joues creusées, bombées ou perforées. Mais ils ont tous le visage vide. Ils ont les bras longs, courts ou inexistants. Les mains potelées, fines ou squelettique. La peau poilue, imberbe ou trouée. Mais ils sont tous las d’évoluer ici, sans cesse. Il n’y a rien ici pour eux. Il n’y a que du sable et de la brume. Il n’y a aucun bruit, aucun souffle. Il y a tout pour devenir fou, et rien d’hospitalier. Cet espace n’est que le néant. Mu. Ils ne croient qu’en une seule chose, sans pour autant espérer plus que le simple fait de croire. Ils croient en cette lumière blanche. En cette sphère luminescente. Ils ne font que fantasmer sur elle. Elle est la seule chose qui les intéresse. La seule chose qui les sépare de la mort. Ainsi, ils marchent, vers elle, sans compter leurs pas. Ils sont des déceptions. Ils sont des pensées sombres, des idées suicidaires. Ils sont des émotions extrêmes, des pulsions meurtrières, des jubilations criminelles. Ils sont des rendez-vous ratés, des amours perdues, des amours fausses, des relations toxiques. Ils sont des coups bas, des crachas, des croche-pieds, des mensonges, des pièges. Ils sont tout ou une partie de ces choses. Ils sont tout ou une partie de ces choses que les hommes veulent faire taire. Et cacher au fond d’un placard. Ils sont des tentatives ratées pour devenir un écrivain renommé, ils sont des tentatives avortées pour devenir un scientifique habile et rusé. Ils sont des envies de paresses funestes, des lignes absconses et inutiles. Ils sont des mots qui ne font bander que leur concepteur. Ils sont des nuits blanches passer à fantasmer une vie plutôt qu’à la créer le jour suivant. Ils sont des succès désirés et des paroles hypocrites. Ils sont des rêves qui ne resteront que des utopies. Et ces 2050 monstres évoluent, côte à côte, dans le noir et le flou le plus total. Leur marche n’a aucun sens pour eux. Ils ne savent pas pourquoi leur corps est en mouvement. Ils obéissent à quelque chose qui les transcende, à quelque chose qu’ils ne peuvent concevoir. Exténués, ils continuent d’avancer. Leur fardeau s’apparente à une procession. Peut-être y avait-il un sens à cette ekphora. Or cela, maintenant, leur fait défaut. Ils sont des pèlerins partis depuis trop longtemps. Ils ne sont plus que les pantins d’une religion devenue obsolète. 2


Aucune âme pieuse ne s’échappe de cette parade. Ils réutilisent leur croyance pour atteindre cette lumière. L’absolution. Alors ils se mettent à courir, à la force du désespoir, ensemble, vers cette prometteuse lumière que l’on agite devant eux. Ils ressemblent à une horde démoniaque déferlant sur un monde prospère pour le mettre en ruine. Le sable s’envole derrière eux telle une tempête. Ils pénètrent la brume pour mieux la fissurer. Une gigantesque traînée de sable et de brume s’échappe dans l’air putride. Ils tentent d’abandonner leurs artifices et leurs conditions. L’espoir les envahit. Les monstres veulent abandonner leur essence pour espérer une miséricorde. Dans un fracas silencieux, une petite révolution s’opère dans ce monde, dans la vie de ces monstres. Ils osent enfin se dépasser pour crier qu’ils existent. Ils ne veulent plus se cacher dans cet univers parallèle. Ils veulent goûter au plaisir d’une vie dans la lumière. Goûter à cette lumière qui les nargue depuis trop longtemps. Et l’embrasser, la câliner, la caresser. Ne faire plus qu’un avec elle. Une unité remplie d’individualité. La dernière solution pour s’échapper d’ici. Mais, à mesure que les 2050 monstres s’approchent d’elle, son intensité baisse. Elle baisse, baisse, et baisse encore pour ne plus être qu’une lueur. Ils redoublent alors d’efforts pour l’atteindre avant sa dissolution. Ils entament une chevauchée pathétique. Certains perdent des membres. D’autres sortent de l’ombre. Doucement, les monstres se rapprochent. Ils ne leur restent que quelques mètres à faire. Ils sont à bout. Ils n’ont plus qu’à tendre le bras. Ils mettent leurs dernières forces dans cette lutte insensée pour leur vie. Ils n’ont que l’élan du désespoir. Un dernier souffle. Mais celui-ci ne suffit pas. Les monstres s’arrêtent. Dépités. Vidés. Ils sont dans le noir le plus profond. Ils sentent leur présence, mais ne se voient plus. Ils sont seuls, mais tous en même temps. Leur vie est encore plus déplorable qu’auparavant. Leurs efforts n’ont servi à rien. De cette cavalcade, l’issue était toute tracée. Les genoux dans le sable et la tête inclinée vers le sol. Le sort semble s’acharner sur eux. Comme si quelque chose les punissait pour leur audace. L’objet de leur fantasme, le seul élément qui motive leur longue marche, a disparu. Dans l’immensité ténébreuse, plus rien n’est visible. Tout s’est perdu dans cette mélasse brumeuse. Il n’y a plus aucune raison d’avancer. La lumière au bout du tunnel n’est plus là.

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Survient alors, dans la pire affliction possible pour une créature cauchemardesque, un miracle. Derrière l’épaisse brume qui entoure les environs, une petite lueur naît. Fine et timide, la petite lumière tente de percer la brume. Elle paraît lointaine, fragile. Inatteignable. Mais elle est là, au loin. Les monstres, allongés dans le sable, ne mettent pas longtemps avant de la remarquer. Doucement, ils relèvent leur tête amorphe et dirige leur regard vers cette lueur. Il la fixe, quelques secondes, sans bouger. Puis, soudainement, leur corps sans vie se meut. Les monstres prennent appui sur leurs membres inférieurs et, péniblement, se relèvent. Le temps s’arrête. Ils demeurent stoïques un instant, telle une armée attendant les ordres. Et, saisit d’un second souffle, les monstres se mettent en route vers cette nouvelle lumière. Les monstres se rassemblent. Ils forment un bloc compact d’abomination. Pareil à des automates, ils arpentent une voie invisible. Ils sont lents. Ils avancent à l’aveugle. Ils progressent difficilement, contre les éléments. Aucun d’eux ne se posent de question. Ils marchent, simplement, vers l’inconnu. Sans savoir pourquoi. Ils ont oublié ce qu’il vient de se passer. Les monstres ont oublié la lumière qui brillait avant celle-ci. Ils sont de nouveau obnubilés par cette énième lumière. Les 2050 monstres sont redevenus ceux du début. Ils la poursuivent, pour l’éternité. Telle est la vie de ces monstres. Ils sont un tout qui n’a pas d’unité. Ils voguent entre les différents degrés de la folie humaine. Un endroit inhospitalier où seuls des monstres peuvent survivre.

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