L’Invisible chatoiement des choses
Le bateau l’avait mené dans cette contrée, là où les bateaux ne vont plus qu’une fois vidés de leurs passagers. C’était une île sans port, car on ne débarquait jamais ici. Manœuvre délicate pour accoster cette berge accidentée où la mer maussade venait fouetter la forteresse des pics rocheux. Debout à la proue alors que le capitaine amarrait, le peintre n’appréciait que très peu le paysage. C’était le chatoiement de ses toiles que l’on vantait autrefois, et non leur pâleur ou leur dépouillement. Il n’était guère versé dans la désolation – « désolé » était le juste mot pour qualifier cet endroit, qui avait à la fois la vulgarité d’une excuse et l’austérité du pardon. Une terre de pénitence, que quelques nuances de gris et de brun auraient suffi à peindre entièrement. Pourtant, c’était ici qu’il venait chercher le fragment manquant de son œuvre inachevée. Bravant la tempête sous un parapluie fait pour les bruines, le peintre suivit la route qu’on lui avait indiquée. Situé au bout du chemin comme une bête endormie au bout de sa longe, le manoir se dressait en haut d’une colline. La pluie torrentielle l’engloutissait dans sa grisaille. Seule son spectre noir transperçait le rideau des trombes. Face au portail de fer forgé, l’homme agita la cloche et déchiffra la gravure fanée dans l’arche de pierre : VISITA INTERIORA TERRAE RECTIFICANDO INVENIES OCCULTUM LAPIDEM
« Visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée », une devise alchimique, dont on avait surtout retenu les initiales : V.I.T.R.I.O.L. Aucun doute, il était au bon endroit. Un homme âgé qui se présenta comme le valet vint finalement l’accueillir, le mena au manoir et l’invita à patienter dans un petit salon. Dans l’âtre, des braises encore chaudes fumaient sous la cendre. Trempé, le peintre s’y réchauffa un instant. Après quelques minutes d’attente, il se mit à parcourir la pièce, examinant les lustres, les moulures et les tapisseries. Cette demeure semblait avoir connu des temps de faste désormais révolus. Le luxe était enfoui sous la poussière, l’éclat s’était terni. La splendeur de l’endroit se devinait seulement. L’oubli dans lequel il était plongé frappait davantage. La porte s’ouvrit sur le visage contrit du valet. — Je suis navré, Monsieur. Madame ne peut vous recevoir. — Pardon ? J’ai fait tout ce chemin exprès pour la rencontrer ! Ma requête était expliquée dans une lettre envoyée l’année dernière. Sa réponse était favorable ! — Toutes mes excuses, Monsieur. Madame n’a jamais lu votre lettre. C’est moi qui ai répondu à votre demande. Je pensais que votre visite lui serait bénéfique… Je m’inquiète pour elle, voyez-vous. Depuis des années, elle reste enfermée et n’adresse la parole à personne d’autre que moi. J’ai cru qu’elle apprécierait la
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venue d’un artiste, mais elle est catégorique. Vous pourrez passer la nuit ici, cependant j’ai bien peur qu’il vous faille repartir demain, avec le prochain bateau. Le peintre sentit son monde chavirer. Le valet lui montra sa chambre, lui indiqua l’heure des repas, mais il n’entendait plus rien à part son propre cœur qui lui sourdait aux oreilles. Depuis tant d’années, rien d’autre ne comptait que cette rencontre. Tous ses espoirs se voyaient anéantis par ce refus. Il dîna seul au bout d’une grande table vide. Le valet lui servit des plats succulents qu’il avala sans y prêter le palais. Il gagna sa chambre comme un fantôme hantant un château qui n’est pas le sien. Il se changea et se glissa sous les draps, insensible à la soie et sourd à la pluie. Le sommeil ne l’emporta pas. Les yeux fixés sur la fresque du plafond que les lueurs laiteuses de la lune éclaboussaient, une idée l’électrisa. Il se leva, saisit un candélabre et sortit discrètement de la chambre. Comme un somnambule, il parcourut les longs couloirs, déambula dans les escaliers, passa sous le regard sévère des portraits. Après avoir longuement erré dans le sombre dédale, une porte attira son attention, au bout d’un couloir sans fenêtre. Ses deux imposants battants étaient faits d’une essence de bois irisée de reflets cobalt. Les poignées de lapislazuli, deux sphères d’un bleu profond constellées de veines scintillantes, semblaient contenir la voûte céleste. Juste en dessous, une tête de lion tenait dans sa gueule pourpre une anse en guise de heurtoir. Alors qu’il s’approchait lentement, le peintre vit son intuition confirmée par la légère odeur de soufre qui lui parvint. Si un laboratoire à merveilles devait se trouver quelque part dans ce terne manoir, c’était immanquablement derrière cette porte fabuleuse. Rassemblant son courage, il frappa trois coups à l’aide du heurtoir léonin. — Qui est là ? fit une voix ferme après quelques instants. — Bonsoir. Je suis le peintre que vous deviez… — Allez-vous-en. Des pas feutrés s’éloignèrent, derrière le panneau. Le peintre resta pantois d’être ainsi éconduit. Une heure passa, pendant laquelle il toqua régulièrement du bout des doigts, en vain. Entre chaque tentative, à la lueur des chandelles, il examinait les détails des gravures de la porte, les motifs végétaux s’entremêlant aux symboles occultes, les obscurs alphabets côtoyant des figures monstrueuses. Cette porte semblait raconter une histoire qu’il était incapable de lire. Alors qu’il essayait de décrypter l’insaisissable récit, il entendit des bruits étouffés. — S’il vous plaît, lança-t-il. Je suis venu de loin pour vous voir. — N’insistez pas. La voix était lointaine, comme affairée. Le peintre se mit à genou et posa son œil contre le trou de la serrure. Dans la lumière vacillante et les vapeurs opaques, il ne distingua que les vagues contours d’un alambic dans lequel bouillonnait un liquide ambré. Il actionna lentement la poignée et poussa la porte, qui ne bougea pas d’un pouce. Il colla son oreille contre le panneau. — Qu’il n’y ait pas de clef dans la serrure ne signifie pas que c’est ouvert.
Le peintre sursauta à cette phrase chuchotée tout près, comme une confidence. — Vous devez m’écouter, dit-il. — Oh, je dois ? répondit ironiquement la voix derrière la porte. Cher Monsieur, si j’avais une seule fois écouté ce qu’on me dictait de faire, je ne serais pas partie vivre aux confins du monde. — Je respecte votre ostracisme. — Mon ostracisme ? Pour votre gouverne, j’ai choisi délibérément de m’isoler. Je n’ai pas été frappée d’anathème. — Je suis au courant. Nul n’ignore votre histoire. — Que savez-vous de moi ? — Que vous êtes la plus illustre alchimiste que ce monde ait porté, la seule à avoir atteint l’objectif ultime de cette discipline. Et que cela a coûté cher à bon nombre de personnes. — Moi la première. — C’était il y a longtemps. — Croyez-moi, le monde n’est pas près d’oublier. Voilà pourquoi je dois rester en exil. — Soyez rassurée, personne ne sait où vous vous cachez. — Personne sauf vous. — Votre valet m’a donné les instructions nécessaires pour venir. — Il n’aurait jamais dû. — Écoutez ma requête, et je pourrais repartir en oubliant cet endroit. — J’ai écouté bien des requêtes, voilà où cela m’a menée. — La mienne sera différente. — Vraiment ? Vous ne souhaitez pas transmuter le plomb en or ? — Les choses n’ont pas changé depuis votre départ : l’or a perdu toute sa valeur marchande, et ne l’a jamais retrouvée ensuite. — Voilà ce qui arrive quand on donne aux hommes la possibilité de faire du noble avec du vil. Ils le font sans précaution, sans mesure, sans poésie. Résultat : un orfèvre devient ni plus ni moins qu’un ferrailleur, et une parure finit par avoir la valeur d’un poids en laiton. L’homme pervertit tout ce qu’il touche. Après cette sentence, les pas s’enfuirent de nouveau. Le peintre continua de frapper, longtemps. La douleur envahissait son âme. Chaque seconde de silence était un pas de plus vers l’échec. Dans son épuisement et dans la fièvre du désespoir, il se mit à parler à la porte, et il lui semblait entendre ses réponses. — Écoute la détresse envahir ma poitrine. — Je n’ai qu’une maîtresse, fit la porte chagrine. — Il suffit de t’ouvrir. — Je resterai scellée.
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— Veux-tu me voir périr ? — J’en serais désolée. — Réclamer ta pitié, voilà tout ce que j’ose. — C’est pour la protéger que je dois rester close. — Fais glisser tes verrous ! — Nombreux l’ont tant voulu. — Je demande à genoux. — Nul n’a rien obtenu. — Je ne suis pas des leurs ! Je mourrais d’un refus. — Pourquoi cette faveur ? Pourquoi l’obtiendrais-tu ? — Car ma requête est sage. — En quoi l’est-elle tant ? — Offre-moi le passage. — Ma maîtresse t’entend. — Si j’ai besoin de vous, c’est par amour ! Adossé à la porte muette, le peintre s’éveilla en sursaut. Dans sa rêverie, il avait prononcé cette dernière phrase à haute voix. Un murmure lui parvint, comme évadé par la serrure : — Qu’avez-vous dit ? — Si j’ai besoin de vous, c’est par amour. — Je ne fais pas de philtre. — Il ne s’agit pas de cela. — Alors, je ne comprends pas. — Laissez-moi vous expliquer. Accroupi devant cette implacable porte dans le halo des chandelles, le peintre se mit à raconter son histoire. Il raconta comment il s’était passionné pour les arts picturaux dès son plus jeune âge, comment ses parents l’avait inscrit dans une école prestigieuse, et comment cela lui avait semblé si facile de devenir un artiste. Ses professeurs le sermonnaient, tant il semblait se moquer des conventions, mais ils devaient se rendre à l’évidence : s’il contournait les règles, c’est qu’il cherchait à les dépasser tant il les maîtrisait déjà. Il avait inventé un nouveau style de peinture, reconnaissable par un usage magistral des couleurs vives, qui donnait à ses toiles une dimension éminemment authentique malgré leurs teintes surnaturelles. Certains critiques dirent de lui qu’il parvenait à capter l’invisible chatoiement des choses. Lorsqu’on lui demandait comment il faisait pour manier si prodigieusement des nuances si particulières, il répondait qu’il voyait le monde ainsi. Nombreux essayèrent en vain d’imiter son art. Ses rivaux le détestaient, car il appartenait à cette espèce de génies que l’on ne peut qu’admirer, malgré soi, ce qui rend l’aversion si ardente et la jalousie si
douloureuse. Il ne lui cacha pas l’arrogance dont il avait fait preuve pendant toute sa jeunesse, et qu’il déplorait désormais. Il avait fait de l’ombre à ses contemporains, et regrettait de ne pas avoir laissé derrière lui un sillage aussi étincelant que son œuvre. La chance lui avait souri, et il n’avait rendu que des rictus suffisants. Il lui avoua qu’il se demandait parfois combien d’hommes et de femmes avaient abandonné leurs ambitions à cause de lui, à cause de ses avanies et de son outrecuidance. Les noms et les visages affluaient, alors il cessait toujours de compter. Ce fut l’amour qui le changea. Lors d’un mariage, il rencontra la femme de sa vie alors qu’elle se liait à un autre. Dès lors, il fut animé par l’obsession de réaliser son ultime chef d’œuvre, la pièce maîtresse de son art, la toile qui éluderait les siècles passés et marqueraient ceux à venir. Il entreprit de peindre le portrait de cette femme, en secret, et de lui déclarer sa flamme avec cette toile. Cependant, son talent le quittait peu à peu, à mesure que la couleur disparaissait de ses tableaux. Loin de celle qu’il aimait, son flambeau s’éteignait. Le milieu artistique finit par lui tourner le dos, jugeant ses nouvelles peintures banales, voire médiocres, car dépourvues de ce qui faisait autrefois son identité. Il se retrouva alors seul dans ce monde lugubre, où il ne voyait plus nulle part l’invisible chatoiement des choses. — Voilà pourquoi je suis là, conclut-il. — Qu’attendez-vous de moi ? — Je veux que vous inventiez une couleur. Après un long silence pendant lequel seule sa respiration franchit le trou de la serrure, l’alchimiste répondit : — C’est impossible. — Comme de changer le plomb en or. Ou de prolonger la vie. Mais vous avez réussi ces choses. — Elles m’ont coûté la liberté. Les hommes ont fait les pires usages de mes créations. — Justement, reprit le peintre, fébrile. Vous créez des merveilles pour les offrir au monde, et le monde ne s’en montre pas digne. Je vous propose une occasion unique de lui offrir quelque chose d’inoffensif, d’incorruptible, de fondamentalement inutile, quelque chose qui réinsufflera pourtant le beau là où il manque cruellement. — Je ne sais pas… — Nous avons tous deux besoin de redonner du sens à notre art, et à notre vie, par la même occasion. Nous voulons tous deux utiliser la matière pour réenchanter le monde. Cette couleur est notre chance commune. — Vous avez dit plus tôt que c’était par amour que vous étiez venu. — J’ai surtout besoin de finir ce portrait pour tirer un trait sur cette histoire. M’aiderez-vous ? — Je peux essayer. — J’ai une dernière demande.
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— Dites-moi. — Le monde doit découvrir cette couleur avec ma toile. — Si tel est votre désir. L’alchimiste disparut dans des bruits de pas précipités. Les heures qui suivirent furent rythmées par le bruissement des machines et le chuintement des syphons. Des fumées, parfois roses, parfois vertes, s’échappaient par les interstices de la porte. Les odeurs se succédaient, passant de la violette à l’éther. Parfois, tout s’arrêtait, et le peintre entendait l’alchimiste faire les cent pas. Puis tout reprenait de plus belle. De son côté de la porte, le peintre marchait également de long en large, s’asseyait souvent, s’endormait parfois. La nuit entière fut consacrée à cet ouvrage. Aux premières lueurs de l’aube, l’alchimiste toqua à la porte, tirant le peintre de son sommeil. — Vous avez apporté votre nécessaire à peinture ? — Oui, bredouilla-t-il. — Je suis parvenue à obtenir ceci. (Elle glissa une fiole de verre par-dessous la porte.) Si vous mélangez cette poudre à une peinture blanche, cela devrait activer le pigment. Je ne garantis pas le résultat. Le peintre s’empara du minuscule flacon et parcourut les couloirs labyrinthiques du manoir jusqu’à sa chambre. Il sortit sa palette, versa la peinture et déposa la poudre dessus. À l’aide d’un pinceau, il lia les deux ingrédients. Quelque chose d’indescriptible se produisit sous ses yeux. Là, surgie du néant et instantanément évidente, entièrement nouvelle et pourtant tellement familière, une couleur qu’il n’avait jamais vue se révéla comme si elle avait toujours manqué à sa vie. Comment décrire une nuance, sans le faire à partir d’autres qui ne sont pas elle ? Elle semblait prendre place entre les deux extrémités du spectre visible, comme pour joindre l’ultraviolet et l’infrarouge, réconcilier les contraires. Elle était matte comme le velours et opalescente comme le vernis. Elle était profonde comme une nuit sans lune et lumineuse comme une journée d’été. Elle était chaude comme le rougeoiement des laves et froide comme le bleu des paons. Il le savait, désormais. C’était elle, l’invisible chatoiement des choses. Il s’empressa de sortir le portrait de sa valise. En quelques coups de pinceaux, il acheva son chef d’œuvre. La couleur s’incorpora aux iris de sa bienaimée, qu’il avait laissés vierges en attendant de trouver la teinte qui leur rendrait justice. Emportant le tableau sous le bras, il se précipita vers le laboratoire, et frappa énergiquement. La clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit. L’alchimiste sortit timidement, et posa des yeux éblouis sur son reflet dans la toile.
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