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Anna WEILL_Un secret en or

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Un secret en or

Les yeux fixés sur la table, Isabelle ne savait pas quoi faire. Etrange sentiment. D’habitude, Isabelle savait toujours quoi faire. Comment une si petite chose arrivait à la dérouter autant ? Il faut dire que ce n’était pas l’objet, le problème, mais la personne qui l’avait porté. Liliane Blanchard. Liliane aimait le thé, les bijoux et donner des leçons. Alors quand elle pouvait siroter son thé en dévoilant sa bague et en répétant qu’à l’âge d’Isabelle, elle était mariée, elle ne s’en privait pas. Quel plaisir de l’avoir comme grand-mère. Dans la petite ville de Martignan, tout le monde la connaissait. Elle faisait pleurer les serveurs, tourmentait le coiffeur, effrayait les gens qui la contrariaient d’un simple regard. Il suffisait de commettre un impair et elle vous prenait comme souffre-douleur à coups de piques à peine dissimulées. La cousine Mireille en avait fait les frais, lorsqu’elle avait eu le malheur d’arriver un jour en retard à un repas de famille. Liliane avait horreur du retard. Mireille s’était retrouvée sans chaise et avait dû attraper un petit tabouret pour se joindre à la table. Liliane avait ensuite « oublié » la verrine de tiramisu de la malheureuse à la cuisine. Elle s’était excusée en allant la chercher, non sans préciser combien cela devait être désagréable que sa verrine arrive « en retard » par rapport aux autres. Le téléphone sonna et fit sursauter Isabelle. Elle attrapa le combiné en cuivre. —Allô ? Isabelle ? Elle reconnut aussitôt cette voix enjouée et un tantinet hypocrite, aussi répondit-elle du tac au tac : —Qu’est-ce que tu veux, Marcus ? —Euh…prendre de tes nouvelles, chère cousine. Son cousin Marcus avait le don de se souvenir de prendre des nouvelles précisément quand il avait besoin de quelque chose. —Je vais bien, c’est gentil d’appeler, répondit Isabelle avec une pointe d’ironie moqueuse. —Je comprendrais si ce n’est pas trop la forme. Après la mort de grand-mère…c’est encore frais. —Je vais bien, j’ai dit, insista-t-elle, les yeux rivés sur le bijou face à elle. Et toi Marcus, comment tu te portes ? demanda-t-elle par politesse. —Euh…bien, très bien même ! Ne le répète surtout pas, mais je compte demander Faustine en mariage. —Oh, c’est une excellente nouvelle, s’étonna Isabelle. Heureusement que grand-mère n’est pas là, sinon tu aurais eu droit à des sermons interminables sur la manière de faire ta demande. —Et à la fin, elle aurait malgré tout dit que c’était une proposition ratée, ajouta Marcus dans un rire. Et que rien ne valait celle de grand père car leur mariage était parfait et blablabla. Il cessa de rire et reprit :

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—Enfin, bref…j’ai pensé…J’ai croisé tante Odile…enfin, ta mère, récemment. On a reparlé de l’enterrement de mamie et elle m’a dit qu’elle t’avait légué ses bijoux et notamment…sa chère et tendre bague Savigné. Isabelle saisit la bague posée devant elle et la retourna entre ses doigts. Elle était ornée d’une émeraude carrée d'un vert éclatant, encadrée de petits diamants scintillants et montée sur un anneau d’or lui-même serti de diamants. Un bijou tape-à-l’œil. Tout ce qu’Isabelle avait en horreur. Cette bague, c’était la signature de Liliane. Elle la montrait à tout le monde comme symbole de son mariage parfait. Parfait, jusqu’à ce que son mari la trompe. A de multiples reprises. Etrangement, elle ne précisait jamais ce détail aux inconnus. Par honte ou par fierté peut-être. Elle préférait demeurer dans une illusion et donner des leçons sur la vie de couple en se prenant pour un modèle de perfection. Le grand-père d’Isabelle était décédé il y a longtemps, quand elle n’avait que dix ans, aussi ne parvenait-elle pas à se souvenir si sa grand-mère mentait déjà sur son mariage à cette époque ou si elle avait commencé à romancer le tout après sa mort. —… je sais que tu n’appréciais pas beaucoup le bijou et je me demandais ce que tu comptais en faire. Comme c’est un bijou de famille… —Que nenni. Grand-père l’a achetée spécialement pour grand-mère. Elle a à peine deux générations. Tu la veux parce qu’elle est chère ? —Non, pas du tout ! s’offusqua Marcus. J’aime juste…les bijoux avec une histoire. Et c’est un beau bijou, ça ferait bonne impression. Je peux te la racheter si tu veux, à un prix d’ami bien sûr, marmonnat-il. —Laisse-moi y réfléchir. —Pas de souci, prends tout le temps qu’il te faudra ! Enfin, j’aimerais faire ma demande dans un mois ou deux maximum, mais tu as tout ton temps ! Et quand tu l’apporteras, on pourra boire un café…enfin je veux dire : tu devrais venir faire un tour à Martignan, un de ces jours. Tous les commerçants rayonnent. Martine a l’air rajeunie, tu devrais la voir ! Elle n’a plus ce pli nerveux dès qu’elle voit un de nous entrer dans la boutique, rit-il. Isabelle s’esclaffa à son tour. Quand elle était petite, Liliane l’envoyait parfois récupérer un baba au rhum à la boulangerie de son village. Et, quand Martine la boulangère voyait arriver la petite-fille, elle attrapait aussitôt la bouteille de rhum et en versait à nouveau généreusement sur le baba pour l’imbiber. Elle savait qui était la grand-mère d’Isabelle et craignait son courroux. Liliane n’aurait pas hésité une seule seconde à retourner la voir pour se plaindre. Elle salua son cousin et raccrocha. Aussitôt, son sourire disparu. Elle fixa la bague avec une grimace. Que devait-elle faire ? La revendre ? La donner ? Son cristal étincelant renfermerait éternellement le souvenir de l’âme odieuse de Liliane. —A nous deux, marmonna-t-elle.

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M. Serin, le meilleur –et le seul– bijoutier de la rue Carpate, était penché sur un bijou coincé entre deux pinces, une loupe dans une main, une cigarette dans l’autre. Il fredonnait l'air d’une musique entraînante qui s’échappait d’une petite radio posée sur le comptoir, et glissait des mots ici et là quand il connaissait les paroles. En entendant la clochette tintinnabuler, il se tut et releva la tête. —Ah, Mlle Blanchard. Il tira une dernière bouffée de tabac et écrasa sa cigarette dans un cendrier. Il savait qu'elle ne supportait pas l’odeur. —Que puis-je faire pour vous ? Isabelle sortit aussitôt de son sac une boîte noire qu'elle posa devant lui. D'un geste de l'index, elle l'ouvrit dans un "poc" sonore pour dévoiler le bijou. —Mes excuses, je ne souhaite pas me marier, lança-t-il. Isabelle lui rendit son sourire espiègle. —Est-ce que vous pouvez me dire combien vaut ce bijou ? M. Serin hocha la tête et se pencha aussitôt, les yeux plissés. Il attrapa sa loupe, saisit la bague et la tourna entre ses doigts pour l'étudier à la lumière en émettant des petits « tss » et « mmhmm ». Après de longues, il reposa le tout et conclut : —Pas plus de dix euros. Les sourcils d’Isabelle se réhaussèrent aussitôt. —Dix…Comment ça ? C’est une plaisanterie que vous me faites, là. Vous avez oublié un zéro ou deux, c’est ça ? Le bijoutier la dévisagea avec confusion, comme si c’était lui qui se demandait si elle ne lui faisait pas une plaisanterie. Il renifla et déclara : —Votre bague là, elle est en toc.

*** Il fallut exactement une heure et quatorze minutes à Isabelle pour enfin refermer sa bouche hébétée. Elle n’en revenait pas. Elle prit d’ailleurs du temps à revenir chez elle. Ses pas étaient lents, incertains, elle posait un pied devant l’autre plus qu’elle ne marchait. Son esprit fonctionnait à toute allure pour traiter la nouvelle et ne s’occupait ainsi plus de la marche. Comment était-ce possible ? Cette nouvelle préoccupait Isabelle. Et quand Isabelle était préoccupée, son attention ne pouvait se diriger nulle part ailleurs. A 2h12 du matin -elle avait jeté un œil à son réveil- elle avait repoussé sa couverture et était sortie de son lit d’un bond. Cela faisait de toute manière une bonne heure qu’elle était allongée sur le dos, les yeux grands ouverts. Elle se dirigea à grands pas vers le salon et, impatiente, glissa avec ses chaussons pour couvrir les quelques mètres restants jusqu’au placard. Elle l’ouvrit dans un grincement sonore. Elle se remercia intérieurement d’avoir demandé à sa mère de conserver tous les albums photos, quand celle-ci s’était mis en tête de les ranger dans une sombre boîte au fond de la cave, comme ils prenaient la poussière. Les albums pincèrent ses doigts tandis qu’elle les effeuillait un à un. Où était-il ? Où était ce satané… ? 3


La bouche d’Isabelle s’arrondit alors qu’une idée lui venait. Quelle était bête ! Il était dans le dernier tiroir de sa commode, là où elle rangeait toutes les choses pour lesquelles elle ne parvenait pas à trouver une place. Et l’album photo de mariage que sa grand-mère lui avait donné après avoir entendu qu’elle conservait les albums chez elle en faisait partie. Liliane le lui avait apporté un jour en disant « Tiens, comme tu collectionnes les vieilleries ». Isabelle n’avait jamais su si sa grand-mère avait voulu lui faire plaisir ou se débarrasser d’un objet encombrant. A bien y repenser, il était étrange qu’elle se sépare de ces photos qu’elle était si fière de montrer à ses invités en prenant le thé. Lorsqu’elle trouva enfin le livre, bel et bien rangé dans le tiroir fourre-tout, Isabelle lança son poing dans les airs et lâcha un cri victorieux qui sonna comme un éternuement de chaton. Elle laissa retomber lourdement le livre sur la table et l’étudia. Après une heure d’étude ardue, elle tomba sur une photo où l’on apercevait la main de la mariée. Elle portait bel et bien une bague, mais au lieu d’une émeraude scintillante, il y avait un anneau d’or et d’argent entrelacés et serti d’un diamant. Une révélation la frappa de plein fouet. Ce n’était pas la bague de sa grand-mère. C’était elle. La bague Savigné. Isabelle releva la tête, interrogeant la pénombre du regard. Où était donc passée cette bague ? Le lendemain, elle se rendit à l’appartement de sa grand-mère qui n’avait heureusement pas encore été vidé, avec la ferme intention de le mettre à sac. Il fallait qu’elle trouve cette bague. Elle passa la journée entière à ouvrir tous les placards, à dépoussiérer les tiroirs et trouva maints foulards, chaussures et boîtes à bijoux remplies de faux espoirs. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, alors que le soleil commençait déjà à décliner au dehors, qu’elle mit la main sur une boîte rapiécée, rangée tout au fond d’un tiroir. Sur le dessus était inscrit en lettre d’or Savigné. Etait-ce encore une vieille boîte vide ? songea-t-elle, la respiration haletante. Le cœur battant, elle l’ouvrit. A l’intérieur reposait un anneau d’or et d’argent surmonté d’un diamant. Il semblait avoir dormi paisiblement pendant toutes ces années.

*** —Tu as l’air fatiguée. Isabelle sourit. —Tu as le même tact que ta sœur. Sa grand-tante Alexandra ricana aussitôt, de son rire rauque un peu grinçant. Elle tourna sa cuillère dans son café et rétorqua : —On n’est pas sœurs pour rien ! Mais j’espère quand même ne pas avoir le sale caractère de Liliane. —On va le voir bien assez vite quand le serveur va revenir t’apporter tes chouquettes, se moqua Isabelle en jetant un regard à la terrasse, où slalomaient les garçons de café. Alexandra lui lança un regard outré mais elle peinait à cacher son sourire. Le soleil était haut dans le ciel et le temps était bon, mais elle avait gardé son carré de soie autour du cou ; par peur d’attraper froid en ce début de printemps ou par envie de le montrer, Isabelle n’aurait su le dire. —Mais bon tu sais, la vie n’a pas toujours été facile. Je ne la défends pas, hein. J’ai arrêté de compter le nombre de fois où on s’est pris le chou, ricana-t-elle avant de retrouver un visage sérieux. Claude 4


n’a pas toujours été franc-jeu. Il a fini par aller voir ailleurs au lieu de s’occuper de son mariage. Je me rappelle après la première tromperie : Liliane lui a jeté sa bague à la figure ! Et elle adorait les bijoux, c’est pour dire. Alexandra avait la fâcheuse tendance à se lancer dans des monologues quand elle parlait du passé. Mais pour une fois, cela ne lassa pas Isabelle. — Elle aimait tout ce qui brillait, répéta Alexandra. On a passé un été entier à travailler dans les vignes, elle et moi et à la fin, j’ai tout déposé à la banque pour épargner. J’ai juste conservé quelques francs dans ma poche, juste assez pour me payer une glace chez Marcelo. Liliane, elle, est allée courir chez Mme Fuchs pour s’acheter une bague scintillante à cinquante francs. Elle a gardé le reste sous son lit au lieu de les placer. Pff, elle n’a jamais été une grande épargnante. Isabelle écarquilla les yeux. —Avec un gros diamant vert ? —Diamant c’est vite dit. C’était du faux. Mais oui, avec un diamant vert et plein de petits diamants. C’est fou, quand on repense au passé, on finit toujours par rire de tout. Isabelle n’en revenait pas. Son esprit de détective tournait à plein régime alors que les pièces du puzzle s'imbriquaient enfin. Liliane avait inversé les bagues. Isabelle huma l’air iodé et fût soudain prise d'un rire incontrôlable. Sous les regards circonspects de sa grande tante et des clients attablés, elle riait aux éclats, sans se soucier d’eux. Liliane en voulait bel et bien à son mari. Lasse de ses tromperies, elle avait dû ranger sa bague de fiançailles en même temps que ses promesses rompues au placard. Mais elle n’avait pu se résoudre à abandonner sa fierté et son mariage parfait. Qu’aurait-elle eu à raconter après ? Cette bague, c’était sa fierté. La fierté de l’avoir achetée avec un salaire qu’elle avait gagné, seule. C’était un secret à elle, une plaisanterie personnelle. L’idée plaisait à Isabelle. Elle se surprit à admirer sa grand-mère pour cette gentille sournoiserie, bien qu’elle se serait passée de la case « vantardise excessive ». Dans les jours suivants, elle emballa la bague à l’émeraude dans la boîte Savigné et l'offrit à son cousin qui en fut ravi. Le pauvre anneau d’or et d’argent se retrouva ainsi sans boîte. Alors qu’Isabelle lui cherchait un pochon pour le ranger, une idée lui vint soudain. Liliane l’avait inspirée.

Un mois plus tard —Alors, Marcus a fait sa demande ? demanda Léonie, trépignant sur place. Isabelle sourit à son amie et hocha la tête. La journée était belle, aussi les deux amies étaient parties faire une promenade au Jardin Botanique pour échanger les dernières nouvelles. —C’est merveilleux ! J’adore les mariages, expliqua Léonie, bien qu’Isabelle le sût déjà. Tu me raconteras, hein ? Son amie ouvrit la bouche pour répondre, mais s’interrompit quand Léonie ouvrit de grands yeux impressionnés. 5


—Oh, mais elle est ravissante, ta bague ! Surprise, Isabelle observa ses doigts. Elle redressa la tête et lui sourit en retour. —Merci. C’est du toc.

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